CHAPITRE VIII

Le chancelier suprême Palpatine appela plusieurs personnes, dont la sénatrice Paige-Tarkin.

La sénatrice Paige-Tarkin n’avait jamais vu le chancelier aussi préoccupé, holonet ou pas. Ses cheveux semblaient encore plus gris qu’en réalité, et son visage était ridé d’angoisse. Elle en conçut une sincère pitié envers le grand homme. Elle l’observait attentivement depuis qu’il avait pris les pleins pouvoirs en urgence pour faire face à la menace Séparatiste, et elle voyait bien que le devoir pesait lourdement sur ses épaules.

— C’est une affaire de la plus extrême urgence, dit-il, je dois vous voir immédiatement.

— Ne pouvons-nous pas en discuter maintenant ? demanda-t-elle, j’ai des invités à dîner.

— Non. J’ai bien peur que cette transmission ne soit pas suffisamment sécurisée pour ce dont nous devons nous entretenir.

L’image du chancelier sourit tristement.

— Je vous présente mes excuses de bouleverser ainsi votre soirée, sénatrice.

— Non non, monsieur, pas du tout, je suis à votre entière disposition. Combien de temps pensez-vous que cela prendra ?

— Hélas, cela risque d’être long, sénatrice, je m’en excuse encore.

Elle hésita. Membre de la puissante famille Tarkin, Paige-Tarkin était une admiratrice inconditionnelle du chancelier suprême, et dans sa vie privée comme publique, elle le décrivait comme la seule personne capable de mener la République à la victoire en cette période troublée. Et voilà que maintenant, celui qui vouait sa vie à la République s’excusait de lui demander de venir pour parler de problèmes d’ampleur galactique !

— Aucun problème, répondit-elle d’une voix pleine d’émotion, mais pouvez-vous me donner une idée de ce que cela concerne ?

— Tout ce que je peux vous dire, c’est que la situation que nous avons à affronter risque d’avoir de lourdes conséquences sur les habitants du secteur de Seswenna, Sénatrice.

Le cœur de Paige-Tarkin se serra. Seswenna était le secteur qu’elle représentait au Sénat.

— Où dois-je vous retrouver ?

— Dans mes appartements, aussi vite que possible. Je dois…

— Vos appartements ? Pas à votre bureau ?

Palpatine secoua la tête.

— C’est une affaire extrêmement sensible. Il est préférable que personne ne soit au courant. Mes droïdes de sécurités passent en ce moment même mes appartements au peigne fin. Cela prendrait trop de temps de faire de même à mon bureau. Je dois maintenant convoquer d’autres personnes, veuillez m’excuser.

L’image disparut avant qu’elle puisse demander qui étaient les autres en question.

Paige-Tarkin annula rapidement ses rendez-vous, se changea et se prépara à partir.

Mas Amedda reçut l’appel suivant. En tant que porte-parole du Sénat et loyal admirateur du chancelier suprême, Amedda était bien connu pour ses capacités à garder la bouche fermée et à maintenir l’ordre lors des débats. Il avait également appuyé la remise des pleins pouvoirs à Palpatine pour qu’il puisse gérer au mieux la crise Séparatiste. Palpatine savait qu’il pouvait compter sur Amedda, et son aide serait inestimable pendant l’inévitable séance sénatoriale qui s’ensuivrait.

Palpatine convoqua ensuite Jannie Ha’Nook de Glithnos, un vieux membre du Conseil pour la Sécurité et les Renseignements.

Il appela également Armand Isard, le directeur de la sûreté intérieure de la République, un homme qui en savait beaucoup, mais qui n’en disait que très peu.

Enfin, Palpatine appela Sate Pestage, en charge de l’agenda exécutif du Sénat. Pestage était passé maître dans l’art de la persuasion. Depuis la prise de pouvoir de Palpatine, Pestage avait convaincu de nombreux Sénateurs récalcitrants de se ranger aux côtés du chancelier suprême.

Ainsi, le chancelier suprême rassembla ses alliés les plus à même de l’aider à contrer ses ennemis.

 

Les appartements de Palpatine étaient confortables, sans luxe ostentatoire, comme il se doit pour ceux qui dédient leur vie à la République. Comme tous n’arrivèrent pas en même temps, il commença par discuter de tout et de rien jusqu’à ce que tout le monde soit présent. Dès qu’ils furent tous assis, il fit un geste à Sly Moore, son secrétaire. Ce dernier enclencha le système de sécurité qui empêcherait toute oreille indélicate d’assister aux débats.

— Nous pouvons commencer, monsieur, dit-il.

— Je suis désolé de vous avoir convoqués aussi brutalement, déclara en préambule Palpatine à ses invités alors que tous l’écoutaient dans un silence religieux. J’irai droit au but. Une armée Séparatiste extrêmement puissante a pris possession de Praesitlyn. Une armée beaucoup plus réduite, une armée quasi illégale, en fait, y fait face en ce moment même. Mais l’issue du combat ne fait aucun doute. Armand, présentez-nous les faits, tels que nous les connaissons.

— Une armée de la fédération du commerce – nous ignorons sa taille exacte et ses capacités, mais nous devons supposer qu’elle est aussi vaste que puissante –, s’est rendue maître de Praesitlyn. Il est quasi certain, dans la mesure où nous avons perdu tout contact, que le Centre de Communication Intergalactique est perdu. Il est aussi quasi certain qu’ils se serviront de cette planète comme base arrière pour des incursions sauvages sur les planètes du Centre Galactique. Nous tenons cette information du commandant de la flotte que vient de mentionner le chancelier suprême, un détachement qui suit la flotte d’envahisseurs depuis déjà quelque temps.

Paige-Tarkin en eut le souffle coupé.

— Alors voilà ce que vous vouliez nous dire ! s’exclama-t-elle en regardant le chancelier. Ont-ils lancé des raids contre le secteur de Seswenna ?

— Pas à notre connaissance, répondit Palpatine. Mais ils ont les moyens de bloquer les transmissions, donc tout est possible. En revanche, nous savons qu’ils ont également envahi Sluis Van avec une autre flotte d’environ cent vingt-cinq vaisseaux de toutes sortes. C’est évidemment une guerre d’occupation, et non une simple destruction. Il est clair qu’une fois bien installés sur Praesitlyn, ils s’attaqueront à Seswenna. Diplomatiquement ou militairement.

— Cela fait beaucoup d’incertitudes, ajouta Ha’Nook, comment pouvez-vous connaître tout ces éléments ?

Elle regarda d’abord Palpatine, puis les autres.

Le chancelier demanda à Isard de poursuivre d’un signe de tête.

— Nous tenons ces informations du capitaine Zozridor Slayke.

— Le pirate ? s’exclama Ha’Nook.

Elle se tortilla une mèche de cheveux et pinça les lèvres.

Palpatine sourit.

— Plus maintenant. Je lui ai… pardonné.

— Et vous avez bien fait, ajouta Isard. Parce que les fils et les Filles de la Liberté, comme ils se nomment eux-mêmes, sont aujourd’hui les seuls à faire face aux Séparatistes.

— Qui commande cette armée ? demanda Ha’Nook.

— D’après nos sources, répondit Isard en souriant énigmatiquement, il s’agirait de Pors Tonith, membre du Clan des Banquiers Intergalactiques.

Il jeta un œil vers Palpatine qui l’autorisa à continuer.

— Nous ne savons pas grand-chose de lui, mais c’est un coriace. En tant que financier, il est connu pour son manque de scrupules ; il a recours à la force ou à la ruse pour éliminer ses ennemis. À ce qu’il semble, il a connu quelques succès en commandant des opérations militaires. Quoi qu’il en soit, le dernier message de Slayke indiquait qu’il passait à l’attaque.

— Quelle est l’importance de son armée ? demanda Mas Amedda.

— Je ne connais pas le nombre exact de croiseurs, mais on estime son armée à cinquante mille âmes.

— Par toutes les supernovae, s’écria Paige-Tarkin, et il compte s’attaquer à une flotte Séparatiste complète avec une armée aussi faible ? C’est incroyable !

Tous les invités se regardèrent avec ahurissement.

Palpatine croisa les doigts, les ramenant avec précision sous son nez.

— Bien, commença-t-il, la situation est désespérée. Comme vous le savez tous, nos forces sont déployées à travers toute la galaxie. Je ne crois pas que le capitaine Slayke, malgré ses évidentes qualités et ses ressources inattendues, puisse venir à bout des Séparatistes. Il ne pourra que les taquiner, les faire perdre du temps, et même s’il réussit à tenir, il est clair que la Fédération du Commerce enverra d’autres forces pour sécuriser définitivement Praesitlyn.

— Et pourquoi ce Slayke et son armée prendraient-ils un tel risque ? pointa Ha’Nook.

Palpatine haussa les épaules et sourit avant de répondre.

— Slayke est un idéaliste. C’est assez commode, ces temps-ci.

Il sourit de nouveau et eut un vague geste de la main, signifiant sans doute que ces personnes-là demeuraient pour lui incompréhensibles. Il se racla la gorge et se redressa.

— Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai fait venir, continua-t-il. Je ne veux pas donner à nos citoyens l’impression que nous agissons hâtivement, mais nous devons prendre une décision dès ce soir. C’est aussi extrêmement important que notre peuple prenne conscience de la gravité de la situation et nous apporte tout son soutien pour la reconquête de cette planète. Sans parler qu’il nous faudra peut-être tout tenter pour sauver le capitaine Slayke. J’ai besoin de votre aide car vous êtes tous des membres respectés et influents du Sénat, capables de convaincre les autres de m’accorder leur aide. Je sais, je sais. Je peux réorganiser les troupes comme bon me semble, j’en ai le pouvoir, mais nous sommes toujours en démocratie, et je ne veux pas qu’on m’accuse ensuite d’être une sorte de dictateur ou qu’on critique mes décisions. Je compte sur vous pour convaincre vos électeurs que j’agis dans l’intérêt de la République et que nous ne pouvons pas cesser notre combat pour la liberté à cause d’un simple revers.

— Et j’ajouterai que Slayke n’est ni un droïde, ni un clone, déclara Isard. Ses soldats sont tous des individus libres et motivés. Il va en faire baver à Tonith. Aucun doute là-dessus.

— Quelles sont les troupes dont nous pouvons nous passer ? demanda Ha’Nook.

Palpatine s’enfonça dans son fauteuil et allongea ses jambes.

— La garnison de Centax Un. Quelque vingt mille clones.

Il haussa les épaules.

— Il va falloir qu’on les fasse intervenir. C’est la seule armée à notre disposition.

Centax Un, la seconde lune de Coruscant, avait été transformée en centre d’entraînement dès les premières heures du conflit pour former les armées de la République.

— Donc, cela signifie, chancelier, que nous n’aurons plus de soldats de réserve pour parer à tout problème éventuel ? demanda Ha’Nook en secouant gravement la tête. Que ferons-nous si nous avons besoin de soldats sur Coruscant ? Je pense qu’il s’agit là d’une sérieuse erreur stratégique.

Le chancelier croisa de nouveau les doigts et se tut un long moment. Les autres gardèrent également le silence.

Isard finit par s’avancer pour prendre la parole, mais Palpatine la fit taire d’un regard.

— Sénatrice, comprenez-moi : dès que les Séparatistes auront consolidé leurs positions sur Praesitlyn et renforcé leur garnison, nous ne pourrons jamais reprendre cette planète. Au lieu d’être nos yeux et nos oreilles dans ce secteur vital, ce sera comme une lame perpétuellement pointée vers le cœur de la République. Nous n’avons pas le choix. Nous devons agir et nous devons le faire maintenant.

— Chancelier…

Ha’Nook se pencha en avant, l’index dressé.

— Si tel est le cas, pourquoi Praesitlyn n’a-t-elle pas reçu de renforts plus tôt ?

Palpatine haussa les épaules.

— C’est ma faute. J’en assume l’entière responsabilité.

— La ville de Tipoca nous a promis du renfort, commença Isard.

— Et quand seront-ils là ? l’interrompit Ha’Nook.

— D’ici deux ou trois mois.

Ha’Nook ricana et s’adossa à son fauteuil.

— Je vais devoir y réfléchir, chancelier. Il est possible qu’un vote au Sénat soit nécessaire. Après tout, nous ne pouvons pas hypothéquer la sécurité de…

— J’espérais l’éviter, sénatrice, trancha Palpatine. Bien entendu, je comprends votre point de vue. Mais étant donné l’urgence de la situation, il nous faut prendre des décisions. Les responsables doivent assumer leurs postes et se comporter en…

— Et assumer un éventuel échec ? répliqua Ha’Nook.

— En accepter les conséquences, oui, Sénatrice, conclut Palpatine.

Il s’attendait à cette réaction. Il fit un signe presque imperceptible à Sly Moore qui avait gardé le silence pendant toute la conversation. Seul le chancelier suprême la vit sourire. Il se leva.

— La nuit porte conseil. Parlons-en demain.

— Et qui commandera cette expédition ? demanda Paige-Tarkin.

Palpatine se redressa, s’épousseta ses robes et se tourna vers elle en souriant.

— Un Maître Jedi.

 

Jannie Ha’Nook ne fut qu’à moitié surprise quand elle reçut un appel moins d’une demi-heure après la fin de la réunion avec Palpatine. Que son interlocuteur utilise un brouilleur d’hologramme pour masquer son identité ne l’étonna pas non plus. Une technique classique sur Coruscant, quand un politicien désirait garder l’anonymat.

— C’est vous, Isard ? demanda Ha’Nook en riant.

— Je ne suis pas Isard, Sénatrice, répliqua la forme d’une voix aussi peu identifiable que son image.

— Bon, eh bien allez droit au but. Ça fait des heures que je n’ai pas mangé.

— Je suis votre allié, Sénatrice, déclara l’image, et je veux vous aider.

— De quelle manière ?

Ça pouvait devenir intéressant.

— Vous êtes réputée pour être une experte dans l’art de la manipulation politique. Je peux user de mon influence considérable pour faire prendre à votre carrière un tournant que vous n’imaginez même pas.

Il y avait une note très convaincante, presque hypnotisante, dans la voix.

— Continuez.

Jannie se tortilla une mèche de cheveux et posa un doigt sur ses lèvres. Plus son mystérieux interlocuteur parlait, plus elle s’entortillait les cheveux.

— De grands événements vont bientôt se produire dans la galaxie. Vous arrivez tout juste d’une réunion où on vient de les évoquer.

— Comment savez-vous que…

Mais Ha’Nook se reprit immédiatement. Bien sûr que quelqu’un les avait espionnés, malgré toutes les mesures de sécurité prises par le chancelier Palpatine. C’était la norme sur Coruscant, et personne ne pouvait l’éviter totalement. Une sécurité absolue n’était jamais vraiment possible.

— L’invasion de Praesitlyn n’est qu’une petite goutte dans l’océan de l’Histoire, sénatrice. Et je vous propose de vous y plonger.

— Continuez.

Ha’Nook commençait à apprécier cette conversation.

— Ce qui se passe en ce moment dans le secteur de Sluis finira par se résoudre. Quand ce sera le cas, quelqu’un devra veiller là-bas aux intérêts de la République. Je vais être franc. Un poste d’ambassadeur plénipotentiaire vous serait hautement profitable.

— Ah, s’étouffa Ha’Nook.

— Oui, gronda la voix.

— Vous pouvez arranger ça ?

— Oui.

— Comment ?

— Je peux le faire. Mais c’est donnant donnant.

— Je me disais aussi qu’on finirait par y arriver, sourit Ha’Nook.

Elle était plus qu’intéressée, à ce stade de la conversation. Son esprit bouillonnait. Ambassadeur plénipotentiaire ? Voilà qui sonnait bien. Le travail de simple Sénateur, malgré l’influence qu’on pouvait exercer, était essentiellement ennuyeux. Discuter jour après jour sur des sujets aussi passionnants que les factures de la confédération des tisseurs, ou bien des palabres sans fin sur des résolutions ridicules garantissant la liberté de culte à quelque espèce arriérée se trouvant sur un caillou boueux à l’autre bout de la galaxie… Après tout ce temps à gérer des affaires de routine, même les événements importants ne l’excitaient plus guère. Et voilà qu’on lui donnait une chance de s’occuper de quelque chose qui en valait vraiment la peine.

— Le chancelier suprême vous a demandé de le soutenir dans sa résolution d’envoyer une force de réserve sur Praesitlyn. Peut-il compter sur vous, Sénatrice ?

— Oui, répondit-elle sans hésitation.

Qu’est-ce que ça pourra bien me faire, pensa-t-elle, si l’expédition de secours est un fiasco et que les Séparatistes battent la République ? Si je ne peux pas être ambassadrice, je peux toujours être une alliée.

Quelle que soit la tournure des événements, Jannie Ha’Nook comptait bien se ranger du bon côté.

— Excellent. Avertissez rapidement le chancelier de votre soutien et j’agirai rapidement quant à votre récompense.

Le transmetteur s’éteignit.

De l’autre côté de la ligne holonet, Sly Moore s’assit en souriant largement. Il était temps d’envoyer ce message au Conseil Jedi.