CHAPITRE XXVIII
— Ils sont si nombreux, dit doucement le lieutenant-colonel Vitwroth en regardant la flotte ennemie remplir lentement les écrans de contrôle du Mandian.
Il se tourna vers le capitaine Foth, silencieusement assis sur une chaise, les doigts tambourinant une console, et dit :
— Je n’ai jamais vu autant de vaisseaux.
La flotte principale en orbite autour de Praesitlyn était prévenue du danger. Et maintenant ? se demandait chaque homme d’équipage à bord du Mandian. Tous sauf le capitaine Foth.
— Plutôt impressionnant, hein ? commenta-t-il.
— Ils ont réussi à ne pas se faire détecter avant d’être à portée de tir, reprit Vitwroth. Je me demande comment ils peuvent faire ça…
— De la même manière qu’ils ont bloqué les communications, répliqua Foth. Ils ont suffisamment d’argent pour faire fonctionner à plein régime la recherche et le développement. Maintenant, nous allons voir s’ils savent se battre.
— Les vaisseaux ennemis sont à portée de tir, annonça l’officier exécutif. Nous sommes prêts à ouvrir le feu, monsieur.
— Oubliez ça, répondit le capitaine. Notre boulot, c’est de surveiller et de décrocher vite fait. Et c’est exactement ce que nous allons faire. Navigateur, tirez-nous de là.
L’odeur de Reija Momen encore accrochée à lui, Anakin se plongea à la source même de la Force. Un sentiment de pouvoir invincible l’envahit et l’enveloppa totalement. Même pendant la désastreuse attaque de la colline et lors des sanglants affrontements avec les tanks droïdes, il n’avait pas ressenti la Force avec autant de clarté. Au moment où il eut conscience de former un tout avec la Force, il sut qu’il pourrait accomplir n’importe quoi. Et c’était bon. Toute sa mission, la retraite vers les transports, l’évacuation des otages, le signal à Nejaa qui signifierait la victoire, tout ceci disparut brusquement.
— Suivez-moi ! ordonna-t-il aux clones.
À l’extérieur du bâtiment, le chaos était indescriptible. Assistée du caporal Raders et du soldat Vick, Odie fit grimper les otages à bord de la navette de Erk. Assis aux commandes derrière le cockpit, ce dernier leva le pouce et sourit largement. Mais les Séparatistes les avaient maintenant repérés, et malgré le pilonnage constant dont ils étaient victimes, avaient envoyé l’infanterie contre eux. Les clones se battaient déjà pour maintenir le périmètre de sécurité.
La voix de Erk bourdonna dans l’oreillette d’Odie.
— Beau travail ! Allez, grimpe et tirons-nous de là !
— Impossible, le commandant est encore à l’intérieur, répliqua Odie en criant.
— Grimpe ! Il peut se débrouiller tout seul, ordonna Erk. Monte à bord et ramenons les otages en sécurité.
Comme pour souligner les paroles d’Erk, un tir de laser passa entre les jambes d’Odie et alla s’échouer contre un tronc d’arbre dans une gerbe de flammes.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Raders en accourant aux côtés d’Odie.
— Le commandant est encore à l’intérieur, on ne peut pas l’abandonner, souffla Odie.
— Mais si, on peut, répliqua Raders. Grimpe, tu as fait ton boulot.
— Non !
Elle se dégagea de Raders et s’éloigna de quelques pas, évitant de justesse un autre tir.
— Je retourne à l’intérieur.
Raders jura.
— T’es dingue ! Tu vas tous nous faire tuer !
Vick arriva en courant.
— Que se passe-t-il ? haleta-t-il. Ils se rapprochent, nos lignes vont lâcher d’ici peu, il faut qu’on fasse dégager les otages au plus vite !
Tous trois se tenaient dans l’ombre du vaisseau de Erk. Un clone s’approcha d’eux.
— On ne peut plus les tenir, dit-il d’une voix tellement calme qu’elle en était mécanique. Nos lignes n’assurent plus le périmètre. Quels sont vos ordres ?
Un tir de laser le toucha entre les deux omoplates, traversa l’armure et lui fit imploser la poitrine. Il fut projeté en avant et s’écroula au sol pour ne plus bouger.
— Suffit ! cria Vick, tu décroches !
Le blindage qui recouvrait l’appareil d’Erk l’avait protégé de tout dommage sérieux. Il était paré au décollage. Il secoua tristement la tête et releva la rampe d’accès.
— Bonne chasse ! murmura-t-il d’une voix bourdonnante.
Son vaisseau avança doucement.
— Je suppose qu’on n’aurait de toute façon jamais réussi à vivre ensemble.
Au même moment, l’un des canons ennemis prit pour cible le vaisseau d’Anakin et le fit sauter d’un seul tir bien ajusté. L’onde de choc les jeta tous au sol et fit vaciller plusieurs bâtiments autour d’eux. Miraculeusement, aucun ne fut blessé.
Le vaisseau d’Erk avait déjà disparu au loin.
— Merci, soldat, tu as effectivement réussi à tous nous faire tuer, cracha Vick amèrement.
Les tirs des clones avaient cessé, et de là où ils se tenaient, ils voyaient nettement les droïdes de guerre qui se dirigeaient vers eux. Odie ajusta son pistolaser sur le plus proche.
— Pas encore, dit Raders en posant une main sur son épaule. Il faut qu’on atteigne le bâtiment principal. Peut-être que le commandant et ses Clones sont encore vivants. Avec un peu de chance, on va réussir à en sortir avant qu’ils ne fassent tout sauter.
— Ça y est, on est mort ! On est mort ! On est mort ! grogna Vick.
— Arrête de pleurnicher ! cracha Raders. Pourquoi tu crois qu’on nous paie ? À mon signal, courez comme des lapins jusqu’à ce trou dans le mur, là-bas, ok ?
Nejaa Halcyon se sentit comme transfiguré. Il savait que la perturbation dans la Force qu’il ressentait de plein fouet était due à Anakin. Il savait aussi qu’il était encore en vie. Mais il y avait quelque chose de plus, quelque chose de troublant, de…
— Général, un rapport urgent de la flotte !
Un officier se tenait à côté d’Halcyon. Il ne s’était même pas rendu compte de sa présence.
Assis non loin, Slayke sourit. Il avait remarqué que le Maître Jedi était en pleine rêverie, et cela l’amusait de savoir que même les Jedi manquaient parfois d’attention. Mais il savait également que les pensées d’Halcyon étaient tournées vers Anakin, et qu’il était plus qu’inquiet. Malgré leurs divergences personnelles, Slayke en était venu à respecter, sinon apprécier, Halcyon.
Halcyon se leva d’un bon dès qu’il eut fini de lire le message.
— Écoutez, tous ! s’exclama-t-il à l’attention des officiers présents, tout en faisant signe à Slayke de s’approcher. Cette campagne est décidément pleine de surprises. Une immense flotte ennemie est en approche.
Le visage de Slayke ne trahit pas la moindre émotion.
— Leurs renforts. Nejaa, nous sommes exactement entre l’enclume et le marteau, désormais.
— C’est le moins qu’on puisse dire.
Halcyon soupira. Quelle était la situation dans la mesa ? Il se tourna vers son officier exécutif.
— Que la flotte se prépare au combat. Capitaine Slayke, je vais rejoindre le vaisseau de commandement. Vous prenez la direction des opérations au sol et…
— Général, les otages viennent d’être libérés, annonça un officier des communications.
Plusieurs personnes applaudirent et sourirent largement.
— Passez-le sur le réseau général, que tout le monde puisse entendre son rapport. Anakin ? C’est toi ?
— Non, monsieur, ici le lieutenant H’Arman. Le commandant Skywalker est encore dans le bâtiment principal et sa navette a été détruite. J’ai les otages à mon bord et je les ramène sains et saufs.
— Bon travail, lieutenant. Atterrissez sur la zone de ravitaillement et attendez mes ordres.
— N’est-ce pas formidable ? railla Slayke. Neeja, vous ne pouvez pas combattre leur flotte et vous ne pouvez pas non plus laisser leurs soldats maîtres du terrain. Il faut qu’on donne l’ordre de détruire l’ensemble des installations avant que nos vaisseaux ne soient trop occupés. Je suis navré, Neeja.
— Non, pas encore. Attendons encore un peu.
— Comme vous voudrez, répondit Slayke, mais il était évident que la décision d’Halcyon lui semblait aussi stupide que fatale.
— Seulement quelques minutes. Ça ne fera de mal à personne.
— Nejaa, je sais quelle amitié vous lie à Anakin.
Slayke posa sa main sur l’épaule d’Halcyon.
— C’est un jeune commandant courageux. Mais c’est le succès de toute notre expédition qui dépend de vous, désormais. Il faut qu’on puisse consacrer toutes nos forces à cette nouvelle menace. Vous devez donner cet ordre.
— Oui, mais pas maintenant.
Anakin se déplaçait avec la vigueur et la clarté d’un jeune soleil brûlant. Des droïdes se précipitaient contre lui, leurs armes chauffées à blanc. Le sabre laser chantant une aveuglante danse de lumière et de destruction, il parait facilement les coups, les déviant vers les murs et le plafond, mais parfois droit sur les droïdes qui venaient de tirer.
Il ne se défendait plus, il attaquait, il attaquait avec une telle fureur que rien ni personne ne pouvait l’arrêter. Et il savait parfaitement où il allait : directement vers le poste de commandement ennemi.
Inefficaces, incapables de se rendre même si Anakin avait décidé de les épargner, les droïdes tombaient comme des pantins quand le sabre laser les découpait sans pitié. Les clones qui accompagnaient le Jedi avaient bien du mal à trouver des cibles et trébuchaient sur les débris de droïdes qu’il laissait sur son passage. Ils ne faisaient plus que le suivre, se bornant à couvrir ses arrières. En quelques minutes, la troupe était sortie du bâtiment principal et filait tout droit vers le bunker de Pors Tonith. On aurait dit que l’armée Séparatiste entière tirait sur Anakin, mais alors qu’il courait au maximum de sa vitesse et traversait le terrain défoncé qui séparait le bâtiment principal du bunker de Tonith, aucun tireur ne le toucha. Les soldats le suivaient péniblement, se jetant à terre pour éviter les tirs, alors que leur chef restait debout et droit, sans paraître se soucier des traits mortels qui le frôlaient.
Les droïdes ouvriers de Tonith avaient conçu le bunker de commandement comme une enclave blindée, résistante aux tirs de laser classiques et aux bombardements aériens. Anakin plaça un détonateur thermique au pied de l’immense porte du bunker et se mit rapidement à couvert dans un cratère à une vingtaine de mètres. Il compta les secondes et sentit dans ses os plus qu’il n’entendit l’énorme déflagration déchirer le sol. Avant même que les débris ne soient tous retombés, il était débout et passait à travers le trou béant. Le premier mur d’enceinte était détruit, mais là où l’entrée du tunnel tournait abruptement sur la droite, le second mur était intact. Et trois droïdes l’attendaient, l’arme déjà en position.
À l’intérieur du bunker, Pors Tonith était calme, une tasse de thé à la main. Tous avaient senti l’onde de choc quand le détonateur thermique avait explosé, mais personne n’avait été blessé. Quelques techniciens eurent l’air de vouloir s’enfuir.
— Que tout le monde reste à son poste, ordonna-t-il. Nous n’avons aucun moyen de résister et nous ne résisterons pas.
Il entendait distinctement le combat qui se déroulait derrière la porte, là où les droïdes sentinelles attendaient les intrus. En un instant, tout fut silencieux.
Il sirota son thé. L’un des techniciens commença à pleurnicher.
— Silence ! cracha-t-il.
Anakin pénétra dans la salle, les vêtements fumants et les yeux étincelants de colère. Les techniciens eurent le souffle coupé et s’éloignèrent autant que possible de cette sinistre apparition. Tonith, lui, ne fit que lever la tête vers Anakin qui souriait à demi. La salle était aussi silencieuse qu’une tombe. On n’entendait que le léger bourdonnement du sabre laser que le Jedi tenait devant lui. Personne n’esquissa le moindre geste.
— Je me rends, déclara Tonith en ricanant. Je dépose les armes, Chevalier Jedi.
Il s’inclina légèrement, attentif à ne pas renverser son thé. Il en sirota une gorgée et fit claquer ses lèvres.
— Vous avez gagné, ajouta-t-il, et je vous félicite.
— Donnez l’ordre à vos troupes de cesser le feu, lui dit Anakin d’un ton menaçant, sa voix se répercutant à travers la salle, comme venus du fond d’un puits. Maintenant !
Tonith hocha la tête vers un technicien, plus qu’heureux de transmettre l’ordre au commandement droïde.
— Cher monsieur, siffla Tonith, me voilà désormais votre prisonnier, et en tant que tel, je vous rappelle que ces hommes et moi-même bénéficions désormais du statut de prisonnier de guerre.
Il leva sa tasse et la porta à ses lèvres d’un air satisfait, parfaitement confiant quant à ses droits fondamentaux. Il sourit et révéla ses dents rougeâtres.
Anakin était tellement entouré par la Force qu’il avait à peine conscience de lui-même. Tout ce qu’il ressentait, c’était le plaisir de la Force, un plaisir plus grand que tout ce qu’il avait jamais connu. La Force représentait un tel pouvoir, et ce pouvoir lui appartenait, à lui ! Lui seul.
Il le savait bien, tout comme il savait que le pantin qui se trouvait en face de lui était l’immonde responsable de l’attaque contre le Centre de Communication Intergalactique. Tonith avait commandé les troupes, occupé le Centre, annihilé l’armée du général Khamar, tué la plupart des Fils et des Filles de la Liberté, massacré un nombre incalculable de clones.
C’était également lui qui avait donné l’ordre au droïde d’abattre Reija Momen.
Ce Pors Tonith méritait de mourir et Anakin Skywalker s’en chargerait personnellement.
Tous ces techniciens étaient des traîtres, de vulgaires traîtres qui avaient assisté Pors Tonith dans ses odieux desseins. Eux aussi méritaient de mourir. Tous. Que ce monstre aux ignobles dents tachées assiste d’abord à la mort de ses sous-fifres, et ensuite son sort ne serait pas différent.
Mais au moins, il saurait qu’il allait mourir. Et il aurait peur.
Rayonnant de pouvoir, immergé dans la Force, Anakin Skywalker, le bras armé de la vengeance, leva son sabre laser et avança vers les techniciens qui s’égaillèrent en couinant.
Il s’arrêta net au moment où une voix résonna soudainement dans sa tête.
— Tu dois te servir de la Force pour le bien, Anakin.
Surpris et confus, il regarda autour de lui. Personne.
La voix ressemblait à celle de Qui-Gon Jinn, le mentor et l’ami d’Obi-Wan, celui qui avait tout de suite décelé en lui un potentiel inédit, celui qui l’avait aidé alors qu’il n’était qu’un enfant, un esclave. Mais Qui-Gon était mort…
— Maître Jinn ? hasarda Anakin.
— La Force est bien trop puissante pour servir un autre dessein que le bien, Padawan. Souviens-t’en et tu deviendras le plus grand Jedi de tous les temps.
Anakin fut incapable de bouger pendant un long moment. Il finit par se reprendre et coupa sa connexion avec la Force. Il trébucha presque en perdant brusquement ce lien qui lui donnait tant de plaisir, tant de joie, mais il se contrôla si bien qu’il fut le seul à se rendre compte de son inattention.
À genoux devant lui, une silhouette pathétique tremblait de tous ses membres. Anakin réalisa qu’il s’apprêtait à tuer un technicien sans défense et frissonna de dégoût.
Il regarda les autres et se tourna vers Pors Tonith.
— Vous êtes mes prisonniers, haleta-t-il. Je vais vous ramener sur Coruscant et vous déférer devant le Sénat qui décidera de votre sort.
Il n’éteignit pas son sabre laser.
Pors Tonith, amiral Séparatiste déchu, se racla bruyamment la gorge.
— Pitié, monsieur, pleurnicha B’Wuf du coin de la salle où il était toujours assis, puis-je me lever maintenant ?