CHAPITRE IX
Le Jedi Nejaa Halcyon ne savait absolument pas pourquoi il était convoqué aussi soudainement par le Conseil Jedi. On l’avait déjà réprimandé pour son échec. Peut-être que le Conseil était prêt à le remettre en service actif après cette longue période d’inactivité. Après l’histoire du Thranta écarlate, il avait désespérément besoin de se racheter. Cette convocation était peut-être l’occasion qu’il attendait.
Très nerveux, il s’arrêta devant la porte de la salle du Conseil, se rajusta et lissa ses cheveux. Les paumes de ses mains étaient moites. Je réagis comme un padawan. Cette pensée le fit sourire. Il épousseta son manteau et entra.
Onze des douze membres du Conseil Jedi étaient installés en demi-cercle, exactement dans la même position que lors de sa dernière visite. Les immenses baies vitrées englobaient la ville en un vaste panorama ; de toute sa hauteur, la tour du Conseil Jedi donnait l’impression de dominer des maquettes. Des myriades de points noirs, des vaisseaux de toutes sortes mêlés au fourmillement d’activité qu’était Coruscant, scintillaient à l’horizon. C’était une belle journée et le soleil éclairait brillamment le paysage. Pour Halcyon, cette vue valait à elle seule le déplacement, et ce quel que soit le motif de sa convocation. Il se détendit.
— Bienvenue, Nejaa, dit Mace Windu.
Halcyon s’inclina.
Yoda eut un léger sourire.
— Que nous ne t’avons vu, cela fait longtemps, dit-il.
— Oui, Maître, bien trop longtemps.
— Comment vous portez-vous, Nejaa ? Êtes-vous reposé ? demanda Adi Gallia.
Halcyon s’inclina de nouveau.
— Je vais bien.
— Nous avons une mission pour vous, déclara Mace Windu.
Il jeta un œil interrogatif à Halcyon.
— Le chancelier suprême Palpatine lui-même vous a recommandé pour cette mission.
Halcyon essaya de masquer sa surprise.
— Je… Je ne connais pas personnellement le chancelier, mais je suis honoré qu’il m’accorde sa confiance. Pourquoi m’a-t-il recommandé, Maître ?
— Vous l’ignorez ? demanda Mace Windu.
— En effet, je l’ignore.
Windu hocha la tête comme si la réponse négative d’Halcyon expliquait tout.
— Que connaissez-vous de la planète Praesitlyn qui se trouve dans le secteur de Sluis Van ? demanda-t-il abruptement.
— Rien en dehors de l’important centre de communications qui y est basé. Je n’y suis jamais allé.
Mace Windu expliqua brièvement la situation. Halcyon l’écouta avec un étonnement croissant ; il s’agissait bien d’une mission importante, et c’était un honneur que d’en être chargé.
— Vous serez sans doute intéressé d’apprendre l’identité du commandant de notre armée qui est sur place, ajouta Windu quand il eut fini son exposé.
— Oui, en effet. Seul un Maître Jedi oserait tenter pareille contre-attaque, à moins d’être suicidaire.
Il se creusa les méninges en essayant de deviner quel Jedi pouvait être responsable d’une telle initiative.
— Jedi, il n’est pas, dit Yoda en émettant un petit rire.
— Pas un Jedi ? demanda Halcyon, pris au dépourvu.
Les membres du Conseil échangèrent de rapides regards.
— L’homme s’appelle Zozridor Slayke, annonça M ace Windu.
Il y eut un moment de silence dans la salle du Conseil.
Halcyon se racla la gorge et acquiesça discrètement.
— Le capitaine Slayke est un bon soldat, dit-il.
Yoda sourit et les autres membres du Conseil se détendirent visiblement.
— T’entendre le dire, une bonne chose cela est, déclara Yoda.
Il hocha la tête vers Windu.
Mace Windu parla par rafales, comme s’il lisait à haute voix une série d’ordres brefs.
— Nejaa Halcyon, vous serez responsable d’une armée de vingt mille clones et vous la conduirez jusqu’à Praesitlyn. Une fois sur place, vous débarquerez vos troupes, vous prendrez le commandement de l’ensemble des forces en présence et vous anéantirez l’armée Séparatiste. Vous êtes autorisé à déployer vos unités navales et troupes d’infanterie de la manière qui vous semble, à vous et à votre état-major, la plus appropriée pour en finir rapidement.
Il fit une pause.
— Vous pouvez également composer vous-même votre état-major et désigner votre second. Le temps nous est compté. Dès que vous sortirez de cette salle, vous irez sur Centax Un, où votre flotte se prépare. Vous partirez aussi vite que possible.
— Je suis honoré par cette mission, dit Halcyon solennellement.
— Ce Slayke, travailler avec lui tu pourras ? Pas d’animosité envers lui tu ne ressens pour le vol de ton vaisseau ? demanda Yoda.
Halcyon s’inclina profondément.
— Non, Maître Yoda. Slayke est un soldat intelligent plein de ressources. Je me suis montré trop sûr de moi et il a exploité cette faiblesse. Je suis heureux de le compter parmi mes alliés, et je sais qu’ensemble, nous pourrons défaire les armées droïdes.
Yoda hocha la tête.
— De notre ordre, Nejaa Halcyon, un vrai Maître tu es bien.
— Avez-vous déjà une idée quant à celui qui sera votre second ? demanda Windu.
— Oui, Maître, Anakin Skywalker.
Était-ce une lueur de surprise dans le regard de Windu ? Comme à son habitude, le terrible Maître Jedi était difficile à cerner. Mais il n’ajouta rien d’autre que :
— Pourquoi ?
— Il est courageux, intelligent et prêt pour un vrai défi. Et il est ici, en ce moment même, dans la Salle des Mille Fontaines.
— Mais cette mission nécessite des compétences de chef, et Anakin n’a qu’une expérience limitée du commandement, objecta Adi Gallia.
— Je l’ai observé, et je lui ai parlé. Il étudie les tactiques militaires des anciennes batailles. Je crois qu’il est prêt.
— L’avis d’Obi-Wan, as-tu demandé ? s’inquiéta Yoda.
— Je connais bien Obi-Wan. Nous avons parlé d’Anakin. Il m’a assuré qu’il n’avait pas eu l’occasion de commander simplement parce que l’opportunité ne s’était pas présentée. Pas parce qu’il n’était pas prêt.
— Personne d’autre n’est disponible ? interrogea Adi Gallia.
— Je suis persuadé que d’autres sont disponibles, répondit Halcyon.
Il prit sa respiration avant de continuer.
— Peut-être même l’un d’entre vous. Mais que ferez-vous si une autre situation désespérée se présente ? Qui réclame du tact et de la diplomatie ? Qui enverrez-vous si j’ai pris avec moi quelqu’un de plus expérimenté et qu’Anakin Skywalker est le seul Jedi encore disponible ?
Windu étudia quelques instants Halcyon, puis hocha la tête.
— Nous nous en remettons à vous pour le choix de vos subordonnés. Mais rappelez-vous ceci, Nejaa Halcyon : cette mission est autant une épreuve pour vous que pour le jeune Anakin Skywalker. Plus important encore, c’est une épreuve pour la République. De l’issue de cette bataille peut dépendre le sort de la galaxie entière. Que la Force soit avec vous.
Anakin plia les doigts de sa prothèse et contempla le poing ainsi formé. La chose qui avait remplacé son bras droit et sa main était bien meilleure que l’original. Les doigts étaient électrostatiquement sensibles. L’interface qui liait sa main à son système nerveux lui donnait une attitude on ne peut plus humaine. Les servomoteurs étaient alimentés par une batterie qui n’avait pas besoin d’être rechargée. Si j’avais su plus tôt que ce truc fonctionnerait aussi bien, j’aurais peut-être demandé à ce qu’on me remplace l’autre bras, pensa-t-il non sans ironie. Il ne lui manquait plus qu’un revêtement en synthéchair…
La douleur fantôme des nerfs maintenant disparus le dérangeait de temps en temps, mais d’autres fantômes préoccupaient bien plus Anakin à cet instant.
Il se mit sur pied. Le parc dans lequel Nejaa Halcyon lui avait donné rendez-vous était l’un des nombreux espaces verts que l’on trouvait dans les niveaux inférieurs du Temple Jedi. Il était assis sur un banc ombragé, juste à côté d’une cascade. Une brume légère se condensait autour de l’étendue d’eau. C’était un endroit ravissant, mais aujourd’hui Anakin n’avait pas la tête aux endroits ravissants.
Il marcha sur quelques mètres le long de l’allée, effectua un rapide demi-tour et retourna vers le banc. Il frappa violemment sa paume gauche de son poing droit. Le clac très satisfaisant fut couvert par le bruit de la cascade. Anakin chassa l’humidité de son manteau. Des voix ? Il se retourna. Deux padawans, un garçon et une fille engagés dans une grande conversation, s’approchaient sans ce soucier de sa présence. Ils éclatèrent de rire. Ils remarquèrent ensuite Anakin, qui se tenait à côté du banc vers lequel ils se dirigeaient, et s’arrêtèrent aussitôt.
— Oh, je suis désolé monsieur, dit le garçon, on n’avait pas vu que la place était prise.
La fille sourit nerveusement. Ils savaient tous les deux qui était Anakin.
En regardant la fille de plus près, Anakin se souvint douloureusement – de Padmé.
— Je suis ici sur ordre du Conseil Jedi. J’espère que vous m’excuserez.
Ça n’était pas exactement un mensonge : Halcyon était en ce moment même devant le Conseil. Quelles que soient les nouvelles qu’il apporterait, elles viendraient du Conseil. Mais sa frustration avait dû être visible quand il avait pensé à Padmé ; le garçon avait rougi.
— Désolé, monsieur, vraiment désolé, répéta le garçon.
Le couple partit rapidement.
Anakin eut un sursaut de culpabilité d’avoir parlé ainsi au jeune homme, mais il l’évacua. Il fallait qu’ils restent à leur place, tout comme lui l’avait fait. Mais quelle était sa place ? Lui aussi était encore un padawan, malgré sa grande expérience du combat et ses talents reconnus, sans parler du sacrifice de son bras lors de son duel avec Dooku. Et il n’entendait toujours rien quant à sa nomination comme chevalier Jedi. Cela faisait des semaines qu’il était sur Coruscant, à étudier et à s’entraîner. Étant donné les circonstances, il aurait préféré passer du temps avec Padmé. Non, non, n’y pense pas, se tança-t-il, pense plutôt à l’avenir. Maître Halcyon allait sûrement lui proposer quelque chose ; c’était pour ça qu’il avait demandé à le voir. Coruscant débordait de rumeurs, ces temps-ci. Tout le monde évoquait vaguement de nouvelles menaces Séparatistes. De grandes choses se préparaient, et Anakin voulait y participer.
Le Jedi Nejaa Halcyon. Anakin avait fini par bien le connaître durant cette période d’inactivité forcée. Anakin respectait Halcyon, mais n’arrivait pas à comprendre ce qui avait bien pu se passer lors de la mission sur Bpfassh, qui s’était mal terminée pour lui et le Conseil Jedi. Les détails précis de cet épisode étaient tenus soigneusement secrets, mais les gens parlaient toujours. Anakin supposait qu’Halcyon avait été rappelé sur Coruscant pour qu’on décide de son avenir, mais il était trop poli pour lui poser la question directement. Ce qui comptait vraiment à ses yeux, c’était qu’Halcyon avait l’air de l’apprécier et d’avoir confiance en lui. Peut-être que cela finirait par payer.
Il sentit Halcyon approcher et se retourna pour l’accueillir au moment même où il lui dit :
— Un point pour toi.
Les deux hommes sourirent.
Halcyon passa un bras autour des épaules d’Anakin.
— Mon jeune ami, j’apporte des nouvelles.
— Ah oui ?
Extérieurement, Anakin était aussi froid qu’un bloc de glace, mais intérieurement, son cœur battait la chamade.
Toutefois, Halcyon sentit l’impatience du jeune Jedi et lui sourit largement.
— Le Conseil Jedi nous envoie en mission. On m’a donné une chance de me racheter. Non, ne dis rien, Anakin. C’est exactement ce que représente cette mission. Une épreuve. Et j’ai demandé à ce que tu sois mon second. Le Conseil est d’accord.
Anakin fut très légèrement déçu. C’était Halcyon, et non le Conseil Jedi, qui avait demandé ses services. Mais bon… Le Conseil avait donné son accord.
— Quelle est cette mission, Maître ?
— As-tu déjà entendu parler du Centre de Communication Intergalactique de Praesitlyn, dans le secteur de Sluis ?
— Pas vraiment. Je sais que le Centre est vital, mais c’est à peu près tout.
— Il a été pris par les Séparatistes. On suppose que la garnison a été vaincue, mais l’ennemi doit maintenant faire face à une force alliée qui suivait la flotte des envahisseurs depuis longtemps. Elle a réussi à percer le blocus ennemi et à débarquer. Ils affrontent en ce moment même l’infanterie Séparatiste. Nous allons prêter main-forte à cette armée, si c’est possible.
Il s’interrompit.
— Nous ignorons la taille exacte de l’armée Séparatiste, mais elle est très puissante. La battre ne se sera pas une partie de plaisir.
— Qui commande cette fameuse armée alliée sur Praesitlyn ?
Halcyon sourit faiblement.
— Zozridor Slayke.
Anakin lui jeta un regard acéré.
— Vous voulez dire… ?
— Oui, en personne. Mon Nemesis.
Les lèvres d’Halcyon se tordirent en un sourire désabusé.
— Mais nous allons là-bas pour libérer Praesitlyn, Anakin. Si Slayke est encore en vie quand on arrivera sur place, eh bien, il sera si content de nous voir que nous n’aurons pas le moindre problème d’entente.
Tous deux se turent pendant un long moment. L’eau s’écoulait gaiement dans le bassin ; Anakin ne remarqua pas les gouttes d’eau occasionnelles qui dégoulinaient des branches des arbres et tombaient droit dans son cou.
— Maître, quel sera exactement mon rôle en tant que second ?
— Nous commanderons une armée de vingt mille clones. Nous formerons deux divisions. J’assumerai le commandement suprême, mais également une division entière. L’autre sera à ta charge. S’il m’arrive quelque chose, c’est toi qui commandera l’armée entière. Je sais que tu sauras l’assumer, Anakin, c’est pourquoi je t’ai choisi.
Il fit une pause et joua quelques instants avec une boule de boue qu’il avait formé avec son pied.
— Notre armée comprend des troupes d’assaut et des unités de ravitaillement. En plus du contingent de clones, nous aurons avec nous des hommes venus de toute la République. Il nous faudra développer une stratégie globale pendant notre voyage.
— Quand partons-nous ?
— Bientôt, très bientôt.
— Bon. Alors, on commence par quoi ? demanda Anakin.
— Par quoi ? Eh bien tout d’abord, toi et moi allons rendre visite à quelqu’un de très spécial.
Toute société possède ses bas-fonds. Avec plus de mille milliards d’habitants, Coruscant, le joyau de la galaxie, la fierté de la République avait elle aussi son peuple de l’ombre, bien éloigné de ses sommets scintillants. Coruscant était comme un vaste océan : alors que des voiliers luxueux remplis de fêtards naviguaient sur les douces vagues de la surface, des créatures énormes et hideuses hantaient les fonds boueux et inaccessibles. C’était là que Nejaa Halcyon conduisit Anakin.
La Limace Dorée, une taverne sur le retour avec un bar fatigué au milieu de la salle principale, était le seul endroit animé dans cette impasse se trouvant à quelques mètres des rails du métro magnétique. Des monceaux d’ordures encombraient la ruelle ; une seule enseigne clignotante – les autres avaient rendu l’âme depuis longtemps – ne procurait qu’un éclairage faiblard et intermittent. Au-delà de la Limace Dorée, le reste de la ruelle se perdait dans les ténèbres.
— Qu’est-ce qu’on fait ici ? chuchota Anakin en se frayant précautionneusement un chemin à travers les ordures.
Des éclats de voix gutturales et un bruit de casse leur parvinrent de l’intérieur de la Limace Dorée. Soudain, une haute silhouette reptilienne jaillit de l’entrée et s’enfuit en hurlant. Tout en se demandant qui avait réussi l’exploit de faire peur à un Barabel, Anakin mit la main sur son sabre laser.
— Doucement, Anakin, murmura Halcyon en posant sa main sur l’avant-bras du padawan.
L’enseigne au-dessus du porche crachota faiblement. IMACE D REE disait-elle ; deux lettres avaient disparu lors d’une énième bagarre d’ivrognes.
— Je ne pense pas que nous rencontrerons le moindre problème, continua Halcyon. Pas la peine d’avoir une arme à la main. Mais tiens-toi prêt, juste au cas où.
Anakin jeta un œil vers le fond de la ruelle, où il sentait quelque chose les dévisager. Il utilisa ensuite la Force pour visualiser la salle principale du bar.
— Bon, dit-il, personne n’a l’air de savoir se servir de la Force, là-dedans. Je vous suis.
Le bar était dans un état épouvantable. La plupart des sièges encore intacts étaient inoccupés, hormis une chose qui ronflait lourdement sur l’un des canapés. Un ventilateur au plafond brassait mollement l’air. Le barman, un type avec deux énormes oreilles et une trompe, poussa un cri en apercevant les deux Jedi et disparut sous le comptoir. Quelques clients étaient rassemblés du même côté du bar. Tout autour d’eux, le sol était jonché de débris – les restes d’une table et d’une chaise – avec ce qui ressemblait fortement à un bras arraché au beau milieu du chaos. Une silhouette peu avenante était seule de l’autre côté du bar. Trois autres types, assis le plus loin possible du premier, l’évitaient soigneusement du regard.
— Grudo ! cria Halcyon.
Un silence de mort régna soudain dans le bar. Même le ventilateur fatigué sembla tourner avec moins de vigueur. Un deuxième barman fit tomber le verre qu’il faisait semblant de nettoyer et se coucha à même le sol.
La forme massive se tourna lentement, se mit sur pied et s’approcha d’eux. Anakin cilla. Il avait une peau vert pomme et de gros yeux protubérants à facettes. Une paire d’antennes chitineuses saillaient de sa tête. De nombreux couteaux étaient accrochés à une double lanière qui se croisait sur sa poitrine, et d’autres encore ornaient sa ceinture. Une paire de pistolasers rangés dans leurs holsters complétait l’ensemble. Anakin se douta qu’il trouverait bien d’autres armes çà et là dans l’équipement du chasseur de primes s’il le fouillait totalement.
La faible clarté ambiante scintillait sur les lames impeccablement polies. Cette créature était le Rodien le plus patibulaire qu’Anakin avait jamais vu. Et il se dirigeait droit vers eux. Anakin voulut saisir son sabre laser, mais Halcyon l’en empêcha d’une main ferme ; les mains du Rodien étaient vides.
Dès qu’il fut à leur portée, le chasseur de primes se jeta en avant et s’empara du poignet d’Halcyon tout en exécutant une sorte de pas de danse macabre.
— Halcyon, claironna-t-il, ça fait plaisir de te voir, mon vieil ami !
Il cessa de danser et tous deux s’embrassèrent chaleureusement.
— Voici Grudo, dit Halcyon dès qu’il eut réussi à sortir de l’étau.
— Grudo, ce jeune Jedi est Anakin Skywalker. Dis bonjour, Anakin.
— Bonjour.
Le Rodien relâcha Halcyon et étudia le padawan avec attention.
— Jedi Anakin Skywalker, sergent Grudo au rapport, énonça-t-il en langage standard tellement impeccable que cela fit presque oublier son apparence. Je suis heureux de faire votre connaissance, monsieur.
— Sergent ? demanda Anakin, tout étonné du ton pris par Rodien. J’ignorais que les chasseurs de primes avaient des grades.
Les autres clients qui tentaient désespérément d’ignorer le trio se tournèrent rapidement vers eux, puis de nouveau vers leur boisson. Même le barman sortit de sa cachette quand il entendit Grudo éclater de rire.
— Venez, commanda Grudo en les entraînant vers le bar.
Les clients enfoncèrent la tête dans leur verre.
— Barman ! Sors de ta cachette pouilleuse ! Je veux offrir à boire à mes amis !
Le barman, un humain très nerveux au visage cireux se dirigea vers eux. Avec l’air de celui qui est prêt à s’enfuir au moindre prétexte, il remplit trois verres d’un fluide jaunâtre issu d’une bouteille contenant une vague racine boursouflée. Grudo leva son verre pour un toast. Halcyon et Anakin l’imitèrent.
— Aaaargh ! Pouah ! s’étrangla Halcyon.
Grudo le tapa lourdement sur le dos.
— C’est du sérieux ! souffla le Maître Jedi en se tapotant la poitrine du poing.
Anakin avala une gorgée avec méfiance. Le liquide le brûla de la langue à l’estomac à travers toute sa gorge et explosa ensuite en une gerbe de feu. Il toussa.
— Délicieux ! cracha-t-il. Absolument délicieux ! Merci, Grudo.
Grudo éclata de rire en voyant la faible tentative d’Anakin pour simuler le plaisir.
— Cette boisson n’a absolument rien de délicieux, dit-il. On l’utilise pour immobiliser les Gamorréens, les Trandoshans et les Wookies. Les Chasseurs de primes s’en servent quand ils ne veulent pas risquer leur vie.
Le Rodien était plus petit qu’un humain moyen, mais Anakin se rappela du Barabel qui s’était enfui en hurlant et contempla les éclats de bois qui jonchaient le sol.
— Je ne ressens pas le moindre début d’immobilisation, dit-il à Grudo, vous êtes sûr d’en avoir besoin pour immobiliser qui que ce soit ?
Grudo ricana et le frappa dans le dos.
— Peut-être. Si j’étais chasseur de primes.
— Si vous n’êtes pas un chasseur de primes, qu’est-ce que vous faites sur Coruscant ? Je croyais que les seules personnes que laissait partir votre gouvernement étaient les chasseurs de primes.
Grudo leva un énorme doigt palmé jusqu’à son groin ; un geste qui ressemblait tellement à celui de l’humain qui se frotte les lèvres que cela fit sourire Anakin.
— Si je ne te dis rien, tu n’en sauras rien, chuchota le Rodien d’un air de conspirateur.
Il se tourna vers Halcyon.
— Je suis content de te voir, Halcyon, et aussi de rencontrer le Jedi Skywalker.
— Et j’ai été très heureux d’apprendre que tu étais encore là, Grudo, même si je suis surpris que tu n’aies pas trouvé un autre boulot.
Grudo haussa les épaules.
— C’est vrai, hélas. Qui l’eut cru, en tant de guerre. Mais bon, tu sais… La réputation du chasseur de primes…
Il secoua la tête.
— Ça devient difficile pour un honnête Rodien de trouver du boulot comme soldat. Tu as du travail à me proposer, Nejaa ?
— C’est possible.
— J’ai entendu dire qu’il y avait du grabuge sur Praesitlyn.
Les deux Jedi se regardèrent l’un l’autre, surpris.
— Comment êtes-vous au courant ? demanda Anakin.
Grudo haussa les épaules sans se mouiller.
— Les gens causent.
Halcyon soupira.
— Eh bien, s’ils sont déjà au courant pour notre mission, les Séparatistes le sont aussi. Ou le seront d’ici peu.
Il regarda son verre d’un air suspicieux avant de le pousser de côté.
— Grudo n’est pas un chasseur de primes, dit-il à Anakin, c’est un vieux soldat. Il a vu plus de campagnes et de batailles que la plupart des vétérans. Il a conduit des unités au combat toute sa vie. Je veux qu’il vienne avec nous. Nous formerons une excellente équipe, surtout quand on en vient aux petites unités.
Il se tourna ensuite vers Grudo.
— Veux-tu venir avec nous ?
— Alors vous serez tous les deux généraux sur cette mission ? répondit Grudo.
Halcyon s’affaissa et chuchota :
— Personne n’est censé le savoir.
Grudo sourit largement.
— Vous allez avoir rudement besoin d’un bon sergent, surtout ce petit gars, là.
Il passa un bras d’une force étonnante autour des épaules d’Anakin et le força à mettre le nez dans son verre.
— Buvons une dernière fois. Au bon vieux temps, et à l’avenir !
Il attrapa le barman par le cou et le secoua.
— Sers-nous de vraies doses, cette fois !