LE SOMMET

Par George Sumner Albee

 

L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement.

DE GAULLE, Le Fil de lépée.

 

Il y a des créateurs qui ont besoin de se forcer pour bêtifier : Bébé Panda est sans doute le produit dun conflit de ce genre. Mais peut-être y a-t-il des gens naturellement aptes à tenir des discours vides, des gens ayant le sens du non-sens et assez pervers pour cultiver ce don étrange. Lablation du désir nest certes pas une opération facile ; celui qui la pratiquerait sur lui-même devrait dériver toute son agressivité vers ladaptation au milieu, se forcer à être comme les autres et se réduire à létat de miroir. Pour réussir une pareille performance, il faudrait, à lévidence, une force dâme exceptionnelle ; et lhomme capable de se dompter lui-même est tout désigné pour dompter tes autres. Cest lanti-rebelle type, et il nous faut bien aborder son cas. Il grimpe les échelons de la hiérarchie quatre à quatre. Un jour, fatalement, il atteindra le sommet. Quy trouvera-t-il ? Ceux qui vident la société de son humanité pour asseoir leur pouvoir sont-ils encore humains ? Le pouvoir est-il humain ? Ces questions sont graves, mais il y en a de plus inquiétantes : qui détient le pouvoir ? et surtout : jusquà quel point le pouvoir peut-il être détenu ?

 

« 9 h 07. De L. Lester Leath à Jonathan Gerber, annonçait le feuillet vert pâle posé sur le bureau. Veuillez me réserver votre journée. Ci-joint un passe dascenseur qui devient votre bien permanent. Suggère vous visitiez étage 13 ce matin mais pas plus haut. L. L. L. »

 

« Enfin ! Après. toutes ces années… » se dit Jonathan en sortant de l’enveloppe transparente le passe-partout officiel, le premier qu’il eût jamais réellement touché. C’était, bien sûr, une pyramide en miniature. Sur une des faces métalliques, le nom de la firme : Allied ; sur l’autre, une photogravure de son propre buste. Où et quand il avait été photographié, il n’en avait aucune idée. C’était sûrement récent puisqu’il portait une cravate achetée depuis peu. La police de la compagnie avait dû le prendre à son entrée ou à sa sortie de l’édifice avec un appareil ultra-rapide. Il décrocha l’interphone.

« Miss Kindhands, dit-il à sa secrétaire, annulez mes rendez-vous. Je dois être à la disposition de Mr. Leath. »

La pyramide dorée à la main, il suivit rapidement le couloir aux couleurs éclatantes jusqu’à la cage d’ascenseur. « Treizième », dit-il.

Le liftier, habitué pourtant depuis des années à son visage et à son costume de tweed, se troubla.

« Tout va bien, lui assura Jonathan, et il ouvrit la main pour montrer son passe.

– Oui, monsieur », dit l’homme. Il murmura les deux mots comme un musicien module deux notes basses et douces sur sa flûte. Puis, concentrant son attention sur son travail, il ferma la porte de bronze et appuya sur le bouton.

« Quatorze ans, seize ans ? » murmura Jonathan pour lui-même. Tandis que l’ascenseur le transportait vers les hautes sphères du pouvoir, et du prestige, il descendit au long de sa mémoire jusqu’à ses premiers jours dans l’édifice.

Il se souvint en souriant de ses doutes sur les ascenseurs. Jour après jour, ils l’avaient amené au huitième étage, au département de la publicité, et l’idée d’une mystification s’était ancrée en lui ; il ne montait pas, mais descendait de plus en plus bas, dans les catacombes, sous la gigantesque pyramide d’Allied. Les petites ampoules électriques dans la cabine qui clignotaient 1, 2, 3, ne suffisaient pas à le convaincre qu’il montait vraiment. Le mouvement était si doux qu’on ne percevait rien. Quand la porte s’ouvrait silencieusement, il n’aurait su dire où il se trouvait. De longs corridors vides, étroits comme des galeries de mine, s’étendaient à perte de vue ; leurs panneaux en plastique brillaient sous la lumière froide qui filtrait des carrés d’opaline. Aucune fenêtre dans tout l’édifice : l’éclat qui provenait des briques de verre aurait pu être celui de lampes adroitement cachées. Rien ne prouvait que ce fût la lumière du jour.

« Je déraille, s’était dit Jonathan. J’ai de la chance, une chance phénoménale. Me voilà, à vingt-sept ans… et à Allied. N’importe qui donnerait dix ans de sa vie pour être à ma place. » Maintenant, il émaillait volontairement sa publicité d’expressions familières pour séduire plus de lecteurs, mais à cette époque il s’en servait en toute innocence, pour le plaisir.

Il n’était qu’un petit journaliste dans une agence de publicité de New York lorsque, un après-midi, les directeurs l’avaient fait appeler. Ils lui avaient dit que la firme quasi légendaire du Minnesota voulait l’engager. Il était clair que si Jonathan refusait le don de son humble personne, Il serait très embarrassant pour l’agence de continuer à l’employer… et même pour les autres agences…

Aussi, avec les sentiments d’un jeune Aztèque choisi pour l’autel du sacrifice, honoré mais inquiet, il avait pris le train pour le Minnesota. Dans son grand appartement, il avait trouvé des chocolats et des roses écarlates. Et cela l’avait inquiété.

De plus, l’impression qu’il avait eue de Leath lors de leur première rencontre n’était pas pour le rassurer. Son bureau insonorisé évoquait une nappe de brouillard avec ses peintures gris pâle, ses meubles gris pâle, ses briques en verre brillant d’une lumière qui pouvait être ou ne pas être la lumière du soleil. Il était difficile de dire où le brouillard finissait et où Leath commençait. Son visage était couleur de brume, ses cheveux ressemblaient à de l’aluminium couvert de buée, ses doigts blancs s’agitaient sur le bureau comme des vers et le grondement triste et doux de sa voix évoquait à Jonathan la trompe d’un bateau résonnant à travers des miles de mer embrumée.

Il avait mis quelque temps à s’habituer à la voix de Leath et aux merveilles de ses circonlocutions fumeuses.

« Quel sera mon emploi ici ? » avait-il demandé. Leath avait répondu que seules les petites gens avaient des emplois et qu’il fallait utiliser les mots avec précision.

« Je veux dire, quel sera mon travail, avait corrigé Jonathan.

– Le travail. Ah ! le travail. C’est grâce au travail que les pères de notre nation sont devenus géants sur Terre. C’est le travail qui a fait l’Amérique telle quelle est aujourd’hui, lumière et phare d’un monde troublé. Les gens se sont amollis, ils veulent la sécurité. La meilleure des sécurités, la seule sécurité, c’est le travail ! »

Jonathan avait essayé une troisième fois. Et Leath lui avait répondu :

« Pour quels produits allez-vous faire de la publicité ? Mon garçon, Allied n’a pas de produits. Disons plutôt qu’Allied crée et développe des objets à demi finis qui permettent à de petits fabricants, dans le système de la libre entreprise, de terminer ou d’améliorer certains articles pour le plus grand profit du consommateur, Mr. et Mrs. America. Votre sujet sera Allied lui-même. Je vous ai engagé parce que vous avez un flair certain pour les mots. J’ai été très intéressé par votre titre pour la publicité des fusils de chasse : Un gosse et son chien. Et le petit papier que vous avez écrit pour les couches d’enfants, quel était son titre, déjà ? Les bébés sont des étoiles sur Terre. Trouvez-moi de telles phrases pour Allied. Donnez-moi du patriotisme, de la noblesse, de l’amitié, de l’amour… »

Ainsi, quatorze ans auparavant, ou peut-être seize ou dix-sept, Jonathan s’était mis à écrire des articles sans sujet pour des millions de lecteurs. Lorsque sa première copie fut imprimée, il eut peur que les gens rient. Mais personne ne rit. Au contraire, des lettres de félicitations arrivèrent de tout le pays. L’article qui énumérait les vertus de George Washington et faisait d’Allied son héritier lui avait valu la médaille de platine et rubis du Conseil National de la Publicité. Le Conseil de Commerce adjoint avait retenu pour une insertion spéciale le texte où il affirmait qu’Allied dirigeait ses affaires selon les principes enseignés à Lincoln par une mère écrasée de travail. Depuis lors, il écrivait des textes semblables, et la cote de leur valeur, de leur éloquence, de leur dignité montait sans cesse. Pendant ce temps, L. Lester Leath ne lui avait témoigné qu’admiration et bonté, et Allied avait augmenté son salaire – dix mille dollars par an – de cent soixante-quinze dollars, puis de deux cent trente-deux. Chaque année, il touchait en outre une gratification d’actions privilégiées de la classe C qui ne lui seraient confisquées que s’il quittait la compagnie avant la retraite.

 

On l’attendait au treizième étage. Il fut salué par un jeune garde bien planté, en uniforme gris, qui semblait avoir été recruté dans une équipe universitaire de football.

« Mr. Gerber ? Je dois vous montrer tout ce que vous voudrez voir, dit-il avec déférence.

– Je crois que je ne sais vraiment pas ce que je veux voir, répondit Jonathan en souriant. C’est ma première visite.

– Mr. Leath a dit que vous aimeriez sans doute être présenté aux chefs de service, monsieur.

– Alors, allons-y », répliqua Jonathan de son ton égal. Le garde le précéda, ouvrant les portes en bronze. Dans les quinze différents services, Jonathan serra la main de huit hommes gras et chauves et de sept hommes minces et chauves. Ils n’étaient pas directeurs. Leur travail était seulement de prendre les risques et les décisions. C’étaient des pères de famille dévoués payés cent mille dollars par an, qui mourraient jeunes de crise cardiaque. Jonathan inspecta la pièce des graphiques, la pièce des communications, le restaurant, le petit hôpital à trois lits.

« Je vois que l’hôpital a son propre ascenseur, fit-il observer au garde. Si un nomme meurt à son bureau, on peut le faire sortir de l’édifice sans que personne l’aperçoive.

– Le bureau d’organisation ne laisse pas passer beaucoup de détails, monsieur », répondit l’homme.

Jonathan était dans la compagnie depuis quatre ou cinq ans lorsqu’il put observer personnellement la précision technique d’Allied en de telles circonstances. Un jour, dans l’ascenseur, il avait vu un ingénieur au nom de Jacks pâlir, haleter, puis s’écrouler. Tandis que Jonathan s’agenouillait près de lui, le liftier avait arrêté la cabine entre deux étages et téléphoné calmement au point de départ pour demander des instructions. Rapidement, la cage était descendue très bas dans les caves. Des gardes l’attendaient avec un brancard.

« Je crains qu’il ne soit mort, dit Jonathan.

– Oh ! non, monsieur ! répliqua le chef des gardes. Il s’est évanoui, c’est tout, ou bien il est indisposé.

– Vous allez le conduire tout de suite chez un docteur ?

– Remontez dans la cabine, monsieur », dit le garde. Et voilà. Plus tard, Jonathan avait été incapable d’obtenir du liftier, des gardes ou de quiconque, une réponse sans équivoque. Dans la page nécrologique du journal, le troisième jour, il y avait eu un court paragraphe signalant la mort d’un certain D. M. Jacks, mais rien n’indiquait qu’il travaillait pour Allied. Jacks avait simplement disparu. La compagnie ne refusait pas de reconnaître la mort, elle la contournait. Dans une entreprise de dizaines de milliers d’employés, il était inévitable que quelqu’un meure chaque jour et on ne pouvait pas interrompre le travail sans cesse.

Revenu à son étage, Jonathan passa la tête dans le vestibule élégamment décoré de Leath. « S’il veut me voir, dit-il, je suis de retour.

– Le docteur est avec lui en ce moment, répondit Miss Taslein, la secrétaire particulière de Leath, mais restez près de votre téléphone, s’il vous plaît. »

A son bureau, comme il n’avait rien d’autre à faire qu’à attendre et contempler les graphiques du mur sur le taux d’adhésion des lecteurs, Jonathan se demanda ce qui se préparait. Le passe permanent, la visite au treizième étaient une promotion en eux-mêmes. A part le quatorzième, il n’y avait rien au-dessus du treizième, puisque personne n’était autorisé à monter jusqu’au quinzième, sommet de la pyramide, occupé par l’appartement du directeur. Jonathan se demanda s’il allait être nommé au Bureau d’Organisation. Il ne pouvait pas monter plus haut dans le service de publicité sans prendre la place de Leath. Il se dit qu’il connaîtrait sûrement la réponse assez tôt, quelle qu’elle soit. Avec un haussement d’épaules, il sortit le passe de sa poche, regarda sa photo et se mit à rire. Parties, envolées les boucles blondes de sa jeunesse ! En proie aux souvenirs, il devint sentimental ; il essaya de se rappeler l’air qu’il avait à vingt-sept ans. Il ne put y arriver. « Mais je me souviens bien, se dit-il avec un sourire. J’étais sceptique. Oh ! oui, j’étais sceptique. » Il se rappelait que ses doutes sur l’ascenseur l’avaient poussé à mesurer les couloirs pour être sûr que les étages inférieurs de la pyramide étaient plus étendus que les étages supérieurs. Il avait même fait pire. Alors qu’il aurait dû être à son bureau, il avait fait l’école buissonnière pour explorer les caves. Évidemment, il n’avait rien trouvé de suspect, rien du tout. Puis, et ce souvenir le fit sourire, lorsqu’il eut appris ce qu’il pouvait sur l’édifice, il chercha à découvrir quels étaient les produits d’Allied. Flair pour les mots ou pas, il lui avait paru absurde, au début, d’écrire des réclames sans savoir sur quoi elles portaient. Il avait pu en apprendre un peu plus. Par exemple, il avait trouvé que les quatre mille autres produits de la compagnie étaient rangés alphabétiquement de « Aab » – colorant pour milk-shakes – jusqu’à « Zyz » – rotors pour les magnétos de tracteurs. Mais sa collection de « Aab » à « Zyz » l’avait rapidement ennuyé.

La sonnerie en sol dièse de son bureau retentit. Avec la dextérité que donne l’habitude, Jonathan souleva l’écouteur et le percha sur son épaule comme une perruche.

« Gerber à l’appareil », dit-il.

C’était la secrétaire de Leath : « Le docteur est toujours avec lui, dit-elle. Ses ulcères doivent être particulièrement douloureux ce matin, ou bien il a encore des palpitations, mais j’ai des instructions pour vous. Veuillez déjeuner, puis visiter le Quatorze à une heure et revenir faire votre rapport ici à deux heures. "

– Qu’est-ce qui se mijote, Miss Taslein ? » lui demanda Jonathan. Les secrétaires tenaient l’argot pour un signe de démocratie et racontaient autour d’elles combien vous étiez adorable si vous vouliez bien vous en servir. Ces filles cassaient leurs ongles et épuisaient leur jeunesse pour un patron suffisamment adorable.

– Je ne sais pas, répondit Miss Taslein. Mais ce doit être important. Un projet de premier ordre.

– Je déjeune à midi avec les cadres. Les directeurs ne vont pas déjeuner avant une heure moins le quart. Si je monte au quatorzième après leur sortie, l’endroit sera désert. Savez-vous pourquoi il veut que je monte là-haut ?

–  Seulement pour jeter un coup d’œil, j’imagine, dit Miss Taslein. J’aimerais tant aller avec vous. Mr. Gerber, promettez-moi quelque chose. Promettez-moi de me dire, à votre retour, si le siège des cabinets de Mr. Waffen est vraiment recouvert d’or.

– D’accord », promit Jonathan. Mais il savait qu’il ne dirait rien.

Il déjeuna avec deux de ses assistants. Ils étaient plus jeunes que lui et leur endoctrinement n’était pas terminé. Il découvrit avec amusement que le tam-tam à ragots avait déjà propagé la nouvelle de son passe en or. Les garçons, le visage bien briqué, illuminé, ardent, se crispaient de respect chaque fois qu’il ouvrait la bouche.

 

Peu après une heure, il monta au quatorzième. C’était nettement plus petit que le treizième. Évidemment, la pyramide se rétrécissait beaucoup plus vite qu’il ne le paraissait de la rue. Un autre garde le salua et lui apprit qu’il y avait là les bureaux des huit directeurs et une salle de conférence. Il était libre d’aller où il voulait.

« Ça vaut la peine d’être vu, monsieur », ajouta-t-il. Et c’était vrai. Plusieurs bureaux avaient des fauteuils de coiffeur, de gigantesques écrans de télévision, et des bars bien remplis de mélanges personnels. L’un d’eux avait une boîte à cigares de la taille d’un coffre-fort de banque, un autre toute une rangée de cibles pour pistolets à air comprimé, un autre un sauna finlandais. Mais il fut surtout intéressé par une pièce qui reproduisait exactement l’arrière-pont d’un yacht, avec chaise de pêcheur et filet pour les cannes à pêche et les moulinets. Il n’y avait ni assistant ni secrétaire. Nul mémento ne profanait le splendide bois poli des larges bureaux.

« Dites-moi, demanda Jonathan au garde, quand donc les membres du bureau d’organisation viennent-ils ici ?

– Eh bien, ils sont là pour la réunion annuelle, monsieur, répondit le garde. Autrement, je pense qu’ils viennent lorsque Mr. Satherwaite les convoque. » Hanscomb Ludlow Satherwaite II était le président d’Allied. Il avait son appartement au sommet de la pyramide. On pouvait le voir en photo, toujours aussi jeune d’année en année, mais jamais en personne.

« Est-ce que certains d’entre eux vivent dans le Minnesota ? Excusez ma curiosité. C’est ma première visite. »

Le garde eut un gloussement. « Allons, monsieur, vous oubliez qu’ils ont tous des avions et des pilotes. Mr. Ippinger possède quatre cent mille acres en Louisiane qu’il garde pour la pêche ; aussi habite-t-il là-bas. Mr. Latchwell possède une île au large du Mexique. Il a un château et une petite armée ; c’est pourquoi il porte un uniforme rouge et bleu et des bottes de cuir piquées d’étoiles.

– Bien sûr, j’ai vu Mr. Latchwell dans l’ascenseur. »

A un moment ou à un autre, Jonathan avait aperçu la plupart des imposants et majestueux directeurs. Il y en avait un, sans doute le pêcheur, qui portait des pantalons de grosse toile blanche et une casquette blanche à visière en celluloïd vert. Un autre marchait pieds nus dans des sandales de cuir cru, pour sa santé. Naturellement, il existait une certaine méthode sous leurs petites excentricités. Ils montraient ainsi qu’ils étaient sur un pied d’égalité comme Leath, le vieux sage, le lui avait plus d’une fois expliqué avec patience.

Il remercia le garde et descendit. « Il est 1 h 55, dit-il en passant sa tête chauve dans le vestibule de Leath.

– Entrez et attendez ici, dit Miss Taslein en le dévisageant par-dessus ses lunettes. Dites-moi ! Oh ! il faut que vous me disiez ! Est-ce réellement…

– Nos directeurs travaillent beaucoup trop pour de telles sottises, répondit Jonathan d’un ton désapprobateur. Mais je sais bien que vous plaisantiez.

– Oh ! je voudrais tant savoir ! »

Fallait-il douter de la loyauté de Miss Taslein ? Elle pouvait se révéler un dangereux compagnon de travail, se dit Jonathan.

Il se mit à lire Chers Amis, le journal d’Allied, jusqu’à ce que le signal s’allume. Il allait savoir.

« Bonsoir, mon garçon », dit L. Lester Leath. Son visage, aussi blanc que la feuille de « Gga » que la compagnie utilisait pour le dentifrice, était tout tacheté. Un coin de sa bouche pendait. Son œil gauche ressemblait à celui d’un hibou, la pupille dilatée et sauvage.

« Lester ! s’écria Jonathan bouleversé. Vous êtes malade ?

– Je ne suis pas malade, je suis mourant, répondit le directeur de la publicité sans émotion. Je vais mourir à mon bureau, cet après-midi ; sans doute dans les cinq ou dix minutes qui vont suivre.

– Laissez-moi vous reconduire chez vous !

– Non. Je veux que ça se passe comme ça », dit Leath. Sa voix n’était plus qu’une traînée de brume. « Je veux que ma mort, comme ma vie, soit un exemple de dévouement pour Allied et ce qu’il représente. Mais le temps presse, mon garçon. Demain matin, une note sur formulaire bleu 114 B annoncera que vous prenez ma suite à la tête de ce service. Vous débuterez à cinquante mille. Vos primes en actions suivront.

– Merci, Lester.

– Votre premier acte sera, je l’espère, d’engager un assistant qui brûle de notre feu sacré. Je vous suggère de faire comme je l’ai fait moi-même. Passez les agences au peigne fin et trouvez un jeune Jonathan Gerber. Entraînez-le comme je vous ai entraîné pendant vingt et un ans. »

L’après-midi était gris. Le soleil ne filtrait plus à travers les briques de verre. Jonathan avait l’impression que la pièce était remplie de barres de brouillard empilées comme des fûts dans un chantier. Dans la pénombre, il voyait le visage de L. Lester Leath apparaître et disparaître sous le glissement des reflets et des ombres, image à la dérive dans l’espace, flottant dans une danse paresseuse, tel un tonneau sur la mer.

« J’ai toujours été si heureux de servir Allied que je n’ai pas compté les années », dit Jonathan. Il avait bien appris. Il pouvait, maintenant, prononcer de telles phrases sans effort. Néanmoins, il avait reçu un choc.

« Y a-t-il réellement aussi longtemps ? demanda-t-il.

– Oui, mon garçon », dit Leath. Sa lèvre pendante brouillait sa voix. « Et je sais que je laisse le service en de bonnes mains. Vous êtes donc monté au treizième…

– Oui, naturellement.

– Et au quatorzième ?

– Bien sûr, vous me l’aviez ordonné. »

Leath vacilla. Péniblement, il rassembla l’énergie qui l’abandonnait.

« Avant de prendre ma suite, dit-il d’une voix de plus en plus faible, il faut accomplir une chose encore, un rite final. Vous devez rencontrer notre Président. Montez jusqu’au quinzième. »

Il s’affaissa sur sa chaise directoriale. « Lester ! »

Jonathan bondit vers lui. Très lentement, Leath leva son index blanchâtre vers le plafond. « Au quinzième », murmura-t-il, et il mourut.

Très doucement, Jonathan ferma derrière lui la porte capitonnée qui était maintenant la sienne. « Miss Taslein, dit-il, appelez le concierge, s’il vous plaît. Mr. Leath a quitté Allied. »

Au bout du couloir, au moment où il appuyait sur le bouton pour appeler l’ascenseur, une cabine apparut comme si la nouvelle de sa magnifique promotion avait suivi la cage sombre au long des fils d’appel.

« Tout en haut », ordonna-t-il avec brusquerie au garçon en lui montrant son passe le temps d’un éclair. Les petites-lampes clignotèrent, la porte s’ouvrit. « Mais j’ai dit tout en haut ! » s’indigna Jonathan. Il était le directeur de la publicité, il gagnait cinquante mille dollars, son temps était trop précieux pour Allied, il ne pouvait permettre à un domestique de le gaspiller. « C’est le quatorzième ici, pas le quinzième !

– Désolé, monsieur, dit le garçon, on ne peut pas monter plus haut. Parlez au garde.

– C’est bien ce que je vais faire ! » cria Jonathan. Le garde était déjà à côté de lui. C’était le type qui l’avait guidé à travers les appartements des directeurs. « Qu’est-ce qu’il se passe ? lui demanda Jonathan. Je veux aller au quinzième, bon Dieu !

– Certainement, monsieur. Par ici, monsieur. » dit le garde. Il le conduisit à une porte en bronze sans poignée ni serrure. « Laissez tomber votre passe dans la fente. Il déclenchera un circuit et ouvrira la porte. Vous ferez pareil de l’autre côté quand vous reviendrez.

– Voulez-vous dire, demanda Jonathan avec incrédulité, que Mr. Satherwaite monte à pied le dernier étage chaque fois qu’il vient ?

– Je ne l’ai jamais vu, monsieur, mais c’est ce qu’il doit faire. »

D’un rivage à l’autre, des centaines de machines Allied tournaient, cent quatre-vingt-treize mille ouvriers Allied produisaient quatre mille produits. Ici, au centre du pays, se dressait la pyramide colossale qui en était le cœur. Ici, au sommet de la pyramide travaillait l’esprit qui englobait et guidait tout. Et voilà qu’il se trouvait ici, lui, Jonathan Gerber, sur le point de rencontrer le Sommet. Les yeux brillants, le dos droit, Jonathan laissa tomber le passe dans la petite fente, entra et ferma la porte derrière lui.

 

En face de lui, il y avait un simple escalier en acier peint et une rampe. Il monta entre des murs orange de briques creuses qui n’étaient même pas recouvertes de plâtre. Il était plein d’admiration. C’était une bonne chose que Mr. Satherwaite, avec l’immense pouvoir qui était le sien, en méprisât les pièges. Jonathan avait dit très souvent dans ses articles que le président d’Allied était un homme simple, et comme toujours la fiction rejoignait la réalité : il était simple.

Au sommet de l’escalier, le sol nu en ciment était jonché de morceaux de papier, de pots de peinture sèche et de mouches mortes. L’air sentait le moisi. Ouvrant une porte à gauche, il pénétra dans une caverne noire où des câbles d’ascenseur en acier, tout graisseux, se glissaient entre les rayons de grandes roues. Il essaya une porte à sa droite et vit une autre caverne exactement semblable. Pendant cinq ou dix minutes, il tourna dans la chaleur et l’odeur de moisi, cherchant il ne savait quoi, une porte secrète, une cachette, un tableau noir sur lequel ses prédécesseurs auraient pu laisser au moins leur signature, à défaut d’autre chose. Mais il ne vit que des pots de peinture, des mouches et quatre petites fenêtres comme des yeux ronds, sur chacun des murs. Des toiles d’araignée et de la poussière les recouvraient, mais-il vit que la pellicule de saleté avait été grattée ici et là, comme par le frottement d’un coude. Il alla vers la fenêtre la plus proche, agrandit un coin déjà clair et regarda.

Il découvrit une partie de la ville qui ressemblait à un entassement de bois noirci et, au-delà, la plaine sans fin du Minnesota. Il vit aussi que c’était l'hiver sur la prairie (il l’avait oublié). De la neige sèche, poussée par le vent, volait en fumée au-dessus des fermes et des clôtures. Le froid avait peint en bleu les coins de terre nue. Il allait venir encore plus de neige, encore plus de froid. L’été n’était qu’un entracte, des vacances. La réalité, c’était l’hiver, le compagnon éternel. L’hiver s’étendait toujours à quelques milles au nord, prêt à réclamer son bien. La terre déroulait son tapis bleu aux veines blanches, et les veines étaient de la glace. « Si froid, si froid », murmura Jonathan. Il frissonna. Il épousseta son chaud costume de tweed, se composa un visage où l’expression de sa consécration et de sa terreur se mélangeaient en de justes proportions, et descendit l’escalier. Ses talons résonnaient sur l’acier peint, des morceaux de plâtre crissaient comme du sable sous ses semelles. Jusqu’en bas, sa main suivit le garde-fou.

Il faisait très attention.

« Ce n’est pas le moment de glisser et de tomber, se dit-il. Non, non, je ne dois pas glisser maintenant. »

 

Traduit par MICHÈLE SANTOIRE.

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