AUCUN DANGER POUR LE CHASSEUR

Par Brian Aldiss

 

Là où le blâme de la part de la collectivité vient à manquer, la compression des mauvais instincts cesse, et les hommes se livrent à des actes de cruauté, de perfidie, de trahison et de brutalité, qu’on aurait crus impossibles, à en juger uniquement par leur niveau de culture.

FREUD, Essais de psychanalyse.

 

Le retour à la nature, tel est pour Christopher le destin paradoxal promis à la métropole détruite ; et le rebelle devient Robinson. Mais depuis Christophe Colomb et Vasco de Gama, beaucoup de pionniers sont aussi des bâtisseurs dempires, et leurs victoires font le malheur des autochtones. Une Babel sédifie, la place des rebelles est marquée davance. Ils sont si faibles quon en parle à peine. Ils ne sagitent que dans les cauchemars des colons, ils jouent les croquemitaines. Pour les exorciser, il y a deux écoles : les faucons et les colombes. Les plus nocifs sont-ils bien ceux quon croit ? Et la place de la nocivité est-elle marquée davance ?

 

A cette altitude, bien au-dessus du reste de l’île, le mugissement des engins automatisés devenait presque inaudible. Leur bruit résiduel était oblitéré par le crissement des bottes de Keith Yale foulant le tapis de coquillages brisés qui formait l’une des plages préhistoriques de l’île et témoignait des bouleversements géologiques qui l’avait soulevée à des centaines de mètres au-dessus de l’océan Indien.

Yale marchait lentement, autant du fait de son âge déjà avancé que de la chaleur de midi. Ses yeux, plissés derrière des verres polaroïd, contemplaient des carapaces de tortues géantes mortes depuis bien longtemps. Il y en avait des centaines ici, blanchies par le soleil et les intempéries. Les carcasses semblaient onduler dans la chaleur qui montait du sol, comme des tortues fantômes dans une mer fantasmagorique. La chaleur était suffocante. Il aurait dû écouter van Viner et revêtir son exo-armure avant de partir. Mais malgré l’inconfort physique, il trouvait une certaine sérénité ici, loin de tout le monde.

Il atteignit la lisière d’un bosquet d’eucalyptus et trébucha sur une pierre, délogeant des nuées de tourterelles qui s’égaillèrent et filèrent avec grâce et une hâte inutile vers le large, au-dessus des falaises, avant de décrire un vaste cercle qui les ramena vers la terre ferme.

« Je sais très bien que vous me suivez ! » dit-il d’une voix forte.

Il regarda autour de lui, mais ne vit personne. En fait, il était peu probable que les autochtones, peu dynamiques de nature, tenteraient de le suivre jusqu’ici. Leur hostilité était trop tiède pour cela.

Il s’assit sur un tronc d’arbre couché – avec prudence, après s’être assuré que les féroces gécarcins, à l’instar des habitants de l’île, ne s’aventuraient pas si loin.

« Satanée saloperie de chaleur », dit-il. C’était un homme assez grand, maigre, qui se tenait légèrement voûté, et dont le visage – particulièrement le pourtour des yeux – trahissait une tension caractéristique, aurait-on dit, de la génération traquée qui était la sienne : il n’avait pas, en somme, l’apparence d’un homme très heureux. Son bronzage, qui n’avait pas encore viré au brun, était celui d’un nouveau venu sous les tropiques.

Il marmonna plus qu’il ne chantonna un air, tout en essuyant la sueur qui perlait sur son front. Il se connaissait assez bien pour se dire qu’il essayait peut-être d’oublier qu’il tendait l’oreille en permanence.

Sur Amelegla, le vrai silence n’existait pas. Outre le hurlement lointain de la pierre transformée en poussière, il percevait le susurrement du ressac sur le corail et les rochers, et le cliquetis des feuilles de palmiers agitées par une légère brise. Très loin au-dessus de lui, les frégates tournoyaient comme autant de symboles d’un silence plus profond.

Il observa les frégates. En contrebas, près des palétuviers et du lagon mort, les goélands nichaient par centaines. En passant la tête par-dessus l’aplomb de la falaise, il pouvait les voir d’où il se trouvait. Les goélands se lançaient depuis la falaise et piquaient droit sur le poisson qu’ils avaient repéré sous la surface. Dès qu’ils réapparaissaient avec un poisson dans leur bec, les frégates leur fonçaient dessus. Les grands oiseaux noirs tourmentaient les oiseaux blancs jusqu’à ce que ceux-ci régurgitent leur poisson, après quoi la frégate s’en emparait et s’élevait de nouveau, superbe, dans les airs. Mais les jours des frégates étaient comptés.

Yale avait vu un créole, en bas, au village, attraper un goéland en plein vol, par les pattes.

Mais Yale n’était pas venu jusqu’ici pour observer les oiseaux.

Deux grandes constructions en poutrelles métalliques dominaient la végétation de la colline. Des câbles compliqués partaient de leurs sommets et descendaient vers le maquis. Des lianes s’étaient enroulées autour de certains d’entre eux, mais avaient abandonné leur progression bien avant d’avoir atteint le sommet.

Yale leva le poignet droit et photographia les tours.

En bas, van Viner et lui disposaient d’appareils, des terminaux d’ordinateurs, qui auraient pu obtenir de bien meilleures photos sans le moindre effort. C’est délibérément que Yale les avait laissés dans leurs caisses.

Il suivit lentement le pourtour du plateau en restant à l’ombre dans la mesure du possible, prenant photo sur photo. Une troisième tour gisait au sol. Il pénétra dans sa cage thoracique comme dans la carcasse d’une baleine échouée. Le tiers supérieur de la tour s’était tordu lors de la chute et pendait à présent le long de l’escarpement dans la direction du groupe de huttes au bord de l’eau, en contrebas.

Yale régla le sélecteur de sa micradio sur une de ses fréquences personnelles et dit : « Je me trouve en haut, près du relais de navigation Oméga. Deux tours principales sont encore debout. Une fois qu’on aura éliminé les frégates, les tours constitueront un danger considérable pour les avions à l’atterrissage, exactement comme je l’avais prévu. On aurait dû nous informer de l’existence de ce relais. Il va falloir apporter jusqu’ici le matériel de nivelage, ce qui ne va pas être facile. »

Il hésita ; son regard alla des poutrelles métalliques à la micradio sur son bras gauche. Il finit par dire : « Quand ces tours ont été construites dans les années 70, ils ont exterminé les dernières tortues géantes qui avaient rendu l’île célèbre. Maintenant VFF et le système Oméga tout entier ne sont eux-mêmes qu’une carcasse vide. Le progrès ressemble souvent à un processus d’extermination. »

Il le pensait. Pourquoi ne pas le dire ? Cette opinion venait d’être transmise à Naples, à l’Institut de Technologie Militaire de la Civox – piqûre minuscule dans cette énorme ruche de pensée martiale.

Les choses qu’il allait falloir faire subir à cette île avant qu’elle puisse servir de base adéquate à partir de laquelle bombarder « chirurgicalement » le Tiers Monde… C’aurait été plus simple de rayer purement et simplement cette île de la carte et de la reconstruire entièrement. Toujours cette fuite en avant dans la destruction pour sauvegarder ce qu’on croyait être…

Il fit volte-face, sentant un mouvement dans son dos, et vit une silhouette lointaine qui courait vers lui dans l’éclairage stroboscopique du sous-bois. Plus près, beaucoup plus près, juste derrière lui, un des créoles levait une massue. Il eut le temps de lever le bras auquel était fixé son appareil photo, mais le coup le balaya de côté et l’atteignit à la tempe. La douleur explosa dans sa tête et le monde tourbillonna autour de lui tandis que les buissons et les fourrés montaient vers lui à une vitesse vertigineuse.

 

Une vision de chevaux blancs trébuchant et tombant dans un paysage volcanique et tourmenté, un éclat de rire, et il reprit partiellement connaissance. Des hommes se mouvaient dans une sorte de scintillement, leurs silhouettes découpées ou saturées par des points lumineux. Il ne pouvait ni ouvrir, ni fermer correctement les yeux.

Il savait qu’on l’avait transporté quelque part. Une voix dit : « Va vite chercher le Sahib van Viner avant que ça tourne mal. »

Yale remua et ouvrit les yeux au prix d’un effort considérable. M. Archipelago Zadar se tenait à ses côtés et congédiait un autre homme. Derrière eux, le soleil faisait scintiller sur la mer une récolte infinie de diamants. Yale était étendu sur une natte posée à même le sol de la véranda d’une hutte. La hutte se trouvait sur la plage, sous un cocotier. C’était la maison de M. Archipelago. Yale se redressa sur son séant.

Sa micradio avait disparu.

M. Archipelago s’approcha et s’accroupit à côté de lui, l’air soucieux.

« Ça va bien, monsieur Keith ? pas de fracture, je ne crois pas. Heureusement j’ai arrivé avant que cette canaille, il vous tue pour de bon ».

Yale se massa le cou. « Qui m’a attaqué ?

– Vous savez bien qui, sûr. C’est ce jeune John Hakabele, encore lui ! Il s’est sauvé vite fait. Quand nous l’attrapons, nous l’attachons et nous l’envoyons à Dar-es-Salaam par prochain bateau pour rafraîchir les idées en prison. »

Yale s’étendit de nouveau, la tête bourdonnante. Ce n’était pas aussi simple que M. Archipelago voulait le faire croire. Son amour-propre en avait pris un coup.

« Je m’efforce d’aimer tous les hommes, mais aucun n’est digne de confiance.

– Vous pouvez avoir confiance en M. Archipelago, monsieur Keith. Vous et moi on parle d’homme à homme, pas vrai ?

– Ouais. Mais je me fais vieux. Ce genre de chose m’affecte.

– Ma femme va apporter à boire. »

Il se redressa comme Betty lui apportait une grosse noix de coco ronde qui venait d’être ouverte. Il but le liquide frais avec gratitude.

« Ma micradio a disparu, monsieur Archipelago ».

– Pas vous en faire. On va trouver ce bon à rien de Hakabele, et bientôt votre équipier van Viner venir vous chercher avec le VCA. »

Yale se recoucha et donna libre cours à son inquiétude. Le scintillement du soleil sur la mer se reflétait sur les feuilles de palmier, émiettant toute forme. Le soleil se couchait de l’autre côté de la lagune défigurée. L’air était enfumé. A travers les interstices du plancher de la véranda, il pouvait voir un porcelet et des poules qui farfouillaient dans le sol sablonneux. Il aimait Amelegla et ses habitants. Ils n’auraient pas dû le frapper. La vie n’avait été qu’une longue suite de déceptions depuis que sa femme avait été tuée dans un bombardement.

Si M. Archipelago était arrivé sur les lieux presque au moment où Yale avait été agressé, cela voulait dire que l’agresseur – John Hakabele – n’avait pas eu le temps matériel de défaire la micradio que Yale portait au poignet, à moins que M. Archipelago ne lui en eût précisément laissé le temps. Étaient-ils de mèche ?

Archipelago et certains habitants parmi les plus âgés étaient favorables à l’implantation de la base. Seuls les hommes plus jeunes, comme les frères Hakabele, avaient suffisamment de conscience politique pour s’y opposer en faisant valoir qu’elle servirait à harceler des gens de leur espèce. M. Archipelago était simplement pour le progrès, même sous ses formes les plus meurtrières. Pour cette raison, il pouvait être tout aussi séduit que ses jeunes rivaux par l’idée de garder un souvenir aussi perfectionné qu’une micradio, grâce à laquelle il pourrait se mettre à l’écoute du Réseau Mondial d’Information.

Le fil de ses pensées se perdit en un enchaînement compliqué où les villageois d’Amelegla communiquaient avec le reste du monde et où la jungle reprenait ses droits sur l’Europe. L’indignation provoquée par l’agression revenait dans tout cela comme un leitmotiv. Quelqu’un l’avait frappé, peut-être avec l’intention de le tuer. Van Viner l’avait mis en garde…

Il se redressa. Dans la hutte de M. Archipelago, un vieux poste en 2-D captant une émission par satellite crachouillait un bulletin d’information.

« … Échange de coups de feu. La Barrière Nucléaire du Caucase, située dans la partie méridionale de l’URSS, a été forcée hier au soir par une unité-suicide du Tiers Monde opérant à partir de la Turquie. Les agresseurs ont été vaincus sans pertes du côté russe. Des nouvelles nous parviennent faisant état d’un affrontement opposant des vedettes australiennes et des destroyers de la marine indono-malaisienne dans la mer de Timor. Un communiqué en provenance de Darwin signale que leurs bâtiments sont armés de rayons désintégrateurs et qu’ils ne prévoient pas de grosses pertes. Par ailleurs, notre correspondant aux négociations de paix à Singapour, qui entrent dans leur quatrième année, nous fait savoir que Lim Kuai That, le leader du Tiers Monde, pourrait lancer prochainement un appel… »

M. Archipelago éteignit le poste et s’installa près de Yale pour jouir confortablement des plaisirs de la conversation.

« Lim Kuai That va jamais avoir la paix… Il le sait. Les hommes ils sont nés pour faire le mal sur Terre. Pas vrai ?

– Vous avez peut-être raison. » Il avait répondu par pure politesse. Il pensait à sa fille, Myrtle, qui se trouvait sur Mars, et rêvait qu’elle était là pour s’occuper de lui. Périodiquement, il prenait conscience de sa solitude.

« Je veux dire comme ces gars Hakabele, ils sont nés pour faire des ennuis. Quand on construit la station Oméga, ici, leur père fait que des ennuis. Il était un Muscle Noir et allait partout avec un garde du corps. Ma mère, elle me racontait. Il a marié une femme blanche de Rhodésie et plus tard il se fait tuer dans une embuscade et après tout le monde il commence à dire qu’il était un type bien. Vous savez comment sont les gens, monsieur Yale…

– Pour sûr… »

Il avala une nouvelle gorgée de lait de noix de coco, le regard perdu à l’horizon. Quand Myrtle était petite, elle souffrait du mal de mer ; elle en avait ri en partant sur Mars, en disant qu’au moins là elle ne risquait rien, étant donné qu’il n’y avait pas une goutte d’eau sur la planète.

« David Hakabele, il était pas un type bien. C’était un bandit. Un gangster, comme vous dites. Ma mère, elle savait tout sur lui. Mais ses fils, ils le trouvent un héros ! »

M. Archipelago fit un geste large pour montrer comment cette admiration pouvait embrasser l’univers :

« Maintenant leur père est mort, ils font toujours ce qu’ils pensent il aurait voulu. Je leur dis : « Regardez devant, pas derrière. Pensez au progrès ! » Je leur dis : « On peut pas passer la vie à penser à la vengeance ! » Voilà ce que je leur dis, monsieur Yale. C’est pas vrai ? Il faut penser à l’avenir. C’est pas vrai ?

– Pour sûr ».

Il se redressa sur un coude, l’oreille aux aguets. Il connaissait bien ce bruit qui se détachait peu à peu du murmure de l’océan.

« Ils ne pensent qu’au passé. C’est pour ça qu’ils font des ennuis. La guerre, elle les dérange, je pense. Leur père, il a donné le mauvais exemple, ça oui… »

A présent, Yale distinguait nettement le bruit du véhicule sur coussins d’air. Il était important que son équipier, Nike van Viner, ne le voie pas dans cette position de faiblesse. Il se hissa sur ses pieds en se tenant à la rambarde, puis resta debout sur la véranda à regarder la mer virer au bleu sombre.

Le VCA doubla le cap, insecte noir contre les rayons incandescents du soleil. Les bateaux de pêcheurs et de chasseurs de tortues, qui sortaient pour la pêche du soir, tanguèrent lorsqu’il glissa près d’eux, les inondant d’embruns. Van Viner, qui essayait manifestement d’en mettre plein la vue aux autochtones, conduisait la grosse soucoupe comme un fou ; il décrivit une courbe qui l’amena jusqu’à la côte, manquant de peu la jetée en bois et escaladant la plage à une telle vitesse qu’il projeta du sable presque jusque sur les pieds de Yale.

A peine le mugissement des turbines s’était-il tu que van Viner descendit. Il portait un fusil nucléaire à l’épaule et un respirateur en plastron sur la poitrine. Prêt à toute éventualité. C’était un homme vieux, coriace, couleur brique, solide et maître de lui. Il traversa la plage à toute vitesse, son servo-scaphandre lui donnant des jambes de vingt ans.

« Alors, Keith, tu t’es encore fichu dans le pétrin ?

– Ça va s’arranger. J’étais au sommet de la colline. J’ai été attaqué. »

M. Archipelago sortit de sa hutte et se dirigea vers van Viner.

« C’est seulement les frères Hakabele, ils nous causent des ennuis, monsieur Nike. Vous savez, ils aiment pas voir Amelegla on la développe, alors ils font des bêtises.

– Avant-hier, c’était du sabotage de matériel, ou en tout cas une tentative. Maintenant c’est une tentative de meurtre avec préméditation. Ça commence à bien faire. Monsieur Archipelago, c’est vous le patron, ici. Retrouvez-moi ces types et livrez-les-moi demain matin, d’accord ? »

M. Archipelago secoua la tête d’un air dubitatif.

« Ils savent qu’ils ont mal agi, alors ils se cachent dans les grottes, peut-être. Ne vous en faites pas. Ils ne vous causent plus d’ennuis. Je parle à leurs femmes. »

Van Viner dit : « Ce sont des assassins, et je veux qu’on les arrête. Sinon c’est vous qui aurez des ennuis. »

Yale descendait de la véranda en prenant soin de se tenir très droit et dit : « Personne n’a été assassiné, Nike. Je m’en suis très bien tiré. M. Archipelago est le chef ici, alors laissons-lui le soin de punir les coupables, tu veux ? »

Se tournant vers Archipelago, il ajouta : « Je sais ce que ressentent les jeunes qui ont le sang un peu trop chaud. Ils pensent que l’île va être défigurée. Mais c’est tout le contraire – elle va se développer. Nous traversons la phase la plus difficile. Les choses vont s’arranger par la suite. La base va améliorer le niveau de vie de tout le monde. Vous le savez. Alors dites-leur. »

Des villageois s’étaient attroupés pour voir ce qui se passait. Yale avait parlé de telle sorte qu’ils puissent entendre. Il fut quelque peu surpris d’entendre une jeune femme lui répondre.

« Nous voulons vivre comme nous sommes. On ne veut ni de base de bombardiers ni d’autre chose. C’est tout ce qu’ils disent, John et Peter Hakabele – que cette île, c’est notre île, et que vous n’avez qu’à retourner chez vous et nous laisser tranquilles ! »

Van Viner se tourna vivement vers elle, et elle recula aussitôt.

« On est au XXIe siècle, que ça vous plaise ou non. Si les frères Hakabele ne me sont pas livrés demain matin au plus tard, M. Yale et moi-même arroserons l’île avec les hélicoptères. Pigé ? Pigé gaz paralysants ? Allez, viens, Keith. Tirons-nous. Ça pue, ici. »

Comme ils montaient dans le VCA, Yale chancela et van Viner, en lui saisissant le bras pour l’aider, remarqua que sa micradio avait disparu.

« Tu as perdu ça aussi ? Tu es vraiment idiot, Keith. Tu n’aurais jamais dû sortir sans arme et sans exo-armure ! »

Il cria à l’intention de M. Archipelago : « Vous avez intérêt à rendre la micradio en même temps que les frères Hakabele, compris ? Sinon ça ira encore plus mal ! »

Cette menace sembla provoquer une certaine colère chez M. Archipelago. Il s’approcha du véhicule, agita le doigt à l’adresse de van Viner et dit : « D’accord, j’arrête les frères, mais moi, je ne sais rien sur la micradio. Si John Hakabele la prend, lui déteste les machines et la jette directement dans la mer ! »

Van Viner fit démarrer les turbines. En s’élevant, le VCA projeta du sable sur M. Archipelago et la villageoise, qui coururent se mettre à l’abri des cocotiers. Le véhicule atteignit son élévation maximale, vira et glissa jusque sur l’eau. A cet instant, le soleil sombrait à l’horizon, inondant de lumière, rouge et or les nuages amoncelés au-dessus de l’océan Indien et projetant des faisceaux incandescents dans toutes les directions. Des moretons et des souïmangas rentraient au nid à grand renfort d’arabesques et de piaillements divers. Van Viner, installé aux commandes, dit d’un air sombre : « Ces créoles nous créent plus d’ennuis qu’autre chose. Il y a un auto-cargo qui fait escale demain. On pourrait en profiter pour évacuer tout le monde ; comme ça on serait tranquilles.

– Il faudrait qu’on obtienne le feu vert de Naples…

– C’est pas un problème. On pourrait tous les expédier à Dar-es-Salaam !

– Et ils y feraient quoi ? Ils sont chez eux, ici.

– Je sais, ils n’arrêtent pas de le répéter. Mais on leur a donné leur chance. »

Une fois le cap doublé, on découvrait le corps de l’île. L’escarpement de la colline se faisait moins abrupt, la végétation moins luxuriante, et la plaine commençait – la plaine, jadis refuge de milliers de plongeons et de noddis, et que les gros géodozers s’occupaient à défoncer et à niveler. L’eau portait jusqu’à eux le bruit des machines qui s’activaient à leurs tâches pré-programmées.

A présent le VCA avait quitté les eaux protégées de la lagune. La houle de la haute mer malmenait quelque peu le véhicule, mais van Viner le conduisit de main de maître à l’abri du ponton flottant et lui fit gravir la rampe en béton qui menait à son hangar.

Comme ils descendaient, il dit à nouveau d’un air sombre : « On n’a qu’à les déporter à Dar-es-Salaam. Ils nous apportent plus d’ennuis qu’autre chose. Les Hakabele iront au trou pour vol qualifié et tentative de meurtre, et les autres seront réimplantés le long, de la côte de Tanzanie ; qu’est-ce que tu en dis ?

– On en reparlera au dîner, Nike. »

Yale s’arrêta pour récupérer, porta une main à sa nuque et regarda autour de lui. Le soleil s’était couché ; une écharpe de lumière cuivrée barrait l’horizon à l’ouest. La majeure partie de l’île était déjà plongée dans l’obscurité. Plus haut, sur le plateau, une des vieilles tours Oméga brillait d’un éclat inquiétant contre le ciel de plus en plus sombre. La première chauve-souris avait pris son envol.

« Je vais prendre un verre », dit Yale. Il commençait à avoir froid.

 

A huit heures, Yale était assis dans son bungalow en train de parler à sa fille lorsque les engins s’arrêtèrent. Les unités automatisées observaient une pause de soixante-cinq minutes où elles retournaient à leur base pour révision ; ensuite elles repartiraient et travailleraient sans relâche pendant toute la nuit.

« Il faut que j’aille rejoindre Nike, maintenant, Myrtle. C’est l’heure de dîner, dit Yale en parlant dans le cube.

– Je suis inquiète, père. Tu as l’air si triste. » Elle le regardait du haut de ses quinze centimètres, habillée d’une collo-toge rouge vif, et arpentant le dessus de son bureau. Ce soir, comme souvent, elle avait choisi d’émettre de l’extérieur, de sorte que Yale pût voir le paysage martien à l’arrière-plan et la maison de David. Peut-être espérait-elle lui donner le mal du pays.

« T’en fais pas, fillette. C’est juste une ecchymose à la tempe. Je me ferai faire un médi-test si je ne me sens pas mieux après dîner. On mange bien, ici. Amelegla regorge encore de gibier, à l’heure où je te parle.

– Tu te fais du mauvais sang, ça se voit. »

Il carra ses épaules, s’efforçant d’avoir l’air plus sûr de lui, tout en apercevant le minuscule fac-similé de lui-même que Myrtle avait posé sur la pompe à chaleur, dans la cour.

« Il faut que je règle quelques détails avec Nike ; après, tout ira bien. Et puis, avec les indigènes…

– La vie est trop compliquée sur Terre, avec toutes ces races différentes, p’pa. Reviens vivre sur Mars avec David et moi. Tu sais que tu pourras aller chasser dans les collines comme dans le temps. »

Il regardait, à l’arrière-plan, leurs chameaux qui avançaient lentement comme David les rentrait pour la nuit. C’étaient des chameaux-gamma – Génétiquement Auto-Manipulés et Adaptés – conçus pour survivre dans le climat rude de l’arrière-pays martien. Arrière-pays à présent envahi par les plantes-gamma qui mûrissaient à l’équateur sous l’effet de rayons réfléchis par satellites.

Certes, Yale avait vécu là-bas, avait chassé le cochon-gamma sauvage dans les hautes terres d’Eridonia. C’était après la mort de Rosie. Ça lui avait permis de se remettre du choc. Mais il n’était pas fait pour cette vie-là. David et Myrtle étaient tous deux des gammas : leur patrimoine génétique avait été manipulé avant leur naissance de façon à les rendre aptes à la vie coloniale. Ni l’un ni l’autre n’aurait pu vivre sur Terre. Jamais la présence de Myrtle sur cette planète ne serait plus tangible qu’à cet instant, alors qu’elle déambulait, image fantomatique en miniature, sur la surface de son bureau. Il avait été heureux de revenir sur Terre, malgré la guerre. Les grands silences cotonneux de Mars le hantaient encore, mais il savait que jamais plus il ne les savourerait.

« Tu pourras mener la vie que tu veux. »

Qu’elle disait. Car ici, sur Amelegla (où, il devait se le rappeler, il ne s’était pas installé à demeure), il pouvait jouir des faveurs d’une villageoise tous les soirs. Seyilli, elle s’appelait. Une gentille fille, propre et affectueuse. Sur Mars, il n’y avait pas de filles comme Seyilli, pas de femmes excédentaires. Seulement un puritanisme glaçant qui s’accordait bien au climat ambiant.

D’ailleurs, Myrtle n’aurait jamais compris ni approuvé. Elle vivait dans le passé, et s’attendait à ce que son père en fît autant. Mais le passé, avec toute son innocence et sa simplicité, avait bel et bien disparu. Il ne faisait pas plus partie des réalités de ce monde que les trains diesel…

Un minuscule ressort se brisa en lui.

« Où que j’aille, je serai un exilé, fillette », dit-il. Il coupa la communication. Le rayon laser qui la rendait possible au rythme de plusieurs milliards de cycles par seconde cessa de relier deux mondes.

« Reviens… » A mi-phrase, à mi-geste, sa fille mourut, et avec elle le paysage qui se dessinait à l’arrière-plan. Il resta face au cube dérisoire de l’holocodeur. Il se détourna. Une seule chose le désolait : tous les rapports humains étaient fragiles et illusoires…

 

Ils prenaient généralement leur repas du soir quand les machines se taisaient. Leur cuisinier cinghalais leur avait préparé un curry avec les pigeons bleus qui abondaient dans les collines d’Amelegla. Beaucoup d’arbres avaient été abattus, mais les pigeons semblaient malgré tout nombreux cette saison.

Van Viner buvait une bière. Comme pour éviter d’avoir à évoquer les décisions à prendre dans l’affaire Hakabele, il se lança dans un long monologue sur son frère Herman, qui s’était fait tuer au début de la guerre. Il avait renoncé à chercher des prétextes pour parler d’Herman.

« Ouais, c’était un chasseur-né, mon frangin Herman. Il s’est battu pendant deux ans dans les mers de l’Antarctique – j’ai déjà dû te le dire.

– Tu me l’as déjà dit.

– Il a fait prisonnier un sous-marin plein de volontaires alors qu’il n’avait que vingt-cinq ans. c’était un sacré morceau – encore plus grand que moi. Il devait bien faire un mètre quatre-vingt-quatorze, et puis coriace comme pas un. On s’est toujours bien entendu, tous les deux. Je ne leur pardonnerai jamais, à ces fumiers… »

Sans écouter la suite, Yale feuilleta la pile de photos que Naples venait de leur renvoyer. Des tourelles, inclinées à droite ou à gauche. Les rayons du soleil jouant sur leurs poutrelles. Des câbles traînant et serpentant de-ci, de-là. Les lianes, cette avant-garde de la jungle, les tirant vers le sol. Des frégates. Dans l’une des photos, un oiseau semblait emprisonné par les barreaux d’une tourelle. Des collines dépenaillées suggérées dans le lointain. Son travail du matin, avant que John Hakabele ne l’assomme.

« Je vais passer commande pour une nouvelle micradio, Nike, dit-il, interrompant le monologue de son compagnon. Tu as raison. C’était aller au-devant des ennuis que d’escalader cette colline sans exo-armure. »

Le curry de pigeon arriva. Tandis qu’ils se mettaient à table, van Viner dit :

« Ils t’ont assommé, oui ou non ? Il faut qu’ils apprennent qu’ils ne peuvent pas faire ça impunément à un Blanc.

– On ne peut pas s’attendre à ce qu’ils nous portent dans leur cœur. Non seulement on chamboule leur île, mais on construit un dispositif destiné à agresser leurs frères du continent.

– On n’a qu’à faire une chasse à l’homme pour retrouver les Hakabele ! On a un stock complet de gaz paralysant. On n’a qu’à s’en servir ! Histoire de leur flanquer à tous une bonne frousse !

– M. Archipelago va les convaincre de se constituer prisonniers.

– Tous les mêmes ! S’il ne tenait qu’à moi, je les exterminerais jusqu’au dernier ! C’est cette crevure sournoise d’Archipelago qui leur a dit de t’attaquer – le sale négro !

– Tu sembles oublier qu’il est à moitié irlandais – un produit de la dernière invasion blanche qui a déferlé sur cette partie du monde dans les années 80.

– Je les écraserais comme des mouches, tous autant qu’ils sont ! Le Gouvernement mondial a les foies ! Si mon frère était vivant – je t’ai dit qu’Herman avait tué la dernière baleine bleue du globe ? Dans l’Antarctique, ça se passait. C’est une espèce disparue, à présent. Les Australiens ont mis la tête d’Herman à prix – mais tu penses comme il s’en foutait ! Tu pouvais prendre n’importe quel Australien, il l’aurait bouffé avant que l’autre ait pu dire ouf ! »

Il éclata de rire et, entre deux accès d’hilarité, ouvrit une autre bière pour faire passer ses fourchetées de curry.

« C’était un type du tonnerre, mon frangin Herman – pas le genre à se laisser marcher sur les pieds, ça non !

– Pour revenir à nos moutons, Archipelago est le chef du village. On doit lui donner jusqu’à demain matin pour nous livrer les coupables, comme convenu. »

Van Viner le fusilla du regard.

« La ferme ! Tu as peur de ces pauvres types, avoue-le !

– Tu ne comprendras sans doute jamais ce que je vais te dire, Nike. Mais il se trouve que j’ai de l’affection et du respect pour M. Archipelago.

– Manquait plus que ça ! »

Il leva les yeux vers le plafond en polystipline, et ingurgita le reste de son repas dans un silence pesant.

 

Plus tard, dans le cube, des rues grouillèrent, des immeubles se dressèrent et s’évanouirent, des visages révélèrent leurs paysages secrets avant de disparaître : Yale regardait le journal du soir de la Civox. On évacuait encore la Sicile ; des palais n’étaient plus que des tas de ruines fumantes et un petit garçon passa en titubant, portant sur son dos un garçon plus petit que lui. Il s’agissait de la troisième évacuation consécutive de la Sicile. Aucun des belligérants ne pouvait se résoudre à respecter la neutralité de l’île.

Les politiciens des deux bords étaient tout à leurs marchés de dupes, et fort occupés à sourire et à monter dans leurs aéro-cars. Jadis théâtre de violents combats, les îles du Cap Vert venaient d’être cédées par les États Africains Unis à Uni-Europe en échange d’astro-bombardiers de la classe Jupiter qui serviraient probablement à pilonner cette même Uni-Europe. L’Afrique du Sud versait aux pays qu’elle combattait des fonds destinés à la recherche scientifique. L’Argentine avait pris des sanctions économiques contre l’Uruguay, bien que l’un et l’autre fussent théoriquement en guerre contre le Brésil. Le Brésil importait du blé d’une partie du Canada et le revendait à une autre partie du Canada en prélevant un bénéfice au passage. Des hôpitaux scandinaves étaient en construction dans des régions d’Afrique souffrant d’une famine endémique…

Yale détourna les yeux du cube tandis qu’une fanfare sortait du champ et disparaissait dans le bungalow avec tous ses cuivres. Ce n’était pas une couleur de peau contre une autre, ni les riches contre les pauvres, ni une classe contre l’autre. C’était l’homme guerroyant contre lui-même. Les progrès de l’industrialisation, la généralisation de l’automatisation ne suffisaient pas à faire cesser cette guerre intérieure. L’intelligente main simiesque à cinq doigts qui construisait des palais détruisait ces mêmes palais avec la même fougue.

Le regard perdu dans la nuit, il pensa à Mars. La civilisation néo-technologique y était pacifique. Mais il y avait à l’heure actuelle trop peu de monde là-haut pour juger, et puis les forces de la nature leur imposait une solidarité en leur donnant un ennemi commun à combattre. Les haines terriennes fleurissaient sur Mars en même temps que les déserts. Certains cratères étaient déjà contrôlés par des bandes de hors-la-loi.

Quand la présence de van Viner lui devint par trop insupportable, Yale se retira dans son bungalow. Cela ne suffit pas à le rasséréner. Il finit par sortir sur le seuil pour savourer la tiédeur de l’air nocturne. Une averse légère passa sur l’île et disparut aussi silencieusement qu’elle était venue. Près de la nature, la vie semblait avoir un sens. Mais la paix nocturne fut brutalement détruite. Des lames de lumière éventrèrent la nuit, des moteurs énormes se réveillèrent. Le nivellement du terrain avait repris et allait se poursuivre toute la nuit.

Il leva les yeux. L’hélicoptère s’élevait au-dessus de son aire d’atterrissage située derrière une haie de tamariniers. Peut-être van Viner avait-il attendu que les machines se remettent au travail dans l’espoir que leur fracas couvrirait le bruit du décollage. Yale fit la grimace en se remémorant sa menace d’arroser le village de gaz paralysant. Tôt ou tard, ça allait mal tourner ici. Il aurait bien voulu détester un peu moins son compagnon. Mais les deux hommes s’étaient trouvés réunis par les hasards d’une loterie ; jamais ils n’avaient réussi à surmonter leurs divergences.

L’hélicoptère, insecte noir sur fond de ciel bleu nuit, fila vers le large, revint vers la côte et disparut derrière la colline.

L’arme de Yale était rangée au-dessus de sa couchette, dans le bungalow. Il faillit aller la chercher. Bah, van Viner était loin à présent. Il décida d’aller plutôt voir l’océan.

Au-delà de son feston d’écume, la mer formait une masse sombre surplombée de fines étoiles qu’aucun nuage n’obscurcissait. La lune n’allait pas tarder à se lever. A elle seule, une telle soirée valait la peine de quitter les métropoles de la Civox. A travers les palmes, il pouvait voir osciller une lumière – une pirogue du village. Il y aurait encore du poisson frais au petit déjeuner.

Il aurait tellement voulu parler à quelqu’un – même à Seyilli, dont l’anglais était rudimentaire. Il aurait voulu pouvoir dire combien il aimait cet endroit, les oiseaux assis dans les bosquets de casuarinas duveteux à regarder la mer, la teinte indigo qui envahissait subrepticement la surface de l’océan à l’approche du crépuscule.

Une silhouette bondit dans l’obscurité. Yale poussa un cri de surprise, se débattit – et se retrouva proprement ceinturé. La colère l’envahit – il se traita de tous les noms pour s’être montré si peu méfiant. Il rua et gigota. Il y avait deux hommes près de lui, peut-être plus. Non. Deux !

« Lâchez-moi ! Sinon votre peau ne vaudra pas cher ! Je sais qui vous êtes ! Vous êtes les frères Hakabele. Vous allez le regretter si vous ne me lâchez pas !

– Tais-toi, grand chef, et on ne te fera pas de mal ! »

Un coup violent à la tempe souligna ces paroles.

Ils l’entraînèrent jusqu’au camp et le firent entrer dans son bungalow. L’un deux alluma la lumière et verrouilla la porte.

Les deux frères étaient habillés de façon identique, en short et chaussures de toile à semelle de caoutchouc, mais leur ressemblance s’arrêtait là. John, l’aîné, était grand et bien bâti, et portait une fine moustache. Peter avait une silhouette plus petite et plus frêle, et son visage était glabre. John avait la peau claire, Peter était d’un noir presque dravidien. Peter portait un long poignard passé à la ceinture.

« Bon. On veut te parler, grand chef, dit John calmement. Assieds-toi.

– Je suis disposé à parler à tout moment. Vous le savez. Et vous avez beau le savoir, c’est la deuxième fois que vous m’agressez aujourd’hui ! Vous n’allez pas vous en tirer comme ça ! Ça va vous valoir une expulsion. Et si ce n’est pas moi qui vous expulse, ce sera M. Archipelago !

– Personne ne va nous expulser, dit Peter. On a des appuis solides. Peut-être pas ici sur Amelegla, mais ailleurs. On nous aide. C’est vous qu’on va expulser, vous et van Viner et M. Archipelago, dans la même fournée !

– Et ça vous avancera à quoi ? Tant qu’on sera là, et que la base sera là, vous aurez des rentrées d’argent régulières.

– De l’argent ! On n’en veut pas de votre argent ! de quel droit vous venez ici, grand chef, pour construire une base qui ne servira qu’à attaquer d’autres pauvres types de notre espèce dans d’autres parties du monde ? On ne va pas vous laisser faire. »

Yale hocha la tête.

« Je vois. Vous vous êtes laissé endoctriner par les populistes. Écoutez-moi. Je vais vous dire une bonne chose. J’aime Amalegla. C’est l’endroit le plus merveilleux où il m’ait jamais été donné de vivre. Mais son mode de vie est condamné. Vous pigez ce que ça veut dire, condamné ? Elle est en train de se faire rattraper par l’histoire, et vous n’y pouvez rien. Ça ne vous sera d’aucune utilité de vous débarrasser de van Viner et de moi. Les machines sont là.

– Les machines, on s’en débarrasse vite fait ! dit John.

– Soit. Alors d’autres machines viendront. Elles raieront votre village de la carte et elles construiront la base. Vous savez que c’est vrai. Personnellement, ça ne me fait pas plaisir, mais c’est comme ça. Vous êtes périmés, tous les deux ! Vous savez que tous les bâtiments sous-marins et de surface de la Civox sont guidés par satellite. Il y a quelques années à peine, l’instauration de ce système a entraîné la mise au rebut du système Oméga. Mais quand vous étiez gamins, le système Oméga était le nec plus ultra de la technologie. Tout passe. Votre mode de vie est condamné de façon aussi irréversible que l’étaient les tortues géantes. Regardez ! »

Il prit la pile de photos de la vieille installation Oméga sur la table et la passa aux deux frères. Mus par un réflexe, ils tendirent la main et commencèrent à la compulser.

« Et ce n’est pas tout, dit Yale en se tournant vers le fourre-tout situé au-dessus de sa couchette. Regardez un peu ceci ! Allez, reculez ! Le dos contre la porte, vite ! »

Face au canon évasé du fusil, ils n’eurent d’autre choix que d’obéir. Peter jeta les photos par terre.

« On est peut-être périmés, grand chef, mais vous n’oseriez pas nous tuer !

– Un seul geste, et je vous descends. Ce ne sera pas de gaieté de cœur, mais je le ferai.

– On n’avait pas l’intention de vous faire de mal. »

Il se trouva brusquement en train de lutter contre une espèce de folie meurtrière qui le prit au dépourvu. L’envie le démangeait de les abattre, de foudroyer d’une pression du doigt leurs corps sans défense. Il les voyait se tordre, agoniser, râler, rouler dans des mares de sang, agitant vainement les mains dans sa direction et mourir devant lui et son invincible pouvoir. Il eut un rictus et les vit s’aplatir contre la porte. Ils croyaient qu’il allait tirer.

Leur terreur exacerba la fureur qui le galvanisait.

Un visage apparut à l’une des fenêtres. Il tira.

Il y eut une détonation assourdissante, du verre vola dans toutes les directions, la fenêtre fut soufflée vers l’extérieur, le visage disparut.

Seigneur, ce devait être Seyilli…

La vague de fureur qui l’avait submergé se retira d’un seul coup, le laissant vidé. Il se sentit faible et s’assit lentement sur le lit. Mais les frères Hakabele, aussi secoués que lui, n’esquissèrent pas un geste en sa direction. Peter débarrassait distraitement son épaule des éclats de verre qui étaient venus s’y planter.

« Vous devez comprendre que je suis tout aussi prisonnier que vous de la conjoncture politique mondiale. De nos jours, les hommes ne sont que des pions – peut-être n’ont-ils jamais été autre chose, peut-être que l’individu a toujours compté pour du beurre. La conscience individuelle n’est peut-être qu’une erreur dans notre processus d’évolution, dû à un mauvais fonctionnement du néocortex. Aucune autre créature sur Terre ne souffre d’une telle erreur, ni de la solitude qui l’accompagne. Vous voulez revenir au bon vieux temps. Nous voulons tous revenir au bon vieux temps, au monde plus simple de notre enfance, mais le rouleau compresseur de l’Histoire nous chasse devant lui… Nous traînons tous avec nous des fétiches du passé comme autant de béquilles… »

Plus tard, il ne devait pas se rappeler ce qu’il avait bien pu dire dans cet accès de volubilité incontrôlée. Peu à peu, au fur et à mesure qu’elles devenaient plus cohérentes, ses paroles lui parurent avoir plus de sens.

« … L’automatisation de la Civox a confronté tout le monde au problème primordial : que faire lorsqu’on dispose de loisirs illimités ? Il n’y a pas de travail à faire. Vous avez de la chance, vous autres. Vous vivez d’une façon naturelle. Vous devez livrer un combat quotidien pour subsister… Nous, on nous sert tout sur un plateau. Que nous reste-t-il comme raison de vivre ? C’est comme ça que cette guerre est née. La guerre n’a pas pour but de creuser l’écart entre l’Est et l’Ouest. Elle a pour but de le réduire. En déclarant la guerre aux pays pauvres, les pays riches espèrent les forcer à accélérer les processus de mécanisation et d’industrialisation qui seuls peuvent résoudre leurs problèmes de sous-développement. Et la proportion statistiquement négligeable de gens tués par faits de guerre favorise cette tendance. Cette guerre est une nouvelle sorte de guerre, menée pour, plutôt que contre l’adversaire… On pourrait exterminer la moitié de la population de la planète en un clin d’œil si on le voulait, mais là n’est pas notre but. Il n’y a pas de haine. Pas de haine, seulement… »

Il sentit qu’il ne pourrait pas continuer. Il posa le fusil et se cacha le visage dans les mains.

« Comme guerrier, vous vous posez là ! dit John Hakabele d’une voix mal assurée.

– Allons-nous-en, dit Peter à son frère.

– Attendez ! Il y a eu assez de dégâts comme ça ! Rendez-moi ma micradio pour que je puisse dire à van Viner d’enterrer la hache de guerre.

– On a jeté ce machin dans la mer ! Alors il ne vous reste plus qu’à nous tuer, comme ça on deviendra tous riches, hein ? » John avait fini par se remettre du choc causé par la détonation.

Yale se leva, laissant le fusil où il était.

« Je ne veux pas vous tuer. Ce n’est pas mon métier. Essayez d’imaginer ce qu’est la vie en Europe. Avec l’avènement de la société des loisirs illimités, l’homme a dû revenir à ses occupations ancestrales. A l’origine, il était guerrier. Le voilà qui recommence à jouer à la guerre. Je sais, c’est une question d’atavisme, mais nous avons encore quelques siècles devant nous avant de devenir adultes. Je suis soldat à mi-temps. La guerre est faite par des amateurs, du haut jusqu’en bas de la hiérarchie. Il n’y a rien d’autre à faire, à moins d’être artiste ou de travailler dans le monde du spectacle. Ce sont des vacances, pour moi, ici, mais je ne veux pas… »

Il s’arrêta à mi-phrase. Ils avaient déjà cessé de l’entendre. L’hélicoptère survolait le bungalow dans un fracas assourdissant, à croire qu’il voulait défoncer le toit. Yale se dit que van Viner était devenu fou.

Des explosions assourdies se mêlèrent au rugissement du moteur. L’appareil s’était stabilisé à si basse altitude que les stores furent décollés du mur et que les photos éparpillées par terre tourbillonnèrent comme des feuilles mortes. Tandis que le bruit décroissait, une odeur rappelant celle de la viande crue envahit la pièce.

« Du gaz paralysant ! Le crétin… »

Déjà, il sentait la chaleur s’accumuler dans son organisme, des tressaillements parcourir ses doigts, ses mains, ses bras tandis que ses cellules se chargeaient d’électricité. Il se rua contre la porte, parvint tant bien que mal à l’ouvrir, sortit en titubant, aspira à pleins poumons l’air empoisonné, vit la jungle basculer, entendit l’hélicoptère revenir, aperçut dans sa chute le corps de M. Archipelago affalé sur le sol, ses mains tenant son crâne éclaté… et s’effondra dessus, le corps parcouru de convulsions.

 

Pendant un long moment, la réalité ne parut pas être plus qu’un jeu d’ombres sur les parois d’une grotte. Depuis sa couchette, il voyait van Viner vaquer de-ci, de-là, à des milliers d’années-lumière, sans pouvoir et sans vouloir comprendre ce qu’il faisait. Le Cinghalais venait périodiquement lui apporter de la nourriture. Parfois Seyilli était là, essuyant la sueur sur son visage, tentant de le faire manger et boire, souriant de son sourire timide.

Le sentiment se renforça en lui qu’il devait faire quelque chose.

A un moment donné – jusque-là, le temps semblait avoir été happé par quelque trou noir inconnu de l’espace – van Viner s’approcha de lui et lui adressa la parole. Yale ne comprit que lorsque van Viner répéta sa phrase :

« Il vaudrait mieux que tu te lèves et que tu m’accompagnes à l’enterrement d’Archipelago. »

La vie lui revint avec la mémoire. Il se dressa sur son séant. Aidé de Seyilli, il s’habilla et monta dans le VCA.

Ils doublèrent rapidement le cap. Avec un sentiment de détachement souverain – l’effet secondaire du gaz – il marcha avec les villageois jusqu’au site de l’enterrement. Le chemin serpentait à flanc de falaise, et montait abruptement. Les jambes flageolantes, il s’appuya contre la paroi de la falaise, sentant sous ses doigts des milliards de coquillages, vestiges de mollusques disparus. Il avait des problèmes de temps subjectif : quelques moments à peine lui semblaient s’être écoulés depuis que le gaz l’avait neutralisé, et pourtant van Viner soutenait que deux jours avaient passé. Il se faisait vieux ; la mort l’avait effleuré.

Le sentier s’élargit et déboucha sur le site de l’enterrement. Des croix de bois, certaines ornées de sculptures rudimentaires, d’autres provenant de mâtures de bateaux oubliés, se dressaient dans une clairière. Les pierres et les carapaces des tortues géantes, qui avaient l’apparence de pierres tombales, avaient été enlevées et entassées pour former un semblant de mur à une extrémité du cimetière.

Quatre hommes s’avancèrent, portant le corps de M. Archipelago sur leurs épaules, enveloppé dans un linceul. Ils le posèrent sous les arbres, et regardèrent en direction de van Viner et de Yale en se redressant. La présence des hommes blancs semblait être pour eux un facteur de consolation, bien qu’elle n’arrivât pas à dissiper tout à fait leur malaise évident.

Toutes les femmes sauf Betty, la femme de M. Archipelago, étaient groupées à l’arrière du cortège, dans le sous-bois, où elles parlaient à voix basse. Depuis l’endroit où se tenait Yale, leurs voix étaient couvertes par la querelle incessante de la mer, quelques mètres en contrebas.

Lorsque tous les villagesois furent présents, le prêtre leva la main et dit une prière. La plupart de ses paroles se perdirent, elles aussi, en mer.

Van Viner s’avança et fit une brève oraison funèbre, la main posée paternellement sur l’épaule de Betty. Il éleva la voix de sorte que tout le monde pût entendre.

« Nous savons tous que c’était un homme bien. Il s’était fait le défenseur du progrès et de meilleures conditions de vie. Il n’y a plus qu’à espérer qu’il les a trouvées maintenant, ces meilleures conditions de vie, pas vrai ? Il nous manquera. J’avais un frère jadis – il m’était très proche – qui se battait pour le même idéal, alors je sais exactement ce que vous ressentez. Lorsque M. Archipelago a essayé d’arrêter les frères Hakabele, ils l’ont tué de sang-froid. C’étaient des vauriens. Des gens dangereux. Heureusement, mon ami Keith Yale et moi-même avons pu leur régler leur compte. Ils ont été abattus et leurs corps jetés à la mer. Ils ne viendront plus nous embêter.

« Vous pouvez tous retourner à vos occupations quotidiennes. Tâchons d’éviter les ennuis dorénavant, car assez de gens sont morts comme cela. Que la mort comme la vie de M. Archipelago nous serve de leçon à tous. »

 

Ils buvaient de la bière dans la hutte de Betty, des jeunes gens dansaient dehors. Yale reprit suffisamment ses esprits pour dire à son collègue :

« Alors comme ça, tu as exécuté les deux frères ?

– Parle moins fort. Bien sûr que je les ai exécutés. Ça n’a pas été difficile. Ils étaient paralysés, comme toi. On ne va plus avoir de problème, maintenant qu’on est débarrassés d’eux.

– Tu es un sacré menteur, Nike.

– Merde, que voulais-tu que je leur dise ? La vérité ? Le vieux était parti seul à la recherche des deux frères. Est-ce que j’aurais dû dire devant tout le monde que c’est toi qui l’avais tué ? Finis ta bière et estime-toi heureux qu’ils ne t’aient pas troué la peau ! »

Il obéit à cette injonction. Cela ne servait à rien de haïr van Viner. Le gaillard se contentait de suivre le cours de l’Histoire. Le chasseur sans vergogne ne compte jamais les cadavres qu’il laisse derrière lui.

Sa bière lui resta en travers de la gorge. Il s’excusa dès qu’il le put et quitta le repas d’enterrement. Certains des villageois chantaient. Il passa devant eux et commença à gravir la pente qui menait vers l’intérieur des terres. Il voulait prendre de l’altitude, se retrouver dans les forêts d’eucalyptus, loin des bruits et des machines et des gens qui les faisaient marcher, là où les frégates défendaient leur domaine.

 

Traduit par RONALD BLUNDEN.

The Hunter at his Case.