Quand Mason avait fait la première fois en chaloupe le tour de l'île, il avait remarqué à l'est une petite anse. Elle était fermée du côté de la terre par le demi-cercle abrupt de la falaise, et défendue, du côté de l'océan, par une ceinture d'écueils. Au fond de cette petite baie s'étendait une plage de sable noir, inaccessible par bateau, et de l'intérieur de l'île, accessible seulement au moyen d'une corde qu'on attachait à la base d'un banian et qu'on laissait pendre le long de la paroi de basalte. Les Britanniques appelèrent cette crique Rope Beach, du nom de la corde qui permettait de l'atteindre.
C'est cette crique que la minorité choisit comme lieu de pêche quand chaque clan se mit à pêcher pour son compte. Par un accord tacite, la majorité et les Tahitiens la lui abandonnèrent. La descente, et surtout la montée, étaient laborieuses, mais la baie était fort poissonneuse, et tournée vers l'est, elle recevait les premiers rayons du soleil et se trouvait abritée du noroît par sa falaise. Baker et Jones pêchaient en eau calme sur les côtés de la crique, mais Purcell préférait pêcher sur une des pointes, à un endroit balayé par un ressac prodigieux. Ayant failli, le premier jour, se faire emporter par une lame, et n'ayant dû la vie qu'à un rocher qui se trouvait entre l'océan et lui, et contre lequel la lame, en se retirant, l'avait plaqué avec violence, il prenait maintenant la précaution de passer un filin autour de sa taille et d'en attacher l'extrémité à un piton rocheux à quelques mètres derrière lui.
Purcell pêchait depuis deux heures, assez heureux, pour une fois, de n'avoir à parler à personne. L'île était une petite île, le village un petit village. On vivait les uns sur les autres. Et depuis les récents événements, sa maison était pleine de vahinés qui venaient aux nouvelles, et en apportaient elles-mêmes, vraies ou fausses. Purcell tira sur sa ligne et la laissa filer de nouveau. Au village, on étouffait maintenant. Il avait l'impression que l'état de tension qui régnait dans l'île avait encore restreint ses dimensions. Quand il descendait à Blossom Bay, il se surprenait à regarder avec envie les chaloupes du Blossom rangées et amarrées sous une grotte à l'abri du soleil. Ivoa avait dû avoir la même idée, car elle lui avait demandé la veille à quelle distance était la terre la plus proche. Mais non, c'était impossible, cinq cents milles marins, dans une chaloupe, avec une femme proche de son terme. Seul, il aurait peut-être essayé. « L'île est une prison, pensa Purcell avec un brusque accès de découragement. Nous avons échappé à la pendaison, mais pas à la prison à vie. »
Une fois encore, il laissa dévorer son appât. Il rêvait trop. Il dut réamorcer, recula de quelques pas, et pour donner moins de prise au vent, il s'assit derrière un rocher. A l'endroit où quelques minutes auparavant il avait jeté une tête de poisson, des puces de mer s'agitaient. Elles étaient toutes en petites pattes dures et avides sous des corps ovoïdes, d'un beige douteux. C'était une mêlée affreuse. Elles grouillaient avec un vrombissement infini, se montaient les unes sur les autres, s'estropiaient et s'entre-tuaient pour se disputer ce festin. De toute évidence, leur cruauté était inutile. La tête de poisson était un gros morceau, il y en avait bien assez pour toutes, il leur faudrait plusieurs heures pour nettoyer leur proie. Purcell les regarda un moment, plein de dégoût, n'osant même pas les repousser de son pied. Comme ces insectes étaient antipathiques! Ils n'étaient rien d'autre qu'une bouche et une carapace. Rien de vulnérable en eux, rien d'humain. Une dureté sans bornes. Une avidité qui ne connaissait même pas les limites de son intérêt.
Purcell sentit une rnain sur son épaule. Il se retourna. C'était Mac Leod.
« Je vous ai appelé, cria l'Ecossais d'un air d'excuse en retirant sa main. Mais avec ce vent... »
Purcell était si surpris de voir Mac Leod sur son terrain de pêche qu'il ne trouva rien à répondre.
« J'ai à vous parler, dit Mac Leod.
— Bon, dit Purcell. Ne restons pas ici. Vous risqueriez d'être emporté. »
Et sautant de rocher en rocher, il gagna une petite grotte qui s'ouvrait à côté du piton où il avait attaché son filin de sécurité. Mac Leod le suivit et quand Purcell eut pris place à l'entrée de la grotte, il s'assit à un mètre de lui, les yeux fixés sur la mer.
« C'est pas parce que vous avez quitté l'assemblée qu'on est fâchés? dit-il enfin en regardant Purcell d'un air interrogateur.
— Je ne suis fâché avec personne, dit Purcell.
— Je suis allé chez vous, enchaîna aussitôt Mac Leod. C'est vot' femme qui m'a dit qu'vous étiez à Rope Beach. C'est pas mal, vot' coin, reprit-il d'un air de doute en jetant un regard circulaire sur la baie. Du moins pour des gars qu'aiment faire les gabiers au bout d'un filin. Très peu pour moi. J'en ai fait trente ans, de c'te exercice, et c't'un miracle que j'y aie pas laissé mes os. »
Détendu, tout à fait à l'aise, présentant à Purcell son profil d'aigle déplumé, il avait appuyé son dos contre un rocher arrondi, et jeté devant lui, avec négligence, ses longues pattes d'araignée. Son pantalon rayé rouge et blanc était rapiécé aux genoux avec de larges carrés de toile de voile et le disputait en saleté au tricot blanc qui moulait ses côtes.
« J'ai vu vot' nouvelle paroi coulissante, reprit Mac Leod. Vu qu'j'étais chez vous, j'me suis permis d'y jeter un coup d'ceil. »
Il ajouta après réflexion :
« Vous y tâtez, Purcell, pour un amateur. J'avais déjà remarqué ça, quand vous avez bâti vot' maison. Vous êtes le seul avec moi qu'a eu l'idée d'la construire à clins. Total : c'est la seule à être étanche, avec la mienne. Fallait quand même pas être malins, poursuivit-il en s'animant, pour foutre les bordés bord à bord, comme ils ont tous fait, vu qu'y avait pas de couvre-joint. Résultat : calfate comme tu peux, y aura toujours des courants d'air. Non, comme j'ai'dit, y avait qu'le clin. Et sans compliment, vous y tâtez dans l'bois, Purcell. »
Comme Purcell se taisait, il lui jeta un rapide coup d'oeil de côté et enchaîna :
« Quant à vot' paroi coulissante, j'vais vous dire. On sent l'homme qu'a eu des principes. P't'ête trop. Comme j'dis toujours, l'bon amateur, il travaille aussi bien qu'le pro. La différence, c'est qu'il va moins vite et qu'il respecte trop les règles. J'vais vous dire, Purcell, reprit-il d'un ton confidentiel et en se penchant vers lui, comme s'il allait résumer d'un mot le secret du métier, le fin du fin, c'est de violer une de ces damnées règles, et que ce soit aussi bien que si on l'avait pas violée.
— Je vous remercie du tuyau, dit Purcell.
— A vot' disposition. Et si vous avez besoin d'un outil, dites-le-moi. Y a les outils du Blossom et y a les miens, et ceux-là, j'ies prête à personne. Mais j'ferai une exception pour vous, vu qu'vous êtes comme qui dirait de la partie. »
C'était incroyable : Mac Leod lui prêter ses outils! L'énormité de la proposition ôta à Purcell l'usage de la parole. Il tourna la tête vers son compagnon. Mac Leod regardait l'horizon, les sourcils levés, la bouche entrouverte. Il paraissait lui-même tout surpris de son offre.
« Les Noirs sont venus me voir hier soir, reprit-il sans transition. Tous les six. Avec Omaata.
— Avec Omaata?
— Elle servait d'interprète.
— Ah! » dit Purcell.
Et il se tut. Il n'y eut rien d'autre que ce « Ah! » et ce silence.
Mac Leod reprit :
« Vous vous doutez de c'qu'ils avaient à m'dire. »
Purcell ne répondit pas et Mac Leod reprit :
« Bien entendu, j'ai dit « Non ». Alors, ils m'ont remis ce petit paquet et sont partis. »
Mac Leod sortit le paquet de sa poche et le tendit à Purcell. C'était un faisceau de petits bâtonnets attachés par une liane.
« Savez-vous c'que ça veut dire?
— J'en ai une vague idée, dit Purcell, et il se mit à compter les bâtonnets.
— Vous fatiguez pas. Y en a vingt-huit. » Purcell ficela de nouveau les bâtonnets et les rendit à Mac Leod.
« A mon avis, cela veut dire qu'ils vous donnent une lune pour changer d'avis.
— Une lune?
— Vingt-huit nuits.
— Je vois », dit Mac Leod.
Il reprit au bout d'un moment : « Et si j'ai pas changé d'avis?
— Ils viendront la nuit et ils planteront un javelot dans votre porte.
— Et alors?
— Ça voudra dire qu'ils vous donnent encore une lune.
— Et au bout de cette lune?
— Ils vous tueront. »
Mac Leod siffla et mit les deux mains dans ses poches. Son visage resta impassible, mais quand il parla de nouveau, sa voix était légèrement détimbrée.
« Ils s'y prendront comment? »
Il y eut un silence. Puis Purcell haussa les épaules et dit :
« Ne vous imaginez pas qu'ils vont venir vous défier en combat singulier. Ce n'est pas leur style. La guerre, pour le Tahitien, c'est une embuscade.
— On peut être deux à jouer à ce jeu », dit Mac Leod.
Purcell se leva.
Il fit deux pas à l'intérieur de la grotte, le vent cessa, et aussitôt il sentit sur sa poitrine la chaleur du soleil. Elle avait dû être là depuis le début, mais la fraîcheur de la brise lui en avait dérobé la sensation.
« Jouer! dit-il au bout d'un moment. Si encore vous ne jouiez que votre vie.
— Y a que moi d'visé, non? » dit Mac Leod d'un ton rogue.
Et comme Purcell se taisait, il reprit : « Un massacre alors? C'est à ça qu'ils pensent, selon vous, Purcell?
— Ils n'y pensent pas, dit Purcell. Ce ne sont pas des Blancs. Ils ne pensent pas à ce qu'ils vont faire et ils n'en discutent pas entre eux. Ils se livrent à leurs émotions. Et puis un beau jour, ils agiront. Et sans s'être jamais parlé, ils seront d'accord.
— Des émotions! dit Mac Leod avec mépris. Quelles émotions?
— La rancœur, la haine...
— Contre moi?
— Contre vous, contre Smudge, contre tous les Peritani.
— Vous aussi?
— Moi aussi.
— Pourquoi vous?
— Ils ne comprennent pas mon attitude à votre égard.
— J'leur donne pas tort », dit Mac Leod.
Et il se mit à rire d'un rire grinçant qui sonna faux. Purcell reprit :
« Ils estiment que je devrais me joindre à eux pour vous abattre. »
Il y eut un silence et Mac Leod dit :
« Et c'est bien ce que je ferais à votre place. Et c'est bien c'que ferait Baker, s'il était pas vot' copain. Vous m'direz : moi, Purcell, c'est ma religion. J'ai bourlingué vingt ans dans tous les coins du monde et j'ai jamais remarqué qu'la religion, elle a jamais rien changé à un homme. Mauvais il est, mauvais il reste, avec ou sans Jésus-Christ... Motif? J'vais vous dire. Pour la parlote, poursuivit-il en joignant les mains comme le gisant d'un tombeau, d'accord. Mais pour les actes, zéro. Conséquence : y a pas un sacré fils d'garce sur dix mille qui prend sa religion au sérieux. Et c'gars-là, c'est vous, Purcell. Une chance que j'suis tombé sur vous! J'apprécie, j'peux l'dire, ajouta-t-il avec un accent dont Purcell ne put pas démêler s'il était ironique ou déférent. Si c'était pas vous, y aurait, à l'heure qu'il est, trois fusils dans l'camp des Noirs. »
Mac Leod clignait des yeux comme s'il était gêné par le soleil, mais par la fente de ses paupières, il glissait de côté vers Purcell un regard aigu. Purcell surprit le coup d'oeil et il fit sur lui l'effet d'un choc. Mac Leod n'était pas aussi sûr de sa neutralité qu'il le disait. Il était venu tâter le terrain. « Mais dans ce cas, pensa Purcell, le charme, le ton amical, l'éloge de ma menuiserie, le coup de chapeau à ma religion : une comédie, tout cela? Il avait l'air sincère. J'aurais juré qu'il était sincère. » Purcell avala sa salive. Il faisait toujours trop crédit aux gens. Il s'était laissé prendre, une fois de plus.
Il dit d'une voix-où perçait l'irritation :
« Je ne m'armerai pas contre vous, si c'est ça qui vous tracasse. Quant à ce que feront Jones et Baker, je ne leur ai pas demandé.
— Ça me tracasse pas, dit Mac Leod d'une voix traînante, mais j'vous l'dis comme j'ie pense, Purcell, ça m'aurait dégoûté d'voir des Blancs s'liguer avec des Noirs contre des gars de leur couleur. »
Purcell rougit de colère et enfonça les deux mains dans ses poches.
« Vous êtes odieux, Mac Leod, s'écria-t-il d'une voix tremblante. Vous osez prendre un ton moral après ce que vous avez fait!... C'est abominable! Quant à ma solidarité avec vous, sachez-le, elle n'existe pas! Je vous donne tort d'un bout à l'autre! Vous avez brimé, frustré et offensé les Tahitiens de la façon la plus... » Il ne trouva pas de mot et reprit dans une nouvelle explosion d'indignation :
« Ça, tenez, c'est dégoûtant! C'est dégoûtant de mettre l'île à feu et à sang pour satisfaire votre avarice. Vous êtes un fou et un criminel, Mac Leod, reprit-il. Rien d'autre. Je ne lèverai pas le petit doigt contre vous, mais si les Tahitiens vous tuent, je ne verserai pas une larme sur vous, vous pouvez en être certain!
— A la bonne heure! » dit Mac Leod avec un calme parfait.
Il sourit et se mit lentement debout sur ses longues pattes. Sa haute silhouette, se profilant entre le soleil et Purcell, apparut, à contre-jour, d'une invraisemblable minceur.
« Rien de tel que la franchise, pas vrai? reprit-il d'un ton presque amical. Et j'vous remercie de vos bons vœux... Mais vous en faites pas pour moi. Y s'peut que j'aie des dispositions pour faire un beau squelette, mais c'est pas encore demain qu'vous pourrez ouvrir vot' Bible et réciter vos prières sur mon cadavre. Non, monsieur! J'y veillerai! Fiez-vous au papa Mac Leod pour avoir l'œil sur la lame et donner le coup de barre au moment qu'y faut. Quant à la guerre avec les Noirs, vous m'dites : « C'est vot' faute. » Bon, mettons qu'c'est ma faute. Mais cette guerre, elle serait venue tôt ou tard. Vous avez déjà vu des pays sans guerre? Et j'vais vous dire autre chose, Purcell, vous vous êtes p't'ête pas aperçu, l'île est trop petite. Elle est déjà trop petite pour nous. Qu'est-ce que ce sera pour nos rejetons? Alors, va pour la guerre : ça fera d’la place. Et on pourra respirer, après.
— A condition de ne pas être de ceux qui ont fait de la place », dit Purcell d'un ton froid.
Cette réplique fit sur Mac Leod beaucoup plus d'effet que l'algarade qui l'avait précédée. Il cligna des paupières, détourna les yeux, et fut un moment avant de répondre.
« N'essayez pas d'me foutre les jetons », grommela-t-il enfin.
Purcell le regarda. Si ça lui faisait mal, ça valait peut-être la peine d'appuyer.
« Mac Leod, reprit-il, je vais vous dire ce qui ne va pas chez vous. Vous manquez d'imagination. Vous n'êtes pas capable d'imaginer votre propre mort. Seulement celle des Tahitiens.
— C'est nous qui avons les fusils », dit Mac Leod, les yeux fixés à terre.
Purcell se leva à son tour.
« Vos fusils ne vous serviront à rien, dit-il avec véhémence. Vous vous croyez invincibles avec vos fusils. Vous vous trompez, Mac Leod. Vous ne savez pas à quel point vous vous trompez. Croyez-moi, j'ai assisté à une guerre de tribus à Tahiti. Leurs guerriers ont des ruses incroyables. Vous serez frappé : vous n'aurez le temps de rien voir. »
Mac Leod secoua les épaules. « Nous avons les fusils », dit-il, le visage rigide. Il s'était fermé. Et maintenant, il était bien clos dans sa carapace, à l'abri de la peur, et même de la pensée. Il tourna le dos comme s'il allait s'en aller, puis se ravisa, fit face à Purcell de nouveau et dit d'une voix un peu basse :
« Johnson me dit que vous lui avez soigné la fièvre il y a un mois.
— Oui, dit Purcell en levant les sourcils, pourquoi? Je ne suis pas docteur.
— Qu'est-ce que vous dites de ça? »
Mac Leod lui tendit sa main droite. Tout le dessus était enflé avec une rougeur au centre.
« Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il anxieusement. C'est un fééféé (Eléphantiasis)? »
Purcell regarda la main sans la prendre, puis, levant les yeux, dévisagea Mac Leod. Il fut frappé de sa pâleur. Mac Leod était prêt à risquer sa vie pour un acre de terre, mais il avait peur d'un bobo.
« C'est un furoncle, dit Purcell. Un fééféé se localise rarement sur la main. Vous n'avez rien aux testicules?
— Non.
— C'est par là que ça commence. Quelquefois aussi par les jambes.
— Alors, dit Mac Leod en s'humectant les lèvres, c'est un furoncle?
— Je pense, oui. Faites bouillir de l'eau, et trempez-vous la main dans l'eau chaude.
— Merci, dit Mac Leod avec gratitude. Quand j'ai vu ma main enfler, ça m'a foutu un coup. J'me suis rappelé l'gars, à Tahiti, qu'était forcé de soulever ses grelots à deux mains pour pouvoir marcher. Vous m'direz, reprit-il avec un mouvement d'indignation, c'est quand même pas une maladie de chrétien! »
Purcell resta silencieux.
« Merci, doc », dit Mac Leod avec un sourire plein de charme, et portant deux doigts à son front de façon mi-sérieuse mi-plaisante, il pivota sur ses talons et partit en sautillant d'un rocher à l'autre sur ses longues pattes grêles. « Une sauterelle, pensa Purcell en le regardant s'éloigner. Une grande sauterelle. Dure, avide... »
Purcell pêcha encore une vingtaine de minutes, puis ramassant ses prises et ses lignes, rejoignit John et Baker au fond de la crique. Le soleil était déjà haut. Il était temps de remonter.
« Vous avez eu d’la visite, dit Baker.
— Je vous raconterai. »
Quand ils eurent atteint le plateau, Jones se proposa pour aller porter une partie des prises au « marché ». Purcell accepta en souriant. Il savait que Jones aimait sonner à toute volée la cloche du Blossom, attendre l'arrivée des vahinés, et recevoir leurs compliments sur sa pêche.
Baker prit par East Avenue avec Purcell. Tout le temps que dura le trajet les deux hommes restèrent silencieux. On commençait à se méfier des arbres du sous-bois et à ne pas oser parler tout haut en plein air.
La cabane de Purcell était vide. Comme celle des Tahitiens, elle était ouverte à tout vent et Purcell constata avec chagrin que quelqu'un lui avait « emprunté » son fauteuil. C'était contrariant, cette manie des Tahitiens d'emprunter chez son voisin ce qui lui plaisait. Peut-être lui rendrait-on son fauteuil dans une semaine, dans un mois. Il fallait attendre. C'eût été faire preuve de mauvaises manières que de s'enquérir où était le meuble, et, bien entendu, le comble de la goujaterie de le réclamer.
Purcell fit asseoir Baker sur un escabeau, et s'assit lui-même contre la paroi coulissante, les jambes pendant dans le jardin. Il dit au bout d'un moment :
« Mac Leod voulait savoir ce qu'on allait faire. Il avait peur que nos « trois fusils » rejoignent le camp tahitien. Il ignore probablement que je n'ai pas de fusil.
— Alors? dit Baker.
— Vous connaissez ma position. Mais je ne me suis engagé ni pour vous ni pour Jones. »
Baker, les deux coudes appuyés sur les genoux, regardait droit devant lui. Dans son visage brun, régulier, les cernes bistre autour des yeux et la pulsation de la lèvre inférieure lui donnaient l'air d'être surmené. En réalité, il ne travaillait pas plus qu'un autre. Purcell l'avait toujours connu ainsi : nerveux, tendu, impatient.
« J'suis pas d'vot' avis, dit-il au bout d'un moment. Quand vous avez une jambe pourrie, qu'est-ce qu'on fait? On vous la scie, avant qu'la pourriture, elle s'foute partout dans vot' corps. Mac Leod est pourri, vous direz pas l'contraire, il est en train de pourrir l'île, et qu'est-ce que vous faites pour l'empêcher? » Il y eut un silence, et Purcell dit : « Je ne vous empêche pas de rejoindre le camp des Tahitiens. »
Baker haussa les épaules. « J'irai pas sans vous, vous savez bien. » Cette phrase toucha Purcell. Il baissa les yeux et dit d'un ton neutre :
« Vous pourriez y aller. On ne serait pas fâchés pour ça. »
Baker secoua la tête.
« Vous pensez bien. J'vois pas bien comment j'pourrais m'fâcher avec vous. Mais les Noirs, d'abord, j'comprends rien à leur jargon, j'me sentirai pas à mon aise... Mais c'est pas encore tellement ça », reprit-il d'un ton hésitant.
Il détourna la tête et dit d'un air gêné : « C'est plutôt l'coup de plus être ensemble... On a toujours été ensemble, depuis l’Blossom. »
Tout d'un coup, il releva la tête, rougit et dit avec une colère contenue :
« Bon Dieu, lieutenant! Vous auriez dû m’laisser faire, la nuit du partage des femmes! »
Purcell resta silencieux. C'était toujours la même discussion, le même grief...
« Et Jones? dit-il au bout d'un moment.
— Jones fera comme moi », dit Baker. Au même moment, il y eut un brusque appel d'air, et la porte derrière eux claqua. Purcell se retourna. C'était Itia. Immobile devant la porte refermée, une couronne de fleurs d'hibiscus sur les cheveux, son collier de pandanus coulant ses pignons entre ses seins nus, elle regardait le dos de Baker, l'air déçu. Elle savait qu'Ivoa était chez Avapouhi et elle ne s'était pas attendue à trouver Purcell avec quelqu'un.
« Qu'est-ce que tu veux? » dit Purcell d'un ton sec.
Aussitôt, il regretta ce ton et lui sourit. Itia sourit à son tour. Les commissures de ses lèvres se relevèrent, ses yeux pétillants remontèrent vers les tempes, et son petit visage rond s'illumina.
« Adamo, dit-elle d'une voix claire et gaie, Mehani t'attendra chez Omaata.
— Quand?
— Un peu après le ventre du soleil ( Midi )
— Pourquoi chez Omaata? Pourquoi pas chez moi?
— Il n'a pas dit.
— J'y serai », dit Purcell.
Il lui tourna le dos. Mais elle ne partait pas. Elle restait plantée devant la porte, appuyée de la hanche contre le chambranle, les doigts de sa main droite courant sur les pignons de son collier.
« Est-ce que Ouili ne va pas bientôt s'en aller? » dit-elle enfin.
Purcell rit.
« Non, il ne va pas s'en aller.
— Pourquoi? Il ne mange pas?
— Quand il partira, je partirai avec lui. Va, Itia. » Et comme elle baissait la tête avec l'air d'un enfant qui va pleurer, il ajouta avec douceur : « Go away. » C'était une gentillesse. Itia se sentait très flattée quand Adamo s'adressait à elle en Peritani.
« I go », dit-elle d'un air important.
Elle reprit :
« Tu vois, Adamo, j'avais mis mon collier de pandanus. Maintenant, quand je viens te voir, je le mets toujours.
— Pourquoi?
— Comment! dit-elle en riant tout à coup aux éclats et en mettant ses doigts devant sa bouche pour cacher son rire, tu ne sais pas. Homme! Tu ne sais pas! »
Elle disparut, toujours riant, et la porte claqua de nouveau.
« Elle vous a à la bonne », dit Baker.
Purcell ne releva pas la remarque et Baker reprit :
« Avapouhi doit m'attendre.
— Je vous accompagne. »
Ils firent quelques pas en silence dans West Avenue, et Purcell dit :
« Il va falloir se décider à rempierrer. Sans ça, aux prochaines pluies on ne pourra plus circuler.
— A mon avis, dit Baker, chacun devrait s'charger du tronçon qui l'mène à son voisin. Par exemple, vous, vous empierrez jusque chez Johnson. Johnson jusque chez moi. Moi, jusque chez Jones. Et Jones jusqu'à Hunt.
— Non, dit Purcell. Avec ce système, il y aura de bons et de mauvais tronçons. Non, croyez-moi, il vaut mieux s'y mettre tous, les femmes comprises, à raison d'une heure par jour. Chacun rapporterait sa pierre de la plage. En quinze jours, on aurait fini. »
Depuis un mois, chaque fois qu'ils remontaient West Avenue, ils parlaient de l'empierrement. Mais ils n'avaient encore rien résolu. La nonchalance des tropiques les gagnait.
De la cabane de Johnson un tumulte s'élevait et Purcell reconnut, dominant la voix cassée du vieil homme, les hurlements aigus de Taïata.
« Eh bien », dit Baker.
Il ajouta :
« J'voudrais bien savoir c'qu'elle lui raconte. »
Purcell tendit l'oreille.
« Fils de truie... » « Coq châtré...» « Sperme de rat... »
— Eh bien », dit Baker.
Avapouhi et Ivoa étaient assises sur le seuil de la cabane de Baker. Dès qu'elles virent leurs tanés, elles se levèrent et vinrent à leur rencontre.
« Je vais chez Omaata, dit Purcell.
— Fais bien attention, homme! » dit Ivoa en riant. Elle ajouta :
« Je rentre.
— Je t'accompagne », dit aussitôt Avapouhi. Depuis qu'Ivoa était enceinte, elle ne pouvait faire un pas dans le village sans qu'une vahiné se précipitât pour lui donner le bras. Elle était entourée de plus d'égards que la Reine des Abeilles dans sa ruche.
Dès qu'il eut laissé Ivoa, Purcell pressa le pas. Il s'attendait à chaque instant à voir surgir Itia. La porte de Jones bâillait grande ouverte, et Jones était assis, tout à fait nu, en train de manger, Amoureïa derrière lui. Dès qu'il vit Purcell, il leva le bras droit et le regarda d'un air de plaisir comme s'il ne l'avait pas vu depuis deux jours. Amoureïa sourit à son tour. Jones était d'un blond tirant sur le roux, et elle était aussi noire qu'on peut l'être. Mais tous deux avaient le même air naïf, le même sourire plein de confiance. Purcell s'arrêta et les embrassa du regard. Cela faisait du bien de reposer ses yeux sur eux.
« Vous ne mangez pas? cria Jones avec entrain.
— Je vais chez Omaata.
— Elle va vous étouffer, dit Jones en riant. Ecoutez, j'vais vous donner un bon truc. Quand elle vous serrera dans ses bras, vous gonflez les muscles du dos, des épaules et de la poitrine, et vous restez comme ça tout le temps qu'elle vous serre. Regardez, j'vais vous montrer. »
Il se leva, gonfla ses muscles démesurément, les bloqua et devint écarlate.
« Mais vous oubliez de respirer! dit Purcell en riant. C'est pour le coup que vous allez étouffer!
— Pensez-vous! dit Jones en se décomprimant avec un bruit de soufflet. C'est un bon truc. Essayez-le, vous verrez.
— J'essaierai », dit Purcell.
La première chose que Purcell vit en entrant chez Omaata fut son fauteuil. Il trônait au milieu de la pièce, et Purcell dut faire un effort sérieux pour ne pas être mal élevé en le regardant trop longtemps. Il n'eut d'ailleurs pas le loisir de prolonger son effort. Les bras d'Omaata s'étaient refermés sur lui et il se sentit englouti, malaxé et presque dégluti dans un bain de chair prodigieux.
« Lâche-moi! dit-il dès qu'il put respirer.
— Mon bébé! » s'écria Omaata.
Elle le souleva de terre comme une plume et laissa tomber sur lui, de sa voix rugissante, une cascade de mots d'amour. Mais ses seins pressant les oreilles de Purcell, il n'entendait que de très loin les roulements sourds de sa voix. Serré contre elle par ses mains énormes, le dos et les côtes meurtris, la tête prise entre les globes monstrueux de sa poitrine, il étouffait.
« Tu me fais mal! cria-t-il.
— Mon bébé! » dit-elle, apitoyée.
Mais la pitié faisant naître en elle un nouvel élan d'amour, elle le serra davantage.
« Omaata!
— Mon bébé! » cria-t-elle avec son rugissement de colombe.
Elle le lâcha enfin, mais le reprenant aussitôt sous les aisselles, elle l'éleva à la hauteur de son visage.
« Assieds-toi, dit-elle en le balançant dans l'air de façon à faire passer ses pieds au-dessus du siège et en le laissant atterrir assez brusquement de l'autre côté. Assieds-toi, Adamo, mon bébé. J'ai été chercher ton fauteuil pour que tu sois bien assis en attendant Mehani. »
C'était donc ça! Quelle incroyable gentillesse! Avoir déménagé jusque-là ce meuble lourd et encombrant! Mais elle allait oublier de le lui rendre. Il serait encore chez elle dans deux semaines... Pour le faire asseoir une demi-heure, elle l'en priverait pendant quinze jours... « Je raisonne en Peritani, se dit Purcell avec remords. Quelle mesquinerie! Ce qui compte, c'est cette chaleur, c'est cet élan... »
Omaata s'assit sur le plancher à côté du fauteuil, et une main derrière elle sur le sol, l'autre sur son genou, elle se figea dans ce repos tranquille que Purcell admirait dans les attitudes tahitiennes. Qu'elle était grande! Bien qu'il fût assis à un bon pied et demi au-dessus d'elle, ses yeux immenses étaient au niveau des siens. Muette, immobile, elle avait l'air d'une statue gigantesque assise sur les marches d'un trône.
« Le Squelette est venu chercher Jono, dit-elle comme Purcell jetait un regard autour de lui. Peut-être ils vont chasser. Ils ont emporté les fusils.
— Sais-tu ce que Mehani me veut?
— Non. »
Et elle se tut, heureuse de ne rien dire et de le couver des yeux. Cette adoration finit par gêner Purcell, et il dit :
« Tu n'as pas de collier de pignons de pandanus?
— Si.
— Mais tu ne le portes pas? »
Elle se mit à rire, ses yeux brillant d'une malice énorme.
« Pas aujourd'hui.
— Pourquoi? »
Elle se mit à rire de plus belle, découvrant ses fortes dents de cannibale.
« Adamo est mon bébé, dit-elle entre deux rires. Adamo n'est pas un tané que je veux.
— Ne fais pas de mystère, dit Purcell.
— Il n'y a pas de mystère. Les pignons de pandanus, reprit-elle avec éloquence, prennent l'odeur de la peau et la renvoient avec leur propre odeur.
— Eh bien?
— C'est un mélange très enivrant. Dès qu'un homme se penche et la respire, il a envie de jouer. »
Elle reprit :
« J'ai porté le mien la nuit de la grande pluie.
— Quelle nuit? » dit Purcell.
Omaata cessa de sourire et un air de mélancolie descendit sur son visage, comme si le temps qu'elle évoquait était déjà très loin.
« La nuit de l'Hoata sur la grande pirogue. Quand j'ai dansé pour avoir Jono. »
Il y eut un silence.
« Est-ce que... Est-ce qu'un homme peut résister?
— Il y a deux choses, dit Omaata avec gravité. Il y a le collier. Et il y a la peau. »
Purcell sourit.
« Pourquoi souris-tu, Adamo? reprit Omaata avec sérieux. La peau aussi doit être bonne. Sans cela le mélange n'est pas hon.
— Et s'il est bon?
— Un Tahitien ne peut pas résister.
— Et un Peritani?
— Peut-être un Peritani comme le grand chef. Peut-être le Squelette. Mais pas Jono, pas Ouili, pas le petit rat... »
Elle le regarda.
« Et pas mon joli petit coq aux joues rouges.
— Moi? dit Purcell en levant les sourcils.
— Ne mens pas avec tes yeux, mon bébé », dit Omaata.
Elle se mit tout d'un coup à rire aux éclats, le corps plié en deux, ses vastes épaules rondes secouées par saccades, sa poitrine se soulevant en ample ondulation comme la houle du Pacifique.
« Je sais! rugit-elle de sa voix de cataracte. A propos d'Itia, je sais! Et Mehani aussi! Et Ivoa!
— Ivoa! s'écria Purcell, quand il put de nouveau parler. Qui le lui a dit?
— Qui, sinon Itia? dit Omaata, des larmes de plaisir jaillissant de ses yeux. O mon petit coq, quel air tu as!
— C'est... c'est indécent! » dit Purcell en anglais.
Il reprit en tahitien avec un accent d'indignation : « Mais pourquoi parler d'Itia? Je n'ai pas joué.
— Je sais! hurla Omaata d'une voix étranglée de rire, les épaules secouées d'un hoquet, les pleurs ruisselant sur ses larges joues. Tout le monde le sait, ô mon petit Peritani maarnaa! Personne ne comprend pourquoi tu fais cette offense à Itia! »
Elle ajouta :
« Cependant, Itia dit que tu ne vas pas résister plus longtemps.
— Elle dit cela! dit Purcell, furieux.
— O mon petit coq aux joues rouges! cria Omaata, le visage luisant de larmes, et sans pouvoir arrêter les convulsions qui secouaient son corps gigantesque. O mon petit coq en colère! Moi aussi, je pense que tu ne vas pas résister plus longtemps! Et Ivoa aussi!
— Ivoa! dit Purcell.
— Homme, qu'y a-t-il de si extraordinaire? »
Elle se calma peu à peu, et regardant Purcell avec des yeux rieurs, elle étendit ses larges mains vers lui, le pouce très écarté des autres doigts, et les paumes offertes comme si elle lui apportait la vérité.
« Ivoa, dit-elle d'une voix posée, attend son bébé dans deux lunes. »
Il y eut un silence. La signification de cette phrase se faisait jour peu à peu dans l'esprit de Purcell.
« Pourtant, reprit-il au bout d'un moment, tu te souviens... Le jour où on a exploré l'île... On était assis au pied du banian, et Ivoa a dit à Itia : « Adamo est le tané d'Ivoa... »
— O mon stupide petit coq! dit Omaata. C'est seulement parce qu'Itia te faisait la cour en public. »
Purcell la regarda, stupéfait. Ce n'était donc pas, comme il l'avait cru, un réflexe de jalousie, c'était une leçon d'étiquette! « Est-ce que je comprends vraiment les Tahitiens? se demanda-t-il, pris d'un doute. Combien d'erreurs de ce genre ai-je dû commettre! Et quel abîme sépare leurs idées des nôtres! Il est manifeste que le mot « adultère » n'a pour eux aucun sens. »
Le cadre de lumière de la porte s'obscurcit tout d'un coup, et le corps brun de Mehani apparut, silhouetté en contre-jour, mince, large des épaules, la tête droite. Il s'immobilisa sur le seuil avec majesté. Purcell se leva et vint vers lui.
« Adamo, mon frère! » dit Mehani.
Il le prit des deux mains aux épaules, il se pencha, et frotta sa joue contre la sienne. Puis, se reculant et mettant entre eux toute la longueur de ses bras, il le considéra avec un air plein de tendresse et de gravité.
« Me voici où tu m'as demandé, dit Purcell avec embarras. Cependant, ajouta-t-il après un silence, je ne comprends pas pourquoi tu n'es pas venu chez moi.
— Les jours que nous vivons sont difficiles », dit Mehani avec un geste vague et éloquent de sa main.
Il lâcha les épaules de Purcell et se tourna vers Omaata.
« Détache ce pendant d'oreille, Omaata. » L'unique pendant d'oreille de Mehani était une petite dent de requin au bout d'une liane passée dans le lobe. La liane était attachée elle-même par un double nœud et les gros doigts d'Omaata mirent un certain temps à le délier. Quand elle eut fini, elle tira sur un des bouts qu'elle avait libérés. Mais rien ne vint. Les chairs s'étaient ressoudées sur la liane.
« Prends seulement la dent, dit Mehani en faisant une petite grimace, et enfile dedans une autre liane. Adamo, poursuivit-il, il va falloir qu'on te perce l'oreille.
— Tu le lui donnes donc! cria Omaata, comme si elle était scandalisée par ce présent.
— Oui », dit Mehani avec force.
Ce « Oui » était sans réplique. Omaata lui lança un bref coup d'oeil et dit d'un ton neutre :
« Je vais chercher une liane et une aiguille. »
Elle sortit de la pièce et Purcell l'entendit remuer des objets dans l'appentis qui lui servait de cuisine.
Comme Mehani se taisait toujours, les yeux fixés sur les siens, Purcell dit :
« N'est-ce pas le pendant d'oreille que ton père portait?
— C'est celui-là, dit Mehani. Il m'en a fait cadeau quand je suis parti avec toi.
— Et maintenant, tu me le donnes! » dit Purcell, stupéfait.
Mehani inclina la tête et Purcell le regarda un moment sans parler. Il se rendait compte de l'énormité du don, mais sa signification véritable lui échappait, et il n'osait rien demander. Le code tahitien était, en effet, des plus stricts : celui qui recevait un présent ne posait pas de questions, ne témoignait pas de plaisir et ne disait pas merci. Il était passif et résigné comme une victime.
Omaata entra, tenant entre ses lèvres la dent de requin au bout d'une liane. Elle portait dans sa main droite une aiguille de voilier que Purcell trouva inutilement grosse, et dans la main gauche, une torche qu'elle tendit à Mehani. Puis, d'un geste lent et solennel, elle présenta à la flamme la pointe de l'aiguille.
« Tourne la tête, Adamo », dit-elle en saisissant le lobe de l'oreille et en l'écartant du cou.
Purcell sentit à peine la piqûre, mais il entendit distinctement le léger grésillement de la peau qui brûlait. Cependant, quand Omaata mit la liane en place et l'attacha, le poids de la dent lui tira le lobe, et il éprouva une douleur assez vive, et qui ne parut pas diminuer dans les minutes qui suivirent.
Mehani le considéra d'un air satisfait. Depuis qu'il était entré dans la pièce, il n'avait pas souri une seule fois.
« Je n'ai pas encore mangé », dit-il.
Il tourna le dos et se dirigea vers la porte.
« Mehani! »
Il se retourna.
« Mehani, dit Purcell, le Squelette est venu me voir. »
Mehani regarda Omaata et Omaata dit :
« Je vais. C'est mon tour d'aller à l'eau. Je vais avec Ouili et Ropati. »
Et elle sortit à pas rapides de la cabane.
« Il est venu me voir à Rope Beach, dit Purcell.
— Nous le savions », dit Mehani.
Ils l'épiaient donc. Ou le Squelette. De toute façon l'impression qu'il avait eue en remontant de Rope Beach était juste. Il y avait maintenant des yeux dans chaque fourré.
« Que te voulait-il? dit Mehani.
Purcell fut étonné de cette question si directe. Mais l'heure n'était plus à la politesse. Le visage de Mehani était grave et tendu.
« Savoir si Ouili, Ropati et moi, nous allions nous joindre à vous.
— Et tu as dit « non »? dit Mehani.
— J'ai dit « non ».
— Et Ouili?
— Il a dit « non ».
— Et Ropati?
— Il fera comme nous. »
Il y eut un silence et Purcell dit :
« Le Squelette pourrait devancer votre attaque. »
Mehani lui jeta un regard vif, fit une pause comme s'il s'attendait à ce que son ami en dît davantage. Et comme Purcell se taisait, il reprit :
« Nous le pensons. »
Puis il inclina légèrement la tête et s'en alla. Purcell resta un instant silencieux, puis sortit à son tour. Son oreille lui faisait mal, et il sentait la dent lui battre la joue dès qu'il bougeait la tête.
Il retrouva, dans West Avenue, les ronds de soleil sur les pierres noires du sentier et, de place en place, striant le sol, l'ombre des palmes agitées par le vent. Comme tout était paisible! La corvée d'eau était déjà partie. Les Iliens mangeaient ou commençaient la sieste. Itia devait être quelque part dans le sous-bois en train de guetter. Taïata injuriait Johnson. Mason devait se promener sur la dunette. Jono et le Squelette chassaient. Ivoa était allongée sur son lit, rêvant à son futur enfant. Il faisait chaud. Une belle journée parmi tant d'autres depuis que l'île avait émergé des eaux au milieu du Pacifique. L'air sentait bon les fleurs, la terre chaude, la mer toute proche. Tout était si petit, si quotidien, si rassurant. Vingt-sept Iliens! Le plus petit village du Pacifique! Ces femmes, ces hommes, avec leurs projets, leurs minuscules soucis : le Squelette s'inquiétant d'un bobo; Vaa, pensant à son rang dans l'île; Ropati, à ses muscles; Ouili, à l'empierrage de West Avenue; et moi-même, depuis huit jours, à ma paroi coulissante...
Il revit le visage de Mehani quand il lui avait donné le pendant d'oreille : austère, presque farouche. Ce n'était plus le visage d'un ami, mais celui d'un guerrier. Il l'avait déjà remarqué à Tahiti. Ces hommes si doux pouvaient être sauvages. Leurs traits ronds, leurs yeux veloutés pouvaient respirer la haine. Il se souvint de Mata, le frère d'Otou, quand il était revenu d'un combat dans la montagne, portant par les cheveux la tête de son ennemi. Il l'avait fixée sur une pique à l'entrée de sa case, et chaque matin, il lui crachait au visage, et lui tenait, avec feu, des discours insultants. « Fils de truie, disait-il avec mépris, tu voulais me tuer? Mais tu n'as pas été le plus fort! C'est moi qui t'ai tué! Et maintenant, pour toi, plus de soleil! Plus de pêche! Plus de danses! Ta tête est la calebasse où je bois! Ta femme est mon esclave et je joue avec elle quand je veux! Je lui fais ceci, je lui fais cela, et encore cela! Et pendant ce temps-là, toi, tu es à ma porte, sur une pique! » Mata, pourtant, dans le commerce ordinaire de la vie, était l'homme le plus doux, le plus poli, le plus hospitalier. Il n'était pas de gentillesses qu'il n'inventât pour faire plaisir à Adamo.
Purcell n'avait pas atteint la maison de Jones quand il entendit un bruit de course derrière lui. Il se retourna. C'était Itia, distante de trente mètres encore, courant vers lui de toutes ses forces. Chose bizarre, elle ne se cachait pas, elle n'émergeait pas d'un fourré, elle courait en plein milieu du sentier, au vu de tous.
« Adamo! » cria-t-elle.
Il put distinguer enfin son visage. Il était bouleversé par la peur.
« Qu'y a-t-il? cria-t-il à son tour en faisant quelques pas rapides à sa rencontre.
— Le Squelette! cria-t-elle de loin, la main contre son cœur, à bout de souffle, les yeux affolés, son beau visage noir virant au gris.
— Eh bien? »
Purcell se mit à courir à son tour. En quelques secondes il fut sur elle, il la prit aux épaules, il la secoua.
« Parle! Parle donc! cria-t-il.
— Le Squelette! bégaya-t-elle, les lèvres tremblantes, décolorées, le Squelette et les autres... avec des fusils... à la maison des Tahitiens.
— Mon Dieu! » cria Purcell.
Il se mit à courir comme un fou, laissant Itia sur place. Jamais West Avenue ne lui avait paru plus longue.
Il dépassa la cabane de Hunt. A l'entrée de Cliff Lane, il vit la femme de White, Faïna, debout, la main contre un cocotier, le visage anxieux. Elle le regarda, fit un geste vague comme il passait en trombe devant elle, mais ne dit pas une parole.
Il courait désespérément, son cœur cognait à grands coups contre sa poitrine, il s'attendait d'une seconde à l'autre à entendre les détonations.
Quand il déboucha sur le terre-plein qui s'étendait devant la maison des Tahitiens, il fut frappé du silence et de l'immobilité qui y régnaient. Alignes devant les six Tahitiens, les cinq Peritani de la majorité, fusil au poing, les tenaient en respect. Purcell remarqua que Mac Leod et White, en plus du fusil qu'ils tenaient à la main, en portaient un autre en bandoulière.
Les Tahitiens avaient été surpris autour d'un feu où ils faisaient durcir les pointes spatulées de leurs javelots. Tous avaient encore à la main ces armes longues et minces, en bois rougeâtre, et qui paraissaient dérisoires, face aux fusils des Britanniques. Ils étaient parfaitement immobiles et leurs visages ne trahissaient pas d'émotion.
« Mac Leod! cria Purcell en faisant irruption dans le cercle.
— Levez les mains! dit Mac Leod en tournant son arme contre lui avec une promptitude inouïe, levez les mains, Purcell, et mettez-vous avec les Noirs.
— Vous êtes fou! » dit Purcell sans bouger. Mince comme un fil, courbé en deux, haletant, son visage livide évoquant plus que jamais une tête de mort, Mac Leod tenait son fusil collé contre la hanche droite. Purcell remarqua que ses mains tremblaient continuellement. « Il va tirer », pensa-t-il dans un éclair. Il leva les mains avec lenteur, et alla se placer entre Mehani et Tetahiti. Mac Leod poussa un soupir et baissa son fusil.
« Smudge, dit-il d'une voix curieusement basse et essoufflée, mets-moi c'gars là en joue, et s'il bouge, fous-lui une balle dans l'crâne. »
Smudge coucha le long de la crosse son museau de rat, et une flamme avide dansant au fond de ses yeux durs, il attendit.
« Hé là! Doucement, fils! dit Mac Leod sans tourner la tête, s'agit pas d'se tuer entre Blancs, si on peut l'éviter. Vous feriez, bien d'vous tenir tranquille, Purcell, poursuivit-il. Smudge serait ravi d'épouser vot' veuve. »
Purcell, les mains à la hauteur des épaules, regardait Smudge dans les yeux.
« Rappelez-vous que vous n'avez qu'une balle », dit-il d'un ton froid.
Juste à ce moment-là, il y eut dans le sous-bois, derrière les Peritani, un bruit de pas et de branches cassées, et quelques visages de femmes apparurent entre les arbres, gris et terrifiés. Smudge pâlit. Il clignait ses petits yeux, la sueur ruisselait le long de son nez, il avait l'air haineux et mal à l'aise. « Il a peur, pensa Purcell, il ne sait pas qu'Omaata est à la corvée d'eau. »
« Purcell, dit Mac Leod de la même voix étouffée, dites à ces macaques de jeter leurs outils à terre. »
Purcell traduisit. Il vit le regard de Tetahiti passer au-dessus de sa tête et aller chercher celui de Mehani. Aucune parole ne fut prononcée, et pourtant, Purcell eut l'impression qu'ils se consultaient. Puis, du ton calme et mesuré qui lui était habituel, Tetahiti parla. Il se tenait presque nonchalamment, une main à plat sur la hanche, le poids de son corps posé sur une jambe, le javelot au bout du bras. Il ne regardait pas Mac Leod, et ses lourdes paupières, voilant à demi ses yeux, lui donnaient un air absent et recueilli.
« Frères, dit-il, les Peritani vont tirer, c'est clair. Mais nous sommes six, sept avec notre frère Adamo. Les ennemis n'ont que cinq fusils. Ecoutez bien. Les deux hommes qui ne sont pas touchés ne doivent pas lancer les javelots et commencer la lutte. Ils doivent s'enfuir et se cacher dans la brousse. Et ensuite, un par un, ils doivent tuer les ennemis. Ainsi, conclut-il d'une voix grave, nous serons vengés. »
Il y eut un silence et Purcell dit :
« Qu'est-ce que je dois répondre au Squelette?
— Ce que tu veux. Ce fils de truie ne m'intéresse pas. »
Ce n'était pas une pose. C'était littéralement vrai. Tetahiti avait accepté sa mort. Seul le soin de sa vengeance posthume l'intéressait.
Purcell regarda Mac Leod.
« Ils sont persuadés que vous allez tirer, dit-il en anglais. Et ils préfèrent mourir les armes à la main.
— Et il a mis tout ce temps pour dire ça? gronda Mac Leod.
— Oui », dit Purcell, le visage ferme.
Mac Leod se sentit mal à l'aise. Confiant dans ses fusils et persuadé, depuis la tempête essuyée à bord du Blossom, de la lâcheté des Noirs, il pensait qu'il les réduirait à merci rien qu'en les couchant en joue. Leur impassibilité le frappait de stupeur. Il était venu faire une démonstration, et il se voyait engagé dans une épreuve de force.
« Dites-leur de jeter leurs javelots », dit-il d'une voix furieuse.
Purcell traduisit. Tetahiti regarda Mehani et l'ombre d'un sourire se dessina sur ses lèvres.
« Pourquoi tous ces bavardages? dit-il d'une voix brève. J'ai déjà répondu.
— Qu'est-ce qu'il raconte? s'écria Mac Leod avec impatience.
— Ils déposeront leurs armes, si vous promettez de ne pas tirer.
— Je parierais qu'il n'a pas dit ça, dit Mac Leod d'une voix rageuse.
— Si vous êtes mécontent de mes services, dit Purcell d'une voix sèche, trouvez-vous un autre interprète. »
Il reprit :
« De toute façon, je vous conseille d'accepter. Nous sommes sept, et quand Baker et Jones arriveront, nous serons neuf, et vous n'avez que cinq balles à tirer.
— Vous vous comptez dans leur camp! s'écria Mac Leod d'une voix furieuse, ses yeux creux lançant des éclairs.
— C'est vous qui m'y avez mis », dit Purcell en faisant un mouvement avec les mains qu'il tenait toujours levées à la hauteur des épaules.
Mac Leod hésita. Si les Noirs déposaient leurs javelots contre une promesse, la concession était réciproque et il ne les avait pas intimidés. Mais s'il se refusait à promettre, alors, il fallait tirer. Dans ce cas, il n'était sûr que de Smudge. White l'avait suivi à contrecœur. Et qui pourrait prévoir ce que feraient Hunt et Johnson, s'il donnait l'ordre de faire feu?
« Je promets », dit Mac Leod en abaissant le canon de son armé.
Purcell traduisit et, tournant la tête vers Tetahiti, ajouta d'un ton pressant :
« Il voit qu'il ne vous a pas fait peur et cherche à s'en aller sans avoir chaud à la figure. Acceptez...
— Qu'est-ce que vous leur racontez? dit Mac Leod d'un air méfiant.
— Je leur conseille d'accepter.
— Adamo a raison, dit Tetahiti au bout d'un moment. Nous ne gagnons rien à provoquer ce fils de truie, puisqu'il promet. »
Il se baissa et plaça doucement son javelot sur l'herbe. La douceur de son geste était calculée, et l'un après l'autre, les Tahitiens l'imitèrent. Ils ne jetaient pas leurs armes aux pieds d'un vainqueur, mais les posaient à terre avec soin, comme on dépose un objet qui vous est précieux, mais dont on n'a pas besoin pour le moment.
Mac Leod sentit toute l'insolence voilée de ce geste. Son expédition était un échec. Il n'avait rien obtenu qu'une concession de pure forme arrachée par une promesse. Dans quelques semaines, ces mêmes javelots, maniés avec tant d'amour, menaceraient jour et nuit sa poitrine.
Il ne se décidait pas à s'en aller. Attendant ses ordres, le groupe des Peritani restait figé sur place, fusil en main, à quelques mètres des Tahitiens, et à mesure que les secondes s'écoulaient, la situation des Britanniques devenait de plus en plus difficile. Sachant les femmes derrière lui, Mac Leod craignait de perdre tout à fait la face en partant à reculons, et convaincu de la traîtrise des Noirs, il avait peur, en leur tournant le dos, d'offrir une cible à leurs javelots.
L'immobilité des Peritani, en se prolongeant, cessait d'être menaçante. Elle devenait ridicule. Les Tahitiens en étaient gênés comme d'une incongruité. Ils le constataient une fois de plus. Les Peritani étaient maamaa. Où bien ils tiraient. Ou bien ils s'en allaient. Mais qu'est-ce qu'ils faisaient, là, devant eux, plantés comme des piquets?
Tout à coup Kori se mit à rire. Kori était le plus spontané et le plus impulsif des Tahitiens. C'était lui qui, à bord du Blossom, avait tiré à balle sur Mehoro, et l'instant d'après, s'était jeté en sanglotant dans ses bras.
« Tais-toi! » dit Tetahiti à voix basse. Mais Kori ne pouvait plus s'arrêter. Il regardait l'homme jaune, le Squelette, le petit rat, Jono et le vieux alignés devant lui, et plus il les regardait, plus il les trouvait comiques. Il riait d'un rire aigu, hennissant, les mains sur les cuisses, les genoux fléchis, sa bonne tête hilare penchée en avant, et montrant, au fond de sa bouche large ouverte, sa langue et son palais roses.
« Tais-toi donc! » répéta Tetahiti d'un ton impérieux.
Toujours riant, Kori tourna la tête vers Tetahiti et cria comme pour se justifier :
« Maamaa! Maamaa! »
Par malheur, Mac Leod connaissait fort bien ce mot. Horoa le lui répétait tous les jours. Il blêmit, et se penchant, saisit une petite pierre à ses pieds et la lança au visage de Kori.
La pierre atteignit Kori à l'œil, il poussa un cri de stupeur, puis se baissant avec la rapidité de l'éclair, il saisit son javelot et le brandit. Au même moment, la détonation éclata. Kori lâcha son arme, se cassa en deux, fit deux pas en direction de Mac Leod, puis s'écroula sur l'herbe, le visage contre terre, les bras en croix. Ce fut comme un signal. Tous les Tahitiens, sauf Mehoro, se mirent à courir, gagnèrent en moins de deux secondes l'angle de leur cabane et disparurent aux regards.
Mac Leod jeta son arme à terre et, baissant la tête, saisit rapidement le fusil qu'il portait en bandoulière et l'arma.
Mehoro, gris, les narines pincées, était à genoux à côté de Kori. Au bout de quelques secondes, il eut le courage de le retourner. Il resta un moment à le considérer, mais sans le toucher. Puis, levant les yeux vers Purcell, pâle et pétrifié à deux mètres de lui, il dit d'une voix douce : « Il est mort. » II dodelinait de la tête, sa main droite traînait dans l'herbe à côté de lui. Tout d'un coup il se dressa, son javelot au bout de son bras. Mac Leod fit feu. Le javelot retomba, et Mehoro se prit le ventre à deux mains. Le sang coulait en filets le long de ses doigts. Il le regarda couler, les yeux et sa bouche grands ouverts. Puis il pivota sur ses talons et, plié en deux, il commença à courir à petits pas lents et chancelants dans la direction de la cabane. Ilatteignit l'angle et s'écroula.
« Va voir s'il a son compte », dit Mac Leod en tournant la tête vers White.
A l'endroit où Mehoro était passé, une traînée de sang rouge brillait au soleil sur l'herbe rase. Au bout de quelques pas, White s'écarta de cette traînée et fit un large détour sur le terre-plein pour atteindre le corps. Ils'arrêta à plus d'un mètre, s'accroupit, et tournant son visage vers Mac Leod, fit « Oui » de la tête. Il revint avec lenteur, les yeux baissés, suivant le même chemin qu'à l'aller.
Mac Leod posa à terre la crosse de son fusil, et appuyé des deux mains sur le canon, il redressa son visage maigre, plus blême et plus creusé que jamais. Ses côtes se soulevaient convulsivement dans l'effort qu'il faisait pour retrouver son souffle, et une de ses jambes était parcourue d'un tremblement qu'il n'arrivait pas à maîtriser.
Dans les bras d'Horoa il ressentait parfois ce sentiment de dépaysement, qui troublait maintenant sa vue. Les cocotiers, l'herbe, la cabane, les souches du terre-plein, rien ne lui paraissait plus réel. Son regard balaya le sol, évita le corps de Kori et se fixa sur les javelots épars à ses pieds. Il restait maître du terrain, bon Dieu, il avait crevé deux de ces damnés macaques, les autres avaient foutu le camp comme des lapins. Mais sa victoire ne le rendait pas heureux. Il ne sentait rien. Seulement, cette fatigue. Ce vide.
Smudge avait remis son arme à la bretelle, mais Purcell restait figé à l'endroit où on l'avait placé. Il baissait la tête, et ses bras pendaient le long de son corps. Au bout d'un moment, il tressaillit, parut se réveiller, et son regard croisa celui de Mac Leod. Il lui trouva l'air vague et hébété comme s'il avait trop bu.
« Vous êtes donc pas parti avec eux? » dit Mac Leod d'un ton sans passion.
Purcell secoua la tête et Mac Leod poursuivit d'une voix basse et machinale :
« J'regrette pour ces deux là. C'était pas les plus mauvais. »
Il se sentit mécontent de ce ton d'excuse. Il se redressa, serra les lèvres, regarda autour de lui d'un air de défi et reprit d'une voix forte et vantarde qui sonna faux :
« Après cela, les autres se tiendront tranquilles. Il fallait faire un exemple!
— Un exemple! » dit Purcell avec un accent de dérision.
Lui aussi il respirait à grands coups et bien qu'il ne fît pas très chaud, la sueur ruisselait le long de ses joues.
« Soyez sans crainte, reprit-il avec amertume, votre « exemple » sera suivi. »