Chapitre VI

 

 

 Purcell vit tout d'un seul coup d'oeil : le nœud coulant qui pendait de la branche maîtresse d'un pandanus; au pied de l'arbre, Mason, jambes et mains entravées; les hommes en demi-cercle autour de lui, et derrière le groupe, les hautes flammes crépitantes et les volutes de fumée qui s'élevaient de la plage.

Tout en courant, Purcell remarqua que la corde n'était pas attachée, mais simplement passée par-dessus la branche. Mac Leod, debout à la droite de Mason, tenait le bout libre dans sa main. Hunt dressait sa masse à la gauche du prisonnier, et comme il était très grand, le nœud coulant se balançait au niveau de son visage.

Purcell cessa de courir dès qu'il vit que Mason était vivant. Il était essoufflé par sa course et c'est la main droite appuyée contre son flanc qu'il s'approcha du groupe. Il regardait Mason avec des yeux agrandis par l'anxiété, mais Mason ne regardait personne. Il se tenait presque au garde-à-vous, le visage rigide, les yeux fixés droit devant lui. Enhardis par son immobilité, les petits oiseaux multicolores du sous-bois voletaient autour de lui. Au moment où Purcell arriva, l'un d'eux se posa sur l'épaule du prisonnier et y pirouetta d'un air gai et encourageant. Mason ne tourna pas la tête et ne fit pas un mouvement.

« Mac Leod! cria Purcell d'une voix étouffée.

—  Ayez pas peur, Purcell, dit Mac Leod. J'aurais pas fait voter sans vous, ni sans Baker. Tout va se passer dans les règles. Chacun pourra dire son mot. Et Mason aura tout l'temps qu'il voudra pour se défendre.

—  Mais vous ne songez pas sérieusement..., s'écria Purcell.

—  C'est tout ce qu'il y a de sérieux, dit Mac Leod. Si on avait pas empêché Mason d'tirer, à l'heure qu'il est, les puces de mer, elles seraient en train d's'régaler avec ma cervelle.

—  Mais il n'a quand même pas tiré!

—  Ouais! dit Mac Leod. Il a pas eu l'temps. White a été plus vite!

—  J'dirais pas ça, dit Jones tout d'un coup. J'dirais pas qu'il a  pas eu l'temps. Il s'est bien écoulé deux secondes avant que White lui saute dessus.

—  Il prenait tout son temps pour m'viser », dit Mac Leod.

Le jeune et honnête visage de Jones se contracta dans l'effort qu'il faisait pour se rappeler comment les choses s'étaient passées.

« Non, dit-il, j'dirais pas ça non plus. J'dirais plutôt qu'il était comme un gars qui s'demande s'il va tirer ou pas. »

Jones regarda Mason comme pour en appeler à son témoignage. Mais Mason ne bougea pas la tête d'un pouce. La bouche close, le regard figé, et le visage dédaigneux, il n'avait même pas l'air d'écouter le débat où sa vie se jouait. De toute évidence, il avait résolu de se taire et d'ignorer ses juges. Il est brave, pensa Purcell avec irritation. Très brave et très stupide.

« Vous voyez, dit Purcell d'une voix pressante, même si White ne lui avait pas sauté dessus...

— Ça, dit Smudge avec violence, c'est Jones qui l'dit. Moi, j'dis l'contraire. Moi, j'dis qu'il allait tirer. »

Purcell resta une seconde sans parler. « Smudge veut la mort de Mason », pensa-t-il dans un éclair. Le dégoût l'envahit et la présence de Smudge lui devint si intolérable qu'il n'arrivait plus à fixer ses yeux sur lui.

« Purcell, dit Mac Leod, faut me comprendre », et Purcell pensa : « Ça y est, il va prendre possession des débats. »

« Ecoutez-moi, coupa-t-il, il ne faut pas commencer notre établissement dans l'île par un meurtre. Car c'est un meurtre!... »

Il voulait parler avec énergie, et il entendait avec désespoir sa voix couler de ses lèvres, pâle, émasculée, sans timbre. L'émotion dont il était plein lui enlevait tous moyens de la communiquer.

« C'est un meurtre, répéta-t-il. Mason a eu tort de vous mettre en joue, mais il n'était pas de sang-froid. Tandis que vous, si vous le pendez... »

Il s'arrêta. Il regarda les hommes. Il n'avait produit aucun effet sur eux. C'était fini. White, Smudge, Mac Leod voteraient pour. Hunt fixait le nœud coulant de ses petits yeux pâles, son gros mufle stupide ne reflétait rien, mais il était clair qu'il voterait avec Mac Leod. Johnson, son gros nez penché à terre, frottait de la main gauche les boutons pourpres qui mangeaient sa barbe. Pas une fois il n'avait regardé Purcell.

« C'est un meurtre! » cria Purcell.

Mais c'était inutile. Il avait l'impression de parler à des cailloux. Mac Leod le regardait. De tous les matelots, il était le seul à l'avoir écouté avec attention. Il attendait. Il ne se pressait pas pour reprendre la parole, comme pour bien marquer qu'il laissait à la partie adverse tout le loisir de s'exprimer. Ses yeux gris brillaient dans ses orbites sans sourcil, et entre son nez aigu et recourbé et son menton en galoche, ses lèvres minces étaient serrées l'une contre l'autre. Il n'y avait pas un gramme de graisse dans son visage : la peau n'y recouvrait que des os, et dans les deux trous effrayants qui se creusaient sous ses pommettes, on voyait battre les muscles des mâchoires.

« Purcell, dit-il enfin avec une sorte de dignité, vous dites qu'il faut pas commencer not'vie dans l'île par un meurtre. Et moi, j'dis, justement! C'est justement parce qu'on commence not'vie dans l'île qu'il faut être sévère avec les fils de putain qui veulent jouer du fusil. Sans ça. quoi? On va s'entre-tuer dans c'te île! C'est clair! Quand on aura eu des mots avec son voisin, pan! pan! Quand vous aimerez mieux son champ que l'vôt, pan! pan! Quand vous voudrez lui faucher son Indienne, pan! pan! Alors quoi? C'est celui qui tirera l'premier qui fera la loi! C'est l'anarchie! C'est l'carnage! Purcell, reprit-il, j'vais vous dire, que Mason aye voulu m'tirer dessus, j'iui en veux pas. Il était fou d'son rafiot, c'te homme-là, il a vu rouge. Mais faut une règle, enchaîna-t-il avec force, faut un exemple! Justement dans les débuts, Purcell. C'est là où j'vous donne tort! Le gars qui menace de bousiller l'copain, ou même qui fait l'geste sans rien dire, moi, j'dis, la corde! tout de suite! Sans attendre! Sans ça, y aura pas d'ordre dans l'île. On y passera tous jusqu'au dernier! »

Purcell le regarda, stupéfait. Il était sincère, c'était visible. Ce mutin incarnait le respect de la loi. Ce meurtrier voulait protéger la vie de ses concitoyens. Il pensait en homme d'ordre...

Baker dit tout d'un coup :

« On n'a pas pendu Kori quand il a tiré sur Mehoro.

—  C'est vrai! dit Purcell promptement. Il y a un précèdent. Il ne serait pas juste d'avoir deux poids et deux mesures. »

Mac Leod était trop légaliste pour ne pas être ébranlé par ce mot de « précédent », mais cela ne dura que quelques secondes. Il se ressaisit.

« C’ étaient des Noirs, dit-il avec mépris. Les Noirs se débrouillent entre eux. C'est pas notre affaire. »

Après cela, il y eut un silence, et Mac Leod reprit :

« Mason, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense? »

Mason ne répondit pas. Mac Leod répéta la question et attendit avec patience. Purcell détourna les yeux. La sueur coulait dans son dos entre les omoplates. Tout était fatal désormais. L'événement était tout aussi impossible à arrêter qu'un rocher qui roule sur une pente. Mac Leod allait dire : « J'propose que Mason soit pendu pour tentative de meurtre. » Jones, Baker et lui-même voteraient contre. Les autres, pour. Purcell s'appuya de la main contre le tronc de pandanus. Il se sentait faible et comme dépaysé. Ses yeux se promenèrent sur le sous-bois et les hommes qui l'entouraient comme s'il ne les avait jamais vus. Le soleil faisait des taches gaies de place en place, et les oiseaux brillants, multicolores, voletaient autour des matelots et de Mason. L'un d'eux se posa au creux du nœud coulant. Deux autres le rejoignirent, et le nœud coulant se mit à se balancer doucement au-dessus de leurs têtes.

« J'propose...» dit Mac Leod.

A ce moment, Hunt grogna. C'était si inattendu que Mac Leod s'interrompit et tous les regards se braquèrent sur le géant.

« C'était sur le Swallow, dit Hunt tout d'un coup, ses petits yeux pâles fixés sur le nœud coulant. J'me rappelle. Y a dans les trois ans d'ça. P'têtre quatre. »

Il y eut un silence et comme il ne disait plus rien, Smudge tourna vers lui son visage de rat. « Qu'est-ce que tu te rappelles?

—  Un gars nommé Decker », dit Hunt.

Il s'interrompit, comme surpris d'avoir parlé, regarda Smudge, fronça son mufle couvert de poils rouges et dit :

« Pourquoi qu'vous avez foutu c'te saloperie là-dessus?

—  Quelle saloperie? »

Hunt leva le bras et toucha le nœud coulant. Les oiseaux multicolores s'envolèrent.

« C'est pour Mason, dit Smudge. Il a voulu tirer sur Mac Leod. On va l'condamner.

—  L'condamner? » dit Hunt en écho.

Un voile tomba sur ses yeux pâles et il dit d'une voix confuse :

« L'gars nommé Decker, il avait frappé un officier. On lui a mis c'te saloperie autour du cou, et on a tiré. »

Là-dessus, on attendit, mais Hunt était retombé dans le silence. Ses petits yeux pâles regardaient au loin. Il ne paraissait plus être là.

Au bout d'un instant, Mac Leod dit :

« J'propose que Mason soit pendu pour tentative d'assassinat. »

Alors le vieux Johnson releva la tête et dit d'une voix forte et décidée :

« Je m'abstiens. »

Il avait préparé la phrase depuis le début et il avait eu de la peine à attendre que Mac Leod eût fini pour la prononcer. Quand il l'eut dite, il jeta un coup d'oeil autour de lui, puis il plissa ses petits yeux et regarda la loupe au bout de son nez d'un air extraordinairement satisfait. Rien n'est joué, pensa Purcell avec un intense espoir.

« Tu es fou! » dit Smudge d'une voix menaçante. Johnson se redressa avec le courage des timides : « C'est mon droit, dit-il. Mac Leod l'a dit.

—  Et parlant de droit, dit Purcell en regardant Smudge d'un air glacial,  vous n'avez pas celui d'influencer les votes par l'intimidation.

—  Boucle-la, Smudge », dit Mac Leod.

Mac Leod se retourna et ses yeux, passant au-dessus de la tête de Mason, s'attachèrent à Hunt. Celui-ci le dévisageait d'un air irrité et poussait des grognements sourds et gutturaux.

Le mufle de Hunt était si écrasé, et de profil si dépourvu de tout relief qu'il avait l'air d'avoir servi d'enclume à un marteau-pilon. Hunt avait été boxeur dans son jeune temps, et pendant des années, sa pauvre tête de brute avait été martelée par les poings de ses adversaires. Et peut-être était-ce cela qui l'avait rendu si stupide, si irritable, et qui donnait à ses petits yeux pâles leur air traqué.

« Qu'est-ce que t'as à m'regarder comme ça? » dit Mac Leod.

Hunt grogna sans répondre et Mac Leod haussa les épaules.

« Continuons, dit-il. Smudge?

—  Pour, dit Smudge avec une sorte d'élan.

—  White?

—  Pour,

—  Moi-même, pour, dit Mac Leod. Jones?

—  Contre.

—  Baker?

—  Contre.

—  Purcell?

—  Contre.

—  Hunt? »

Hunt grogna, fixa sur Mac Leod des yeux farouches et dit lentement et distinctement :

« Ote-moi d'là c'te saloperie. »

Il y eut un silence.

« C'est pour Mason, dit Smudge. Il a failli tirer sur Mac Leod.                                       

—  Ote-moi d’là c'te saloperie, dit Hunt en balançant sa tête de droite à gauche comme un ours, j'veux plus la voir.»

Mac Leod et Smudge se regardèrent. Purcell se redressa, le cœur battant et dit d'un ton incisif :

« Avant qu'on essaie de nouveau d'influencer les votes, je désire faire remarquer que Hunt ne paraît pas favorable à la pendaison. »

Il n'y eut pas de réponse. Les matelots fixaient Hunt dans l'attente de ce qu'il allait dire. Mais Hunt poussait des petits grognements furieux et inarticulés qui ne pouvaient pas passer pour des paroles. Au bout d'un moment, il regarda de nouveau le nœud coulant, plissa la bouche comme s'il allait se mettre à pleurer, puis son regard, suivant la corde, remonta peu à peu jusqu'à la branche qui la portait, et redescendit peu à peu jusqu'à l'extrémité que Mac Leod tenait dans sa main.

« Hunt, dit Mac Leod en soutenant son regard avec fermeté, il faut voter : Tu es pour ou tu es contre. »

Hunt grogna, et tout à coup, son bras, passant devant Mason avec la rapidité de l'éclair, happa la main de Mac Leod, l'ouvrit aussi facilement qu'il eût ouvert une main d'enfant crispée sur un jouet. Le bout libre de la corde échappa à Mac Leod et se mit à se balancer dans l'air. Hunt saisit le nœud coulant et tira. La corde descendit d'abord lentement, puis de plus en plus vite jusqu'à ce qu'elle atteignît la terre, où elle se lova sur elle-même, et resta immobile. Hunt la poussa du pied et émit une série de petits grognements brefs et victorieux comme un chien qui vient de tuer une couleuvre.

Personne ne pipait mot. Purcell regardait à ses pieds cet objet qui portait si bien témoignage de l'ingéniosité des hommes. C'était une solide corde de chanvre, tachée de goudron en son milieu, blanchie par le soleil, et par endroits, effilochée par l'usure. Répandue à terre, le nœud coulant confondu dans ses lacis, elle paraissait inerte, inoffensive, sans signification.

« Je suggère, dit Purcell en réprimant le tremblement convulsif de sa voix, que l'on considère Hunt comme votant contre. »

Pâle, les lèvres serrées, Mac Leod massait sa main endolorie. Hunt votant avec Purcell, et Johnson s'abstenant, cela faisait quatre voix contre, trois pour : il était battu.

Mac Leod sentait sur lui le regard des matelots. Il se redressa et fit une chose surprenante : il sourit. Ses lèvres s'écartèrent l'une de l'autre, et dans ce mouvement, les joues, au lieu de se remplir, se creusèrent davantage, et son visage eut l'air plus que jamais d'une tête de mort.

Il regarda tour à tour ses compagnons, l'air calme et sardonique.

« Fils, dit-il enfin de sa voix traînante et rythmée, j'suis pas d'accord pour dire que Hunt a voté. Non, fils, j'suis pas d'accord pour compter sa voix, vu qu'il a pas voté comme un chrétien avec la langue que le Seigneur il lui a donnée pour parler... »

Ce langage pieux étonna tout le monde, et cet étonnement donna un répit à Mac Leod. Personne ne songea à protester ni à l'interrompre.

« Cependant, poursuivit Mac Leod, faut être juste. Si on compte pas Hunt, et Johnson s'abstenant, ça fait trois voix contre et trois voix pour. Y a pas d'majorité pour. Y a pas d'majorité contre. Alors, j'pose la question : Qu'est-ce qu'on va faire? »

La question était de pure forme, car, avant que personne ait eu le temps de répondre, il reprit :

« J'vais vous dire, fils : J'retire ma motion. »

Et il promena son regard sur les matelots pour les prendre à témoin de sa générosité. « Quel politicien-né! pensa Purcell. Il est battu et il se donne toutes les apparences de la victoire. »

« Bon, reprit Mac Leod, c'est un coup pour rien, on passe l'éponge et Mason est libre. Et alors, reprit-il dramatiquement, qu'est-ce qui s'passe? Un jour ou l'aut', Mason recommence, et ce coup-là, il m'répand la cervelle. Y a des gars, reprit-il en effleurant Hunt de ses yeux, qu'ils sont si épais qu'ils tiennent debout sans cervelle, rien qu'par l'poids. Mais, moi, il m'faut une cervelle pour commander à mes os, sans ça, j'flotterais dans l'air comme un cerf-volant au moindre noroît... J'demande un aut'vote, fils, et tout d'suite. J'demande qu'à l'avenir le fils de garce qui menace de tuer l'copain, ou qui tire son couteau, J'demande qu'il soit jugé et pendu dans les vingt-quatre heures. »

Il y eut un silence et Baker dit d'un air méfiant :

« Etant entendu que le présent vote s'applique pas à Mason?

—  Etant entendu.

—  Je suis contre, dit Purcell. Personne n'a le droit de tuer son frère.

—  Amen », dit Smudge.

L'hostilité de Smudge à l'égard de Purcell était si impudente que tous en furent gênés. Purcell resta impassible.

« J'mets aux voix ma proposition », dit Mac Leod.

Johnson s'abstint. Hunt ne répondit pas. Purcell vota contre. Les autres, pour.

« C'est voté, dit Mac Leod avec un air de satisfaction, White, tu peux détacher Mason. »

White obéit et tous les regards se tournèrent vers Mason. Quand il fut libéré de ses liens, il fit jouer deux ou trois fois les articulations de ses bras, remit en place sa cravate que la lutte avait dérangée et sans prononcer un seul mot, ni jeter un regard à quiconque, il tourna le dos et s'en alla.

Les matelots le regardèrent partir.

« L'vieux a d'la tripe! dit Johnson à mi-voix. La façon dont il s'tenait sous c'te corde!

—  Mais non, dit Mac Leod en reniflant avec dédain, c'est pas d'la tripe. C'est du dressage. Ces fils d'garce d'officiers, on leur apprend à s'tenir raides dans leurs sacrées écoles. Fils, qu'on leur serine, tiens-toi raide! Et même si ta mère est soûle, tiens-toi raide! Alors, forcément, ils s'tiennent raides, même sous un nœud coulant...

—  Quand même », dit Johnson.

Depuis qu'il s'était abstenu, il avait tous les courages. Mac Leod ne répondit pas. Il s'était détourné et regardait les flammes qui montaient de la plage.

« Moi, dit-il avec entrain, j'retourne voir l'feu! Un feu pareil, j'en ai pas vu souvent! Et c'est pas tous les jours qu'un simple matelot a l'occasion de brûler d'sa main un bateau comme l'Blossom »

Tous se mirent à rire, Mac Leod rit en écho à sa propre plaisanterie. Son visage coupant prit tout d'un coup un air joyeux et enfantin. Les matelots s'ébrouaient, parlaient tous à la fois, se donnaient de grandes tapes. Purcell les vit disparaître au milieu des rires et des bousculades dans le sentier de la falaise. Tout était déjà oublié. Ils avaient l'air d'écoliers avides de prendre le large après une leçon difficile. « Et ils ne sont pas même méchants », pensa Purcell.

Il fit quelques pas. Il n'avait pas envie de retourner au village. Il se sentait fatigué. Il s'assit au pied du pandanus qui avait failli supporter le poids de Mason, replia ses genoux et les entoura de ses mains. Il était stupéfait de l'enchaînement impitoyable des faits. Parce qu'une frégate était apparue à huit heures du matin à l'horizon, Mason, quelques heures plus tard, se tenait debout, pieds et poings liés, sous un nœud coulant. Et parce que Hunt, trois ans plus tôt, avait vu pendre un camarade et n'avait pas aimé ce spectacle, Mason avait échappé à la mort. Il devait la vie à ce hasard infime : Un souvenir qui s'était accroché quelque part dans les pauvres méninges confuses de Hunt.

Purcell entendit derrière lui un bruit léger. Il n'eut pas le temps de se retourner, des mains fraîches se posèrent sur ses yeux et il sentit la poitrine d'une femme s'appuyer sur son dos.

« Ivoa! » dit-il en saisissant les mains. Mais il ne les reconnut pas. Elles étaient plus petites que celles d'Ivoa. Il les écarta de ses yeux. Il y eut un rire aigu. C'était Itia. Agenouillée derrière lui et pressée contre son épaule, elle le fixait de son œil gai et malicieux. Purcell lui sourit, mais lui lâcha les mains et se déroba.

« Aïe! Aïe! dit Itia en s'accrochant à ses épaules avec une panique feinte, tu vas me faire tomber, Adamo!

—  Assieds-toi donc », dit Purcell.

Elle fit la moue, baissa les cils, les releva, secoua les épaules, ondula des hanches, fronça son petit nez retroussé, et finalement, obéit. Purcell suivit cette mimique avec amusement. Parmi ces femmes grandes et majestueuses, la petitesse de sa taille et la minceur de son corps rond prêtaient à Itia le charme d'un enfant.

Il lui sourit.

« D'où viens-tu, Itia? »

Il la regardait. Aussitôt, elle prit un air important, et recommença ses mimes. D'où elle venait, c'était un secret. Elle ne savait pas si elle devait le dire... Une petite étincelle gaie dansait sans arrêt dans ses yeux noirs. Quel visage rond et rieur elle avait! Tous ses traits remontaient vers le haut : les sourcils, les yeux, le nez, les commissures des lèvres...

« Du village, dit-elle enfin.

—  Du village? Pourquoi dis-tu les choses qui ne sont pas? Je suis assis en face du sentier. Je t'aurais vue venir.

—  Si, si, dit Itia, en faisant la lippe comme si elle allait se mettre  à  pleurer. Quelle peine tu me fais, Adamo! Tu me traites de menteuse!  »

Et elle se mit à rire aux éclats comme si le fait de feindre les larmes lui eût paru le dernier mot du comique.

« Je suis venue par le sentier, reprit-elle, mais je l'ai quitté, quand j'ai vu les Péritani sous l'arbre. Je savais bien que les Peritani ne voulaient pas qu'on approche. Alors, je me suis glissée entre les troncs jusqu'à la brousse. Et de là, ajouta-t-elle avec un geste rond des bras et en faisant pivoter son torse sur les hanches pour faire saillir sa poitrine, j'ai fait le tour jusqu'ici. J'ai tout vu! dit-elle avec un air de gaieté qui n'avait sûrement aucun rapport avec le spectacle qu'elle avait épié. 

—  Qu'est-ce que tu as vu?

—  Tout.

—  Eh bien, maintenant que tu as tout vu, retourne au village. Tu vas avoir beaucoup de choses à raconter. »

Itia fit la moue, replia ses deux jambes sous elle, appuya son épaule contre l'épaule de Purcell, et tournant la tête, le regarda sous ses cils.

« On n'est pas bien? »

Elle souriait. Il n'était pas possible de regarder le visage rond et le pétillement de ses yeux sans avoir, à son tour, envie de sourire. Purcell là regarda avec une sorte d'attendrissement. Itia était pétrie de naïveté et de ruse, mais sa ruse était elle-même naïve.

Quelques secondes s'écoulèrent, et Itia dit poliment, d'une petite voix douce et gentille :

« Embrasse-moi, s'il te plaît, Adamo. »

Les vahinés avaient presque toutes adopté le baiser à la Peritani : sur les lèvres. Mais elles ne lui attachaient pas de signification amoureuse. Il leur arrivait même de le pratiquer entre elles : par jeu, parce qu'elles le trouvaient amusant.

Purcell se pencha et comme il allait l'embrasser, il aperçut son regard à travers ses cils. Il se leva.

« Retourne au village, Itia. »

Elle se leva à son tour, la tête basse, l'air d'un enfant pris en faute, et comme Purcell s'approchait d'elle pour la consoler, tout d'un coup, elle se jeta sur lui, le saisit à bras-le-corps, noua ses mains derrière lui, et se serra frénétiquement contre sa poitrine. Il sentait ses seins s'écraser contre sa peau, et comme la tête d'Itia arrivait sous son menton, il respirait l'odeur poivrée de ses cheveux, et mêlé à elle, le parfum des fleurs d'hibiscus.

Il la saisit aux épaules pour l'écarter de lui, mais elle était plus forte qu'il ne pensait, elle se collait contre lui, cuisse contre cuisse, comme si elle avait voulu entrer dans son corps.

« Lâche-moi, Itia.

—  Oh! non! dit-elle, les lèvres collées contre son cou. Oh! non! Non! je ne te lâcherai pas! Je te tiens bien!  »

Il se mit à rire.

« Où sont tes manières, Itia?

—  Justement, dit-elle d'une voix étouffée. Je n'en ai pas. Tout le monde le dit. »

Il rit de nouveau, puis il porta les deux mains derrière son dos, lui saisit les poignets, et tira. Il dut employer toute sa force pour les dénouer. Sans les lâcher, il les ramena devant lui, éloigna Itia de toute la longueur de ses bras, et la maintint ainsi un moment. Il savait que, s'il la lâchait, elle essaierait de nouveau de le saisir à bras-le-corps.

« Itia, dit-il, tu n'as pas honte?

—  Oh si! » dit-elle.

Elle avança son épaule gauche, y cacha son visage, et ses yeux noirs émergeant à peine, elle regarda Purcell avec une effronterie d'écureuil.

« Je devrais être plus sévère, pensa Purcell. Elle me désarme à chaque fois par sa drôlerie. Allons, ne te mens pas, se dit-il, aussitôt. Il n'y a pas que sa drôlerie. » Il regarda les deux fleurs d'hibiscus dans ses cheveux et fronça les sourcils.

« Ecoute-moi, Itia, dit-il. Et ne l'oublie pas, je te prie. Je suis le tané d'Ivoa.

—  Eh bien, qu'est-ce que ça fait? dit Itia. Je ne suis pas jalouse. »

Purcell se mit à rire. 

« Pourquoi ris-tu? dit Itia en plissant ses yeux malicieux d'un air étonné.

—  Mais voyons, c'est tout le contraire. Ce serait à Ivoa d'être jalouse ou pas.

—  Tu crois  cela? dit Itia. Quand une femme est amoureuse, elle est jalouse, et même d'un homme qui n'est pas son tané. Ainsi, moi, je ne suis pas jalouse d'Ivoa, mais je déteste quand Omaata t'embrasse et t'appuie la tête sur ses gros seins.

—  Allons, dit Purcell, en voilà assez. Je vais être très fâché si tu continues. Rentre tout de suite au village. »

Il lui tenait toujours les poignets. Il n'osait pas les lâcher avant d'avoir sa promesse de le quitter.

« Eh bien, dit Itia, je m'en irai, si tu m'expliques.

—  Si je t'explique?

—  Pourquoi tu ne veux pas être mon tané. » Purcell dit avec humeur :

« Je suis le tané d'une seule femme.

—  Pourquoi pas de deux? dit Itia en posant son menton sur son épaule gauche et en le dévisageant de côté d'un air naïf.

—  Parce que c'est mal.

—  Parce que c'est mal, dit Itia, stupéfaite. Pourquoi c'est mal? Ça ne te ferait pas plaisir?   »

Purcell détourna les yeux. « Oh! si, pensa-t-il dans un éclair. Bien sûr que si. Malheureusement si. »

« Dans mon pays, dit-il enfin, c'est tabou d'avoir deux femmes.

—  Tu dis les choses qui ne sont pas, dit Itia. Tous les Peritani de la grande pirogue ont eu deux femmes à Tahiti. Quelquefois, trois. Quelquefois,  quatre.

—  Ils n'obéissent pas au tabou, dit Purcell patiemment.

—  Et toi, tu lui obéis? » Il fit « oui » de la tête.

«  Pourquoi? Pourquoi toi, tout seul?   »

Il eut un demi-sourire.

« Parce que je suis... »

Il voulait dire « parce que je suis consciencieux », mais il ne put traduire. Le mot « consciencieux » n'existait pas en tahitien.

« Parce que je respecte les tabous », dit-il au bout d'un moment.

Il y eut un silence et Itia dit tout d'un coup d'un air victorieux :

« C'est un tabou dans ta grande île. Ce n'est pas un tabou ici. »

Il aurait dû y penser : pour un Tahitien, le tabou était lié au lieu.

Il dit tout haut :

« Pour un Peritani les choses sont différentes.  »

Il ajouta :

« Où qu'il aille, ses tabous le suivent... »

Il se tut, étonné d'avoir donné une si bonne définition de lui-même et de ses compatriotes.

Il reprit au bout d'un moment :

« Eh bien maintenant, je t'ai expliqué. Tu as promis. Retourne au village.

—  Tu n'es pas fâché? dit Itia.

—  Non.

—  Tu n'es vraiment pas fâché?

—  Non.

—  Alors, embrasse-moi. »

Il fallait en finir. Il n'allait pas rester là toute la journée à lui tenir les poignets. Il se pencha. Les lèvres d'Itia étaient douces et chaudes, et le baiser fut d'une fraction de seconde plus long qu'il n'aurait voulu.

« Eh bien, dit-il en se redressant, tu as promis. Va-t'en. »

Elle le regardait. Elle en oubliait de faire ses mimes.

« Oui, Adamo, dit-elle avec douceur et comme si elle lui faisait une sorte d'hommage de son obéissance. Je vais. Oui, Adamo. Oui. »

Il la lâcha, et il la regarda s'éloigner dans le sentier, si petite sous les arbres séculaires. Il sourit et haussa les épaules : c'est une enfant. Il se reprit aussitôt : « N'essaie pas de te mentir. Ce n'est pas une enfant. »

Il était surtout étonné que sa conscience fût si molle à lui faire des reproches. Il se secoua et se mit à marcher dans la direction du village. Mais au bout de quelques mètres, il ralentit. Il était très frappé d'une pensée : la notion de péché paraissait perdre de sa force dans ce climat. Cette pensée lui parut neuve et il la retourna avec plaisir dans son esprit. Il redressa la tête tout d'un coup. Mais c'était une idée tahitienne! Qu'est-ce que cela voulait dire, sinon que les tabous anglais perdaient de leur force dans cette île? Itia n'a pas dit autre chose. « Ainsi, pensa-t-il avec inquiétude, j'admettrais que la religion ne soit pas universelle... Ce pays est trop doux : ma théologie se corrompt. » Il s'arrêta, troublé. Mais si elle se corrompt par l'effet du climat, n'est-ce pas Itia qui a raison?

La pensée que cette notion lui était inspirée par le diable l'effleura, mais il la repoussa aussitôt. Voir le diable partout, c'était une idée de papiste... A ce compte, le démon, dans la vie quotidienne, devenait plus important que Dieu. Il secoua la tête. Non, non, ce serait trop facile. Dès qu'on ne comprend plus, on fait intervenir le diable, on se fait un petit peu peur, et on cesse de penser. Il tirerait tout cela au clair. Il y réfléchirait. Il savait qu'il ne pourrait pas être heureux sans être d'accord avec lui-même.

Il entendit un bruit de pas, des voix. Il leva la tête. Les Tahitiens et les femmes venaient à sa rencontre sur le sentier. Ils le croisèrent, s'arrêtant à peine.

« Tu ne viens pas, Adamo? » dit une voix.

Ils avaient vu rentrer Mason. Tout s'était donc bien terminé en fin de compte. Et maintenant ils allaient voir brûler le Blossom, eux aussi. C'était une grande fête. Leurs visages rieurs et avides étaient tendus du côté où les grandes flammes rouges s'élevaient.

Tout à fait en queue du groupe venait Ivoa, et marchant à côté d'elle, s'appuyant sur son épaule, et lui faisant des grâces, Itia... « Ma parole! » pensa Purcell avec humeur.

Ivoa s'arrêta.

« Tu ne viens pas, Adamo?

—  Non, dit-il, je rentre. »

Il y eut un silence et Ivoa dit :

« Je peux rentrer avec toi, si tu veux. »

Purcell mesura tout le sacrifice qu'elle lui faisait et dit :

« Non, non. Va voir l'incendie.  »

Elle reprit :

« Ça te fait de la peine de voir brûler la grande pirogue?

—  Un peu, oui. Mais va, va, Ivoa.  »

Itia passa son bras sous celui d'Ivoa et appuya sa tête contre son épaule. Elle avait l'air de former avec elle un couple familial et d'attendre le peintre qui les fixerait sur la toile. « C'est inouï, pensa Purcell, mi-irrité, mi-amusé, elle se prend déjà pour ma « seconde femme »...

« A bientôt », dit-il.

Il les dépassa et, quittant Cliff Lane, il prit East Avenue. Tout était silencieux. « Pas âme qui vive dans le village, pensa Purcell, à part Mason. Et à part moi : le capitaine et le second d'un bâtiment que les flammes sont en train de détruire. Quand on pense à la somme d'efforts et de réflexions qu'il a fallu fournir pour construire un bateau... Et là, en quelques heures... Le vieux doit se ronger le cœur dans son coin. »

Purcell se dirigea vers la cabane de Mason. Leurs rapports, depuis les incidents du débarquement, étaient devenus un peu froids, et c'était la première fois que Purcell lui rendait visite.

Mason avait utilisé la rambarde de la dunette pour entourer son jardin, et en mettant la main sur le portillon, Purcell eut une agréable impression de familiarité. Ses doigts avaient reconnu la main courante en chêne du gaillard d'arrière. Elle avait été refaite avant de quitter Londres et si hâtivement qu'on n'avait eu le temps ni de la polir ni de la vernir. On s'était contenté de la badigeonner à l'huile de lin, et toutes les rugosités du bois étaient restées.

Purcell fut très frappé, en franchissant les quelques pas qui le séparaient de la cabane, de la petitesse de l'enclos. Mason n'avait pas utilisé le dixième du terrain qui lui avait été alloué.

Il frappa un petit coup à la porte, puis au bout d'un moment, un deuxième coup. Il n'y eut pas de réponse et Purcell dit :

«  C'est Purcell, capitaine.  »

Il se passa quelques secondes. Puis la voix de Mason dit derrière la porte :

« Etes-vous seul?

—  Oui, capitaine. »

De nouveau le silence tomba et la voix de Mason dit : « Je vais vous ouvrir. Reculez de deux pas.

—  Pardon?

—  Reculez de deux pas. »

Il y avait comme une menace dans la voix de Mason et Purcell obéit. Il attendit encore quelques secondes, et juste au moment où il commençait à croire que Mason n'ouvrirait pas, la porte pivota lentement sur ses gonds, découvrant Mason campé sur le seuil, le fusil sous le bras droit, le canon braqué droit devant lui.

« Levez les mains, monsieur Purcell. »

Purcell rougit, mit les deux mains dans ses poches et dit d'une voix sèche :

« Si vous ne me faites plus confiance, notre entrevue est inutile. »

Mason le fixa un moment.

« Je m'excuse, monsieur Purcell, dit-il d'un ton plus doux, mais sans abaisser le canon de son arme. Je pensais que ces bandits s'étaient ravisés, et qu'ils se servaient de vous pour me faire ouvrir ma porte...

—  Je ne permets à personne de se servir de moi, dit Purcell avec froideur.   En outre, vous n'avez pas à craindre un revirement. Les hommes ont voté et ils n'iront jamais contre un de leurs votes.

—  Leur vote! dit Mason avec dérision. Entrez, je vous prie, monsieur Purcell, et refermez vous-même la porte.  »

Purcell obéit. Dès qu'il avança, Mason recula à l'intérieur de sa cabane et tant que Purcell n'eut pas refermé la porte, il garda son fusil braqué sur l'embrasure.

Purcell se trouvait dans une entrée minuscule où s'ouvrait une porte également fort petite.

«  Entrez, entrez, monsieur Purcell », dit Mason en jetant un regard de désapprobation au torse nu du lieutenant.

Lui-même était comme à son ordinaire habillé, chaussé, étroitement cravaté.

Il passa derrière Purcell. Il y eut un bruit de ferraille. Il s'occupait à verrouiller sa forteresse.

Purcell poussa la petite porte, jeta un coup d'oeil à l'intérieur, et s'arrêta sur le seuil, béant. Dans la pièce qu'il avait sous les yeux, Mason avait reconstitué, dans ses moindres détails, sa cabine du Blossom. Tout y était : la couchette et son rebord protecteur en chêne, le large coffre, la table et ses deux fauteuils trapus, les hublots carrés, les rideaux de toile blanche des hublots, le baromètre, les sous-verres représentant le Blossom en cours de construction, et même, en face de Purcell, une cloison tout entière, en bel acajou verni, où s'ouvrait une porte basse avec une poignée de cuivre. Cette porte, sur le bateau, donnait sur une coursive, mais ici elle devait  conduire à une deuxième pièce, aussi grande sûrement, que celle-ci était   petite, car Mason avait poussé le souci de la fidélité jusqu'à respecter, dans sa chambre terrestre, les dimensions exiguës de sa cabine. « Asseyez-vous,  monsieur Purcell », dit Mason. Lui-même  prit place de l'autre côté de la table et appuya son fusil contre sa couchette. Il y eut un instant de gêne. Purcell fixait en silence les pieds de la table, et s'aperçut avec stupeur que les petites cales de chêne qui, sur le Blossom, les entouraient, étaient là, vissées ferme dans le parquet, comme si Mason avait craint que l'île, en se mettant tout d'un coup à rouler et à tanguer, ne déplaçât les meubles.

Ce détail qui, en d'autres temps, eût amusé Purcell, le déprima. Il sentit d'un seul coup toute l'inutilité de sa visite.

Mason ne regardait pas Purcell. Ses yeux gris étaient fixés sur le baromètre. Au bout d'un moment, il sentit les yeux de Purcell sur les siens et dit d'un air soucieux :

« Il baisse, monsieur Purcell. Depuis ce matin, il n'arrête pas de baisser. Nous allons avoir un grain.

—  Capitaine, dit Purcell, si vous me permettez, j'ai une suggestion à vous faire.

—  Parlez, monsieur Purcell », dit Mason, l'air méfiant et sourcilleux.

« Déjà! pensa Purcell. Il se ferme déjà. Toute idée qui vient des autres est a priori suspecte. »

« Capitaine, reprit Purcell, il y a une chose à laquelle nous ne pouvons rien, ni vous ni moi. Il y a maintenant un pouvoir de fait dans l'île.

—  Je ne vous comprends pas, dit Mason.

—  Eh bien, dit Purcell avec un sentiment de gêne. Voici ce que je veux dire : depuis ce matin, il n'y a plus que moi dans l'île à vous appeler capitaine. »

Mason cilla, rougit et dit d'un ton sec : « Je ne vous remercie, pas. Vous ne faites que votre devoir.

—  Oui, capitaine », dit Purcell, découragé.

Le Blossom ne serait bientôt plus qu'un tas de cendres sur une plage du Pacifique, mais le mythe du « seul maître à bord après Dieu » continuait... Il n'y avait plus de barre, mais Mason dirigeait le navire. Plus de tempête, mais il consultait le baromètre. Plus de roulis, mais il avait vissé des cales à ses pieds de table. Plus de manœuvres à commander, mais les hommes étaient toujours les hommes; Mason, leur capitaine; et Purcell, le second.

« Je pense, capitaine, reprit Purcell, que nous devons tenir compte du fait que les hommes ont formé une sorte de parlement.

—  Un parlement! dit Mason avec hauteur. Un parlement! reprit-il dans un crescendo de mépris et de violence, et en levant ses deux mains devant lui. Un parlement!  Ne me dites pas que vous, monsieur Purcell, vous prenez ce parlement « au sérieux »!

—  Bien forcé, dit Purcell. Il a failli vous pendre. » Mason rougit; tous ses traits, sous l'effet de la colère, se mirent à trembler, et il se passa une pleine seconde avant qu'il réussît à rendre à son visage une apparence de calme. Quand ce fut fait, il fixa sur Purcell des yeux pleins de ressentiment.

« A cet égard, dit-il d'un ton froid, vous auriez pu vous dispenser, monsieur Purcell, de venir prendre ma défense devant ces bandits. J'aurais très bien accepté, je vous assure, qu'ils me pendent en même temps qu'ils faisaient brûler le Blossom. »

Purcell fixa les pieds de la table. C'était incroyable. On était en pleine imagerie. Le capitaine mourait en même temps que son bâtiment. Et. faute de pouvoir sombrer avec lui, étant sur terre, il avait du moins la satisfaction d'être pendu pendant que les flammes consumaient son navire... « Voilà donc à quoi il pensait, se dit Purcell, quand il se tenait si raide sous le nœud coulant. »

« J'ai cru faire mon devoir, capitaine, dit Purcell d'un ton conciliant en relevant les yeux.

— Non, monsieur Purcell, dit Mason avec force, vous n'avez pas fait votre devoir. Votre devoir était de vous opposer par la force — je dis bien : par la force — à ces mutins au lieu de traiter avec eux. »

Il frotta ses deux mains sur ses genoux et dit d'un ton plus doux :

« Mais je ne vous fais pas de reproche. Moi-même, j'ai eu un moment de faiblesse. J'ai eu leur meneur au bout de mon fusil et je n'ai pas tiré. J'aurais dû tirer, reprit-il, ses yeux gris fixés dans le vide et en frappant du poing son genou. Cette canaille abattue, les autres seraient rentrés dans le devoir...

—  Les hommes, dit Purcell au bout d'un moment, ont pu penser qu'ils ne faisaient qu'anticiper sur votre décision. Vous aviez dit vous-même à Tahiti que notre installation dans l'île terminée, il faudrait brûler le Blossom.

— Mais pas comme cela! s'écria Mason d'une voix indignée en se redressant sur son siège. Mais pas de cette façon barbare. Dans certains cas, un capitaine peut considérer de son devoir, monsieur Purcell, de détruire son navire. Mais quand je me représentais le sabordage du Blossom, croyez-vous que j'aurais imaginé cette scène d'anarchie, ces cris, ces rires?... Non, ce que je voyais, je vais vous le dire : je voyais les hommes alignés sur la plage dans le plus profond silence, moi-même prononçant quelques paroles simples, faisant amener les couleurs, ordonnant la mise à feu, et saluant le navire, tandis que, pour ainsi dire, il se serait enfoncé dans les flammes... »

Il s'interrompit. Le spectacle qu'il venait d'évoquer l'émut et Purcell s'aperçut avec stupéfaction qu'il avait les larmes aux yeux. « L'imagerie, pensa Purcell. Il a tout simplement « oublié » qu'il a tué Burt et volé le navire aux armateurs. »

« Il a encore baissé d'un degré depuis que vous êtes entré », dit soudain Mason, les yeux fixés avec inquiétude sur le baromètre.

Il se leva et ferma avec soin les deux hublots, comme s'il eût craint que la houle vînt balayer ses meubles. La température que Purcell trouvait déjà trop chaude, devint étouffante. Mais si habillé que fût Mason, elle ne parut pas l'incommoder. « Quel heureux tempérament », pensa Purcell. Il sentait la sueur couler dans son dos et d'intolérables picotements de chaleur courir le long de ses bras.

Mason reprit sa place.

« Capitaine, dit Purcell d'une voix ferme, je suis venu vous faire une suggestion.

— Je vous écoute », dit Mason d'un air distant.

Purcell regarda en face de lui cette tête carrée, ce front têtu, cette forte mâchoire. Tout dans ce visage paraissait solide et sans fissure, plus impénétrable qu'un roc.

« Capitaine, reprit-il avec un pénible sentiment d'impuissance et d'échec, dans ce parlement que les hommes ont formé, voici, en gros, comment les choses se présentent : il y a deux clans. Dans l'un se trouvent Mac Leod, White et Smudge. Dans l'autre, Baker, Jones et moi. Entre les deux clans, les éléments flottants : Hunt et Johnson. On ne peut jamais prévoir, à coup sûr, comment ils vont voter, mais, normalement, ils votent pour Mac Leod. Ainsi, Mac Leod, assuré d'une majorité, est à peu près le roi de l'île... »

Il fit une pause et reprit :

« Cet état de choses me paraît très dangereux et je viens vous suggérer deux moyens d'y remédier. »

« I m'écoute à peine, pensa Purcell. Et pourtant, sa vie dans l'île, la mienne, celle des matelots, nos rapports avec les Tahitiens, tout, absolument tout, dépend de la décision qu'il va prendre. Il faut qu'il comprenne! » se dit-il avec toute l'intensité d'une prière. Il ramassa son courage, regarda Mason dans les yeux et articula avec toute la force dont il était capable :

« Je suggère deux choses, capitaine. La première, c'est que vous assistiez vous-même aux assemblées, et que vous preniez part aux votes. La seconde est que vous aidiez, précisément par votre vote, à y introduire les Tahitiens.

—  Vous êtes fou, je pense, monsieur Purcell », dit Mason d'une voix éteinte.

Il regardait Purcell avec des yeux exorbités. La stupeur lui enlevait presque l'usage de la parole, ou le pouvoir de s'indigner.

« Laissez-moi expliquer! poursuivit Purcell avec feu. D'abord, il est équitable que les Tahitiens entrent dans cette assemblée, puisque les décisions qui y seront votées s'appliqueront aussi à eux. Ensuite, ils ont pour vous un grand respect, et leurs voix, jointes à la vôtre, à Ja mienne, à celle de Baker et de Jones, vous permettront d'avoir la majorité et de neutraliser Mac Leod... »

Il se passa une pleine seconde. Mason se redressa sur son fauteuil. Les deux mains appuyées sur les accoudoirs, il fixait sur Purcell des yeux flamboyants.

« Monsieur Purcell, dit-il enfin, je n'en crois pas mes oreilles. Vous suggérez que moi, Richard Hesley Mason, commandant le Blossom, j'aille siéger au milieu de ce ramassis de mutins, discuter avec eux, et voter! Vous avez bien dit : Voter!... Et comme si cela ne suffisait pas, vous voulez qu'à côté de ces hommes qui, tout bandits qu'ils soient, sont quand même des Britanniques, vous voulez que des Noirs, je dis bien : des Noirs, soient admis à siéger. Monsieur Purcell, c'est la proposition la plus outrageante...

—  Je ne vois rien d'outrageant dans ce que je propose, coupa Purcell  d'une voix sèche. Le choix est simple : ou bien vous vous enfermez dans votre cabane et vous perdez tout contrôle sur les  événements, ou bien vous vous décidez à agir, et il n'y a qu'un moyen d'agir, c'est de prendre votre place à l'assemblée, et grâce aux Tahitiens, d'y supplanter Mac Leod. »

Mason se leva, le visage rigide. Il mettait fin à l'entretien. Purcell se leva à son tour.

« Il y a une troisième voie, monsieur Purcell, dit Mason, et son regard, passant au-dessus de la tête de Purcell, se fixa avec une expression sévère sur un point du plafond — et c'est la seule compatible avec ma dignité. »

Il fit une pause et reprit :

« Elle consiste à attendre.

—  Attendre quoi? dit Purcell assez brusquement.

—  Attendre, dit Mason avec un air d'absolue certitude, que les hommes se fatiguent des folies de Mac Leod, viennent me chercher dans ma cabine et  me demandent mes ordres. »

C'était désarmant. Il vivait de clichés. Il voyait les hommes frapper à sa cabane, retirer leurs coiffures d'un air embarrassé, se gratter la tête et dire, les yeux baissés : « Capitaine, on vient vous demander de reprendre la barre... »

« Avez-vous une autre suggestion à présenter?» dit Mason avec froideur.

Purcell releva la tête et le regarda. Mason était debout devant lui, massif, droit, la poitrine bombée, les épaules effacées, la tête carrée sur son cou tanné de marin : 80 kilos de courage, d'expérience nautique, d'obstination et de préjugés.

« Je n'ai pas d'autre suggestion, dit Purcell.

—  Eh bien, dans ce cas, dit Mason, je vais vous ouvrir. »

Il reprit son fusil, alla déverrouiller la porte, s'effaça, et tandis que Purcell sortait, braqua le canon de son arme dans l'embrasure. Il n'y eut pas d'autre parole.

La porte claqua et Purcell entendit le bruit du verrou et de la clef.

Purcell franchit en cinq pas le minuscule enclos et, se penchant, pesa de la main sur le loquet du portillon. Au même instant il comprit : Mason avait donné à son enclos les mêmes dimensions que la dunette du Blossom.