LA LONGUE MARCHE DES CORNICHONS

Par C.M Kornbluth

 

Ceux qui croient que les chefs mènent les insurrections sont de grands innocents.

JULES VALLÈS, LInsurgé, 21.

 

Nous retrouvons maître Kornbluth et son humour à la fois noir et absurde. On a du mal à se représenter un jugement plus négatif sur le pouvoir que celui qui est exprimé dans Pauvre Superman. Patience. Nous y venons. Chez Leiber, on peut dire bien des choses sur les détenteurs du pouvoir mais pas quils sont des crétins. Seul Kornbluth peut nous infliger ça. Dans un tel cas de figure, la révolte est forcément celle des gens intelligents et lon pourrait sessayer à y surprendre une sorte de lueur doptimisme au second degré, dans la ligne d’Avènement sur la chaîne 12. Mais Kornbluth, comme Leiber, pense que toute révolte tend au pouvoir et quune telle entreprise est vouée à échouer en réussissant, par un effet de passage à la limite. Même si le leader nest que le plus habile. Même sil croit que son contrat de leadership a dautres fins que lambition. Il vient toujours un moment le stratège est porté par sa propre stratégie, la fonction crée lorgane. Et un moment lon a pressé lorange

 

IL y avait des choses qui n’avaient pas changé. Un tour de potier était toujours un tour de potier et l’argile était toujours de l’argile. Efim Hawkins avait construit son atelier non loin de Goose Lake, où se trouvaient une mince bande de bonne argile bien grasse et une étroite plage de sable blanc. Il alluma trois fours maflus avec le charbon de bois tiré des saules de la forêt voisine. La forêt lui servait aussi à faire de longues promenades tandis que les fours refroidissaient ; s’il ne prenait pas soin de s’en éloigner, il les ouvrirait prématurément, impatient de voir comment certaines nouvelles formes ou certain vernis original auraient supporté l’épreuve du feu et – ping ! – la forme et le vernis inédits ne seraient plus bons qu’à rejoindre les tessons empilés derrière les réservoirs amovibles.

Une conférence de travail battait son plein dans son atelier – modeste cube de brique au toit de tuiles – lorsque la « fusée » Chicago-Los Angeles vrombit au-dessus de leurs têtes, toute en vacarme, en fuselage aérodynamique et en réacteurs formidables, aussi luisante et rapide qu’un barracuda aéroporté.

L’acheteur de Marshall Fields tournait et retournait entre ses mains une carafe d’un litre, noire, vernie, tout en hochant d’un air appréciateur sa belle tête massive. « C’est vraiment joli, dit-il à Hawkins et à son secrétaire, Gomez-Laplace. C’est tout plein de ce qu’on appelle des vrais principes esthétiques. Ouais, c’est vraiment joli.

– Combien ? demanda le secrétaire au potier.

– Sept cinquante la pièce, par lots d’une douzaine, répondit Hawkins. J’en ai fait quinze douzaines, le mois passé.

– Ils sont vraiment z’esthétiques, répéta l’acheteur de chez Fields. Je les prends tous.

– Je ne pense pas que nous puissions faire cela, docteur, fit le secrétaire. Cela nous coûterait mille trois cent cinquante dollars. Il ne nous resterait plus que cinq cent trente-deux dollars sur le budget du trimestre. Et il faut encore que nous descendions chercher des services de table bon marché à Liverpool Est.

– Des services de table ? demanda l’acheteur, son large visage trahissant une profonde stupéfaction.

– Des services de table. Voilà maintenant deux mois qu’il n’y en a plus en rayon. M. Garvy-Seabright était plutôt furieux à ce sujet-là, hier. Vous vous rappelez ?

– Garvy-Seabright ! Cette tête de lard pudibonde ! fit l’acheteur d’un ton méprisant. Il sait même pas ce que c’est que l’esthétique ! Pourquoi qu’il me laisse pas m’occuper de mon propre rayon ? » Son regard tomba sur un numéro de Whambozambo Comix et il s’assit pour le lire. Un petit rire étouffé ou un grognement de surprise lui échappaient parfois tandis qu’il tournait les pages.

Imperturbables, le potier et le secrétaire de l’acheteur conclurent rapidement le marché pour deux douzaines de carafes d’un litre. « J’aimerais bien pouvoir en prendre davantage, fit le secrétaire, mais vous avez entendu ce que je lui ai dit. Il nous a fallu renoncer à des clients qui cherchaient des services de table bon marché parce qu’il avait gaspillé le budget du trimestre passé en cochons tirelires mexicains qu’un importateur tout aussi enthousiaste lui avait fourgués. Le cinquième étage en est plein.

– Je parie qu’ils étaient drôlement z’esthétiques…

– Ils étaient décorés de cactus cramoisis. »

Le potier eut un frisson d’horreur et caressa délicatement le vernis de la carafe échantillon.

L’acheteur leva les yeux. « Vous avez pas encore fini de jacasser, bande d’emplâtres ? A quoi ça sert que j’aie un secrétaire s’il est même pas capable de me soulager de mon travail, ha !

– Nous avons terminé, docteur. Vous êtes prêt à partir ? »

L’acheteur eut un grognement irrité, laissa tomber par terre son illustré et, passant devant les autres, sortit du bâtiment pour reprendre le chemin de rondins qui menait à la route. Sa voiture était rangée sur le béton. Le châssis surbaissé, semblable à celui de toutes les voitures contemporaines, lui interdisait d’emprunter la piste formée de troncs d’arbres. Il prit place dans la voiture et mit le moteur en marche, dans un rugissement et un jaillissement d’étincelles formidables.

« Gomez-Laplace ! hurla le potier pour couvrir le bruit. Savez-vous ce qu’il est advenu du programme d’irradiation sur lequel ils travaillaient, la dernière fois que j’étais en service au Pôle ?

– Toujours les mêmes salades, répondit mélancoliquement le secrétaire. Ça a enrayé les mutations, le sélection, la ségrégation, et maintenant l’hypnotisme.

– Enfin, je dois retourner au travail dans neuf jours. Juste le temps d’une nouvelle fournée. Il faut que j’essaie un nouveau glacis…

– Vous allez me manquer. Je serai en « vacances » à Denver, en train de diriger le bureau d’études de la New Century Engineering Corporation. Ils veulent faire construire un nouvel immeuble de bureaux de deux cents étages, et il faut évidemment quelqu’un sur place.

– Évidemment », fit Hawkins avec un sourire acide.

On entendit un hurlement d’une douceur poignante : l’acheteur appuyait sur l’avertisseur. Puis un jet d’un mètre de long, ressemblant à des flammes, s’échappa du bouchon de radiateur de la voiture ; la voiture était propulsée par une turbine et n’avait pas de radiateur.

« J’arrive, docteur », dit le secrétaire d’un air abattu. Il monta dans la voiture et celle-ci s’éloigna comme un avion à réaction, au milieu des flammes et du bruit.

Déprimé, le potier remonta le chemin de rondins et s’absorba dans la contemplation de ses fours qui refroidissaient. Le vent qui soufflait dans les branches masquait les craquements et les murmures de la brique réfractaire qui se rétractait. Hawkins était surtout curieux de ce qui avait pu se passer dans le four numéro deux – une fournée de pots lustrés soumis à une flamme réductrice. Est-ce que les joints d’argile avaient éliminé tout l’air ? Est-ce que le feu fumait comme il fallait ? Et est-ce que ça ferait quelque chose, s’il jetait juste un tout petit… ?

Le bon sens attrapa Hawkins par la peau du cou et l’envoya voir ce qui se passait dans la cabane à outils. Il y pécha sa pioche et se mit résolument en route pour une balade de prospection vers un terrain couvert de tertres qui pourrait lui fournir des oxydes. Il était particulièrement pauvre en cuivres.

La longue marche le mit en nage, et son envie de jeter un coup d’œil dans le four était maintenant bien calmée au creux de sa poitrine. Il balança la pioche presque au hasard dans l’un des tertres ; elle heurta avec un bruit métallique une pierre qu’il déterra. C’était une inscription presque effacée :

 

ERSITÉ DE CHIC

TOIRE DE BIOLO

MÉMOIRE BIEN-AIMÉE D

MORT AU CHAMP D’HONN

 

Le potier jura avec douceur. Il avait espéré que le champ se révélerait être un cimetière, de préférence un cimetière jadis élégant, plein de cercueils de bronze autrefois massif, maintenant réduits en oxydes d’étain et de cuivre.

Bon, enfin, peut-être y en avait-il malgré tout par là.

Il se dirigea en louvoyant vers le deuxième monticule par ordre de grandeur et l’attaqua avec sa pioche. Il dut dégager une pierre et la faire rouler dans une tranchée, mais le potier devait ensuite se féliciter de s’être acharné dessus. Ses narines étaient pleines de l’odeur amère caractéristique, et la terre était colorée par le bleu excitant des sels de cuivre. La pioche émit un clang ! retentissant.

Utilisant son outil comme un levier, Hawkins exhuma en soufflant une plaque d’acier inoxydable très salie, sur laquelle était aussi gravé un texte. Elle semblait s’être détachée d’un support de bronze pourri ; il y avait des rivets au dos, et ils étaient pleins de pellicules de patine verte. Le potier essuya avec sa manche la saleté qui couvrait la plaque, la tourna de telle sorte que les rayons du soleil vinrent la frapper selon un angle aigu et lut :

 

« HONEST JOHN BARLOW »

 

« Honest John », célèbre dans les annales de lUniversité, est lincarnation dun défi que la science médicale na pas encore relevé : ramener à la vie un être humain accidentellement plongé en état danimation suspendue.

En 1988, M. Barlow, lun des principaux agents immobiliers dEvanston, rendit visite à son dentiste pour le traitement dune dent de sagesse barrée. Le dentiste demanda et reçut lautorisation de faire usage dun anesthésique expérimental, le Cyclopara-diméthanol B-7, mis au point à lUniversité.

Après avoir administré lanesthésique, le dentiste eut recours à la fraise. Un malheureux caprice du destin voulut quun court-circuit envoie à son patient une décharge de courant à 220 volts, dune fréquence de 60 périodes par seconde. (Lors du procès en dommages-intérêts intenté par Mme Barlow contre le dentiste, lUniversité et les fabricants de la fraise, le jury rendit un jugement en faveur des accusés.) M. Barlow ne se releva jamais du fauteuil du dentiste et on présuma quil était mort empoisonné ou électrocuté, ou les deux à la fois.

Les entrepreneurs de pompes funèbres, alors quils sapprêtaient à lembaumer, découvrirent que si leur sujet nétait certainement pas vivant, il nétait certainement pas davantage mort. LUniversité fut alertée et une série dexamens exhaustifs fut entreprise, comprenant entre autres des tentatives pour reproduire sur des volontaires cet état de transe. Les essais furent abandonnés après une suite dexpériences malheureuses qui se terminèrent par la mort tragique de sept cobayes.

Honest John fut pendant longtemps exposé au musée de lUniversité et égaya plus dun match de football en tant que mascotte de léquipe des Ecrabouilleurs Bleus. Les limites du bon goût furent toutefois outrepassées en ce jour de 2003 au cours duquel une bande de bizuts reçut pour ordre denlever Honest John du cercueil de verre au demeurant mal gardé quil occupait au musée, pour lintroduire dans les douches de lAcadémie Féminine de Gymnastique Rachel Swanson.

Le 22 mai 2003, le Conseil dAdministration de lUniversité émettait la note suivante : « Il a été décidé à lunanimité que les restes de Honest John Barlow seront enlevés du musée de lUniversité et conduits au Laboratoire Universitaire de Biologie James Scott III, pour y être soigneusement scellés dans un caveau spécialement préparé à cet effet. Il a été également décidé que ladministration du laboratoire prendra toutes les mesures possibles afin dassurer la conservation de ces restes et que laccès à la dépouille sera formellement interdit aux visiteurs, à lexception des étudiants qui auraient reçu lautorisation écrite du Conseil. Le Conseil regrette de devoir prendre de telles mesures, dictées par les écrits et les photographies récemment publiés dans la presse nationale et dont le moins quon puisse dire est quils ne sont pas très flatteurs pour lUniversité. »

 

Ça n’avait pas grand-chose à voir avec sa spécialité, mais Hawkins comprenait ce qui s’était passé ; ils avaient prématurément et accidentellement trébuché sur le principe de l’anesthésie de choc de Levantman, qui depuis lors avait été remplacée par d’autres méthodes. Pour faire sortir de transe un sujet anesthésié par la méthode de Levantman, il suffisait d’une simple injection de sérum physiologique dans le nerf trijumeau. Intéressant. Et maintenant, où était ce bronze ?…

Ne s’attendant pas à rencontrer la moindre résistance, il donna un grand coup de pioche dans les sels verts en décomposition et manqua se fracturer le poignet. Il y avait quelque chose de solide là-dessous. Il commença à piocher dans les oxydes.

Au bout d’une demi-heure de travail, il découvrit du bronze phosphoreux – un bloc immense de ce métal presque incorruptible. Sa structure s’était affaiblie au cours des siècles ; il parvint à enfoncer la pointe de sa pioche sous une protubérance corrodée et, en faisant levier, à arracher, avec force grincements et grondements, de grands lambeaux de métal.

Hawkins aurait bien voulu avoir un archéologue avec lui, mais il ne songea pas une seconde à retourner à la boutique pour en appeler un à la rescousse. C’était un homme à tout faire : un artiste en argile et en vernis, par choix et à ses moments perdus, et, par nécessité, un ingénieur en automatismes, en électronique et en énergie atomique, qui pouvait aussi pondre un projet d’optimisation de la circulation, de psychologie individuelle et de groupe, d’architecture ou de conception d’outillage. Il n’appelait pas un spécialiste chaque fois qu’une chose échappait au domaine de ses possibilités ; il y en avait si peu, et ils avaient tant à faire…

Il creusa une tranchée autour de sa trouvaille et découvrit que c’était une grosse masse de bronze en forme de brique, qui rendait un son creux tout à fait excitant. Une longue bande de métal moulé se détacha sur l’une des faces verticales, dévoilant une poussière de rouille rouge qui fut aspirée à l’intérieur avec un grand bruit de succion.

Il était sous vide, pensa Hawkins. Et il devait y avoir un revêtement intérieur de verre qui s’était cristallisé tout au long des siècles pour s’effriter tranquillement lors de son premier coup de pioche. Il ignorait quel pouvait être l’effet du vide sur un sujet sous anesthésie de Levantman, mais il avait bon espoir. Il ne comprenait pas non plus tout à fait ce que pouvait bien être un agent immobilier, mais il était toujours possible que ça ait un rapport avec la poterie… Et tout pouvait se rapporter à la Question Numéro Un.

Il jeta sa pioche par-dessus la tranchée, d’où il s’extirpa pour repartir au trot vers son atelier. Une brève perquisition lui permit de mettre la main sur une seringue, et il y avait un plasticonteneur de sel dans la cuisine…

Revenu sur le théâtre de ses opérations, il passa encore une demi-heure à faire sauter des éclats de métal afin de mettre au jour la jonction du fond et du couvercle. Les charnières étaient devenues inutilisables. Il les fit sauter.

Hawkins allongea le manche télescopique de sa pioche pour faire un meilleur bras de levier, enfonça la pointe dans un trou profond, mit en place son pivot incorporé et opéra des tractions. Encore cinq coups et il distinguait, à l’intérieur du caveau, quelque chose qui ressemblait à une statue de marbre poussiéreuse. Encore dix tractions et il vit que c’était le corps nu de Honest John Barlow, agent immobilier à Evanston, que le temps n’avait pas corrompu.

Le potier trouva l’extrémité du nerf trijumeau avec la pointe de son aiguille et lui injecta 60 cc de marchandise.

Au bout d’une heure, la poitrine de Barlow commençait à se soulever.

Au bout d’une autre heure, il demanda d’une voix de crécelle : « Ça a marché ?

– Si ça a marché ! » marmonna Hawkins.

Barlow ouvrit les yeux, commença à s’agiter et regarda ses pieds, puis ses mains…

« Je vais vous faire un procès ! hurla-t-il. Mes vêtements ! mes ongles ! » Un horrible soupçon passa sur son visage et il plaqua ses mains sur son crâne chauve. « Mes cheveux ! se lamenta-t-il. Je vais vous faire un procès, et j’obtiendrai jusqu’à votre dernier sou ! Cette décharge ne vous servira à rien devant un tribunal ! Je n’ai pas écrit que je renonçais à mes cheveux, à mes vêtements et à mes ongles !

– Ils repousseront, fit Hawkins, très dégagé. Et votre épiderme aussi. C’étaient des parties de vous qui n’étaient pas vivantes, vous comprenez, et elles ne se sont pas conservées comme le reste de votre personne. Mais j’ai bien peur que vos vêtements aient disparu.

– Où suis-je ? demanda Barlow. C’est l’hôpital universitaire ? Je veux téléphoner. Non, vous allez appeler, vous. Dites à ma femme que je vais bien, et demandez à Sam Immerman – c’est mon avocat – de venir tout de suite. Greenleaf 7-4022. Aouh ! » Il avait essayé de se redresser, mais une partie de sa peau rose avait frotté contre la surface intérieur du cercueil, maintenant saupoudrée de l’antique verre cristallisé. « Qu’est-ce que vous avez foutu avec moi, les gars ? Vous avez essayé de me faire bouillir ? Oh ! ça, vous allez me le payer cher !

– Vous allez très bien, dit Hawkins, qui regrettait maintenant de ne pas avoir un lexique en sa possession pour éclaircir certains termes énigmatiques. Votre épiderme va commencer immédiatement à se reformer. Et vous n’êtes pas à l’hôpital. Regardez un peu ça. »

Il tendit à Barlow la plaque d’acier inoxydable jadis apposée sur le cercueil. Après un coup d’œil soupçonneux, l’homme commença à lire. Lorsqu’il eut terminé, il reposa délicatement la plaque sur le bord du caveau et garda le silence pendant quelques instants.

« Pauvre Verna, dit-il enfin. Ça ne dit pas si elle a été condamnée aux dépens. Est-ce que vous savez si…

– Non, répondit le potier. Je ne sais que ce qui était sur la plaque. Et ce qu’il fallait faire pour vous ramener à la vie. Le dentiste vous a administré accidentellement une dose de ce que nous appelons l’anesthésie de choc de Levantman. Il y a des siècles que nous n’y avons plus recours. C’était puissant, mais beaucoup trop dangereux.

– Des siècles… » Il se mit à. ruminer. « Des siècles… Je parie que Sam lui a tondu la laine sur le dos. Pauvre Verna. Ça fait combien de temps ? En quelle année sommes-nous ? »

Hawkins haussa les épaules. « En 7-B-936, mais je doute que ça vous dise quelque chose. Il a fallu très longtemps pour que ces métaux se corrodent.

– Comme dans ce film… marmonna Barlow. Qui l’aurait cru ? Pauvre Verna ! » Il se mit à pleurnicher et à renifler, rappelant puissamment à Hawkins qu’il l’avait déterré sous une grande pierre plate…

« Combien d’enfants aviez-vous ? lui demanda le potier en se fâchant presque.

– Encore aucun, pleurnicha Barlow. Ma première femme n’en voulait pas. Mais Verna en veut – en voulait un. Seulement, nous allons attendre – nous allions attendre que…

– Bien sûr », fit le potier qui éprouvait une envie farouche de l’envoyer promener, de lui dire qu’il pouvait aller au diable et de retourner à son travail. Mais il ravala sa colère. Il fallait penser au problème. Il fallait toujours penser au Problème, et il se pouvait que, contre toute attente, ce pauvre pleurnichard fournisse un indice. Il faudrait que Hawkins le supporte.

« Venez, fit Hawkins. Mon temps est précieux. » Barlow leva les yeux, outragé. « Comment pouvez-vous être si impitoyable ? Je suis un être humain, comme… »

La « fusée » Los Angeles-Chicago passa au-dessus de leurs têtes dans un vacarme épouvantable et Barlow s’interrompit au beau milieu de ses lamentations. « Magnifique ! souffla-t-il en la suivant des yeux. Magnifique ! »

Il grimpa hors du caveau, trop intéressé pour souffrir alors que sa peau infantile frottait contre les aspérités. « Après tout, dit-il abruptement, il y a sûrement de bons côtés là-dedans. Je n’ai jamais été tellement porté sur la lecture, mais on dirait juste une de ces histoires. Et ça devrait me rapporter de l’argent, non ? » Il jeta un regard perçant à Hawkins.

« Vous voulez de l’argent ? lui demanda le potier. Tenez. » Il lui tendit une poignée de billets de banque et de petite monnaie. « Il vaudrait mieux que vous mettiez mes chaussures. C’est à cinq cents mètres à peu près. Oh ! et vous êtes… euh, pudique ? – Oui, c’était bien ce mot-là. Voilà. » Hawkins lui donna son pantalon, mais Barlow, tout excité, comptait toujours son argent.

« Quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-six… Et des dollars, encore ! Je pensais que ce serait des crédits, ou des trucs comme ça. E Pluribus Unum et Liberté Des visages différents, c’est tout. Dites, c’est un piège ? Ce sont bien de vrais, honnêtes et véritables, dollars comme nous avions, ou ils sont tout juste bons à coller aux murs ?

– Je vous assure qu’ils sont très bons, fit le potier. J’aimerais que vous veniez, maintenant. Je suis pressé. »

L’homme continua à caqueter tout le long du chemin qui menait à la boutique. « Où est-ce qu’on va ? Au Conseil Scientifique ? Chez le Coordinateur Mondial ou quelque chose comme ça ?

– Chez qui ? Oh ! non. Nous les appelons « Président » et « Congrès ». Non, ça ne servirait à rien. Je vais seulement vous emmener voir quelques personnes.

– Je devrais en tirer une fortune. Une fortune ! Je pourrais écrire des livres. Ou payer un jeune gars futé pour le faire. Je parie que ça ferait un best-seller. Comment ça marche, ces trucs-là ?

– C’est à peu près comme ça. Des jeunes gars futés. Mais il n’y a plus de best-sellers. Les gens ne lisent plus beaucoup, de nos jours. Nous vous trouverons quelque chose de tout aussi rentable. »

Arrivé à son atelier, Hawkins donna des vêtements à Barlow, l’installa dans la salle d’attente et appela le Central à Chicago. « Emmenez-le, supplia-t-il. J’ai encore le temps de faire une fournée, mais il jacasse, et il jacasse… Je ne lui ai rien dit. Peut-être que nous devrions tout simplement le lâcher dans la nature et le laisser faire son trou. Mais il y a une chance…

– Le Problème, approuva le Central. Oui, il y a une chance… »

Le potier enchanta Barlow en lui faisant une tasse de café à partir d’un cube qui non seulement se dissolvait dans l’eau mais encore l’amenait presque à ébullition. Pour tuer le temps, Hawkins discuta de la « fusée » que Barlow avait admirée, mais il lui fallait marcher sur la pointe des pieds ; il avait failli raconter à l’agent immobilier ce qu’était en réalité sa super-vitesse, et en fait, il lui avait presque révélé que ce n’était pas une fusée.

Il regrettait aussi la désinvolture avec laquelle il avait donné ces quelques centaines de dollars à Barlow. Celui-ci était maintenant obsédé par la crainte qu’ils ne soient sans valeur, car Hawkins refusait d’accepter en échange la moindre reconnaissance de dette, voire un simple récépissé ou même une promesse formelle de remboursement. Hawkins ne pouvait pas rentrer dans les détails, et il fut bien content lorsqu’un étranger arriva du Central.

« Tinny-Peete, d’Algésiras, fit vivement l’étranger comme ils se rencontraient sur le pas de la porte. Psychiste au Propop. Polasigné spéciale prise en charge Barlow.

– Le Ciel soit loué, dit Hawkins. Barlow, annonça-t-il à l’homme du passé, voici Tinny-Peete. Il va s’occuper de vous et vous aider à gagner beaucoup d’argent. »

Le psychiste resta le temps de prendre une tasse du café dont la préparation avait tellement réjoui Barlow, puis il mena l’agent immobilier le long de l’allée de rondins jusqu’à sa voiture, laissant le potier se demander s’il pouvait enfin ouvrir ses fours ou non.

Chassant tout à coup de son esprit Barlow et le Problème, Hawkins retira le joint qui entourait la porte du four numéro deux et l’ouvrit un tout petit peu. Une bouffée de chaleur et une odeur lourde, entêtante, celle du feu réducteur, lui sautèrent au visage, le mettant en joie. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur et aperçut le coin d’une étagère chauffée au rouge cerise et qui s’assombrissait suivant des zones indécises, alors que la chaleur s’échappait par la porte ouverte. Il glissa une palette de bois à demi-calcinée sous l’un des pots qui couvraient l’étagère et le tira au-dehors à titre d’échantillon, tandis que les poils sur le dos de sa main roussissaient et se recroquevillaient. Le pot émettait de petits craquements et de minuscules détonations et Hawkins poussa un soupir comblé.

Le lustre de résine bismuthée avait admirablement pris le feu, formant une pellicule obsédante de métal d’un noir argenté, aux étranges reflets bleutés et changeants, et, en cet instant, Hawkins avait l’impression que le Problème de Population était une chose bien lointaine.

 

Barlow et Tinny-Peete arrivèrent à la route bétonnée le long de laquelle le psychiste avait rangé sa voiture.

« Non, quel bateau-lavoir ! hoqueta l’homme venu du passé.

– Quel bateau ? Mais non, c’est ma voiture. »

Barlow la contempla avec une crainte mêlée de respect. Un châssis surbaissé, des courbes harmonieuses et des kilos de chromes. Il passa futilement la main sur la portière – mais était-ce bien la portière ? – à la recherche d’une poignée, et demanda enfin d’une voix humble : « A quelle vitesse va-t-elle ? »

Le psychiste lui jeta un regard pénétrant avant de répondre doucement : « A deux cent cinquante. Vous verrez au compteur.

– Ouahhh ! Ma vieille Chevrolet grimpait à cent quatre-vingts dans les lignes droites, mais là, vous me battez, m’sieur ! »

Par un moyen quelconque, Tinny-Peete ouvrit une immense portière très basse, et Barlow descendit trois marches pour s’affaler du côté droit sur des coussins démesurés. Il était trop fasciné pour faire vraiment attention à sa peau à vif. Le tableau de bord était une belle jungle de cadrans, de boutons, d’indicateurs, de voyants lumineux, de jauges et de leviers de commande.

Le psychiste descendit à son tour, s’installa à la place du conducteur et fit quelque chose avec ses pieds. Le moteur partit comme s’il avait allumé un chalumeau de la dimension d’un silo. Se vautrant dans les coussins, Barlow vit dans le rétroviseur les formidables gaz d’échappement où brillaient de petites étincelles blanches.

« Ça vous plaît ? glapit le psychiste.

– C’est terrible ! hurla Barlow en réponse. C’est… »

Il fut réduit au silence par le démarrage de la voiture qui s’arrachait à l’aire de stationnement pour bondir sur la route dans un grand Vroo-ooo-oom ! Un courant d’air soufflait sur la tête de Barlow, alors que les vitres donnaient l’impression d’être remontées ; la sensation de vitesse était stupéfiante. Il repéra le compteur sur le tableau de bord et vit l’aiguille grimper : 90,100,150,200…

« Ça suffit pour moi, beugla le psychiste qui vit, en réponse, redescendre les coins de la bouche de Barlow. Radio ? »

Il lui tendit un objet d’une légèreté surprenante, semblable à un casque de hockey, dépourvu de fils ; il indiqua du doigt une rangée de boutons. Barlow mit le casque, soulagé de ne plus entendre le rugissement de l’air, et appuya sur l’un des boutons. La chose s’alluma correctement et Barlow se cala plus confortablement encore sur son siège, afin de savourer cet échantillon du goût ultra-moderne du meilleur des mondes pour les divertissements ingénieux.

« COLLEZ-VOUS-LA ! » beugla une voix dans ses oreilles.

Il arracha le casque de sa tête et jeta au psychiste un regard de bête blessée. Tinny-Peete eut un sourire forcé et tourna un cadran placé sur le même plan que la rangée de boutons. L’homme du passé remit le casque et découvrit que la voix avait repris un volume normal.

« Le jeu des jeux ! Le super-jeu ! Le super-hyper-jeu ! Le truc des trucs ! Collez-vous-la ! »

Des hurlements de rire retentirent en fond sonore.

« Et voilà nos concurrents, prêts à foncer ! Vous savez comment ça marche. Je donne à un concurrent un morceau de carton découpé en forme de triangle, comme ça, et il vient se placer sur la ligne. Voilà. Et nous avons ici des panneaux avec des trous de la même forme que le triangle et tous ces machins-là, sauf qu’ils sont tous différents, et le premier concurrent qui a réussi à placer son morceau sur le panneau, il a gagné.

« Je vais maintenant interroger notre première concurrente. Par ici, mon chou. Quel-est-vo-tre-nom ?

– Mon nom… Euh… »

– Comment vous trouvez ça, les gars ? Elle sait plus son nom ! Arf ! Est-ce que vous en voudriez pour cent balles ? » La question n’était pas posée au hasard et le public se mit à glapir de rire et à pousser des coups de sifflet approbateurs.

Mais ce n’était pas drôle à écouter quand on ne comprenait pas les astuces et les répliques spirituelles. Barlow enfonça une autre touche, sa main libre prête à tourner le bouton du volume sonore.

« … nière nouvelle de Washington : elle concerne le Sénateur Hull-Mendoza. Il poursuit toujours le Bureau de la Pêche. Le Syndicaliste de la Californie du Nord dit qu’il a des déclarations sous serment qui prouveraient que John Kingsley-Schultz est depuis toujours un ultra-conservateur. Il a pas publié ses sources, mais il dit qu’elles disent qu’on a vu Kingsley-Schultz à des réunions ultra du Collège d’État de l’Oregon et par la suite à l’Université de Floride. Kingsley-Schultz dit que c’est vrai qu’il s’est spécialisé dans la pêche à la mouche dans l’Oregon et qu’il a obtenu son doctorat de pêche sportive en Floride.

« Et voici une citation de Kingsley-Schultz : « Hull-Mendoza ne sait pas ce qu’il raconte. Qu’il crève. » Fin de citation. Hull-Mendoza dit qu’il publiera pas les témoignages, pour pas faire d’ennuis à ses informateurs. Il dit que ce sont des preuves fournies par trois ex-employés du Bureau qu’ont été limogés pour incompétence et pour in-com-pa-ti-bi-li-té d’humeur avec Kingsley-Schultz.

« Partout ailleurs, la dose habituelle d’accidents de la route. Des voitures se sont télescopées sur trois voies à la sortie de Chicago sur la 66, douze morts. La fusée Chicago – Los Angeles de ce matin a explosé en s’écrasant au sol dans le désert Mo-have – Mo-jawe… Enfin, quel que soit son nom, les 94 personnes qui étaient dans la fusée sont mortes. Un inspecteur au Bureau de l’Aviation Civile de là-bas a dit que le pilote s’amusait à faire peur aux troupeaux de moutons et qu’il a pas tiré sur le manche assez vite.

« Hé ! En voilà une toute chaude de New York ! Un remorqueur diesel s’est emballé dans le port tandis que l’équipage était dans la cale, et a ouvert une voie d’eau dans le flan bâbord d’un paquebot de luxe, le S. S. Placentia. Il paraît que le transatlantique se serait rempli d’eau et aurait coulé avec 180 passagers et 50 membres d’équipage, à vue de nez. Six plongeurs ont été envoyés au fond pour étudier le naufrage, mais ils sont morts aussi parce que leurs combinaisons étaient pleines de petits trous.

« Et voilà un bulletin qui nous parvient à l’instant de Denver. On dirait… »

Barlow médusé ôta le casque de sa tête. « Il avait l’air tellement désinvolte, cria-t-il à l’adresse du conducteur. J’écoutais les nouvelles et… »

Tinny-Peete secoua la tête en indiquant ses oreilles. Le vacarme de l’air était assourdissant. Barlow fronça les sourcils, déconcerté, et regarda par la vitre.

Un signal lumineux disait :

MOOGS !

EST-CE QUE VOUS EN VOUDRIEZ

POUR CENT BALLES ?


Il n’avait aucune idée de ce que pouvait bien désigner Moogs. L’illustration montrait une fille aux proportions incroyables, nue à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, et qui se tortillait avec passion dans une orgie de couleurs.

Le texte publicitaire du bord de la route le poursuivait, mais avec des variantes. Des radars ou un système de ce genre repéraient la voiture et déclenchaient les lignes de l’annonce. Celles-ci accompagnaient tour à tour la voiture sur des rails parallèles à la route, à la même allure que le véhicule, en sorte qu’on avait le temps de lire chaque phrase avant que la suivante n’apparaisse.


POUR DÉFLOQUER TOUTES LES FILLES

PLUS D’ODEURS PROSAÏQUES

« A°I°S°S°E°L°O »

 

Encore deux panneaux animés, le traditionnel « Avant-Après ». Le premier demandait « N’importe quel cigare ? » et était illustré d’une tragédie domestique à deux personnages, la femme se bouchant le nez tandis que son gros animal de mari tétait un barreau de chaise à l’air visqueux. Le deuxième panneau proclamait « Et pourquoi pas un VUELTA ABAJO ? » et montrait…

Barlow devint écarlate et regarda le bout de ses pieds jusqu’à ce qu’ils aient dépassé le panneau.

« On arrive à Chicago ! » brailla Tinny-Peete.

D’autres voitures apparaissaient, toutes sorties d’un rêve.

En les regardant, Barlow commença à se demander s’il savait exactement ce qu’était un kilomètre. Elles donnaient l’impression d’avancer avec une extraordinaire lenteur, si on oubliait l’air qui vous rugissait dans les oreilles et si on ne se laissait pas abuser par les lignes aérodynamiques de ces véhicules chimériques. Il aurait juré qu’ils se traînaient à vingt-cinq à l’heure, avec des pointes occasionnelles à trente. Après tout, qu’est-ce que c’était qu’un kilomètre ?

On distinguait la forme de la ville, droit devant ; c’était bien ce que ça devait être : des gratte-ciel gigantesques, des toboggans pour les voitures, des plates-formes d’atterrissage pour les hélicoptères…

Il se cramponna à son siège. Ces deux hélicos… Ils allaient se… Ils allaient… Ils…

Il ne vit pas ce qui devait leur arriver parce que, comme ils semblaient devoir entrer en collision, leurs trajectoires. les amenèrent derrière un immense bâtiment.

Des sifflements d’une douceur pénétrante les entouraient alors qu’ils s’arrêtaient à un feu rouge. « Qu’est-ce qu’il se passe, ici ? » demanda Barlow d’une voix aiguë et terrifiée ; la voiture s’était arrêtée presque instantanément, et pourtant il n’avait pas été projeté sur le tableau de bord. « De qui est-ce qu’on se fiche, ici ?

– Que se passe-t-il ? » demanda le conducteur.

Le feu passa au vert et il redémarra. Barlow se raidit en réalisant que le bruit du vent qui sifflait à ses oreilles avait commencé une brève, une irréelle fraction de seconde avant que la voiture n’ait été réellement en mouvement. Il se cramponna à la poignée de sa portière.

La cité les engloutissait doucement : des bâtiments épars, des constructions plus denses, puis des tours ; et un feu rouge, devant. La voiture s’arrêta instantanément, le vacarme de l’air cessa aussitôt après, et Barlow se retrouvait la seconde suivante hors de la voiture, en train de courir frénétiquement sur le trottoir.

Ils vont suivre ma trace, se disait-il en haletant. Cest une histoire de police secrète. Ils vont me prendre des machines à lire la pensée, des caméras espions partout, ils ont peur que je ne parle de la liberté à leurs esclaves et tout ça. Ils ne laissent personne se mettre en travers de leur chemin, comme dans ce bouquin que jai lu

Le souffle coupé, il se mit à marcher et se félicita d’en avoir assez dans-le ventre pour ne pas se retourner. C’était ce qu’ils attendaient toujours. Tant qu’il marchait, il n’était qu’un bonhomme en costume de, ville parmi des centaines d’autres. Il allait s’en sortir, il allait s’en sortir…

Une main s’abattit sur lui, surmontée d’une large face aux traits épais mais beaux. « C’que c’est qu’ces manières d’rentrer dans les gens com’si que l’trottoir était à toi ? Fais gaf’ou j’te fais un’tête en, compteur bleu,’spèce de sal’bâtard ! » Ce n’était ni le potier fou, ni le conducteur dément.

« Pardon ? fit Barlow. Qu’avez-vous dit ?

– Ah ! ouais ? » glapit l’étranger d’un air inquiétant en attendant une réponse.

Barlow, qui avait l’impression confuse de s’être fait refaire dans une querelle de mitoyenneté, s’entendit répondre sur un ton belliqueux : « Ouais ! »

L’étranger lui lâcha l’épaule et eut un rictus mauvais :

« Ah ! ouais ?

– Ouais ! répéta Barlow en rajustant son veston.

– Aah ! » fit hargneusement l’étranger, avec plus de mépris et de dégoût que de férocité. Il ajouta une obscénité courante à l’époque de Barlow, une recommandation classique encore que physiologiquement impossible à suivre, et s’en alla, les poings serrés, en roulant des mécaniques.

Barlow poursuivit son chemin, tout tremblant. Il était évident qu’il s’était montré à la hauteur de la situation. Il s’arrêta à un feu rouge ; les longues voitures de rêve rugissaient devant lui et les piétons qui l’entouraient se frayèrent un chemin à travers le flot d’automobiles. Les freins hurlaient, les pare-chocs se heurtaient dans de grands bruits de ferraille et les automobilistes et les piétons échangeaient des cris âpres, rauques. Il n’eut que le temps de faire un bond en arrière alors qu’une voiture faisait une embardée sur le trottoir pour en éviter une autre.

Le feu passa au vert ; les voitures continuèrent à rouler pendant encore trente secondes peut-être, puis le flot se raréfia et bientôt ne passèrent plus que les derniers retardataires. Barlow traversa avec circonspection et s’appuya contre un distributeur automatique en soufflant comme un phoque.

Aie lair naturel, se disait-il. Fais quelque chose de normal. Prends un truc au distributeur.

Il fouilla ses poches à la recherche de pièces de monnaie et obtint un journal pour dix cents, un mouchoir pour vingt-cinq et une barre de confiserie pour encore vingt-cinq cents.

La faible odeur de chocolat éveilla tout à coup en lui une faim dévorante. Il s’escrima en vain pendant quelques secondes sur le papier brillant marqué « CRIGGLIES » lorsque celui-ci finit par s’ouvrir tout seul, très proprement. La barre lui fit trois bonnes bouchées et il en acheta deux autres qu’il engloutit de la même façon.

Assoiffé, il mit encore dix cents dans la machine qui cracha une boisson gazeuse à l’orange, emballée dans le même papier brillant. Alors qu’il le trifouillait, l’emballage s’ouvrit proprement et répandit tout son contenu sur les genoux de Barlow. Celui-ci décida qu’il était resté assez longtemps sur place et se remit en route.

Les vitrines étaient… des vitrines. Les gens portaient et achetaient toujours des vêtements, fumaient et achetaient toujours du tabac, mangeaient et achetaient toujours de la nourriture. Et ils allaient toujours au cinéma, découvrit-il avec une surprise mêlée de plaisir, en passant devant un endroit brillamment éclairé qui disait s’appeler le BIJOU et auquel il retourna.

Le cinéma semblait présenter un quintuple programme, dont Les bébés sont terribles, Nayez pas denfants et Les Enfants de Canali.

C’était irrésistible. Il paya un dollar et entra.

Il arriva pour la fin des Enfants de Canali, une production en couleurs, en relief et olfactive, qui se révéla être une saga interplanétaire se terminant par une poursuite et une scène de réconciliation après une brouille entre l’héroïne et le héros. Les bébés sont terribles et Nayez pas denfants étaient des plaidoyers extravagants contre la maternité – avec étalage des dangers grossièrement exagérés d’accouchements au réalisme pénible, enfants vicieux et vieux parents battus, affamés par leurs rejetons sadiques. Barlow remarqua avec stupeur que le public continuait à ruminer placidement ses caramels sans manifester aucun signe particulier de répulsion.

L’annonce des programmes à venir le chassa vers le promenoir. Les fanfares étaient assourdissantes, les couleurs éclatantes l’aveuglaient, et il avait l’estomac soulevé par les odeurs.

Lorsque sa vue se fut de nouveau habituée à l’éclairage modeste du promenoir, il alla en tâtonnant vers une banquette et déplia le journal qu’il avait acheté. Il se trouvait que c’était Le Journal des Courses, et il se sentit accablé par un sentiment écrasant de désarroi. Les cotes, encadrées comme à l’habitude en bas à gauche de la première page, prouvaient de façon presque insupportable que Churchill Downs et Empire City étaient toujours ouverts…

Refoulant d’un battement de cil les larmes qui lui picotaient les yeux, il s’intéressa aux dernières courses à Churchill Downs. Ils n’utilisaient plus d’abréviations, ce qui faisait qu’il n’y avait plus deux colonnes par page mais une seule. En dehors de ça, tout était comme d’habitude. Et pourtant…

Il loucha sur la première course, un prix à réclamer de mille trois cents dollars sur trois quarts de mile, pour des pouliches. Incroyable. Le meilleur temps de la course était de deux minutes, dix secondes, trois cinquièmes. De son temps, la pire carne serait venue à bout de la distance en une minute quinze. Et il en allait de même pour toutes les autres courses de la journée, quelle que soit la distance.

Qu’est-ce qui avait bien pu arriver à toutes les choses ?

Il étudia les performances d’une jument baie de cinq ans qui avait couru dans la seconde mais ça n’avait ni queue ni tête. Elle avait gagné, puis perdu, puis elle avait fait placé, était réapparue, avait perdu à nouveau, et était encore placée, sans rime ni raison. On aurait dit de la graine de champion pendant quelques courses, et puis elle devenait une vraie rosse, pour se révéler ensuite en terrain lourd, mais lorsqu’il pleuvait la fois d’après elle ne valait plus rien, et puis elle se réveillait sur la distance, mais pour redevenir un vrai tréteau. Et dans un bon sweepstake à cinq mille dollars, encore !

Barlow jeta un coup d’œil aux autres partants et il lui apparut doucement qu’ils étaient tous comme la jument baie de cinq ans. Il n’y avait pas un seul de ces foutus canassons qui ait un peu de classe !

Quelqu’un s’assit auprès de lui et dit : « Voilà toute l’histoire. »

Barlow se releva en proie à une intense panique et vit que c’était Tinny-Peete, son chauffeur.

« Je ne savais pas si je devais vous en parler, fit le psychiste, et puis j’ai vu que vous commenciez à soupçonner la vérité. Mais ne vous affolez pas, je vous en prie. Tout va bien, je vous assure.

– Alors, vous me tenez, dit Barlow.

– Je vous tiens ?

– Ne me racontez pas de salade. Je sais combien font deux et deux. Vous êtes de la police secrète. Vous et tous ces aristocrates vous engraissez dans le luxe, à la sueur du front des esclaves opprimés. Vous avez peur de moi parce que vous tenez à ce qu’ils restent dans l’ignorance. »

Le psychiste émit un hurlement de rire qui lui attira des regards surpris des autres spectateurs assis dans le promenoir. Le rire ne semblait pas sinistre pour deux sous.

« Sortons de là, fit Tinny-Peete qui étouffait toujours de rire. Vous ne pourriez pas vous tromper davantage. » Il prit Barlow par le bras et le mena vers la rue. « La vérité vraie, c’est que les millions de travailleurs s’engraissent à la sueur du front d’une poignée d’aristocrates. Je mourrai sans doute prématurément de surmenage, à moins que… » Il jeta à Barlow un regard méditatif. « Il se pourrait que vous puissiez nous aider.

– Je connais cette histoire, ricana Barlow. J’étais dans les affaires, moi aussi, et pour faire des affaires, il faut mettre les gens de son côté. Allez-y, tuez-moi si vous voulez, mais ne me prenez pas pour un imbécile.

– Espèce de sale petit ingrat ! lança le psychiste avec un brusque retournement d’humeur. Tout ce foutu merdier est entièrement votre faute, à vous et à tous ceux de votre espèce ! Maintenant, venez, et arrêtez ces salades ! »

Il traîna Barlow dans le vestibule d’un immeuble de bureaux, puis dans l’ascenseur qui s’éleva avec un bruit puissant et déconcertant – whoosh ! L’agent immobilier avait les jambes en pâté de foie lorsque le psychiste le poussa hors de l’ascenseur, le long d’un couloir puis dans un bureau.

Un homme au visage de faucon se leva tandis que la porte se refermait derrière eux. Après un regard courroucé à Barlow, il s’adressa au psychiste. « Est-ce qu’on m’a fait revenir du pôle pour examiner ce… ce…

– Dé-vous colérez. J’ai endéduit quasichance paril ettrouver stratégeattaque Propop, fit le psychiste, d’un ton apaisant.

– Doute, grogna l’homme au visage de faucon.

– Voir, suggéra Tinny-Peete.

– Très bien. Monsieur Barlow, j’ai entendu dire que votre regrettée épouse et vous-même n’aviez pas d’enfant ?

– Et alors ?

– Alors ceci : fallait-il que vous soyez un âne bâté, aveugle et égoïste pour tolérer des conditions économiques et sociales qui pénalisaient la procréation par les plus prudents et les plus prévoyants ! C’est vous qui nous avez faits ce que nous sommes aujourd’hui, et je veux que vous sachiez que nous sommes loin d’être satisfaits ! Maudites fusées ! Saletés d’automobiles ! Saloperies de villes couvertes de toboggans !

– A ce que je vois, vous flétrissez les plus belles réalisations de cette époque. Seriez-vous fou ?

– Les fusées ne sont pas des fusées ; ce sont des turbo-réacteurs – de bons turbo-réacteurs, mais leur fuselage fantaisie ne fait que compenser de piètres performances. La vitesse maximale des automobiles est de cent kilomètres à l’heure – un kilomètre, si je me rappelle bien ma paléolinguistique, fait trois cinquièmes de mile – mais tous les compteurs de vitesse sont gradués de telle sorte que les conducteurs pensent qu’ils vont à deux cent cinquante à l’heure. Les villes sont des conglomérats ridicules, coûteux et insalubres de gros gaspilleurs qui seraient bien plus à l’aise et infiniment plus productifs si on les répartissait à la campagne.

« Mais nous avons besoin de ces fusées, de ces compteurs de vitesse trafiqués et de ces villes parce que, tandis que vous et les vôtres, vous vous montriez circonspects et prévoyants en n’ayant pas d’enfants, les travailleurs immigrés, ceux qui vivaient dans les taudis et les paysans, se laissaient aller à la mollesse et pondaient des enfants sans réfléchir – ils pondaient, pondaient… Mon Dieu, ce qu’ils ont pu pondre !

– Attendez un peu, fit Barlow. Il y avait parmi nous un tas de gens qui avaient deux ou trois enfants.

– Le choc provoqué par les accidents, les maladies, les guerres et tout le reste, se chargeait de ça. Votre intelligence s’éteignait. Elle s’est éteinte. Les enfants qui auraient dû naître n’ont jamais vu le jour. La majorité des « médiocres » et des « passables » a pris le pas sur la population. Le quotient intellectuel moyen est maintenant de 45.

– Mais c’est loin dans l’avenir.

– Pas plus que vous ! grogna aigrement l’homme au profil de faucon.

– Mais qui êtes-vous, alors ?

– Des gens, c’est tout – mais des vrais. Il y a quelques générations, les généticiens réalisèrent enfin que personne ne faisait attention à ce qu’ils racontaient. Alors ils abandonnèrent les mots et passèrent aux actes. Pour être précis, ils recrutèrent des membres pour une corporation fermée qu’ils avaient fondée dans le but de maintenir et d’améliorer la race. Nous sommes leurs descendants ; trois millions de personnes, environ. Comme les autres sont cinq milliards, c’est nous qui sommes leurs esclaves.

« Au cours des dernières années, j’ai conçu un gratte-ciel, administré l’Hôpital Mémorial de Bil-Fings, ici, à Chicago, détourné les probabilités d’une guerre avec le Mexique et dirigé le trafic à l’aéroport de La Guardia, à New York.

– Mais je ne comprends pas ! Pourquoi ne les laissez-vous pas suivre leur chemin et aller en enfer ? »

L’homme fit la grimace. « Nous avons essayé une fois ; pendant trois mois. Nous nous sommes terrés au pôle Sud et nous avons attendu. Ils ne s’en sont même pas rendu compte. Certaines personnes manquaient dans les bureaux d’études, certaines infirmières en chef ne se montraient plus, on n’arrivait pas à mettre la main sur certains membres mineurs du gouvernement qui ne participaient pas à la vie politique. Mais ça ne paraissait pas avoir d’importance.

« Au bout d’une semaine, tout le monde avait faim. En deux semaines, c’était la famine et les épidémies ; en trois semaines, la guerre et l’anarchie. Nous avons annulé l’expérience. La génération suivante devait se consacrer presque entièrement à remettre les choses en ordre.

– Mais pourquoi ne les avez-vous pas laissé s’entre-tuer ?

– Parce que cinq milliards de cadavres, ça fait à peu près cinq cents millions de tonnes de chair pourrie. »

Barlow avait une autre idée. « Pourquoi ne pas les stériliser ?

– Deux milliards et demi d’opérations, ça fait beaucoup d’opérations. Et comme ils n’arrêtent pas de se reproduire, ça n’aurait pas de fin.

– Je vois. C’est comme la marche des petits Chinois !

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– C’était un… euh, un paradoxe de mon époque. Quelqu’un avait calculé que si tous les Chinois du monde se mettaient en colonne par quatre, je crois que c’est ça, et passaient devant un point donné, ils ne s’arrêteraient jamais parce qu’il y aurait toujours des bébés qui naîtraient et grandiraient avant qu’ils ne soient tous passés devant le point.

– C’est cela. Sauf qu’au lieu de passer devant un point, il faudrait qu’ils passent sur une table d’opération qu’il nous reviendrait de construire et de faire marcher. Il n’y en aurait jamais assez.

– Dites ! s’exclama Barlow. Ce film au sujet des bébés – c’était votre propagande ?

– Oui. Mais on dirait que ça n’a aucun sens pour eux. Nous avons abandonné l’idée d’essayer de mener une campagne de propagande contraire à leurs pulsions biologiques.

– Et si vous travailliez sur une pulsion biologique ?

– Je n’en connais aucune qui soit cohérente avec l’inhibition de la fertilité. »

Le visage de Barlow devint aussi parfaitement impassible que celui d’un joueur de poker – résultat d’années de discipline contraignante. « Alors, vous n’en voyez aucune ? C’est vous les grosses têtes, et vous n’arrivez pas à en trouver une ?

– Eh bien, non, fit innocemment le psychiste. Et vous ?

– Ça dépend. J’ai réussi à vendre quatre mille hectares de toundra sibérienne, après la division de la Russie – par l’intermédiaire d’une société bidon, évidemment. Les clients croyaient acheter des terrains à bâtir viabilisés dans les environs de Kiev. Il me semble que c’était autrement compliqué que votre affaire.

– Comment ça ? demanda l’homme au visage de faucon.

– C’étaient des clients normaux, méfiants, et ceux-là sont des gourdes, des cornichons intégraux. Il suffit de trouver un panneau et de les y attirer ; ils ne penseront même pas à vérifier. »

Le psychiste et l’homme au visage de faucon étaient bien entraînés eux aussi ; ils évitèrent soigneusement de se regarder, en proie à un espoir subit.

« On dirait que vous avez une idée derrière la tête », fit le psychiste.

Le visage impassible de joueur de poker de Barlow devint encore plus inexpressif. « Peut-être bien que oui. Je n’ai encore entendu aucune offre…

– Il y a la satisfaction, fit observer l’homme au visage de faucon, de savoir que vous aurez empêché les ressources de la Terre d’être si bien pillées que la race ne tardera plus à s’éteindre.

– Ça, je n’en sais rien, fit Barlow carrément. Je n’ai que votre parole.

– Si vous connaissez vraiment une méthode, je crois que rien ne serait trop cher, proposa le psychiste.

– De l’argent, fit Barlow.

– Tout ce que vous voudrez.

– Plus que vous ne voudrez, rectifia l’homme au visage de faucon.

– Du prestige, ajouta Barlow. Beaucoup de publicité. Ma photo et mon nom dans les journaux et à la télévision, tous les jours. Des statues de moi, des parcs, des villes, des rues et tout un tas d’autres choses qui porteront mon nom. Tout un chapitre dans les livres d’histoire. »

Le psychiste fit à l’homme au visage de faucon un signe de tête qui signifiait : « Ben mon vieux ! »

L’homme au visage de faucon fit en retour un geste qui voulait dire : « Du calme, mon gars ! »

« Ce n’est pas trop demander », fit le psychiste.

Barlow, qui se sentait sur son terrain, poursuivit : « La puissance !

– La puissance ? répéta, intrigué, l’homme au visage de faucon. Vous voulez dire une station hydro-électrique ou une pile nucléaire à vous ?

– Je veux dire une dictature, avec moi comme dictateur !

– Bon, enfin… » commença le psychiste ; mais l’homme au visage de faucon l’interrompit : « Il faudrait un décret spécial du Congrès, mais la situation le mérite. Je crois que nous pouvons vous garantir cela.

– Pourriez-vous nous donner quelques indications concernant votre plan ? demanda le psychiste.

– Vous avez entendu parler des lemmings ?

– Non.

– Ce sont… Bon, enfin, il faut croire que cétaient, puisque vous n’en avez jamais entendu parler, de petits animaux vivant en Norvège qui, une fois toutes les quelques années, se précipitaient en colonies entières sur les côtes et nageaient vers le large jusqu’à ce qu’ils se noient. Je pense à injecter dans la population une pulsion du genre de celle qui animait les lemmings.

– Comment ?

– Ça, je le garde pour moi jusqu’à ce que toutes les signatures figurent sur le contrat.

– J’aimerais travailler avec vous sur ce projet, Barlow, fit l’homme au visage de faucon. Je m’appelle Ryan-Ngana. » Il tendit la main.

Barlow regarda attentivement la main, puis le visage de l’homme. « Ryan comment ?

– Ngana.

– On dirait un nom africain.

– C’en est un. Le père de ma mère était un Watusi. »

Barlow ne prit pas la main tendue. « Je me disais bien aussi que vous étiez drôlement coloré. Je ne voudrais pas heurter vos sentiments, mais je ne crois pas que je serais à mon aise si je travaillais avec vous. Je suis sûr que vous trouverez bien quelqu’un de tout aussi qualifié que vous pour m’aider. »

Le psychiste fit à Ryan-Ngana une moue qui voulait dire : « Du calme toi-même, mon vieux ! »

« Très bien, fit Ryan-Ngana à Barlow. Nous veillerons à ce que ces dispositions soient prises.

– Ce n’est pas que je sois raciste, vous comprenez. Certains de mes meilleurs amis…

– N’en parlons plus, monsieur Barlow. Quiconque ayant pu établir un parallèle avec les lemmings nous sera d’une grande utilité. »

Cest le moins quon puisse dire, pensait Ryan-Ngana, resté seul dans son bureau après que Tinny-Peete eut remmené Barlow au niveau des hélicoptères. C’était le moins qu’on puisse dire. Le Propop avait épuisé toutes les tentatives rationnelles et il faudrait que les nouvelles Propopstratégeattaques soient irrationnelles ou sous-rationnelles. Et cette créature du passé, avec ses histoires de lemmings et ses terrains viabilisés, serait une source précieuse d’intérêts personnels et vicieux.

Ryan-Ngana soupira et s’étira. Il fallait qu’il reparte ; il avait le métro de San Francisco à diriger. Arraché au pôle tôt ce matin-là pour étudier Barlow, il avait laissé derrière lui un joli petit théorème inachevé. Entre les interruptions, il construisait doucement une géométrie à n dimensions dont les fondements et la superstructure ne devaient rien à l’intuition.

 

En haut, tandis qu’ils attendaient un hélicoptère, Barlow expliquait à Tinny-Peete qu’il n’avait rien contre les Nègres et Tinny-Peete se prenait à regretter de n’avoir pas la dose de flegme et d’humour de Ryan-Ngana pour supporter ce supplice.

L’hélicoptère les amena à l’Aéroport International d’où Barlow, ainsi que le lui expliqua Tinny-Peete, s’envolerait pour le pôle.

L’homme du passé n’était pas sûr d’en aimer l’étendue désertique, toute de glace et de froid.

« Ce sera très bien, expliqua le psychiste. C’est parfaitement arrangé, très civilisé. Chaud, agréable. Vous pourrez travailler plus efficacement là-bas. Tous les faits à portée de la main, une bonne secrétaire…

– Il me faudra une équipe importante, fit Barlow auquel un millier d’affaires avaient appris à ne jamais accepter la première offre.

– Je veux dire une secrétaire privée, particulière, admit Tinny-Peete, avec empressement. Mais vous pourrez en avoir autant que vous voudrez. Vous aurez bien entendu la super-hyper-priorité, si vous avez réellement un projet réalisable.

– Et n’oublions pas le côté dictatorial », dit Barlow.

Il ne savait pas que le psychiste lui aurait tout aussi bien promis la déification, pourvu qu’il se laisse coller dans la fusée pour le pôle dans un état d’esprit satisfaisant. Tinny-Peete n’avait pas envie de se faire découper en rondelles ; et il savait parfaitement que c’est ainsi que les choses se termineraient si la population devait apprendre de cet anachronisme ambulant qu’il existait une petite élite qui se considérait la tête, les épaules, le torse et le cul au-dessus des autres. Le fait que ce postulat soit parfaitement incontestable et que cette élite soit condamnée par sa supériorité à la vie de labeur la plus écrasante qui puisse être, ne serait pas pris en considération ; seule importerait la différence.

Le psychiste finit par fourrer Barlow dans la « fusée » en partance pour le pôle, avec une trentaine de personnes – des vraies.

Barlow eut le mal de l’air pendant tout le vol, à cause d’une suggestion post-hypnotique que Tinny-Peete avait implantée dans son esprit. L’une des raisons était de lui faire éprouver la plus grande répugnance possible à l’idée d’un éventuel voyage de retour ; la seconde consistait à épargner aux autres passagers sa compagnie agressivement bavarde.

Sa première journée au pôle rappela à Barlow son premier jour à l’armée. C’était le même bon-ben maintenant quest -ce-quon va bien pouvoir faire de vous ? jusqu’au moment où il adopta envers eux une attitude très ferme. A partir de cet instant, ils se comportèrent avec lui comme des larbins et non plus comme des sergents-fourriers.

C’était une stratégie merveilleuse, merveilleusement menée et qu’il ne soupçonna même pas. Après tout, de son temps, un visiteur venu du passé aurait été montré partout comme une curiosité.

A la fin de la journée, douillettement installé dans ses quartiers souterrains alors que le vent, quelques mètres au-dessus de sa tête, soufflait à cent kilomètres-heure, il essayait d’additionner deux et deux.

C’était comme au bon vieux temps, se disait-il ; comme quand il réalisait un beau coup en immobilier et qu’il tenait ses concurrents à la gorge ; comme une augmentation de loyer de cinquante pour cent alors qu’on savait très bien que les locataires n’avaient pas la possibilité de se retourner ; comme le bon sourire qu’on avait quand on apprenait devant son jus d’orange du matin que le conseil municipal venait de décider de faire construire une école sur le terrain qu’on avait acheté en accord avec le conseil municipal. Ce n’était pas difficile ; il allait vendre des terrains constructibles en pleine toundra à des lemmings hautement suicidaires, et ça suffirait à régler le Problème qui avait tellement perturbé ces grosses têtes.

Il faudrait qu’ils réfléchissent aux détails, évidemment, mais, funérailles, c’était exactement à ça que servaient les subalternes. Il lui faudrait des spécialistes en publicité, en communication, des ingénieurs… Est-ce qu’ils connaissaient quelque chose à l’hypnotisme ? Ça pourrait rendre service. Sinon, il y aurait pas mal de pattes à graisser, mais il s’était assuré – et comment – que les fonds étaient illimités.

Vendre des terrains constructibles à des lemmings…

Au moment de s’endormir, il se prit à souhaiter que cette pauvre Verna fût là pour profiter de tout ça. C’était son affaire la plus énorme, la plus prodigieuse. Verna… Ce filou d’avocaillon véreux de Sam Immerman avait dû lui tondre la laine sur le dos…

 

Le deuxième jour, les gens commencèrent à venir le voir. Il connaissait la technique d’approche. Ils voulaient juste rendre service à leur illustre visiteur venu du passé, et est-ce qu’il voudrait bien les aider à compléter leurs notions sur son époque, qui était malheureusement un peu obscure, historiquement parlant, et que pensait-il qu’on pouvait faire pour le Problème ? Il leur expliqua qu’il était trop vieux pour apprendre de nouvelles grimaces et qu’ils ne tireraient pas de lui la moindre information avant qu’il n’ait reçu la lettre d’intention du Président Polaire pour le moins, et qu’une session du Congrès Polaire lui confère le pouvoir de dictateur.

Il obtint la lettre et la session. Il présenta son programme, on lui demanda si sa conscience ne se révoltait pas devant son caractère impitoyable et il expliqua succinctement qu’un marché était un marché et que les individus qui n’étaient pas assez malins pour se protéger eux-mêmes ne méritaient pas qu’on les protège – Caveat emptor, lança-t-il pour le bénéfice de l’érudition, avant d’être obligé de traduire : A lacheteur de faire attention. Il se fichait complètement, dit-il, des cornichons et de leurs esclaves intelligents ; il leur avait fait connaître son prix et c’était tout ce qui l’intéressait.

Étaient-ils d’accord ou non ?

Le Président Polaire proposa de se démettre en sa faveur et lui offrit certains pouvoirs extraordinaires temporaires que le Congrès Polaire lui voterait s’il le jugeait nécessaire. Barlow réclama le titre de Dictateur Mondial, le contrôle entier et total des finances mondiales, un salaire dont il fixerait lui-même le montant et une campagne de publicité et un compte rendu historique à mettre en route immédiatement.

« Pour ce qui est des pouvoirs extraordinaires, ajouta-t-il, ils ne devront être ni limités, ni temporaires. »

Quelqu’un demanda la parole pour discuter de l’affaire, dans l’espoir déclaré que Barlow reviendrait peut-être sur ses requêtes.

« Vous avez ma proposition, fit Barlow. Je ne descendrai pas même de dix pour cent.

– Mais si le Congrès refusait, monsieur ? demanda le Président.

– Eh bien, vous pourriez rester au pôle et essayer de trouver quelque chose tout seuls. J’obtiendrai ce que je veux de ces gourdes. Un individu aussi habile que moi n’a pas à faire de compromis ; je n’ai pas un seul concurrent dans toute cette cornichonne d’époque à la graisse d’oie. »

Le Congrès renonça au débat et procéda à un vote à mains levées. Barlow l’emporta à l’unanimité.

« Vous ne saurez jamais à quel point vous avez été près de me perdre, dit-il dans sa première allocution officielle aux deux Chambres. Je ne suis pas du genre à marchander ; ou bien on me donne ce que je veux, ou bien je m’en vais. La première chose que je veux, c’est de voir des projets pour un nouveau palais pour moi – rien de discret – et que les meilleurs peintres et sculpteurs commencent des portraits et des statues de moi. Pendant ce temps-là, je réunirai mon équipe. »

Il congédia le Président Polaire et le Congrès Polaire en leur disant qu’il leur ferait savoir quand aurait lieu la prochaine réunion.

Une semaine plus tard, le programme démarrait ; l’Amérique du Nord devait être la première cible.

 

Mme Garvy se reposait après dîner, avant la pénible corvée qui consistait à appuyer sur le bouton de la machine à laver la vaisselle. Le téléviseur était évidemment en marche et il en émanait un « Ooooh » – prolongé, frémissant et extatique – qui était la première réplique du spot publicitaire pour le Parfum Assaut Criminel. « Les filles, disait un annonceur à la voix rauque, vous voulez votre bonhomme ? C’est facile – aussi facile qu’un voyage sur Vénus.

– Hein ? fit Mme Garvy.

–’s’qu’y s’passe ? fit en s’ébrouant son mari qui sortait d’un petit somme.

– T’as entendu ça ?

– Quoi ?

– Il a dit « facile comme un voyage sur Vénus ».

– Et alors ?

– Ben, j’croyais qu’on pouvait pas aller sur Vénus. Je croyais qu’ils avaient seulement envoyé cette espèce de fusée qui s’était écrasée sur la Lune.

– Aah, les femmes se tiennent jamais au courant des nouvelles, fit Garvy d’un ton vertueux en sombrant à nouveau dans sa somnolence.

– Oh ! » fit sa femme, d’un air incertain.

Et, le lendemain, dans LAutre Maîtresse dHenry, apparaissait inopinément un nouveau personnage : Buzz Rentshaw, Chef Pilote de Fusée de l’expédition vers Vénus. Et, en écoutant LAutre Maîtresse dHenry, « le drame radiophonique qui parle de vous et de vos voisins, des gens du peuple, des gens ordinaires, des gens vrais ! » Mme Garvy laissa refroidir sa tasse de café tellement elle était surprise d’entendre Buzz démolir ses convictions vacillantes :

MONA. Oh ! chéri, comme c’est bon de te revoir ! 

Buzz. Tu ne sais pas comme tu m’as manqué pendant cette sinistre expédition sur Vénus.

BRUITAGE. On tire les stores vénitiens ; on tourne la clef dans la serrure.

MONA. Était-ce très ennuyeux ; mon chéri ?

Buzz. Ne parlons pas de mon travail monotone, ma chérie. Parlons plutôt de nous.

BRUITAGE. Les ressorts du sommier grincent.

Enfin, le programme reprenait quand même une allure normale. Ce soir-là, Mme Garvy devait essayer de demander à nouveau à son mari s’il était vraiment sûr, pour ces fusées, mais il dormit tout le long de Collez-vous-la, de sorte qu’elle regarda l’écran en oubliant sa question.

Elle se tordait encore de rire au souvenir du : « Est-ce que vous en voudriez pour cent balles ? » lorsque le spot qui vantait les mérites de la poudre détergente qu’elle mettait fidèlement le premier du mois dans sa machine à laver la vaisselle commença.

Le présentateur montra l’Everest de mousse issu d’un petit morceau de produit et ajouta d’un ton réservé : « Bien sûr, Lavtou ne pousse pas par terre comme les racines à savon de Vénus, mais ça ne coûte pas cher et c’est presque juste aussi bon. Alors, pour nous les gens simples qui n’avons pas la chance de vivre là-haut, sur Vénus, pour faire la lessive, Lavtou-y’a-que-ça-de-vrai ! »

Le chorus entonna alors la rengaine de « Lavtou-y’a-que-ça-de-vrai ! » mais Mme Garvy ne l’entendait plus. C’était une femme butée, mais il lui semblait cette fois qu’elle était vraiment atteinte. Elle ne voulait pas ennuyer son mari. Le lendemain, elle prenait tranquillement rendez-vous avec le freud de la famille.

Dans la salle d’attente, elle prit un numéro récent de Nourritures spirituelles et le reposa avec de légères palpitations. Le titre de l’article principal, si elle en croyait la couverture, était : Le Vénusien le plus remarquable que jaie jamais rencontré.

« Le freud va vous recevoir tout de suite », fit l’infirmière. Mme Garvy entra dans son cabinet d’un pas chancelant.

Ses lunettes et ses favoris traditionnels étaient rassurants. Elle hoqueta le rituel : « Pardonnez-moi mon Freud parce que j’ai des névroses. »

Il chantonna l’antienne : « Tut-tut, ma chère enfant, dites-moi votre problème ?

– C’est comme si j’avais un trou dans la tête, chevrota-t-elle. J’ai l’impression d’oublier toutes sortes de choses. Des choses que tout le monde a l’air de savoir, sauf moi.

– Allons, ça arrive à tout le monde de temps en temps, ma chère. Je vous propose un peu de repos sur Vénus. »

Le freud resta la bouche ouverte devant la chaise vide. Son assistante entra et lui demanda : « Eh, vous avez vu comment elle criait ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »

Il enleva ses lunettes et ses favoris d’un air méditatif. « Vous pouvez me le demander. Je lui ai dit qu’elle devrait peut-être essayer de prendre des vacances sur Vénus. » Il eut un instant l’air complètement dérouté et fouilla dans les tiroirs de son bureau jusqu’à ce qu’il eût mis la main sur un numéro de la revue de sa profession, une chose en quadrichromie, abondamment illustrée. Elle était arrivée ce matin et il l’avait feuilletée, regardant surtout les images. Il chercha l’article intitulé Avantages de la planète Vénus dans les cures de repos.

« Le voilà », dit-il.

L’infirmière regarda. « C’est vrai, répondit-elle. Et pourquoi pas ?

– Le problème avec ces névrosés, décida le freud, c’est qu’ils doivent tout le temps lutter avec la réalité. Faites entrer le cinglé suivant. »

Il remit ses lunettes et ses favoris et oublia Mme Garvy et son étrange comportement.

« Pardonnez-moi mon Freud parce que j’ai des névroses.

– Tut-tut, ma chère enfant, dites-moi votre problème. »

 

Comme bon nombre de guérisons des désordres mentaux, celle de Mme Garvy devait résulter essentiellement d’une auto-médication. Elle s’enleva de la tête, à force de rigueur et de discipline, la notion démente qu’il n’y avait eu qu’une seule fusée et que ça avait été un échec. Elle parvint enfin à se joindre sans sourciller à toutes les conversations sur les attraits de Vénus en tant que lieu de retraite, ou la fabuleuse luxuriance de ses fleurs. Elle finit par aller sur Vénus.

Toutes ses amies s’efforçaient elles aussi d’obtenir des billets pour Vénus, auprès d’Étoile du Soir-Voyages et de la Corporation Immobilière, mais évidemment la demande était trop forte. Elle s’estima bien heureuse d’avoir réussi à obtenir une place pour la croisière d’été de deux semaines. Le vaisseau de l’espace décollait d’un endroit appelé Los Alamos, au Nouveau-Mexique. Il ressemblait exactement à tous les vaisseaux de l’espace qu’on voyait à la télévision et dans les magazines illustrés, mais il était plus confortable qu’on n’aurait pu croire.

Mme Garvy apprécia beaucoup ses quelque cinquante compagnons de voyage, rassemblés avant le décollage. Ils venaient de tous les coins du pays et elle avait nettement l’impression qu’ils avaient quelque chose dans le crâne. Le capitaine, un grand gaillard impressionnant qui ressemblait à un faucon et s’appelait Ryan-quelque chose, les accueillit à bord et se dit persuadé qu’ils feraient un voyage mémorable. Il regrettait qu’il n’y ait rien à voir, car à cause de la « saison des météorites », les hublots seraient rivetés. C’était décevant, mais en même temps rassurant : la compagnie ne prenait pas de risques.

Il y eut le moment d’inconfort prévu, au décollage, puis, une fois dans l’espace, deux journées bourdonnantes et monotones que l’on occupa à jouer aux cartes ou aux dés dans le salon. L’atterrissage fut une secousse semblable à toutes les autres et on distribua aux passagers des cachets à avaler, pour les immuniser contre toutes les maladies bénignes. Lorsque les cachets eurent commencé à faire de l’effet, le sas fut ouvert. Vénus était à eux.

Ça ressemblait beaucoup à une île tropicale de la Terre, à l’exception d’un matelas de nuages, au-dessus de leurs têtes, mais elle recélait une qualité troublante, extra-terrestre, à la fois enivrante et fascinante.

Les dix jours de vacances furent pleins d’une magie nébuleuse. Les racines à savon étaient, comme prévu, gratuites et savonneuses. Les fruits, pour la plupart des variétés tropicales transplantées de la Terre, étaient délicieux. Les simples bungalows fournis par la compagnie de voyage étaient plus que suffisants pour les jours et les nuits d’une douceur délicieuse.

C’est avec de sincères regrets que les voyageurs durent remonter les uns derrière les autres dans le vaisseau et avaler les nouveaux cachets qu’on leur distribua, destinés à enrayer et à neutraliser toutes les maladies vénusiennes qu’ils auraient pu, bien involontairement, transmettre à la Terre.

 

Les vacances étaient une chose ; la politique du pouvoir en était une autre.

Au pôle, un petit homme au visage d’une pâleur mortelle, le corps flasque, était assis sur une chaise droite, dans une pièce insonorisée.

A la Chambre du Sénat américain, le Sénateur Hull-Mendoza (Synd. Cal. du N.) disait : « Monsieur le Président, messieurs, je serais négligent dans mon travail de législateur si je n’attirais pas l’attention de l’auguste assemblée que je vois là sur une situation périlleuse, pleine de périls. Ainsi que ne l’ignorent pas les membres de cette auguste assemblée, la mise au point des vols dans l’espace a amené une situation que je ne peux que décrire comme pleine de périls. Monsieur le Président, messieurs, maintenant que les rapides fusées américaines traversent maintenant le vide inexploré qui sépare notre planète de notre plus proche voisine planétaire dans l’espace – et, messieurs, je fais allusion à Vénus, l’étoile du matin, le joyau le plus brillant du beau diadème de Vulcain – maintenant, dis-je, je voudrais savoir quelles mesures vont être prises pour coloniser Vénus avec une avant-garde de citoyens patriotiques comme les hommes-minute d’autrefois.

« Monsieur le Président, messieurs ! Il y a dans ce monde des nations, des nations envieuses – je ne nommerai pas le Mexique – qui, par des moyens honnêtes ou non, chercheront peut-être à arracher aux mains de l’Amérique la torche de la liberté de l’espace ; des nations dont le faible niveau de vie et la dépravation naturelle constituent un avantage déloyal sur les citoyens de notre bonne république.

« Voici mon programme : je propose qu’on tire au sort une ville de plus de 100 000 habitants. Les citoyens de cette heureuse cité recevront gratuitement et pour rien des terrains choisis sur Vénus, qu’ils auront, garderont et transmettront à leurs descendants. Et le gouvernement national fournira à ces citoyens le passage gratuit pour Vénus. Et ce programme se poursuivra, ville après ville, jusqu’à ce qu’il y ait sur Vénus une avant-garde suffisante pour protéger nos droits manifestes sur cette planète.

« On m’opposera des objections, car on n’empêchera jamais les critiques malveillantes. On dira qu’il n’y a pas suffisamment d’acier ; que c’est une trahison à bon marché. Je dis qu’il y a suffisamment d’acier pour transférer sur Vénus la population dune ville, et que c’est tout ce dont nous avons besoin. Parce que, lorsque le moment sera venu pour la seconde ville d’être transférée, la première ville évacuée pourra être détruite et l’acier, récupéré ! Et ce serait une trahison ? Oui ! La trahison la plus glorieuse de toute l’histoire de l’humanité ! Monsieur le Président, messieurs, il n’y a pas de temps à perdre ! Vénus doit être américaine ! »

 

Au pôle, Black-Kupperman ouvrait les yeux et demandait d’une voix faible : « Le style était un peu inégal. Pensez-vous qu’il se pourrait que quelqu’un l’ait remarqué ?

– C’était parfait, mon vieux ; tout simplement parfait », le rassura Barlow.

Le projet de Hull-Mendoza devint une loi.

Les traceuses de plans du pôle Sud travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre et les aciéries de Pittsburgh vomissaient des millions de plaques destinées au spatioport d’Étoile du Soir-Voyages et de la Corporation Immobilière, à Los Alamos. La ville serait Los Angeles, pour des raisons logistiques, et les trois psycho-kiriéticiens les plus talentueux se rendirent à Washington et se mêlèrent à la foule, lors du tirage, pour s’assurer que la capsule renfermant ce nom se glisserait bien entre les doigts du Sénateur, auquel on avait bandé les yeux.

Los Angeles raffola de l’idée, et une forêt de vaisseaux de l’espace ne tarda pas à s’épanouir dans le désert. Ce n’étaient pas de très bons vaisseaux de l’espace, mais ça n’avait pas non plus besoin d’en être.

Au pôle, une équipe dirigée par Barlow mettait sur pied un service de circulation du courrier. Il faudrait qu’il y ait des lettres à destination de Vénus, et que d’autres en reviennent, de façon à empêcher la moindre trace de soupçon de voir le jour. Par chance, Barlow se souvenait que ce problème avait été réglé une fois déjà dans l’histoire – par Hitler. Les familles des personnes incinérées dans les chaudières de Lublin ou de Majdanek continuaient à recevoir des cartes postales guillerettes.

La flotte de Los Angeles décolla à l’heure dite et bénéficia d’un incroyable battage de la part de la presse écrite, de la radio et de la télévision. Le monde acclama les vaillants Angelenos qui s’envolaient pour un voyage patriotique vers le pays de cocagne. La forêt de vaisseaux de l’espace s’éleva dans un bruit de tonnerre, haut, toujours plus haut, et disparut à la vue sans malencontreux incident. Des milliards d’êtres enviaient les Angelenos, aussi à l’étroit et rationnés en nourriture qu’ils puissent être.

Les démolisseurs venus de San Francisco, dont la capsule dégringola en second, vinrent immédiatement chercher dans la cité des anges l’acier dont leur propre flotte avait besoin. Les électeurs du Sénateur Hull-Mendoza ne pouvaient pas moins faire.

Le président du Mexique, hypnotiquement alarmé de cette extension au-delà de la stratosphère de limperialismo yanqui, lança son propre programme de colonisation de Vénus.

De l’autre côté de l’océan, c’était l’Angleterre contre l’Irlande, la France contre l’Allemagne, la Chine contre la Russie, l’Inde contre l’Indonésie.

Des haines ancestrales se muaient en flammes : celles des fusées qui, tous les jours, s’élançaient par centaines à l’assaut des cieux.

 

Cher Ed,

Comment vas-tu ? Sam et moi allons très bien et nous espérons que tu vas bien aussi. Est-ce que c’est aussi chouette qu’ils disent, là-haut, avec des vêtements et de la nourriture qui pousse sur les arbres ? Je suis allée à Springfield hier et ça avait l’air drôlement drôle avec tous ces bâtiments par tère, mais ça en vaut la pène, il faut bien que ces métèques apprennent où est leur plasse. Est-ce que vous avez des ennuis avec eux, sur Vénus ? Écris-moi quand tu auras le tan.

Ta sœur qui t’aime, Aima.

 

Chère Aima,

Je vais bien et j’espère que tu vas bien aussi. C’est très chouette, ici, le climat est chouette et la vie est belle. Le docteur m’a dit aujourd’hui que j’avais l’air d’avoir rajeuni de dix ans. Il pense qu’il y a dans l’air quelque chose qui fait que les gens restent jeunes. Nous n’avons pas beaucoup d’ennuis avec les métèques, ici. Toute la question est de les surpasser en nombre et de réserver les meilleurs emplacements pour les Américains. Je connais une chouette petite île à South Bay avec plein d’arbres à couvertures et des arbustes bourrés de jambonneaux et je l’ai mise de côté pour Sam et toi. J’espère que je vous verrai bientôt, Sam et toi. Ton frère qui t’aime, Ed.

 

Sam et Aima ne devaient pas tarder à partir. Lorsque l’émigration eut dépassé la moitié de la population mondiale, Propop toucha un dividende dans toutes les nations. Les casaniers isolés étaient incapables de supporter la mélancolie d’une population de faible densité ; ils avaient été conditionnés à vivre en essaims. A partir de là, il devint possible de refiler les installations les plus sommaires et les plus dépouillées aux futurs émigrants ; ils s’en fichaient.

Black-Kupperman donna au Président Hull-Mendoza un ultime coup de pouce ; le dernier que ce génie de l’hypnotisme devait jamais donner à un cornichon, important ou pas.

Hull-Mendoza, frappé de panique en découvrant qu’il présidait un pays en train de se vider, rejoignit ses électeurs. LIndépendance, à bord duquel devaient voyager les membres du gouvernement national américain, était le plus élaboré de tous les vaisseaux de l’espace – plus gros, plus confortable, avec un salon élégant, encore qu’exigu, et des toilettes pour les Sénateurs et les Représentants. Il devait malgré tout finir au même endroit que les autres, et Black-Kupperman se tua, laissant une note disant qu’il ne pouvait pas vivre avec sa conscience.

 

Le lendemain du jour où le Président américain eut quitté ce monde, Barlow entra en fureur. Tous les documents importants concernant Propop étaient censés transiter par son bureau, spécialement conçu pour lui, et cette chose – cette chose outrageante appelée Propopfin – était apparemment entrée en action avant qu’il ait seulement jeté un coup d’œil dessus !

Il sonna Rogge-Smith, son statisticien, qui semblait bien être derrière tout ça. Propopfin semblait en être aux première, seconde et troisième dérivées continues, quoi que ça puisse être. Barlow se méfiait profondément de tout ce qui était plus compliqué que ce qu’il appelait « la moyenne ».

Rogge-Smith était encore à la porte que Barlow le houspillait déjà. « Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi ne m’avez-vous pas consulté ? Où en êtes-vous, et pourquoi avez-vous commencé à faire une chose que je n’avais pas autorisée ?

– Je voulais pas vous embêter avec ça, Chef, fit Rogge-Smith. C’était vraiment une question technique, comme un genre de nettoyage final, quoi. Vous voulez venir voir le travail ? »

Rasséréné, Barlow suivit son statisticien dans le couloir.

« Vous n’auriez quand même pas dû faire ça sans mon accord, grommelait-il. Où est-ce que vous en seriez, sans moi, hein ?

– Ça, c’est vrai, Chef. Nous n’aurions jamais pensé à tout ça nous-mêmes ; notre esprit ne fonctionne pas comme ça. Et toutes ces idées que vous tenez d’Hitler – nous n’aurions jamais pu les inventer. Comme ce pauvre Black-Kupperman… »

Ils se trouvaient dans un atelier d’outillage de bonnes dimensions, à l’extrémité d’une rampe en pente douce. Il faisait froid. Rogge-Smith appuya sur un bouton qui mit un moteur en marche, et des flots de lumière arctique se déversèrent dans la salle tandis que le toit s’ouvrait doucement. Un petit vaisseau de l’espace, la porte béante, apparut.

Comme Barlow ouvrait un grand bec, Rogge-Smith le prit par le coude et les autres gars apparurent : Swenson-Swenson, l’ingénieur ; Tsutsugi-mushi-Duncan, le gars des carburants ; Kalb-French, de la publicité…

« Là-dedans, Chef, fit Tsutsugimushi-Duncan. Voilà Propopfin.

– Mais je suis le Dictateur mondial !

– Tu parles, Chef. Vous allez entrer dans l’histoire, c’est vrai… mais j’ai bien peur que cela ne soit nécessaire. »

La porte se referma. L’accélération plaqua cruellement Barlow sur le sol de métal. Il y eut une rupture et quelque chose de chaud, d’humide et de salé coula de sa bouche sur son menton. Le soleil de l’Arctique qui brillait par un hublot devint soudain une lance qui lui crevait les yeux ; il était sorti de l’atmosphère.

Écrasé et tordu par l’accélération, Barlow réalisait qu’il y avait des choses qui n’avaient pas changé, qu’on n’inviterait jamais le bourreau à sa table quel que fût le prix qu’on le payait pour faire le sale boulot, que la vérité finit toujours par se savoir et que le crime ne paie que temporairement.

La dernière chose qu’il devait apprendre, c’est que la mort est la fin de la douleur.

 

Traduit par DOMINIQUE HAAS.

The Marching Morons.