CHAPITRE XXIII
L’amiral Tonith tapota vicieusement le cadavre du bout du pied et jeta un œil méfiant sur l’armure dont on l’avait dépouillé. Être exposé dehors sans protection le rendait très nerveux, mais on l’avait appelé pour qu’il constate par lui-même cette macabre découverte, et il en réalisait l’importance. Le ciel était encore noir et l’aube ne s’annoncerait pas avant une bonne heure, mais il était bien trop anxieux pour se remettre à l’abri.
— C’est un clone commando, finit-il par dire.
— On a trouvé un autre corps un peu plus loin et aussi quelques morceaux par là-bas, répondit un officier. Peut-être cinq hommes au total. Ce sont leurs propres tirs d’artillerie qui les ont tués pendant la nuit.
— Évidemment, répliqua Tonith. Évidemment, ils ont réussi à infiltrer nos lignes sans se faire remarquer. Évidemment – sa voix se remplit de colère – ils en savent maintenant beaucoup sur la disposition de mon armée. Il y avait d’autres espions, vous pouvez en être sûr.
— Nous devons renforcer nos lignes, monsieur, déclara l’officier.
Tonith acquiesça.
— C’est cette colline qui est la clé, reprit-il. Avez-vous déplacé les troupes et les batteries selon mes ordres ?
L’officier dansa nerveusement d’un pied sur l’autre.
— Certaines. Nous avons rencontré des difficultés mécaniques et…
Tonith fut sur lui en un éclair.
— Vous êtes en train de me dire que mes ordres n’ont pas été suivis ? demanda-t-il d’une voix où grondait la colère.
— Nous sommes en train de les suivre en ce moment même, monsieur, mais…
— Assez de mais.
Il était un peu plus calme.
— Voilà ce que vous allez faire. Je veux que le sommet soit renforcé. Maintenant. Réduisez cette ligne. Déplacez des troupes de la droite vers le centre et du centre vers le sommet. S’ils réussissent à prendre cette colline, nos positions seront vulnérables et nous n’aurons aucune chance. Si leur assaut menace notre flanc droit, je veux que l’armée se réorganise sur une seule ligne à peu près ici.
Il désigna un point situé derrière lui, pas très loin du Centre de Communication.
— Ils pilonneront l’ennemi pendant son avancée le long de la plaine, mais s’ils réussissent à atteindre la mesa, le flanc droit se refermera derrière eux. Ça devrait raccourcir la ligne et consolider nos forces. Dès qu’ils seront sur la mesa, ça va les forcer à revenir vers nous à découvert. Et là, nous les taillerons en pièces.
Tonith sourit en exposant ses dents tachées.
— Et puis nous avons une petite surprise pour eux sur cette plaine, n’est-ce pas ? Positionnez-moi des pièces d’artillerie sur cette colline immédiatement. Prévenez également les commandants quant à la probable infiltration de clones commandos. Ils vont les envoyer pour affaiblir nos lignes avant l’assaut proprement dit. Ils vont nous attaquer de plein fouet vers le centre, mais leur véritable objectif est ici.
Il désigna la colline dans le noir.
— Et maintenant, au travail ! Faites-moi un rapport quand tout sera prêt.
Il tourna les talons et se dirigea vers son confortable poste de commandement où un thé chaud l’attendait. Où diable étaient ces renforts qu’on lui avait promis ?
Les troupes d’Anakin se massèrent le long de la rive asséchée qui s’étirait sur environ cinq cents mètres à cet endroit. Les premières lueurs de l’aube étaient prévues à zéro six cent trois, heure de Praesitlyn. Il était maintenant zéro six cents. Il s’assit à la console de communication de son véhicule.
— Ici unité six, dit-il, heure H moins trois. Compte à rebours enclenché.
Tous les officiers avaient les yeux rivés à leurs montres.
Il se tourna vers le pilote du transporteur de troupes, un clone sergent, et lui sourit.
— Nerveux ?
— Non monsieur, lui répondit le clone d’un ton quasi mécanique.
— Eh bien moi je le suis, et je vous autorise donc à l’être.
Il aurait pu tout aussi bien ne rien dire, étant donné l’absence totale de réaction du clone.
— Nous avons deux minutes, sergent. Dès que la colonne de transporteurs sort du lit et atteint la plaine, je veux que vous tourniez sur la droite et grimpiez en haut de ce petit promontoire. J’aurai une vue panoramique pour superviser la manœuvre.
Ils s’étaient déjà mis d’accord sur ce détail auparavant, mais le simple fait d’en parler, de discuter de n’importe quoi en fait, détendait tout le monde. Anakin comme les clones.
— Oui monsieur, répondit le sergent.
Tous les cinq restèrent silencieux, chacun perdu dans ses pensées. Ils jetaient régulièrement un œil sur leur montre en égrenant les secondes.
— Le pire est encore à venir, dit Anakin. Nous allons devoir attendre dix minutes après le début de l’attaque.
Il tendit l’oreille.
— C’est parti, murmura-t-il alors que les premiers tirs d’artillerie d’Halcyon déchiraient le silence.
En quelques secondes, les vibrations produites par les douzaines de batteries de tout type se firent ressentir même à travers le blindage de leur transporteur. Ils pouvaient en ressentir la pression à même leurs tympans. La nuit passée, les tirs de barrage avaient été spectaculaires, mais ce matin, les soldats étaient bien plus près et le bruit était terrifiant, surtout quand les tirs ennemis commencèrent à prendre les troupes d’Halcyon pour cibles.
— Ils ne plaisantent pas, commenta l’un des soldats.
Sa voix ne trahissait pas la moindre émotion. Sur le poste radio, ils écoutèrent avec anxiété la cacophonie des voix des commandants à mesure que les troupes d’Halcyon avançaient le long de la plaine sous le feu ennemi. Quelqu’un hurla.
— Passez sur le canal tactique, ordonna Anakin.
Ils entendraient les cris de leurs propres soldats bien assez tôt. Pas besoin d’entendre ceux des autres.
Et puis il comprit quelque chose d’important. C’étaient des clones qui l’entouraient. Des clones élevés pour la guerre, élevés dans la discipline, élevés pour obéir sans poser de questions aux gens qui payaient pour s’offrir leurs services. Mais bien que leurs casques masquassent leurs émotions, Anakin pouvait sentir des perturbations dans la Force. Ces hommes réagissaient comme des soldats normaux. Ils avaient peur, ils pouvaient concevoir leur propre mort. Les avait-il sous-estimés ? Ils ne réagissaient pas ici comme ils le faisaient à l’arrière. Il se demanda si Jango Fett avait eu le sens de l’humour.
Les minutes s’écoulèrent. À zéro six cent treize précises, le véhicule de commandement rugit en descendant la rive de l’ancienne rivière, suivi par des centaines de transporteurs de troupes.
— Grimpez sur la droite, maintenant ! cria Anakin.
Le transporteur bondit en avant.
La première douzaine de véhicules creusa de profondes ornières sur le lit asséché qui se transformèrent rapidement en une véritable muraille de terre. La manœuvre était prévue de longue date et procurerait un abri relatif en cas de tirs ennemis. Le transporteur d’Anakin suivit un chemin chaotique qui en fit voir de toutes les couleurs aux clones arrimés à l’arrière.
— Arrêtez-vous là ! ordonna Anakin.
Il ouvrit l’écoutille et sortit à l’extérieur.
— Monsieur ! protesta le sergent, vous vous exposez !
Anakin mit en place son micro de col.
— La vue est meilleure d’ici.
— On devrait continuer à bouger, monsieur, nous faisons une cible trop parfaite, à rester immobiles comme ça.
— N’ayez crainte, les statistiques parlent pour nous. Il y a bien trop de cibles pour qu’on nous tire dessus directement.
La vue qui s’offrit à Anakin fut inoubliable. Toute la plaine était littéralement recouverte de véhicules en mouvement et l’horizon bouché par d’immenses nuages de poussière. Alors qu’il supervisait leur progression, l’un des transporteurs explosa soudain en une gerbe de flammes. Il pouvait apercevoir les unités d’Halcyon à travers la fumée et la poussière. Celui-là venait d’essuyer un tir tendu depuis une batterie de canons laser. Des torches humaines jaillirent du véhicule en feu en tournoyant sur elles-mêmes avant de trébucher et s’écrouler. Le véhicule explosa une deuxième fois et le brouillard qui s’ensuivit masqua la scène.
Plus loin, ses propres transporteurs avançaient sans rencontrer de résistance. Les chefs d’unités avaient déjà mis en place plusieurs batteries le long de leur progression et elles prenaient déjà la colline pour cible. Tous les véhicules avançaient désormais en tirant.
— Tenez-vous prêts ! annonça Anakin via son micro aux commandants massés le long de la rive qui attendaient impatiemment son ordre.
Soudain, au moins une douzaine de droïdes tanks jaillirent d’une dépression dans la plaine, leurs canons déjà en action. Deux véhicules, dont celui d’un chef de bataillon, furent immédiatement touchés. Ils commencèrent à brûler. Personne ne put en sortir.
— L’unité six prend le commandement ! ordonna Anakin à la radio. Concentrez vos tirs sur ces droïdes tanks.
Des canons laser ennemis brillèrent soudainement et les rayons passèrent au-dessus d’eux, retournant la terre en explosions sourdes alors qu’ils touchaient le sol. Anakin sourit. Les Séparatistes lançaient leur contre-attaque bien trop tôt.
— Foncez vers cette ligne, là-bas ! intima-t-il à son pilote. Tenez-vous prêts à tirer dès que vous le pourrez !
D’une voix calme, l’artilleur embarqué annonça la distance – deux mille mètres – et commença une séquence de tirs. Le transporteur vibrait terriblement alors qu’il fonçait droit devant, mais le système de stabilisation des canons fonctionnait à merveille. Le deuxième tir toucha un tank ennemi quasiment de plein fouet, mais ricocha sans dommages. Le troisième tir désintégra une chenille et l’engin décrivit quelques cercles en embardées incontrôlables. D’autres transporteurs se chargèrent de l’achever.
— Monsieur, je vous suggère de vous mettre à l’abri avant d’être blessé, lui conseilla le sergent.
— Si je suis touché, vous prendrez le relai, sergent.
Anakin regagna son siège et cogna doucement le casque du pilote.
— Allez ! Allez ! Plus vite !
Odie et Erk étaient à l’infirmerie et écoutaient le tonnerre des canons qui couvrait l’attaque d’Halcyon. L’assaut avait démarré depuis une bonne dizaine de minutes quand le chirurgien en chef leur parla.
— Si vous pouvez marcher, lieutenant, merci de dégager, dit-il à Erk. Je vais avoir besoin de toute la place disponible d’ici peu.
Odie, qui lui avait tenu compagnie depuis qu’on les avait amenés ici, l’aida à se remettre sur pied.
— Docteur, quand pensez-vous pouvoir lui faire un check up ? demanda-t-elle.
— Je n’en sais rien, répliqua le chirurgien. Pas tout de suite, en tout cas. Il va peut-être falloir qu’on le mette en cuve Bacta pour lui régénérer la peau. On va probablement le transférer sur le Respite. En attendant, il faut garder ses plaies propres. Si ça s’infecte, il risque d’y passer. Tenez.
Il attrapa un kit de premiers secours et le lança à Odie.
— Si vous n’avez rien de mieux à faire, occupez-vous de lui pendant les deux prochains jours. Tout ce dont vous avez besoin est dans cette petite trousse. Il y a aussi des diantalviques. Vous entendez ces tirs ? Je veux que vous bougiez d’ici parce que les blessés ne vont pas tarder à arriver en masse. Allez, dehors !
— Il va falloir qu’on s’abrite dans un bunker, dit Erk à Odie avant de se reprendre. Non… Non, plus de bunkers. Allons au poste de commandement. Peut-être qu’on y sera utiles.
Avant même qu’ils puissent sortir de l’infirmerie, les premières victimes affluèrent et ils durent se mettre contre le mur pour les laisser passer. Les blessés ne cessaient d’arriver, et ce qu’ils virent sur les civières était horrible. Odie haleta et mit ses mains sur sa bouche. Erk pâlit à la vue de ces corps désarticulés. C’était la première fois qu’ils voyaient autant de sang. Erk avait rempli toutes ses missions à vitesse ultrasonique dans une atmosphère pure et vide de tout bruit. C’étaient des combats propres, semblables à des jeux holos. Mais là, il voyait de ses propres yeux ce que les armes modernes pouvaient infliger à des hommes, et il sentait l’odeur du sang et de la chair brûlée.
Les chirurgiens firent un tri de première urgence. L’un d’eux avait pour rôle d’inspecter chaque civière et d’orienter un blessé vers le bon poste de soin, en fonction de son état et de ses chances de survie. La décision était généralement prise en quelques secondes. Beaucoup d’agonisants restaient sans soin.
Le pire était probablement les brûlures. Les clones étaient parfois entièrement dépouillés de leur armure, leurs membres réduits à l’état de bâtonnets noircis, leur crâne carbonisé, des fragments d’uniforme fondus à même la chair. Mais si certains étaient encore en vie, aucun d’entre eux n’était placé dans la catégorie « à sauver ». D’autres gisaient dans des mares de sang, bras et jambes arrachés, organes internes explosés. D’autres encore avaient succombé alors qu’on les transportait vers le centre de soin. Partout régnait un silence effrayant. Très peu gémissaient ou hurlaient. Ils étaient tous en état de choc, comme s’en rendit compte Erk assez vite.
Odie ramassa deux bouteilles d’eau et se dirigea vers ceux qu’on ne pourrait pas sauver. Elle s’agenouilla auprès d’un clone salement touché à la tête et lui colla le goulot aux lèvres. Elle ne se rendit pas tout de suite compte de l’immense plaie béante qui courait tout le long de son dos. Elle pouvait voir sa colonne vertébrale et ses côtes.
— Merci, murmura-t-il en reposant sa tête de côté.
Les mains d’Odie étaient déjà recouvertes de sang. Elle les essuya sur sa combinaison et se dirigera vers un autre brancard. Quand les bouteilles furent vides, elle s’assit, trop épuisée pour se relever et commença à pleurer.
— Partons, lui dit doucement Erk en s’agenouillant auprès d’elle. Pour l’instant, personne d’autre n’arrive. Viens, on ne peut rien faire.
Il la mit sur pied en utilisant son bras valide.
— Ce sont des clones, Erk, sanglota-t-elle, mais ce sont des êtres humains ! Et ils… Ils sont exactement comme nous ! Ils saignent, ils meurent ! Exactement comme nous !
— Viens, Odie, partons, répéta Erk.
Une fois dehors, il faillit tomber et Odie le retint de justesse. Il réussit à ne pas lui vomir dessus.
L’attaque ne se déroulait pas comme prévu. Alors que la première vague atteignait la mesa, l’ennemi s’était retiré dans des fortifications préalablement construites ; les assaillants furent rapidement exposés au feu ennemi alors qu’ils essayaient de les atteindre. Halcyon arpentait nerveusement le poste de commandement. Imperturbable, Slayke était assis à ses côtés, les yeux rivés sur les écrans représentant le champ de bataille. Tous deux écoutaient avec anxiété les nombreux rapports qui sortaient de la console de communication.
— Ils sont coincés sur la mesa, observa Halcyon. Anakin n’a pas réussi à prendre cette colline.
— Aux dernières nouvelles, monsieur, déclara un officier, il avançait droit devant. On ne sait même pas si l’infanterie a été déployée.
— Les pertes ?
— Quelques centaines d’hommes, pour l’instant, monsieur, répliqua un chirurgien. D’autres arrivent à chaque instant. Puis-je me retirer et aller donner un coup de main à l’infirmerie ?
Halcyon acquiesça et le chirurgien sortit immédiatement. Slayke s’approcha.
— Notre attaque a échoué, admit Halcyon.
De rage, il enfonça son poing dans sa paume.
— Ils ont dû anticiper nos vues sur la colline, et tout repose sur sa conquête. Je vais sonner la retraite.
— Anakin a très bien pu accomplir son objectif, le raisonna Slayke.
— Non. Il est vivant et il combat en ce moment même, mais il n’a pas pris cette colline. Il faut qu’on réévalue la situation et qu’on essaie quelque chose d’autre. Je ne vais pas décimer mon armée en tentant ce genre d’assaut frontal. Il n’y a rien d’autre que du sang, de la poussière et du feu du côté d’Anakin. Et ça fait plus de vingt minutes qu’on n’a aucune nouvelle de lui. Nous savons tous qu’il est impossible de briser leurs défenses s’il ne réussit pas à prendre la colline en moins de vingt minutes. C’est déjà trop tard.
— Maintenant, vous comprenez ce que c’est que de commander ce genre d’armée, déclara Slayke. Mes soldats sont prêts. Nous n’attendons que votre ordre pour vous soutenir. Mais vous avez raison, il faut qu’on révise notre plan de bataille.
— Dès que mes troupes entament leur retrait, positionnez les vôtres le long du lit de la rivière et établissez-y un périmètre de défense. Ça ne va pas être une partie de plaisir, mais je suis sûr que vous y arriverez. Creusez des tranchées et préparez une contre-attaque. Signalez à toutes les unités de rompre le contact et de rejoindre vos lignes.
Slayke se leva.
— Où allez-vous ? demanda Halcyon.
— Commander mes troupes.
Halcyon secoua la tête.
— Je suppose que je ne réussirai pas à vous faire changer d’avis et vous persuader de rester ici avec moi. Vous et Anakin êtes des combattants avant tout. Tâchez de ne pas vous faire tuer.
Halcyon savait qu’Anakin était encore en vie, mais c’était tout.
Anakin, où es-tu ? Qu’est-ce que tu fais ?