PURCELL traversa le gaillard d'avant en évitant de regarder les hommes. Comme chaque fois qu'il passait au milieu d'eux, il avait honte d'être si bien habillé, si bien nourri. Il se dirigea vers la proue et se pencha. Une belle moustache d'écume se dessinait de chaque côté de l'étrave. Le Blossom taillait de la route.
Il se retourna. Les hommes nettoyaient le pont dans un tintamarre de seaux. Il soupira, détourna les yeux, et les deux mains appuyées derrière son dos sur la rambarde, son regard embrassa le bateau. Une beauté! Le soleil brillait à perte de vue sur la houle longue du Pacifique, et le Blossom, ses trois mâts penchés à bâbord, recevait par le travers une brise Sud-Sud-Est. Chaque lame qui passait sous sa coque la soulevait, et le Blossom, bien appuyé de toutes ses voiles contre le vent, s'enlevait sur sa crête sans roulis et revenant sans à-coup dans le creux. Une beauté, pensa Purcell avec amour. De l'étrave à la poupe, tout était soigné, fini; la coque, bien passante dans l'eau; le gréement, neuf. Dix-huit mois plus tôt, en passant la Manche, le Blossom avait distancé un corsaire malouin.
Purcell prêta l'oreille. Bien qu'une île fût proche, il n'entendit pas de cri d'oiseau. Sauf quand une lame déferlait, l'océan était silencieux. Mais il y avait autour de Purcell ces bruits qui, par jolie brise, lui faisaient toujours plaisir : le choc des énormes poulies de bois, la vibration des haubans, et au-dessous de lui, derrière son dos, le passage de l'étrave dans l'eau, doux et continu comme une pièce de soie qu'on déchire.
Purcell regarda de nouveau les hommes. Il fut frappé une fois de plus par leur maigreur, se reprocha d'avoir trouvé du plaisir à admirer le Blossom, ses mains se crispèrent sur la rambarde, et il pensa avec colère : « Ce fou! »
Il tira sa montre, la regarda et cria d'une voix dure :
« Jones! Baker! »
Les matelots Jones et Baker amarrèrent soigneusement leurs brosses et accoururent.
« Le loch! dit Purcell.
— Oui, lieutenant », dit Baker, et sans que son visage brun, régulier, perdît son immobilité, ses yeux sourirent à Purcell. Filer le loch était une tâche facile, Jones était son beau-frère, et Purcell ne l'avait pas choisi par hasard pour faire équipe avec lui.
« Allez! » dit Purcell de la même voix dure, autoritaire.
Il ajouta presque à voix basse :
« Faites attention. Surtout Jones.
— Oui, lieutenant », dit Baker.
Purcell les regarda s'éloigner, et traversant de nouveau le gaillard d'avant, il regagna sa cabine.
La dunette était vide, et Baker dit dans un souffle :
« Un conseil : ne l'ouvre pas. »
Il désigna le pont sous ses pieds et ajouta :
« Ce salaud-là a des antennes.
— Je ne suis pas un bébé », souffla le petit Jones d'un air fâché en faisant saillir les muscles de sa poitrine.
Il saisit le sablier, et au moment précis où Baker jeta à la mer le bateau du loch, il renversa le sablier et le tint bien horizontal à la hauteur de son œil. Il regardait avec plaisir les grains de sable couler en petite pluie fine dans l'ampoulette, tandis que la ligne se dévidait autour du touret et passait par-dessus bord. Jones n'était pas encore blasé par ce spectacle. Il lui donnait un agréable sentiment de puissance, comme si c'était lui qui faisait avancer le bateau.
Quand le dernier grain fut tombé, il regarda son beau-frère d'un air important et dit : « Fini! » Aussitôt, Baker arrêta le touret, rentra la ligne, et compta les nœuds.
« Neuf et demi, dit-il à mi-voix, et en jetant des regards nerveux sur l'escalier qui menait à la dunette.
— Fameux! dit Jones.
— Dieu me damne! dit Baker d'une voix basse et furieuse, qu'est-ce que ça peut bien te foutre que cette sacrée barque torche du chemin? »
Il acheva d'enrouler le loch sur le touret, releva la tête, et remarquant l'air décontenancé de Jones, il lui sourit.
A ce moment un bruit de pas ébranla l'escalier bâbord de la dunette, et avant même que Burt apparût, ils se figèrent :
« Le regarde pas! » souffla Baker, et son cœur se mit à battre. Burt s'en prenait volontiers aux jeunes, et Baker avait peur pour Jones.
Les yeux réduits à une fente comme si le soleil couchant l'incommodait, Baker regardait Burt s'avancer, détaillant avec haine l'élégance de sa gigantesque silhouette. Du sommet du bicorne à la pointe des souliers à boucle, tout était net et parfait : la cravate de dentelle d'une blancheur de neige, la veste aux manches à grands revers, les bas blancs bien tirés, les boutons dorés luisant comme des miroirs. L'ordure, pensa Baker. En même temps il donna à son regard une nuance d'hostilité. Il aimait mieux que l'attention de Burt se fixât sur lui-même que sur Jones.
Arrivé à deux pas des deux hommes, Burt se campa sur ses jambes interminables et dit d'une voix métallique :
« Combien?
— Neuf et demi, cap'taine, dit Baker.
— Bien. »
Les jambes écartées, les mains derrière le dos, Burt inspectait les deux hommes avec lenteur. Les pantalons rayés rouge et blanc étaient propres, les mentons rasés, les cheveux courts. La tête de Baker lui arrivait à peu près au niveau de l'estomac, et Burt regardait avec intérêt les yeux noirs brillants fixés de si bas sur lui. Plein de tripes, ce petit Gallois. Poli, impeccable, bien gardé, et la haine au-dessous. Une agréable excitation courut sous la peau de Burt. Impeccable? Il suffisait d'attendre. Le faux pas viendrait. Il venait toujours.
« Vous pouvez aller », dit Burt.
Ils rejoignirent la corvée de lavage sur le gaillard d'avant. Boswell était adossé à la rambarde, le fouet à la main, la mèche lovée à ses pieds sur le sol. Quand les deux hommes passèrent devant lui, il releva son mufle de molosse et souffla de l'air par le nez d'une façon menaçante. Ils n'étaient pas en faute et Boswell n'avait aucune mauvaise volonté à leur égard. Ce grognement était une habitude. Il se déclenchait sans qu il y pensât chaque fois qu'un matelot passait à sa portée.
Jones et Baker libérèrent leurs brosses des amarres avec une apparence de hâte et en faisant exprès de s'embrouiller dans leurs nœuds.
La corvée de lavage progressait peu. Quand Boswell faisait peser ses petits yeux sur les hommes, ils se livraient à une grande dépense de gestes dans lesquels ils ne mettaient aucune force. Mais cette feinte elle-même cessait dès que Boswell détournait la tête. Les matelots se contentaient alors de faire du bruit avec leurs brosses, mais en gagnant le moins possible sur leur tâche.
Cette manœuvre n'échappait pas à Boswell, mais il hésitait à intervenir. Il se méfiait de cette équipe. C'était la plus mauvaise du Blossom. Le petit Smudge, un vrai serpent. Mac Leod, rusé et dangereux. Le métis White, susceptible. Baker, violent. Le reste, inoffensif. Mais il suffisait de ces quatre-là pour gâter le lot. Cette pensée le mit en colère. Il poussa un aboiement rauque et abattit son fouet sur le pont au milieu des hommes, mais en prenant soin de ne toucher personne.
De la dunette, Burt ne pouvait pas voir la corvée de lavage, mais il entendit l'aboiement, et au claquement de fouet qui suivit, il comprit que Boswell n'avait atteint que les planches. Il se campa sur ses jambes, le visage dressé, les yeux attentifs. Il se passait quelque chose d'insolite. Son chien de garde avait peur. Burt décida d'aller voir par lui-même et commença une lente manœuvre pour approcher du gaillard d'avant sans être vu.
Au même moment, Jimmy le mousse passa sa tête naïve par l'écoutille. Puis il émergea peu à peu, un seau d'eau sale à la main. Il avait, depuis le réveil, aidé le cook dans sa cambuse, et c'était sa première gorgée d'air pur.
L'apparition du mousse fut. une distraction pour les matelots. Boswell le sentit, tourna le dos et regarda la mer. C'était une pause tacite. Tout en maintenant un certain volume de bruit, les matelots se redressèrent, leurs yeux ternes parurent se réveiller, et deux ou trois d'entre eux firent des petits signes à Jimmy, mais sans l'interpeller. Au-dessus des pantalons rayés, les torses nus étaient maigres, les épaules, affaissées, les dos, zébrés de longues cicatrices.
Jimmy cligna des yeux au soleil qui inondait le pont et jetant un regard vif à la ronde, agita la main gauche dans la direction des matelots et sans raison, se mit à rire. De deux ans plus jeune que Jones, et beaucoup moins athlétique, il avait un visage d'enfant aux traits ronds, et quand il riait, une fossette se creusait dans sa joue droite. Le seau d'eau sale à la main, il se dirigea vers la rambarde tribord, jeta un coup d'oeil à la volute d'écume qui courait sur les bordées, et relevant la tête, s'immobilisa, le cœur battant : à l'horizon, nettement visible dans la brume du matin, émergeait une île plate, couronnée de cocotiers. Portée par le vent, une odeur de feuilles et de feu de bois parvenait jusqu'à lui. Il savait par les matelots qu'on approchait des îles Touamotou, et bien qu'il ne fût pas question de s'y arrêter, la seule vue de la terre le ravissait. Le cou tendu, la bouche entrouverte, il regardait à l'horizon sa première île des mers du Sud et ses yeux d'un bleu de porcelaine étaient humides de bonheur.
A ce moment, une bande compacte de sternes qui s'était approchée en rasant l'eau, prit son essor, bondit à une vitesse folle jusqu'aux huniers et se mit à décrire des cercles autour du mât de misaine en poussant des cris aigus. Jimmy les suivit des yeux en frottant machinalement ses cheveux courts, relevés sur le front en deux épis puérils. Il passa ainsi quelques secondes à flatter la brosse de ses épis et à contempler les oiseaux, puis le poids du seau au bout de son bras lui rappela sa lâche et il commit une faute bien étonnante chez un mousse : il vida son eau sale au vent au lieu de la vider sous le vent. Bien entendu, une bonne partie lui en revint en pleine figure et Jimmy, entendant un juron, se retourna. Le capitaine Burt se dressait devant lui. Il avait reçu quelques éclaboussures sur son habit.
« Je m'excuse, cap'taine », dit Jimmy en se mettant au garde-à-vous et en levant les yeux.
Il regardait très haut au-dessus de lui les traits impassibles de Burt. Le menton, vu de si bas, saillait comme une proue, et les ailes du nez s'arquaient en s'amincissant avec une précision implacable. Burt avait une façon étrange de se camper sur ses jambes et de s'immobiliser dans une attitude qui lui donnait l'air d'être sa propre statue. Il était brun et dans son visage, si figé et si basané qu'il donnait l'impression d'être en bronze, seuls ses yeux vivaient, froids et tranchants comme des lames d'acier.
Burt faisait peser son regard sur Jimmy. Sans qu'il en eût conscience, un demi-sourire jouait sur les lèvres du mousse, et il portait encore sur son visage le reflet du bonheur qu'il venait de goûter en contemplant son île.
« Vous souriez? dit Burt de sa voix métallique.
— Non, cap'taine », dit Jimmy. Le capitaine Burt était parfaitement immobile, les jambes écartées, les bras croisés. Il regardait très loin au-dessous de lui les traits ronds de Jimmy, ses yeux naïfs, et les deux épis qui se dressaient sur son front. Burt ne pouvait s'y méprendre. Il n'y avait pas trace d'insolence sur ce visage d'enfant. Le mousse regardait Burt avec cet air de confiance qui était le sien quand il s'adressait aux adultes. Quelques secondes s'écoulèrent, et comme le silence, en se prolongeant, gênait Jimmy. il esquissa un sourire timide.
« Vous souriez? » dit aussitôt Burt d'une voix si menaçante qu'elle glaça Jimmy et que son sourire, sans pourtant disparaître, se figea en grimace.
Brut tressaillit du plaisir de l'anticipation. Sa cruauté était formaliste. Pour qu'il punît ou frappât, il fallait que sa victime eût au moins l'apparence d'un tort. En agissant ainsi, Burt ne se souciait pas d'impressionner les témoins. Peu lui importait ce qu'ils pensaient ou diraient. C'est à l'égard de lui-même que Burt prenait des formes. Dans le jeu qu'il jouait jour après jour avec son équipage, il s'était donné des règles et il les respectait.
« Ainsi, reprit-il d'une voix parfaitement calme, vous souriez. Vous vous moquez de moi.
- Non, cap'taine », dit Jimmy d'une voix tremblante, et sans réussir à vaincre le chatouillement qui, malgré lui, écartait ses commissures de lèvres dans une sorte de rictus. Il avait peur, il sentait tout le danger qu'il y avait à cette minute à avoir l'air que Burt lui prêtait, et plus il faisait d'efforts pour ramener son visage à la normale, plus sa bouche s'élargissait.
Burt exagérait son immobilité et la fixité du regard qu'il faisait peser sur l'enfant. Il savait que son silence, en se prolongeant, lui imposerait la mimique qu'il lui reprochait.
« Vous souriez! » cria-t-il d'une voix terrifiante, et Jimmy, irrésistiblement, se mit à sourire.
Burt savoura son triomphe pendant quelques secondes. Il avait joué le jeu. Le mousse était en faute. Les règles étaient respectées.
« Vous l'aurez voulu », dit-il en simulant à merveille à l'égard de lui-même une intonation de regret.
Il prit une inspiration profonde et ses yeux froids se mirent à briller. Puis, avançant un pied en avant, et portant sur lui le poids de son corps, il fit pivoter son buste puissant de gauche à droite, et à toute volée, frappa Jimmy de son poing. Le mousse n'eut le temps ni d'esquiver ni de se couvrir. Il reçut le coup en plein visage. Le matelot Johnson, qui se trouvait à quelques mètres quand l'incident se produisit, déclara dans la suite qu'il avait entendu les os craquer sous la violence du choc. « Jimmy, ajouta-t-il, s'effondra comme une poupée de son. »
Burt souffla sur les phalanges de sa main droite et les fit jouer deux ou trois fois à la hauteur de son visage comme si elles étaient engourdies. Après quoi, il promena sur les matelots un regard inexpressif, et enjambant le corps, regagna la dunette à pas mesurés.
Dès qu'il se fut éloigné, les matelots s'immobilisèrent. Ils regardaient Jimmy. Boswell lui-même baissait la tête, interdit. Il avait bien vu que le capitaine avait mis « tout le paquet » derrière son poing et il ne comprenait pas pourquoi. Au bout de quelques secondes il ordonna à Johnson de jeter un seau d'eau à la tête du mousse, ce qui pouvait presque passer, de sa part, pour un acte de bonté. Puis relevant la tête et conscient enfin de l'immobilité des hommes, il se mit à hurler, distribua quelques coups de fouet, mais, sembla-t-il, sans conviction, et s'éloigna.
Johnson était un vieux matelot boiteux, courbé, chenu et si maigre que les muscles de ses avant-bras saillaient comme des filins. Il démarra le boute qui retenait un des seaux, puisa de l'eau à la mer, et la versa sur la tête du mousse. Puis comme cette douche ne produisait pas d'effet, il se pencha pour donner quelques petites tapes à Jimmy. Johnson ne voyait plus très clair, et c'est seulement quand il se pencha qu'il vit ce que le poing de Burt avait fait du visage du mousse. Il tressaillit, s'agenouilla à côté du corps inerte, et colla son oreille contre sa poitrine. Il resta là un long moment, terrifié : le cœur de Jimmy ne battait plus.
Quand le vieux Johnson se releva, les matelots comprirent, à l'expression hagarde de son visage, que Jimmy était mort. Leurs mains se crispèrent sur les manches des brosses, et un grondement sourd, inarticulé, courut parmi eux.
« Je vais prévenir M. Mason », dit Baker à mi-voix. Mason était le premier lieutenant du bord et l'oncle de Jimmy.
« Y va pas, dit Mac Leod. Bos t'a pas autorisé. Tu sais ce que tu risques.
- J'y vais quand même », dit Baker. Il tremblait de fureur et de pitié. Et il avait besoin d'agir pour se libérer de la tentation d'aller plonger son couteau dans le ventre de Burt.
Il donna sa brosse à Jones et disparut par l'écoutille. Les matelots se remirent bruyamment au travail pour couvrir son absence. Quitter une corvée sans autorisation valait une douzaine de chat à la coupée.
Quand Richard Mason apparut sur le pont, strict et boutonné, tous les regards se tournèrent à la fois vers lui. Mason vit le corps de Jimmy étendu à une vingtaine de pas, regarda à son tour les matelots et s'arrêta. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, solidement bâti, le visage carré, le front étroit. Baker n'avait pas eu le courage de lui dire que Jimmy était mort, mais à son visage bouleversé, et au silence subit des matelots, Mason sentit son cœur se contracter. Ses jambes se mirent à trembler, et c'est avec peine qu'il parcourut la distance qui le séparait de l'enfant.
Quand il fut à un mètre de lui, il vit distinctement sa tête Ses paupières étaient à demi fermées sur ses yeux, et sous le nez écrasé et comme broyé par la force du coup, les lèvres boursouflées et sanglantes découvraient les dents dans un rictus qui ressemblait à un sourire. Mason s'agenouilla, souleva la tête de Jimmy, la posa sur ses genoux, et dit à voix basse et comme se parlant à lui-même : « Jimmy est mort. »
Son esprit devint alors un blanc total, et il eut seulement l'impression du temps qui s'écoulait sans qu'il se passât rien. Puis il y eut quelque part en lui comme un déclic, et il entendit quelqu'un dire à voix basse, mais d'une façon extraordinairement distincte : « Le vieux va devenir cinglé. » II releva la tête et ne vit d'abord que le pont inondé de soleil, et flottant au-dessus du pont, des visages brouillés. Puis ces visages se précisèrent. Les matelots le regardaient. Mason se souvint que Jimmy était mort, abaissa les yeux sur la tête qu'il tenait toujours sur les genoux, et se mit à appeler à voix basse : « Jimmy, Jimmy, Jimmy... » De nouveau ce fut un blanc total. Une panique saisit Mason, il se força à relever la tête et à retrouver devant lui les regards des matelots. Il ne vit d'abord qu'une brume de lumière où tout était pâle et confus. Il fixa cette brume désespérément, et peu à peu, les yeux émergèrent, fixés sur lui. Mason ne les lâcha plus. Il savait qu'il ne devait plus les lâcher.
A tâtons il reposa la tête de Jimmy sur le pont, se releva, et marcha vers les matelots. Quand il fut à deux mètres d'eux, il s'arrêta et dit d'une voix sans timbre :
« Qui a fait cela? »
Il était debout devant eux, voûté, les bras pendant le long du corps, les yeux hébétés, et la bouche entrouverte comme s'il ne contrôlait plus les muscles de sa mâchoire.
Une voix dit dans un souffle :
« Burt.
— Pourquoi? dit Mason, de la même voix sans timbre.
— Parce qu'il l'avait éclaboussé. »
Les matelots étaient très frappés par l'affaissement des traits, d'ordinaire si fermes, de Mason.
Mason répéta de la même voix terne et sans force :
« Parce qu'il l'avait éclaboussé? »
Puis son regard devint vague et il répéta mécaniquement de la même voix atone : « C'est affreux, c'est affreux, c'est affreux... » C'était une sorte de plainte lugubre, interminable, et à peine articulée, comme si Mason eût éprouvé du mal à prononcer les mots.
« Bon Dieu! dit Jones, j'peux pas supporter ça!
— Est-ce qu'on peut faire quelque chose, lieutenant? » dit Baker.
De toute évidence, il n'avait posé cette question que pour interrompre la litanie de Mason. Celui-ci leva lentement les yeux vers lui. « Faire? » dit-il en écho.
Tout d'un coup il se redressa, sa physionomie devint ferme et rigide, et carrant les épaules, il fit un demi-tour presque réglementaire, passa sans s'arrêter devant le corps de Jimmy et se dirigea vers l'écoutille. Les matelots le suivirent du regard jusqu'à ce qu'il disparût. On entendit, venant de la poupe, la voix puissante de Burt.
« Monsieur Boswell! Le mouvement se ralentit, je pense! »
Isaac Boswell jaillit alors comme un diable d'une boîte, et s'élança au milieu des hommes, carré, trapu, rougeaud, aboyant comme un chien, courant de l'un à l'autre, et distribuant les coups. Ces vociférations durèrent une bonne minute. Puis Boswell aperçut tout d'un coup à ses pieds le corps de Jimmy et cessa de hurler. Une dizaine de minutes s'était écoulée depuis qu’il avait ordonné à Johnson de jeter un seau d'eau à la tête du mousse, et maintenant une grosse mouche noire bourdonnait autour de la plaie béante du nez, et les yeux étaient déjà vitreux.
Boswell penchait en avant sa grosse tête camuse dans l'effort qu'il faisait pour comprendre la situation, mais son instinct, plus agile que sa cervelle, était déjà sur le qui-vive. Les matelots lavaient le pont sans se .permettre ni un regard ni un grognement. Mais Boswell ne s'y trompait pas. Leur tranquillité renfermait une menace. Ils avaient l'air d'attendre.
« Eh bien, Boswell, dit tout d'un coup la voix de Burt derrière lui, vous vous reposez? »
Boswell tressaillit comme un molosse fouetté par son maître, mais en même temps, il se sentit soulagé : les six pieds sept pouces du capitaine Burt se dressaient derrière lui.
« Capitaine, dit-il, le mousse est mort.
— Je le vois bien », dit Burt.
Il se tourna vers les matelots, les. embrassa du regard, et dit d'un ton parfaitement calme : « Faites jeter son corps à la mer.
— Sans service funèbre, cap'taine? dit Boswell, stupéfait.
— Vous m'avez entendu », dit Burt d'un ton coupant. Boswell, dont la tête arrivait au niveau de la poitrine du capitaine, leva les yeux vers son visage glacé, et comprit : Burt provoquait la mutinerie pour la tuer dans l'œuf.
Boswell se tourna vers les matelots et hurla d'un ton de commandement :
« Hunt, Baker, jetez cet homme à la mer! »
Plusieurs secondes s'écoulèrent. Baker continua à frotter le pont comme s'il n'avait pas entendu. Quant à l'énorme Hunt, il s'ébranla de deux ou trois pas dans la direction de Boswell avec un dandinement d'ours, mais le petit Smudge, passant rapidement derrière lui, lui glissa à voix basse : « Fais comme Baker. Y va pas. » Et Hunt s'immobilisa, regardant sans comprendre Boswell et Baker de ses petits yeux pâles bordés de rouge.
Le visage de Burt avait l'air d'un masque d'airain figé dans une perpétuelle expression de mépris. Les bras croisés, la tête haute, il était campé sur ses deux longues jambes largement écartées. Immobile comme une tour, il regardait de haut les frémissements de ces petits hommes dont il était le maître.
« Eh bien, monsieur Boswell? » dit-il d'une voix calme.
Boswell se rua sur Hunt et commença à le fouetter. Hunt était d'ordinaire si docile — n'ayant pas assez d'imagination pour désobéir — qu'il n'avait jamais reçu le fouet jusque-là. Il ne bougea pas, et son regard pâle, étonné, allait de Boswell au capitaine et du capitaine aux matelots. Boswell frappait avec fureur. Ses coups ne lui paraissaient pas porter : il avait l'impression de fouetter un matelas.
« Capitaine, dit tout d'un coup la voix claire du lieutenant Purcell, voulez-vous me permettre de réciter les prières sur le corps du mousse avant de l'immerger? » Ces paroles tombèrent sur le pont comme la foudre, et Boswell, de lui-même, s'arrêta de frapper. Purcell se dressait face à Burt, si absurdement petit et frêle devant lui qu'il avait l'air d'un enfant de troupe debout au pied d'une citadelle et exigeant sa reddition.
Quelques secondes s'écoulèrent avant que Burt répondît. Les matelots regardaient avec stupéfaction le beau visage, blond et sévère, de Purcell. Ses sentiments de piété étaient connus, mais personne n'aurait attendu de lui tant de courage.
« Monsieur Purcell, dit Burt, j'ai donné l'ordre de jeter ce corps à la mer.
— Oui, capitaine, dit Purcell de sa voix polie. Mais il est contraire à la loi...
— La loi sur ce bateau, c'est moi
— Certainement, capitaine, vous êtes le seul maître à bord... après Dieu.
— J'ai donné un ordre, monsieur Purcell.
— Oui, capitaine, mais il n'est pas décent de laisser partir Jimmy sans prières. »
Il y eut chez les matelots un grondement d'approbation, et Burt, se tournant vers eux. les regarda fixement.
« Monsieur Boswell, dit-il enfin en désignant le troisième officier d'un geste négligent de la main, cet homme est un mutin. Il encourage la rébellion chez les matelots. Arrêtez-le, conduisez-le à fond de cale, et mettez-le aux fers. »
Boswell, béant de stupeur, regarda le capitaine.
« Je proteste, capitaine, dit Purcell sans élever la voix. Il est grossièrement illégal de mettre aux fers un officier.
— Si cet homme résiste, monsieur Boswell, dit Burt, employez la force. »
Boswell hésita, et son visage rougeaud, aussi large qu'un jambon d'York, trahit l'embarras le plus vif. Il s'approcha à pas lents de Purcell, et d'un geste gauche et sans violence, saisit le jeune homme par le bras. Il avait l'air lui-même effrayé par le sacrilège qu'il commettait : pour la première fois de sa vie il portait la main sur un officier.
« Venez, lieutenant », dit-il à voix basse.
Et avec un air de honte presque comique, il ajouta :
« S'il vous plaît. »
Burt n'attendit pas que Purcell eût quitté le pont. Il fut sur Hunt en deux enjambées et son poing le frappa, mais sans violence, et avec une sorte de grâce. Hunt s'écroula. Les matelots furent frappés du contraste entre la modération du coup qui l'avait abattu et la brutalité du punch qui avait tué Jimmy.
« Smudge, Mac Leod, dit Burt, jetez le corps du mousse à la mer. »
Le petit Smudge, les yeux baissés, ne marqua même pas un temps d'hésitation. Il fila vers le corps de ]immy en courbant l'échine comme un chien qui a peur. Burt regarda Mac Leod. L'Ecossais eût supporté avec courage d'être battu en compagnie de Smudge. Il ne voulut pas l'être seul. Il eut une moue de dégoût, secoua les épaules, s'avança et prit les pieds du mousse. Smudge saisit ses épaules. C'était fini.
Burt enveloppa les matelots de ses yeux froids. Une fois de plus il les avait matés. Et maintenant, la danse allait commencer. Il n'épargnerait personne, pas même le petit Smudge qui avait si bien obéi. « Arrêtez! » cria une voix.
Le torse de Richard Mason émergeait de l'écoutille. Les matelots furent surpris de le revoir. Ils l'avaient presque oublié. Smudge et Mac Leod s'immobilisèrent. Mason franchit les dernières marches, apparut sur le pont, écarta du bras, sans les voir, Boswell et Purcell qui se préparaient à descendre, et se dirigea vers Burt d'un pas mécanique. Son visage était rigide, et malgré son haie, paraissait blanc. Il s'arrêta à trois pas de Burt, se mit au garde-à-vous et dit avec une solennité bizarre :
« Capitaine, je regrette de vous dire que je vous considère comme un assassin.
— Prenez garde à vos paroles, monsieur Mason, dit Burt de sa voix calme. Je n'admettrai pas d'être diffamé. Il s'agit, bien évidemment, d'un accident.
— Non, dit Mason d'une voix nette. Il ne s'agit pas d'un accident, mais d'un meurtre. C'est volontairement que vous avez tué Jimmy.
— Vous êtes fou, je pense, dit Burt. Je n'avais pas de querelle avec ce gamin.
— Vous l'avez tué, dit Mason d'une voix morne et sans passion, parce que je l'aimais. »
Il y eut chez les matelots une tension subite. Personne parmi eux n'avait encore pensé à cela, mais maintenant que l'accusation était formulée, son évidence s'imposait à tous.
« Si telle est votre opinion, monsieur Mason, il vous appartiendra d'en saisir la justice. Quant à moi, je vous poursuivrai en diffamation. »
Il y eut un silence et Mason reprit d'une voix terne et comme se parlant à lui-même :
« Je viens de passer dix minutes dans ma cabine à réfléchir à tout cela. »
Et comme il se taisait d'un air absent, Burt dit avec sécheresse :
« Eh bien?
— Eh bien, dit Mason du même air absent, il est bien évident que si je porte plainte, les juges vous acquitteront. Et je serai ensuite condamné pour diffamation, ruiné par les dommages qui vous seront accordés, et cassé de mon rang.
— Je suis charmé de votre clairvoyance, monsieur Mason, dit Burt. C'est bien ainsi, me semble-t-il, que les choses se passeront.
— Oui, capitaine, dit Mason de sa voix terne et mécanique. Et. c'est pourquoi j'ai pris une décision. Je ne vous citerai pas devant les tribunaux.
— Je vous félicite d'être aussi raisonnable, monsieur Mason », dit Burt.
Il eut un bref sourire et il reprit :
« Mais votre décision ne change rien à la mienne. Vous m'avez diffamé en présence de l'équipage, et dès notre retour à Londres, je vous traînerai devant les juges.
— Vous n'en aurez pas la possibilité », dit Mason du ton le plus uni.
Et portant la main droite dans la poche intérieure de sa vareuse, il en sortit un pistolet, le braqua d'une main ferme sur Burt et fit feu.
La détonation résonna avec une force étourdissante. Burt oscilla sur ses pieds pendant quelques secondes comme une statue gigantesque, puis il s'abattit d'une seule pièce en arrière, avec un fracas prodigieux. Son corps rebondit deux fois sur le pont, puis s'immobilisa sur le dos, les jambes raides, et les bras écartés du corps. Il avait un trou béant à la place du nez.
Il y eut tout d'un coup beaucoup de silence sur le pont. Les matelots regardaient de loin le corps de Burt. Ils n'avaient jamais eu l'occasion de voir leur capitaine étendu, et couché, il leur paraissait encore plus grand. Ils se décidèrent enfin à s'approcher, mais lentement, et avec une sorte de méfiance, comme si l'immobilité de Burt ne leur eût rien dit de bon. Bien que la moitié de sa cervelle fût répandue sur le pont, ils s'attendaient presque, tant ils avaient foi en sa force surhumaine, à le voir se relever. Pendant dix-huit mois, la tyrannie la plus affreuse avait pesé sur eux, leur avait enlevé toute dignité, les avait réduits presque au rang d'esclaves. Et maintenant Burt était mort, et devant son cadavre ils ne ressentaient pas de joie, et ils en étaient étonnés.
« Qui a tiré? cria Purcell en surgissant de l'écoutille par laquelle il venait à peine de disparaître.
— C'est M. Mason, lieutenant, dit Baker.
— Mon Dieu, c'est ce que je craignais! s'écria Purcell en s'avançant d'un pas rapide, Boswell sur les talons.
— Vous pouvez le regarder, lieutenant! dit Smudge d'une voix claironnante, il est mort, et bien mort, ce fils de putain! »
Les matelots regardèrent Smudge avec froideur. Burt était mort : cela n'avait aucun sens de l'insulter, et de toute façon, ce n'était pas à Smudge à le faire.
« Que Dieu prenne pitié de son âme », dit Purcelî.
Mason laissait pendre son pistolet au bout de son bras. Il regardait le corps de Burt et il avait l'air hébété.
« Reculez, matelots! » cria tout d'un coup une voix forte.
Le second officier du Blossom, J. B. Simon, se dressait à quelques pas, un pistolet dans chaque main. C'était un homme au teint jaunâtre, aux lèvres minces, au nez long et pincé. Bien qu'il ne fût pas brutal, les hommes ne l'aimaient pas. Simon avait le sentiment qu'il n'avait pas réussi dans la vie, et ce sentiment le rendait aigre et tracassier à l'égard des matelots.
« Reculez! hurla Simon en braquant sur eux ses pistolets. Et au travail! C'est moi le capitaine de ce navire. Et il y a une balle dans la tête pour celui qui n'obéit pas. »
Il y eut un moment de stupeur. Les matelots ne reculèrent pas, comme Simon leur en avait donné l'ordre. Ils ne songeaient pas à avoir peur. Ils étaient surtout choqués de l'initiative de cet officier qui ne se tenait pas à sa place.
« Mais c'est à M. Mason à commander, lieutenant, dit Mac Leod. M. Mason est le premier officier du bord. »
Simon nourrissait un préjugé violent contre les Ecossais. Il n'avait jamais manqué une occasion depuis dix-huit mois de brimer Mac Leod. Son intervention le plongea dans la fureur.
« Sale Ecossais! hurla-t-il en braquant sur lui une de ses armes, un mot de plus et ta cervelle va nourrir les poissons: »
Mac Leod pâlit, ses yeux étincelèrent, et il tâta dans sa poche le manche de son couteau. Personne n'avait osé jusque-là insulter son pays.
« John, au nom de Dieu! s'écria Purcell en s'avançant vers Simon, je vous en conjure, faites disparaître ces pistolets. Ces armes n'ont déjà fait que trop de mal. En outre, c'est à M. Mason, vous le savez bien, à prendre le commandement.
— M. Mason a tué son capitaine, dit Simon d'une voix, grinçante. C'est un mutin. Il n'est plus qualifié pour commander un navire. Dès que nous serons de retour à Londres, je le livrerai à la police, et il sera pendu.
— John! dit Purcell en ouvrant des yeux horrifiés, vous ne parlez pas sérieusement!
— Que le Diable vous emporte, vous et votre belle âme, monsieur Purcell! hurla Simon, ses pistolets tremblant au bout de ses bras. Par Dieu, n'avancez pas, ou je fais de la dentelle avec vos tripes! »
Purcell s'arrêta, décontenancé par l'éclair de haine qu'il venait de surprendre dans les yeux du second. Il avait vécu en camarade avec lui pendant dix-huit mois, et jamais Simon ne lui avait laissé voir qu'il le détestait. Cette haine sans cause plongea Purcell dans la stupeur et lui ôta la capacité d'agir.
« Monsieur Boswell! » reprit Simon d'une voix rageuse.
Boswell regarda Simon, et détournant la tête, il interrogea Mason du regard. Il avait l'air malheureux d'un chien sommé de choisir entre deux maîtres. La hiérarchie voulait qu'il obéît à Mason, mais Mason ne lui donnait pas d'ordre : il était toujours immobile, l'air hagard, le pistolet pendant au bout du bras, les yeux fixés sur le corps gigantesque de Burt.
« Monsieur Boswell! » répéta Simon, son visage jaunâtre contracté par la fureur.
Boswell jeta un dernier regard à Mason, et lentement et comme à regret, il s'avança vers Simon.
« A vos ordres, cap'taine, dit-il d'une voix rauque et basse et en regardant Simon avec humilité.
— Monsieur Boswell, dit Simon, faites obéir ces hommes. »
Boswell affermit le fouet dans sa main, tourna vers les matelots sa face camuse, et les regarda. Ils lui rendirent son regard sans broncher et il comprit ce qui se passait. Les hommes ne voyaient plus se profiler derrière lui la silhouette du capitaine. La force de Burt n'expliquait pas à elle seule son ascendant. Burt était brave. Les matelots l'avaient vu plus d'une fois marcher sur eux les mains nues, tandis que leurs propres mains, dans leurs poches, se crispaient sur leurs couteaux ouverts. Les matelots l'avaient senti : Burt ne bluffait pas. Il brûlait vraiment de se battre, seul contre tous. Ce courage inhumain les étonnait. Mais Simon n'était qu'un officier mesquin qui aimait brimer les hommes. Sa méchanceté même était médiocre. L'équipage n'avait pas peur de lui.
Boswell eût dû s'en prendre d'abord à Baker, puisque Baker avait refusé d'obéir à Burt. Mais le petit Gallois, appuyé sur le manche de sa brosse, le défiait de ses yeux noirs sans bouger d'un pouce, et Boswell fit quelque chose qu'il n'eût jamais fait du temps de Burt : il fléchit, passa devant Baker sans avoir l'air de le voir et commit aussitôt une deuxième faute : il s'attaqua à Hunt.
Hunt avait déjà été frappé deux fois, la première par Boswell lui-même, la seconde par Burt. Il ne comprit pas pourquoi on le frappait de nouveau : il n'avait rien saisi de l'intervention de Simon. Le sentiment de l'injustice envahit sa cervelle brumeuse, il poussa un grognement de colère qui découvrit ses dents, et se jetant sur Boswell avec une agilité qu'on n'eût pas attendue de sa masse, il lui arracha le fouet des mains, le jeta à terre, et fut sur lui en un clin d'oeil.
Il se passa alors quelque chose d'inouï : l'intérêt du combat l'emporta chez les matelots sur toute autre considération. Ils s'avancèrent d'un seul mouvement pour mieux voir les combattants qui roulaient sur le pont, et Simon dut reculer de plusieurs pas pour ne pas être encerclé. Il se trouvait dans une situation à la fois comique et désespérée. Il hurlait des menaces et ces menaces lui paraissaient à lui-même dérisoires. Les hommes, tout au spectacle de cette lutte à mort, ne faisaient pas plus attention à lui que s'il avait brandi sur une scène des pistolets de théâtre.
La sueur ruisselait sur le front de Simon et le long des rides molles et profondes qui, de chaque côté de sa bouche, plissaient sa peau jaunâtre. Il y avait à peine cinq minutes, tout lui avait paru si simple : les pistolets au poing, il prenait la barre, et de retour à Londres, Mason livré aux juges, les armateurs le confirmeraient dans le commandement du Blossom. Et maintenant Boswell luttait pour sa vie. Même s'il était vainqueur, Simon n'était plus sûr de vaincre. Il se sentait seul, ses mains tremblaient, il résistait de toutes ses forces au désir de presser la détente et d'abattre un homme au hasard. Mais si cet exemple n'intimidait pas les matelots? S'ils se jetaient tous ensemble sur lui?
Simon voyait une affreuse injustice dans le fait d'être le seul homme armé sur le pont et de ne pouvoir imposer sa loi. Il pensait avec amertume qu'un autre que lui, pistolet au poing, eût fait peur. Mais lui, le destin qui l'avait fait échouer si souvent dans la vie, se moquait de lui une fois de plus. Il portait la mort dans chaque poing et les hommes lui tournaient le dos.
Simon regardait les lutteurs avec angoisse. Les deux hommes ne faisaient plus qu'un seul monstre d'où sortaient des rugissements. Quand le monstre se déferait, un seul homme se mettrait debout. Les yeux de Simon s'agrandirent et la peur lui serra la gorge : il eut tout d'un coup la certitude que Hunt allait tuer Boswell. Ses pistolets se mirent à trembler dans ses mains. Boswell mort, ce serait son tour. Il avait échoué. Une fois de plus il avait échoué.
Hunt avait réussi à nouer ses énormes mains autour du cou de Boswell. Il serrait, insensible aux doigts que Boswell crispait sur son visage et aux coups de genou qu'il lui lançait dans le ventre. La panique s'empara de Simon. Les mains tremblantes, aveuglé par la sueur qui ruisselait de son front dans ses yeux, il s'avança comme un automate dans le cercle où les deux hommes combattaient, et sans presque viser, fit feu sur Hunt. Au même instant, il se sentit saisi par-derrière, désarmé, immobile. Un éclair traversa sa poitrine, un voile rougeâtre tomba sur ses yeux, et il se sentit tomber à reculons dans le vide.
Quand Hunt se releva, il y avait un peu de sang sur sa chemise à l'endroit où la balle de Simon avait effleuré son épaule, et Boswell était étendu sur le pont, le visage violet, la bouche tordue. Simon s'était effondré à côté de lui, et sa tête touchait la sienne. Ses yeux étaient grands ouverts, et les deux rides jaunes et profondes, de part et d'autre de ses lèvres minces, figeaient son visage dans une expression d'amertume.
Purcell sortit de son immobilité, fendit la foule des matelots, s'arrêta, les yeux pleins d'horreur, incapable d'articuler un seul mot. Mac Leod se pencha. Il retira son couteau du corps de Simon, essuya la lame avec soin sur la chemise du mort, puis, la faisant rentrer d'un coup sec dans le manche, il remit l'arme dans sa poche. A cet instant, il rencontra le regard de Purcell, secoua les épaules, détourna les yeux, et dit d'un air gauche, et sur le ton d'un enfant pris en faute :
« Il l'avait cherché, lieutenant. »
Purcell ne répondit pas. L'air de Mac Leod l’avait frappé et il pensait avec tristesse : « Ce sont des enfants. Ils sont cruels comme des enfants. » En se tournant pour s'en aller, il fut surpris de voir Mason à sa droite, pâle, la tête penchée. Puis les yeux de Mason se relevèrent. Les matelots lui faisaient face, et Mason les balaya de son regard morne et désespéré.
« Des mutins! dit-il avec une sorte de sanglot, des mutins! Voilà ce que vous êtes!
— Vous aussi! » cria Smudge d'une voix rageuse.
Le visage de Mason tressaillit comme s'il avait reçu un soufflet, ses yeux cillèrent, et ses lèvres se mirent à trembler.
« Moi aussi », dit-il dans un souffle.