A BALANCER !

Par John Christopher

 

L’homme ne vit que dans le combat, l’homme ne vit que s’il risque la mort.

DRIEU LA ROCHELLE, Le Feu follet.

 

Cette nouvelle et la suivante sont dues à des auteurs anglais et ça se sent. Le problème du pouvoir se pose dans le cadre dun empire, avec une métropole et des colonies. Avec lancien et le nouveau. La métropole est vieille ; que pourrait-on en tirer encore ? Les colonies sont vouées à être un univers de culture, un Disneyland kafkaïen, le totalitarisme est tout au plus une dimension de lartifice. Mais comme lempire est vaste, il ne peut pas se passer de lespace interplanétaire, ni des astronautes qui le sillonnent ; ils ont le sens de laventure et de la liberté, car leurs voyages ne peuvent pas être totalement programmés. Ce sont des promeneurs plus positifs que celui de Bradbury, car la société a besoin de leurs mouvements pour conforter son arthrose. Comme elle a besoin des savants de Leiber et des surdoués de Kornbluth. Le reste suit : qui se ressemble sassemble ; entre gens impatients, on se monte le coup ; des réseaux sorganisent, des complots sesquissent. On risque lexil dans un pourrissoir, comme chez Bradbury. Et quel est le pourrissoir idéal aux yeux dun Anglais ? Devinez

 

ON manque toujours d’eau entre les planètes, même à bord d’un vaisseau comme lIronrod, et à l’arrivée à Forbeston, sur Mars, mon premier objectif était toujours la piscine. Ne gardant qu’un slip, je passais aux ultraviolets et plongeais dans l’eau teintée de vert. Après quelques ébats, je me laissais flotter sur le dos. Là-haut, derrière le dôme protecteur presque invisible, c’était le ciel de velours violet de Mars, que mouchetaient déjà, le soleil étant bas sur l’horizon, les astres les plus brillants. L’un d’eux, fixe, énorme, était vert : la Terre, bien sûr.

De la piscine au club, c’était le trajet habituel. Le Club des officiers supérieurs était au coin de la 49e et de X, juste en face des bâtiments du Ministère du Commerce. Il y avait maintenant deux ans que j’en étais membre, et à trente-quatre ans, je n’en étais plus benjamin. Un prodige de trente et un ans avait obtenu son brevet de capitaine deux ou trois mois auparavant.

J’allai m’inscrire et, de son petit bureau, Steve me reconnut, ce qui constituait certes un honneur. Il me remit le courrier accumulé dans ma case : une demi-douzaine de factures, deux vocolettres d’une cousine éloignée, et une liasse de vocoprospectus publicitaires.

Steve me demanda : « Où étiez-vous passé, capitaine Newsam ? »

Se rappeler le nom des gens faisait partie de sa méthode. J’avais cependant remarqué qu’avec ceux qu’il connaissait vraiment depuis des années, il se contentait de « Capitaine », « Commodore », ou tout autre grade.

« La navette Vénus-Mercure, répondis-je. Clarke’s Point, Karsville, Mordecai… la routine.

– On peut dire que vous bougez, observa-t-il. Et moi, je reste collé ici. »

Je l’avais déjà entendu s’en plaindre, ainsi que d’autres, à Forbeston et en d’autres lieux. Ils paraissaient cependant satisfaits de leur sort dans l’ensemble.

« Un endroit en vaut un autre, dis-je, lassé.

– Oui. On me l’a déjà dit. L’habitude, j’imagine. Vous allez manger ?

– Immédiatement. » Je jetai les vocoprospectus dans un vide-ordures. « Voudriez-vous me rendre un petit service, Steve ?

– Avec plaisir. Que puis-je faire pour vous ?

– Trouvez-moi le capitaine Gains. »

Son hésitation ne fut que de courte durée, mais j’ai accoutumé d’observer les petites réactions et de les jauger… j’ai écrit ma thèse de doctorat sur le comportement. Je vis un éclair dans les yeux de Steve et perçus un mouvement involontaire de sa main.

Il acquiesça. « Je vais tâcher de le trouver, Capitaine. Je ne l’ai guère vu, ces derniers temps.

– Ça remonte à combien ? » demandai-je d’un ton calme.

Il avait repris tout son aplomb

– Oh ! vous savez comme c’est, avec les officiers en service, on ne sait jamais s’ils sont là ou ailleurs. Même quand ils sont à Forbeston, ils ne viennent pas toujours au Club. Les expéditions de chasse et le reste… 

– Allons, vous n’avez pas si mauvaise mémoire, Steve. Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois, au juste ? »

Il feignit de réfléchir. « Ça peut faire dans les deux mois. Combien de temps êtes-vous resté absent ?

– Un peu plus de deux mois.

– Oui… c’est à peu près ça.

– Je vous remercie. Cherchez-le quand même pour moi. Partout. Je vais manger. »

*

* *

 

Je trouvai une table libre près de la fenêtre et passai ma commande. Cette partie du club dominait le terrain de récréation de l’École primaire de Forbeston. Tout en mangeant, je regardais la génération qui prendrait la succession quand j’aurais achevé mes vingt ans d’espace pour me retirer dans une plantation des hauteurs. Je remarquai qu’on s’était approché de moi juste comme on tapotait sur le dossier de ma chaise.

« Je peux me joindre à vous ? »

C’était Matthews, du Firelike. Je l’avais rencontré à plusieurs reprises, en divers endroits, et il me plaisait assez. J’acquiesçai de la tête et il s’assit.

« Vous venez d’arriver ?

– Il y a trois heures.

– Ah ! oui. Moi, ça fait plus d’une semaine. Nous faisons la route d’Uranus, à présent. Sale boulot. Je serai heureux quand ce sera fini. Nous avons perdu le Steelback au dernier voyage. C’est un secteur d’espace abandonné de Dieu.

– Un endroit en vaut un autre », fis-je. C’était la phrase de tradition.

Matthews me lança un coup d’œil. « Heureux que vous soyez de cet avis.

– Et quoi de neuf, par ailleurs ?

– Les gens se font des idées, dit-il vaguement. Est-ce que votre parcours actuel vous rapproche de la Terre ?

– La Lune. Clarke’s Point. Pourquoi ?

– Nous, on touchait Tycho. Il y a là un télescope relativement précis. J’allais souvent à l’observatoire. On arrive à distinguer des petits groupes d’habitations sur la Terre quand la météo est favorable. »

La conversation devenait embarrassante. Déjà, parler de la Terre, c’était mal vu ; mais aborder la « météo », c’était pire. J’examinai Matthews. Il paraissait dans son état normal, et pourtant je crus discerner qu’il se tenait aux aguets derrière son expression placide.

Je déclarai d’un ton détaché : « Je n’y aurais jamais songé.

– Les gens se conduisent parfois de façon bizarre. Nous avions un « second » il y a trois ou quatre ans. Il s’était mis en tête que la Terre mobilisait une flotte de combat. Il passait tout son temps libre devant l’écran de surveillance pour voir approcher les croiseurs ennemis. »

J’émis un petit rire. « Qu’est-ce qu’on a fait de lui ?

– On l’a balancé. J’imagine qu’il a appris sa leçon, maintenant.

– S’il, est encore en vie. »

Matthews resta un instant silencieux. « Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi on balance les mal adaptés sur la Terre ? »

Je le scrutai de nouveau. « Quelle question ! La raison est assez évidente. Depuis l’adoption de la loi contre la lobotomie frontale, c’est ça ou leur suppression. A moins de les enfermer dans une institution à nos frais. »

Il avala le reste de son café. « J’en connais qui prétendent que nous n’aurions jamais dû quitter la Terre. Qu’elle a plus de richesses naturelles que toutes les autres planètes réunies. »

J’ajoutai : « Et elle est peuplée d’environ un milliard de sauvages. Nous ne pourrions pas nous débarrasser de cette masse et nous ne pourrions échapper à la contagion si nous devions vivre parmi eux. Si ceux de notre espèce se sont exilés sur les planètes, c’était pour s’éloigner d’eux, pour avoir toute liberté de développer notre civilisation supérieure dans la paix et sans être importunés. Le projet Sirius est déjà lancé. Peut-être que dans deux siècles nous serons dans un autre système solaire.

– Ou peut-être pas, observa Matthews. Il y a eu pas mal de projets antérieurs, à commencer par celui de Proxima Centauri. C’était il y a deux cents ans.

– Vous paraissez plutôt pessimiste.

– C’est la route d’Uranus qui me fiche le cafard ! » Il sourit. « N’en parlons plus. Un endroit en vaut un autre. Avez-vous des projets pour ce soir ?

– Rien de précis. Une visite à un ami.

– Oui, je m’y attendais », dit-il.

A mon avis, c’était assez énigmatique comme remarque. Il partit sans attendre que je lui demande de s’expliquer.

*

* *

Je passai devant Steve en sortant.

« Des nouvelles du capitaine Gains ? » m’enquis-je.

Il secoua la tête.

« Alors, laissez tomber. Je vais chez lui. J’y trouverai au moins une note même s’il n’y est pas. »

Steve acquiesça du menton. Au moment où je sortais, il actionna le contact du visiphone placé devant lui.

La « bulle » de Larry était à sept ou huit kilomètres de la ville. Je conduisis ma propre voiture jusqu’au Sas Ouest, où je pris une chenillette des sables. Le soleil était déjà couché quand je me trouvai hors du dôme, mais Phobos était dans le ciel et je n’avais pas besoin des phares pour me guider. Je roulais à un bon trente à l’heure et il ne me fallut guère qu’un quart d’heure pour me trouver au pied de la crête où était fixée la bulle entourant le logement de Larry. Je la voyais scintiller sous le clair de lune, mais il n’y avait pas de lumière à l’intérieur.

J’arrêtai la chenillette et entrai. L’ouverture était automatique ; quand le sas se referma sur moi, les lampes principales s’éclairèrent. La cabane de Larry se dressait devant moi. J’en ouvris la porte. Le salon paraissait en ordre, mais il y avait une couche de poussière qui indiquait que personne n’y avait vécu depuis des semaines. J’allai droit au visiphone et pressai le bouton « messages ». L’écran ne s’illumina pas.

C’était insolite. Il aurait dû y avoir un message d’une espèce quelconque. Je me décidai à chercher quelque indice, mais sans résultat.

Larry Gains et moi avions été ensemble à l’université de Tycho et nous y avions obtenu nos diplômes en même temps. Nos quatre premières années d’espace, nous les avions passées à bord du même vaisseau – le Graylance, du circuit des Astéroïdes – et après l’inévitable séparation quand j’avais été nommé sur lIronrod, nous nous étions vus aussi souvent que nous le permettaient nos déplacements. Heureusement, les deux astronefs étaient basés à Forbeston.

Six mois avant, le vieux Graylance avait accompli son dernier périple autour de la Ceinture ; une masse rocheuse d’au moins vingt tonnes l’avait éventré. Larry était l’un des survivants, mais ses blessures lui avaient valu un an de congé. C’était alors qu’il avait fait construire sa cabane, dans un bon coin pour la chasse aux « trotteroches ». J’y avais passé en sa compagnie deux de mes permissions. Maintenant la maisonnette était déserte.

Se pouvait-il qu’on l’ait réaffecté à l’espace pour une mission particulière ? Dans ce cas, j’aurais trouvé une note, soit au club, soit ici. Une expédition prolongée, sur le Plateau Kayser ? Là encore, il m’aurait laissé un mot. Mais peut-être n’avait-il pas prévu de rester aussi longtemps absent ? Cela me paraissait la seule explication possible.

Cependant il y avait cette couche de poussière, et l’étrange expression des yeux de Steve quand j’avais parlé de Larry.

Je recommençai à fouiller la baraque. Je trouvai une bande enregistrée de l’édition Forbeston de La Capsule de Tycho. Je l’introduisis dans la fente de l’écran. 24/7. Ce qui signifiait qu’elle était vieille d’un tout petit plus de deux mois.

J’entendis la porte s’ouvrir derrière moi et me retournai, m’attendant à demi à voir Larry en personne. Mais c’étaient deux hommes en uniforme du Corps Médical. L’un d’eux s’avança.

« Capitaine Newsam ? » Cela ressemblait à une question, mais c’était une affirmation. Je me contentai d’un signe d’acquiescement.

« Simple examen, reprit-il.

– Mais j’en ai déjà subi un. En arrivant sur l’Ironrod.

– Ne vous en faites pas. Nous ne vous retiendrons pas longtemps, dit le médecin.

– Vous ne me retiendrez pas du tout. J’ai eu ma visite. Vous pourrez me joindre par l’intermédiaire de la Base de Vénus, si vous le désirez. »

Je voulus m’en aller. Celui qui avait parlé ne bougea pas. L’autre leva la main gauche et la secoua doucement. L’arodate de Vénus, bien sûr ! Et ils étaient immunisés, eux. Je vis la poudre dorée s’étaler dans ma direction et j’eus le temps de faire deux ou trois pas avant de sentir mes muscles se tétaniser et de sombrer dans le noir.

*

* *

Je m’éveillai dans le bâtiment du Corps Médical de Forbeston. J’avais toujours les muscles raides. On m’avait étendu sur une civière, sous le Vérificateur. Les deux médecins étaient présents, ainsi qu’un troisième, un capitaine. Un petit homme grassouillet avec une moustache jaunâtre et un sourire plein de dents.

Il me dit : « Excusez notre sans-gêne. Simple question de routine. Au fait, si vous aviez envie de porter plainte contre nous, je vous informe que nous avons un mandat officiel. »

En me retrouvant sous le Vérificateur, je comprenais bien l’emploi de l’arodate, mais nullement le pourquoi de ces événements. J’allais parler, puis je décidai de la boucler. On m’agrafa adroitement les électrodes derrière les oreilles. Le globe du Vérificateur s’illumina de sa clarté rose normale.

Le capitaine reprit : « Je m’appelle Pinski. Donc, capitaine Newsam, vous êtes Chef Navigateur à bord de lIronrod, sur le parcours Vénus-Mercure ?

– Oui.

– Vous vous êtes posé il y a cinq heures ?

– Oui, si je suis resté une demi-heure dans les pommes. »

Les questions continuèrent. La plupart étaient d’ordre courant. Pinski gardait l’œil sur le globe. Puis il me posa des questions moins usuelles.

« Etes-vous jamais allé sur les planètes extérieures ?

– Au-delà de la Ceinture des Astéroïdes ? Non.

– Connaissez-vous le commandant Leopold ?

– Non.

– Le commandant Stark ?

– Non.

– Quel est votre opinion sur la lobotomie frontale ?

– Je n’y ai jamais réfléchi. On ne la pratique plus, n’est-ce pas ? On balance les types.

– Que pensez-vous du projet Sirius ?

– M’intéresse guère.

– Avez-vous jamais rêvé de vastes étendues d’eau ?

– Plus depuis mon enfance. »

Je n’avais pas de raison de craindre le Vérificateur, aussi n’étais-je nullement inquiet. Le globe restait rose tandis que les questions se suivaient.

Pinski me demanda : « Que faisiez-vous à l’endroit où les médecins vous ont trouvé ?

– Je cherchais le capitaine Gains. Peut-être me direz-vous où je peux le trouver ? »

Pinski sourit. « Ce n’est pas moi qui suis sous le Vérificateur, Capitaine. » Il recula. « Je pense que tout va bien. Désolé de vous avoir ennuyé. Dans deux ou trois minutes, vous serez de nouveau en état de vous promener. Passez par le Bar en sortant. Troisième porte à droite dans le couloir. J’y serai. Vous êtes l’invité du Corps Médical. »

Je l’y rejoignis. Il était en effet assis à une table sur laquelle étaient deux verres. Quelqu’un avait dû lui dire que je buvais de la prunelle. Je m’assis sur le siège vacant.

« Heureux de faire votre connaissance de façon plus courtoise, capitaine Newsam, dit-il. Buvez. »

Je bus.

« Et maintenant, pourquoi donc… »

Il leva la main. « Pour mettre les choses au net, je ne suis pas autorisé à vous renseigner sur les causes de votre arrestation et de votre passage sous le Vérificateur.

– Très bien. Alors, vous savez peut-être où je puis joindre Gains ? »

Il eut une courte hésitation. « La réponse est non. »

J’avalai la liqueur. « Merci infiniment de votre hospitalité. Bonsoir, capitaine Pinski.

– Un avis strictement médical, lança-t-il. Retournez vous coucher et passez une bonne nuit de sommeil ! »

Je rétorquai : « Merci bien ! » J’étais déjà à mi-chemin de la porte.

*

* *

Forbeston, comme tous les points d’escale sur les routes interplanétaires, possède son côté moins respectable. Je roulai jusqu’au quartier Est et rangeai la voiture à l’angle de la 90e Rue et de J. Le Persépolis, c’est un petit club tout au bout de la 90e. On m’y connaît, mais, à chaque visite, j’ai de moins en moins envie de m’en vanter. Je pris deux prunelles au bar et me rendis dans la salle de Saturne. Cynthia vint me surprendre par-derrière.

« Salut ! Ça fait longtemps !

– Encore plus que ça, dis-je. Raconte. Quand est-ce que tu as vu Larry pour la dernière fois ?

– Larry ? Pas depuis qu’il est venu avec toi, il y a neuf ou dix semaines. Il est vrai que je suis allée en voyage sur le Long Canal. Attends ! Je vais demander à Sue.

– Parfait. »

Elle resta absente deux ou trois minutes. A son retour, elle me déclara : « Non. Il me semble pas qu’il soit revenu depuis. »

Mais elle n’avait plus sa spontanéité. Elle pesait ses mots. Et elle ne paraissait nullement curieuse de savoir ce qui avait pu arriver à Larry.

« Je croyais qu’on était amis, Cynthia, dis-je. Allons, dis-moi ce qu’il y a ?

– Quoi, ce qu’il y a ? Il y a que je boirais bien un verre. »

Je posai un billet sur la table. « Bois-le à la santé de Larry. Au revoir, Cynthia. »

Elle me rattrapa avant la porte.

« Je ne sais pas, Jake. Sincèrement, je ne sais rien. Tout ce qu’on m’a dit, c’est qu’il valait mieux ne pas poser de questions. »

Maintenant, elle disait la vérité.

« Merci, fis-je, et bonne nuit, en tout cas.

– Où vas-tu ?

– Il n’y a qu’un endroit où je puisse peut-être me renseigner. »

J’y réfléchissais en m’éloignant. Le Bureau du Terminus avait des dossiers sur tous les officiers des routes spatiales. Si Larry ne s’était pas présenté pour les visites médicales de quinzaine, ils le sauraient et se seraient certainement informés de ce qui se passait. Si c’était quelque chose d’autre, ils le sauraient aussi.

Je sautai dans la bagnole sans réfléchir et embrayai. Une voix connue s’éleva derrière moi : « Vous ne semblez pas avoir beaucoup de chance dans vos recherches au sujet de votre ami, capitaine Newsam. »

C’était Matthews qui avait tassé son grand corps dans le compartiment arrière.

« C’est gentil de me tenir compagnie, répondis-je.

– J’aimerais que vous passiez chez moi. Dans la 72e Rue.

– Est-ce que j’ai quelque chose à en retirer ? Des renseignements ?

– Un verre, en tout cas. Et peut-être des tuyaux.

– Ça me botte », répondis-je en prenant la direction indiquée.

*

* *

L’appartement était plus luxueux que je ne l’aurais cru d’après les ressources de Matthews. Quatre pièces, et toutes bien meublées. Il m’installa sur une chaise-longue devant un faux feu et m’apporta un verre. Il ne s’était pas trompé non plus – de l’eau-de-vie de prunelle – mais j’avais déjà cessé de m’étonner que tout le monde connaisse mes goûts en matière d’alcools.

« A présent, commençai-je, j’aimerais savoir où est passé Larry Gains. »

Matthews haussa les sourcils. « Gains ? Ah ! ce doit être cet ami que vous n’avez pas retrouvé.

– Pourquoi pensez-vous que je sois venu ici ? demandai-je, fatigué de toutes ces tergiversations.

– Pour boire un verre. Non, ne partez pas. Si vous passez au Bureau à pareille heure, vous n’y trouverez qu’un simple employé qui vous invitera à repasser demain matin. Buvez, que je vous resserve. J’ai cru comprendre que l’on vous avait cueilli au début de la soirée pour vérification ?

– Oui.

– Quel genre de questions vous a-t-on posées ? »

Je le lui expliquai et il se mit à hocher la tête. « Leopold… Stark… Intéressant.

– De quoi s’agit-il au juste ? »

Il observa un court silence. « Notre petit entretien de l’après-midi… Vous vous en souvenez ?

– Plus ou moins. Vous me parliez des mal adaptés. »

Matthews me regarda dans les yeux. « Le capitaine Gains a été classé mal adapté il y a trois semaines. On l’a balancé sur la Terre il y a plus d’une semaine. C’est ce que vous désiriez savoir ?

– Vous êtes vous-même cinglé ! Larry était parfaitement sain d’esprit la dernière fois que je l’ai vu il y a juste un peu plus de deux mois. Il faut passer devant deux commissions, à trois mois d’intervalle, pour être déclaré mal adapté.

Mais non pour être classé 3-K, dit-il.

– 3-K ? Que diable est-ce là ?

– Activités organisées contre la sûreté de l’État.

– Larry ? Ne dites pas de bêtises !

– Dites-moi, reprit Matthews sans s’émouvoir, que savez-vous de la Terre ?

– J’ai les connaissances générales d’usage. Je sais que dès la Troisième Guerre atomique sur la Terre, les colonies de la Lune et de Mars se sont déclarées neutres. Les personnels techniques des bases terrestres ont pour la plupart filé pour les rejoindre ; ceux qui n’ont pas pu fuir à temps ont probablement disparu dans l’holocauste. L’évolution de la guerre a été connue par radio jusqu’à ce que le dernier émetteur se taise, annonçant ainsi la fin. Les colonies se sont occupées de leur propre expansion… d’abord sur la Lune et sur Mars, ensuite sur Vénus, et une fois les avant-postes installés sur les Astéroïdes et sur les lunes de Jupiter, jusqu’à Saturne et Uranus. Il était inutile de retourner sur une Terre empoisonnée de gaz radioactifs et peuplée de sauvages pourris par les maladies dues aux radiations. L’évidence poussait à poursuivre l’expansion vers l’extérieur, vers d’autres systèmes solaires.

– Et, naturellement, coupa Matthews, il y avait le Protocole. »

*

* *

J’imagine qu’on pourrait considérer le Protocole comme le fondement de notre instruction… il fallait que l’ancien et l’usé soient rejetés, que l’Homme aille vers de plus vastes concepts, sans jamais retourner sur le monde de ruines et de misère où il était resté si longtemps confiné. Bien sûr, il y avait encore un tas de considérations, mais c’était là l’essentiel. Les enfants devaient l’apprendre par cœur.

« Oui, le Protocole, répétai-je. Mais le Protocole est naturellement né des circonstances.

– Oui, des circonstances, convint Matthews. Seulement les circonstances changent. Le Protocole reste inchangé.

– Pourquoi pas ?

– Eh bien, bourlinguer d’un environnement artificiel à un autre… pensez-vous que ce soit l’existence rêvée pour les hommes ? Tourner le dos à une planète incroyablement riche ?

– Ce n’est qu’une phase provisoire. Le projet Sirius…

–… est un échec, trancha-t-il. On ne nous l’annoncera pas officiellement avant qu’un nouveau projet ait été mis sur pied… une carotte de plus pour faire avancer l’âne. Mais c’est un échec. Deux planètes, inhabitables l’une et l’autre, et qu’il est impossible de rendre habitables. »

Je revins d’un ton posé à mon propos. « Et maintenant, si vous me disiez enfin le rapport de tout cela avec Larry Gains ? »

Matthews se leva pour s’approcher du télécran. Il effleura une touche sur le côté gauche et des images tourbillonnantes jaillirent du centre vers l’extérieur. Je reconnus un signal d’alarme. Si l’on avait placé une écoute dans la pièce, les tourbillons auraient été irréguliers et fragmentés. Matthews revint s’asseoir.

« Gains avait beaucoup de loisirs après son accident. Il a pris l’habitude de réfléchir. Puis il a rencontré par hasard quelqu’un de notre groupe. En bref, il y a adhéré.

– Votre groupe ? Adhéré ? Qui êtes-vous ?

– Nous représentons un parti qui a l’intention de renverser le Protocole. Nous voulons retourner sur la Terre, la recoloniser et l’arracher à la barbarie. Gains s’est joint à nous.

– Mais vous êtes des fous ! Qu’est-ce qui vous fait croire que vous êtes plus capables que le Directoire ? Tous les ans, les conditions s’améliorent sur les planètes. Tenez ! La nouvelle bulle sur le Long Canal couvre plus de quarante kilomètres carrés !

– De plus grosses bulles, mais toujours des bulles. Jamais l’occasion de mener une vie naturelle dans un milieu naturel.

– Et Larry ? Vous l’avez laissé prendre ?

– La malchance.

– La malchance ?

– L’écoute était branchée sur une conversation qu’il avait avec un autre membre. On les a arrêtés tous les deux. Par bonheur, ils ne connaissaient l’un et l’autre que deux autres personnes du groupe, qui ont pu s’enfuir. Nous ne pouvions rien pour Gains et Bessemer. Ils ont été gardés strictement au secret.

– Ainsi il n’est vraiment plus ici. Êtes-vous certain qu’il ne soit pas encore enfermé quelque part ?

– Nous avons des renseignements précis sur certains points. Ils ont bien été balancés. Sur le continent nord-américain… c’est en général le lieu choisi pour balancer les mal adaptés. »

*

* * 

Quelque chose me tourmentait depuis un bout de temps et soudain je sus de quoi il s’agissait.

Je choisis mes mots avec prudence : « Eh bien, j’ai les informations que j’étais venu chercher. A présent, je me demande pourquoi vous me les avez fournies. J’espère que vous n’avez pas cru que je serais une recrue facile pour votre organisation simplement parce que Larry en avait fait partie ? Et pourtant vous m’avez révélé des tas de choses que vous ne devez pas habituellement divulguer avec tant de légèreté. Où est l’attrape-nigaud ?

– En fait, nous ne vous avons rien dit que le Directoire ne sache déjà, observa Matthews avec calme. Si, vous avez en outre appris que je fais partie de l’organisation, et que je sais comment me sauver. D’ailleurs, ma personne est sans intérêt particulier. Mais vous voyez juste en pensant que j’avais mes raisons. Gains était un de vos bons amis.

– Le meilleur.

– C’était un homme de valeur. Nous regrettons de l’avoir perdu et nous aimerions le faire revenir.

– Revenir ? De la Terre ?

– Nous disposons d’un petit croiseur – c’est un renseignement confidentiel et je brûle nos vaisseaux tout comme les vôtres en vous le donnant – qui nous permet d’aller sur la Terre et d’en revenir. Ce n’est pas facile et, bien entendu, il n’est pas question d’organiser des expéditions de recherche. Mais si quelqu’un d’autre était balancé avec des instructions indiquant à Gains et à Bessemer un point où se rendre pour qu’on les recueille, les trois personnes seraient ramenées. Nous avons la chance qu’on balance toujours les mal adaptés plus ou moins dans la même zone. Il est ainsi plus aisé de les retrouver. Ce serait possible.

– Que sait-on de la situation sur cette partie de la planète ? »

Matthews me regarda en face : « Rien du tout. »

Je pris un temps. « C’est bon, j’irai, dis-je enfin. Que dois-je faire ? »

Matthews sourit. « Je pensais bien que vous accepteriez. Quant à y aller… pas de difficulté. Vous aviez l’intention de passer au Bureau du Terminus. Faites-le. Si vous insistez, ils vous mettront au courant de la position de Gains. Après quoi, c’est tout simple. Vous serez automatiquement soumis à un examen par le Bureau, et la piqûre d’adrénaline qu’on vous aura faite avant sera décelée. On vous arrêtera comme suspect. On aura placé certains papiers dans vos affaires au Club. Ensuite, plus d’obstacles. Ils nous faut seulement espérer que lorsqu’ils vous soumettront de nouveau au Vérificateur, ils ne soupçonnent pas ce qu’il se passe réellement. Je pense que cela collera. Les Vérificateurs actuels ne sont pas parfaits.

– Je vous remercie, dis-je. Il semble que vous ayez tout prévu. A titre de curiosité… votre affirmation que vous brûliez vos vaisseaux aussi bien que les miens… qu’auriez-vous fait si je n’avais pas été volontaire ?

– Nous comptions beaucoup sur vous, mais si nous nous étions trompés… »

Il pointa le pouce vers le sol d’un air profondément navré.

*

* *

Je fus surpris de la rapidité de la procédure. Les papiers cachés dans mon barda par Matthews devaient être fort compromettants. On me transféra au Cratère d’Archimède, sur la Lune, pour décision finale, mais c’était couru d’avance. Moins d’une semaine après ma conversation avec Matthews, j’étais devant le Bureau et m’entendais qualifier de mal adapté, condamné à être balancé sur la Terre. On m’escorta dehors.

Quelqu’un m’attendait dans une antichambre : Pinski.

« On m’a passé au Vérificateur trois fois en une semaine, lui dis-je. Je n’aurais jamais cru qu’il vous en faudrait davantage. »

Il sourit. « C’est différent, cette fois. Vous devez subir un rappel obligatoire de mémoire totale.

– Vous n’avez pas le droit. L’article 75 déclare que nul ne peut être soumis à une forme d’interrogatoire que son esprit conscient ne soit pas en mesure d’observer. Le Vérificateur constitue la limite extrême.

– Je vois que vous connaissez le règlement, ex-capitaine Newsam. Malheureusement, il ne s’applique plus à votre personne. Notre État vous a rejeté. Ça ne durera pas longtemps. »

Et voilà pour les sources de renseignements de Matthews, songeai-je sombrement. Je n’y pouvais rien. Toute résistance n’aurait eu d’autre résultat que de me faire mettre sous paralysie à l’arodate.

« Asseyez-vous », dit Pinski.

Les petites boules d’argent se mirent à tournoyer et les miroirs à s’éclairer d’étranges lueurs. J’entendis la voix de Pinski, proche d’abord, puis en échos de plus en plus lointains.

Après un intervalle de durée indéfinie, la voix de Pinski redevint claire :

« Réveillez-vous, Newsam. Réveillez-vous. »

Je relevai la tête, l’esprit lucide. Pinski me regardait avec commisération.

« Vous n’avez pas de chance, remarqua-t-il. Vous voilà pris et bien pris. »

Je ne savais pas trop ce qu’il avait pu extraire de ma mémoire, mais j’imaginais que ce devait en être la totalité.

« Je ne me plains pas, répondis-je.

– Je regrette de vous dire qu’il n’y a aucun reclassement prévu pour les mal adaptés. Sinon, nous aurions pu vous sauver… Dans les circonstances présentes, vous pouvez aller à la « balance » avec la satisfaction d’avoir rendu un dernier service au Directoire. Nous ignorions l’existence de ce croiseur. » Il fit une pause. « L’embarcation vous attend. Bonne chance, Newsam. »

On se serra la main. Les gardes me firent sortir par le sas pour me conduire à la Rampe Principale. Je jetai un dernier coup d’œil à Archimède, bien rond et tassé sous sa bulle étincelante, puis j’embarquai. Un petit canot.

Pendant le décollage et le trajet de trois heures jusqu’à la Terre, j’eus le temps de comprendre que le petit complot de Matthews avait complètement raté. Quand le croiseur arriverait au point de rendez-vous, une flotte de combat l’attendrait. Quels idiots ils avaient tous été de chercher à tromper le Directoire ! Quant à repeupler la Terre… il ne me restait qu’à m’en charger avec l’aide de Larry et de ce Bessemer… si toutefois je les retrouvais.

*

* *

Le canot descendit en orbite, puis l’équipage prit les dernières dispositions pour me balancer. Matthews avait au moins raison en affirmant qu’ils ne larguaient pas les mal adaptés au hasard. Tout était méticuleusement calculé. Quand ils eurent fini, j’étais installé dans la combinaison de descente.

Le chef de canot, un individu morose, de petite taille, me donna des instructions.

« Les cinq réacteurs de ralentissement se déclencheront automatiquement. Ensuite le premier parachute se déploiera, puis le second, dix secondes après. » Il ébaucha un sinistre sourire. « S’il ne s’est rien passé au bout de quinze secondes, vous saurez que le pliage était défectueux. Dans ce cas, vous vous écraserez au sol, tué sur le coup. Vous ne souffrirez pas du tout.

– Merci, dis-je.

– Jamais encore personne n’a présenté de réclamations, mais j’imagine que de toute façon il n’y en aurait pas… Le lieu où vous devez tomber est celui où l’on expédie toujours les mal adaptés. Le Directoire, dans sa générosité, a choisi un bon terrain de chasse, et si vous vivez assez longtemps, vous pourrez même vous adonner à l’agriculture. Et pas loin de l’océan, en plus. Cela s’appelait autrefois le New Hampshire.

– Les vivres ?

– Aliments concentrés pour une semaine. Et un pistolet Klaberg avec cent cartouches. J’en prendrais grand soin, à votre place… à laquelle je suis heureux de ne pas me trouver, d’ailleurs. »

Ils m’éjectèrent du sas, au chronomètre. Je n’attendis pas que la poussée de l’air me souffle à l’extérieur, mais sautai de moi-même. Ainsi, ce fut derrière moi que s’échappa l’air. En tournant sur moi-même dans l’espace, je voyais le canot diminuer comme un ballon qui se dégonfle. J’étais seul, à présent, et comment !

Juste après le déclenchement du cinquième réacteur de freinage, une pensée me vint, qui me fit passer un frisson dans le dos. Matthews n’avait nullement prévu la séance de rappel total de ma mémoire. Et si lui-même et son groupe avaient encore négligé quelque petit détail ? Ce n’était peut-être pas qu’une sinistre plaisanterie, cette allusion du chef de bord au second parachute qui risquait de ne pas s’ouvrir.

Qui savait si le largage du condamné ne se terminait pas à tout coup par la mort ? Le Directoire ne pouvait-il pas estimer qu’une fin aussi prompte était en somme une manifestation d’indulgence ?

Le déploiement du premier parachute me donna une secousse et je me mis à compter mentalement les secondes.

A quinze, j’eus la certitude de ne m’être pas trompé. Je piquais de plus en plus vite dans l’atmosphère encore ténue. La mort m’attendait en bas.

A vingt, me faisant remonter lourdement, le parachute principal se déploya. Le chef avait un sens de l’humour encore plus noir et sadique que je ne l’avais imaginé.

Néanmoins, comme j’étais peu entraîné à ce genre d’exercice, l’arrivée au sol fut brutale. Je roulai à terre, me cognai la tête et je perdis connaissance, avec l’ultime pensée que j’en avais marre d’être sans cesse dans les pommes.

*

* *

Avant que mes yeux se soient rouverts, je perçus la voix de Larry. Je crus à une hallucination, mais la voix insistait.

« Allons, Jake, tout va bien à présent. »

J’ouvris les paupières. C’était bien Larry. Et, plus étrange encore, il y avait derrière lui une demi-douzaine de personnes. Dont deux femmes.

« Je devais te dénicher et te conduire sur la côte à un endroit où un croiseur nous aurait recueillis, lui dis-je, le cœur lourd. Mais le Directoire est au courant. Toute l’affaire n’était qu’un piège. »

Il éclata de rire. « C’est en effet un piège, mais le Directoire n’a pas tout pigé.

– Je parle sérieusement, insistai-je. Ils m’ont arraché toute la vérité, par le rappel total.

– Nous le savions, dit Larry. Matthews ne pouvait pas t’en informer, bien sûr, sinon son avertissement aurait été décelé également. Il fallait donc une autre histoire… pour te convaincre et faire prendre une fausse piste au Directoire du même coup.

– Comment peux-tu en savoir si long ?

– Nous n’avons pas de croiseur. Pas même la moindre vedette. Mais nous communiquons par radio. On t’attendait. On accueille toujours les mal adaptés.

– On ? m’étonnai-je.

– Nous sommes une belle petite colonie, ici. Cinquante-huit personnes… et ça continue. »

Ils m’avaient aidé à me débarrasser de la combinaison de largage. Je sentais la brise sur mon visage et je respirais une odeur indescriptible, celle de l’air naturel chargé des senteurs des fleurs et de l’herbe et des arbres. Larry m’observait.

« C’est quelque chose, pas vrai ?

– Et les sauvages ? »

Il haussa le épaules ; « Il se peut qu’il y en ait quelques-uns à l’ouest. Nous n’avons pas eu le temps d’explorer le pays à fond. Mais notre coin n’en compte pas. »

Le sol était tendre sous mes pieds.

« Mais pourquoi ? demandai-je. Le Directoire doit bien savoir dans quel état est cette planète. Pourquoi ne reviennent-ils pas, plutôt que de faire les idiots avec des projets interstellaires qui n’aboutissent jamais ?

– Le Directoire est conçu pour diriger un ensemble de villes artificielles parfaitement soumises… un État réparti sur près d’une douzaine de planètes et de satellites, mais un État entièrement urbain. Si les hommes revenaient sur la Terre, faisaient de l’agriculture, vivaient dans des villages, comme nous en ce moment, le Directoire n’aurait plus aucun pouvoir. Et s’il te faut encore d’autres raisons, c’est que tu ne connais pas assez la nature humaine.

– Mais sommes-nous en mesure de les vaincre ? lui demandai-je. Avons-nous les moyens de les défier sous leur propre nez ? Avec le télescope de Tycho braqué sur la Terre, à tout observer ?

– Nous ne voulons vaincre personne. Nous nous contentons de ne pas attirer l’attention. Le village se compose de petites maisons, bien dispersées, et on peut les camoufler pour rendre le repérage plus difficile. Nous cultivons la terre et nos agents sur les planètes nous recrutent des colons.

– Matthews ! m’écriai-je. Le pauvre bougre… il est à Forbeston !

– Tu ne tarderas pas à le revoir. Il doit être arrêté dans les trois mois. »

Il se remit à rire et le petit groupe qui l’accompagnait en fit autant. Je saisis l’aspect ironique de la situation et m’esclaffai à mon tour. Larry me posa la main sur l’épaule.

« Regarde, me dit-il. Regarde bien. »

Je regardai et j’assistai au crépuscule. Le soleil brillait dans un air propre et pur et non plus derrière une bulle ou un hublot.

 

Traduit par PAUL HEBERT.

The Drop.