PRÉFACE

 

LAVANT-DERNIÈRE BAGARRE

 

A ceux qui allèrent jusquau bout de la révolte.

A celles qui nont pas eu le temps.

 

LA rébellion est à tout le monde, et nul n’a le droit d’en revendiquer le monopole. La plus grande secousse de ce siècle est sans doute la révolution russe de 1917, œuvre d’une génération de révoltés ; elle a aussitôt sécrété ses contre-révoltes, allumées par ceux qui avaient été évincés, puis par ceux qui n’avaient pas retrouvé leurs rêves, puis par ceux qui n’avaient pas accepté les solutions extrêmes, puis par ceux qui n’avaient pas accaparé le pouvoir, puis par ceux qui n’acceptaient pas de mourir. Ce n’est pas fini. Ça ne finira jamais. Sitôt éteinte, la rébellion se rallume ailleurs.

La France n’a pas connu de ces tempêtes. Elle en a vécu d’autres, qui ne sont pas négligeables. En un demi-siècle, on a vu tour à tour les révoltes de l’extrême gauche et de l’extrême droite contre la république ; celles des Allemands contre le traité de Versailles et des Français contre l’envahisseur ; celles des communistes contre le modèle américain et des libéraux contre le modèle soviétique ; celles des colonisés contre les colons et des colons contre les bradeurs d’empire ; celles des soldats contre les colonels qui jouaient avec leur vie et des colonels contre les gouvernants qui jouaient avec leur honneur ; celles des enfants contre les parents et des parents contre les enfants ; celles des étudiants contre les professeurs qui les désarmaient devant la vie et des professeurs contre les traditions qui les avaient désarmés eux-mêmes ; celles des syndicats contre les patrons et des patrons contre l’État ; celles des écolos contre les nuisances et des paysans contre les écolos revenus à la terre ; celle des femmes contre les hommes et celle, encore feutrée, des hommes contre les femmes ; celles des foules contre les leaders qui les trompent et des leaders contre les foules qui ne les écoutent pas ; celles des Français contre les immigrés et des immigrés contre les Français ; celles des silencieux contre les bruyants et des bruyants contre les silencieux ; et bien entendu celles de la gauche contre la droite et de la droite contre la gauche. J’en passe, et des meilleures.

Or la France est un havre de paix dans un monde en guerre. Un peu partout monte une odeur de carnage. Le grand vent prophétisé par Herbert dans Dune se met à souffler ; des signes envahissent le ciel ; la terre tremble. Notre bâtiment tient encore malgré les lézardes ; ailleurs des bicoques s’écroulent par paquets de six dans un nuage de poussière ; des forteresses sont tombées ; on attend la suite pour bientôt. La peur plane ; on pouvait croire que le malaise de tous éteindrait le brasier dans le cœur de chacun ; il en va tout autrement. Il en ira toujours autrement.

C’est que l’incendie brûle en permanence dans le cœur de l’homme. Il naît avec sa faim, peut-être avec sa naissance. Il devient terrible à l’heure de la séparation, lorsque l’enfant est mis au pied du mur : il doit comprendre que le lait de la tendresse humaine ne lui est pas donné pour toujours, qu’on peut le lui refuser, qu’il doit accepter les conditions d’autrui pour avoir quelques chances de faire accepter les siennes ; on peut en mourir, ou en devenir fou. Les rescapés, tôt ou tard, sont acculés à affronter les conséquences de leur choix, à devenir adultes et libres, à rejeter qui les a rejetés, à prendre leurs responsabilités. C’est alors que le feu de la rébellion flambe haut et clair. La sagesse des nations a pris acte du phénomène : on dit partout que la révolte est essentiellement juvénile. Fénelon, prince des directeurs de conscience, pointait déjà « les contestations qui sont si ordinaires aux jeunes personnes peu éclairées1 ». C’est la vérité ; ce n’est pas toute la vérité. On se révolte encore à quatre-vingt-quinze ans. Mais la jeunesse est l’âge intense, où tout se bouscule, où tout se théâtralise. « Un enfant, c’est un insurgé, » dit Simone de Beauvoir2. Forcément ; c’est le moment où la sédition se reconnaît avec le plus d’évidence.

Quelque part, il y a un rapport entre le brasier du monde et le brasier individuel. La subversion est au cœur de la vie familiale ; et la famille est au cœur de la société. La parenté est travaillée par des conflits profonds, mais les liens du sang appellent une solidarité contre les agressions extérieures. Le jeune homme (ou la jeune fille) qui rompt le pacte familial ne se retrouve pas seul ; il adhère à une bande, à des bandes ; il apprend les croyances de sa génération ; il recommence sans le savoir l’histoire qu’il imagine avoir rejetée ; il produira d’autres objets d’amour, qui deviendront d’autres jeunes gens en colère. En attendant, il faut bien qu’il affronte le cours du monde, qu’il navigue dans des remous qui n’épargnent personne, qu’il trouve sa position particulière dans les conflits universels. Il peut croire que tout recommence. C’est vrai d’une certaine façon, puisque l’histoire ne se répète jamais tout à fait ; elle reprend les mêmes pièces et compose d’autres puzzles ; quel magister n’y perdrait son latin ? Qui pourrait croire au retour éternel ? Qui peut se vanter de prédire l’avenir ?

Dans cet ouragan qu’on nomme le temps, la S. -F. est un drôle de petit rafiot. A toutes les époques, elle a d’abord été la passion des jeunes, c’est-à-dire des révoltés les plus ostentatoires ; mais elle n’a jamais été la passion de tous les jeunes. Certains rebelles se mesurent directement avec la réalité ; les amateurs de S. -F. se mesurent avec l’imaginaire, et beaucoup d’entre eux croient esquiver l’histoire. Dans la tempête, ils cherchent une île, et le plus souvent ils la trouvent pendant le temps de la lecture. Tel est le pouvoir de l’illusion.

Naturellement la vie ne peut pas se vivre tout entière sur le mode de l’illusoire ; même les fous reconnaissent l’illusion comme telle, ne serait-ce que par le déni de réalité. On l’a remarqué : ce qui définit et cerne l’illusoire, c’est l’instant de la désillusion, que les fous retardent indéfiniment et que les autres sont bien obligés d’accepter. Certains cessent de lire de la S. -F. et affrontent la vie telle qu’elle est. Beaucoup y reviennent de temps en temps, car il n’est pas mauvais de faire quelques escales au port pour calfater le mouille-cul. Quelques-uns – des intellectuels, une drôle d’engeance – devinent que la S. -F. flotte sur une mer démontée et y cherchent une allégorie de l’histoire.

La S. -F. a toujours eu des rapports avec l’histoire. Mais nous venons de vivre une tempête énorme, et d’autant plus surprenante qu’elle a secoué les têtes plus que les corps ; à long terme, ses conséquences politiques ont été minces ; ses conséquences culturelles, incalculables. C’était il y a environ vingt ans (pour l’historien, l’équivalent d’une microseconde). L’agitation a commencé dans les universités américaines ; elle s’est étendue, aux U. S. A., à certains secteurs de la vie quotidienne. Puis le feu a pris en Europe. Les institutions françaises, par leur rigidité, l’ont empêché quelque temps de se propager ; tout a craqué d’un coup, et notre pays, en mai 68, a eu le privilège d’inaugurer la tempête politique. Brève secousse, longs effets : des comploteurs ont cru à la puissance des minorités agissantes ; l’Italie et l’Allemagne ont durement souffert de leur cruauté ; en gros, notre pays a échappé à ce naufrage-là. Grâce à la rigidité des institutions ? Peut-être aussi parce que nous avions les psychanalystes lacaniens, contestataires eux-mêmes, donc crédibles aux yeux des contestataires, et qui ont su calmer les leaders. Telle est du moins l’idée soutenue par Bertrand Poirot-Delpech dans un célèbre article du Monde. Complétons-la : ces gens se sont calmés, mais ils n’ont pas renoncé ; ils ont trouvé un meilleur moyen d’arriver au pouvoir. Puis ils ont découvert la réalité. Petit à petit.

Mais revenons à la S. -F. Ce drôle de petit rafiot, jusqu’aux années 60, avait cru flotter tout seul dans une sorte de mare. Avant Hiroshima, il avait pu se prendre au sérieux ; après… Ma foi, après, il s’était plus ou moins réfugié dans le ricanement, ou dans les rêves acrobatiques succédant aux rêves héroïques. La mare était parfois traversée par des vaguelettes ; des gens bizarres y venaient pêcher à la ligne. Le courant contestataire arriva comme une inondation ; le mouille-cul fut entraîné avec le reste, et la S. -F. se retrouva dans le courant. Avec les avantages et les inconvénients que cela comporte. Avantages : la S. -F. fut à la mode. Inconvénient : elle dut tenir le discours de tout le monde. Il fallait être contestataire ou rien.

Les nouveaux écrivains surent négocier le virage. La plupart sortaient de l’université : c’est une question de génération. Ils n’eurent pas de mal à transmettre un souffle subversif qui les animait en profondeur. Ils y trouvèrent leur identité collective, et le mot de Camus (« Je me révolte, donc nous sommes3 ») leur va comme un gant. Ils en profitèrent pour dépoussiérer la S. -F. et y faire passer la culture littéraire qu’ils avaient reçue ; le genre entra sans transition dans la modernité, qu’on trouve représentée dans ce recueil par quelques-uns de ses hérauts : Gene Wolfe, Harlan Ellison. Une génération d’amateurs découvrit des textes sans ponctuation ; combien savent que le procédé avait été inventé un siècle avant par Mallarmé ? Mais la rébellion artistique a suivi, comme l’intendance ; la bataille a été livrée sur le terrain politique. Elle faisait rage au milieu des années 60. Sous plus d’un texte, on sent le calcul du personnage de Vallès : « C’est bien le diable si, avec ce bouquin-là, je ne sème pas la révolte sans qu’il y paraisse, sans que l’on se doute que sous les guenilles que je pendrai, comme à la morgue, il y a une arme à empoigner pour ceux qui ont gardé de la rage ou que n’a pas dégradés la misère4. » Puis la lutte se déplaça vers d’autres fronts, l’écologie, le féminisme…

La génération précédente fut prise à contre-pied. On la somma d’avouer ses choix politiques. La plupart s’exécutèrent : un numéro de Galaxy, en 1967, publia une pétition contre la présence américaine au Vietnam, et, sur la page d’en face, une pétition en sens inverse. La liste des signataires ne fait pas vraiment apparaître un duel des jeunes et des vieux : certains auteurs en herbe étaient pour la guerre, et beaucoup d’anciens étaient contre, à commencer par Asimov en personne. S’il y eut un conflit de générations, cherchons-le plutôt dans la publication même de la pétition, chose impensable dans une revue de S. -F. dix ans avant. En gros, l’ancienne équipe dAstounding avait le cœur à droite et l’école Galaxy était plutôt de gauche, mais il ne fallait pas le dire. Dans les années 60, ce fut dit. Avec des conséquences ahurissantes : Bradbury fut le saint patron des conservateurs et Leiber l’idole des radicaux, alors qu’ils avaient toujours tenu des discours plutôt voisins. L’histoire fit le choix à leur place. Qu’ils nous pardonnent de les réunir dans ce recueil.

La Grande Anthologie de la science-fiction ne publie que des auteurs anglo-saxons. Ce choix a été souvent reproché aux anthologistes depuis la sortie du premier volume en 1974. Un recueil dHistoires de rebelles ne peut que creuser le paradoxe, la S. -F. française ayant été particulièrement – et brillamment – marquée par le mouvement contestataire. Nous l’avons bien senti quand nous avons composé le sommaire ; mais nous n’avons pas cru possible de transgresser les règles que nous nous étions fixées. La S. -F. française mérite ses propres anthologies ; c’est vrai de la S. -F. gauchiste, peut-être même de la S. -F. insurrectionnelle. Mais elle a eu son destin propre. Aux U. S. A, la guerre du Vietnam a pesé d’un poids colossal, car toute une génération de jeunes gens a eu peur de partir. Le soussigné a eu longtemps peur de partir pour l’Algérie ; puis il y est parti ; à tort ou à raison, il croit lire entre les lignes et sentir ce qui s’est passé dans d’autres têtes. En 1975, le problème vietnamien a été liquidé ; la S. -F. américaine a changé très vite. Nos contestataires nationaux ont suivi une autre pente. En les intégrant à ce volume, nous aurions tout embrouillé.

Telles qu’elles sont, ces Histoires de rebelles ne reflètent pas seulement un passé récent. Les problèmes qu’il soulève ne sont limités ni dans le temps ni dans l’espace. Le problème de l’agressivité, qui travaille Aldiss, était déjà posé par Montaigne : « Nul ne prend son ébat à voir des animaux s’entre-jouer et caresser, et nul ne faut de le prendre à les voir s’entre-déchirer et démembrer5. » Le problème de la régulation sociale, si inquiétant pour Wolfe, est posé clairement chez Hobbes : « Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun6. » Même le problème du totalitarisme, si manifestement actuel, plonge des racines dans un passé plus ou moins lointain ; Jaurès montrait qu’un régime démocratique peut abriter des isolats totalitaires : « Il y a donc, clans les choses de l’armée, une conspiration universelle de silence, de mystère puéril, de routine et d’intrigue7. » Comment se peut-il que l’armée devienne la société, que la partie devienne le tout ? Pour le savoir, interrogeons Kant : « Les plus grands maux qui accablent les peuples civilisés nous sont amenés par la guerre, et à vrai dire non pas tant que celle qui réellement a ou a eu lieu, que par les préparatifs incessants et même régulièrement accrus en vue d’une guerre à venir8. » Telle est bien la maladie qui a rongé la révolution russe à partir de 1917 et qui aujourd’hui ronge la Terre entière. Contre cette maladie, la dénonciation ne peut rien car la dénonciation elle-même est un symptôme et il faut sur ce point en revenir à Marcel Aymé : « Le mouvement de révolte qui soulève la conscience devant l’iniquité est une initiative de luxe, le privilège de gens qui ont une vue déjà un peu cavalière de la vie et n’en éprouvent pas trop directement le scandale9. »

Au fond le présent recueil ne dit pas tellement plus que ces auteurs tout classiques. Il le dit fortement, avec les vastes pouvoirs de l’imaginaire. Il extrapole. Si la révolte est signe de progrès, alors un supplément de révolte est révélateur d’un progrès qui s’accélère ; et l’avenir proche ou lointain ne peut s’énoncer qu’en termes de révolte et de totalitarisme, d’arrogance et d’humiliation. Les deux extrêmes. Le futur, c’est l’hallucination qui rôde en plein présent sous une forme diffuse et malaisée à cerner. Notre quotidien est fait de victoires et de défaites. Nous pouvons concevoir des défaites radicales et des ruptures absolues. Nous le pourrons toujours.

 

Jacques GOIMARD.