CHAPITRE XII

 

 

 

Les femmes revinrent à la tombée de la nuit de la corvée d'eau. Elles déposèrent leurs récipients sur la place du marché et commencèrent immédiatement les rites funèbres. Ces rites consistaient en danses et en chants qui, loin d'être tristes, tournaient autour d'un thème unique : le jeu.

Purcell les regardait faire, stupéfait. De toute évidence, il n'y avait pas de différence entre la façon dont les Tahitiens célébraient une naissance et celle dont ils pleuraient un mort. Dans les deux cas, ils exaltaient ce que la vie offrait, à leurs yeux, de plus précieux. Sur les quelques pieds carrés de Blossom Square, illuminé par des dizaines de doédoé piqués de place en place sur des souches, dansèrent, tard dans la nuit, et accompagnées par des chants lascifs, les femmes mêmes qui, quelques heures plus tôt, avaient vu leurs tanés mourir sous leurs yeux. Purcell ne les quittait pas des yeux. Qu'est-ce que cela voulait dire? Essayaient-elles de maîtriser la douleur de la mort en faisant exprimer à leurs corps la joie de vivre? Faisaient-elles un dernier hommage à leurs tanés des biens qu'ils n'avaient plus? Ou, cachée au fond de cette ivresse, y avait-il l'affirmation naïve que la vie, pour les survivants, restait, après tout, aimable?

Purcell était assis sur une souche et Ivoa avait pris place sur l'herbe entre ses jambes, de façon à pouvoir appuyer son dos. Les Tahitiens n'avaient pas permis à la corvée d'eau de revenir pour emporter les corps, et ceux-ci étaient figurés par des troncs d'arbre sur lesquels les femmes avaient jeté des draps d'écorce pilée. Amoureïa n'était pas présente à la cérémonie. Ohou l'avait revendiquée comme prise de guerre après la fusillade, et retenue auprès de lui, dans la brousse, contre son gré. Toutes les femmes dansaient, sauf Vaa et Ivoa à qui leur état l'interdisait. Les chants devenaient de minute en minute plus frénétiques, et Purcell scrutait les visages des veuves, tandis qu'elles passaient et repassaient devant lui.

Les dissentiments de Taïata et de Johnson étaient notoires, mais Itihota s'entendait bien avec White, et Omaata adorait son tané. Et pourtant, Omaata dansait comme elle avait dansé sur le pont du Blossom, au moment de la grande pluie pour séduire Jono. Il n'y avait pas deux heures elle gémissait comme une bête, les yeux fixes, à demi morte elle-même, et maintenant elle souriait, ses narines palpitaient, ses grands yeux brillaient comme des lunes. Dans la volupté du mouvement, le visage d'Itihota portait une expression identique, et même Taïata avait perdu son air maussade et fermé. Si différentes qu'elles fussent en taille, eh proportions, et en beauté, elles finissaient par se ressembler, par porter ce même masque figé, extatique. Elles chantaient, à tour de rôle, avec une foi qui en bannissait toute grossièreté, ces chants intraduisibles où le « jeu » était décrit sans épargner un détail. Les voix aussi étaient dangereusement parentes, aiguës et rauques à la fois. A un moment, les yeux de Purcell croisèrent ceux d'Omaata, et il vit dans le regard impersonnel qu'elle lui rendit une lueur provocante. Il reçut ce regard comme un choc. C'était manifeste : elle ne le « reconnaissait » pas. A cet instant, il n'était plus, à ses yeux, son « bébé », mais un tané comme les autres tanés. Elle-même n'était plus Omaata. La volupté vague de ses yeux le disait : Omaata, Jono, le passé, tout était aboli. Il n'y avait plus qu'une femme qui dansait parce qu'elle était en vie et que la vie n'était rien d'autre que le jeu.

Avapouhi poussa un cri, se détacha du groupe des danseuses et s'avança vers Purcell en boitillant. Le coude droit levé à la hauteur de l'épaule, l'avant-bras horizontal, le poignet souple, elle secouait les doigts avec grâce devant son doux visage, comme pour signaler, avec une exagération joueuse, l'intensité du mal.

« Aïe! Aïe! Adamo! gémit-elle, les lèvres mi-boudeuses, mi-souriantes.

—  Fais voir », dit Purcell.

Il se leva avec précaution pour ne pas déranger Ivoa, fit asseoir Avapouhi sur la souche et, plaçant le pied droit de la vahiné contre son propre genou, commença à lui masser la cheville. Ivoa bougea à peine. Elle posa la tête contre la cuisse d'Avapouhi et continua à chanter à mi-voix, les yeux fixés sur les danseuses.

« Où est Ouili? » demanda Purcell au bout d'un moment.

Il devait hausser la voix pour se faire entendre malgré les chants.

« A la maison.

—  Je vais aller le voir.

—  N'y va pas.

—  Pourquoi?  »

Avapouhi baissa les yeux avec lenteur et regarda sa cheville. « Aïe! Aïe! Adamo!

—  Pourquoi?

—  Moins fort, je te prie.

—  Pourquoi ne dois-je pas aller le voir?

—  Il ne t'ouvrira pas. Il s'est enfermé.

—  Qu'est-ce qu'il fait?

—  Rien.

—  Quoi, rien?

—  Il est assis. Il se lève. Il s'assoit. Il prend sa tête dans ses mains. Quand je m'approche...

—  Quand tu t'approches?

—  Il crie « Va-t'en! » puis il tape à coups de poing contre la porte. Il tape! Il tape! Et il a des yeux comme du feu! »

II y eut un silence. Ivoa cessa de chanter, passa l'extrémité de ses doigts sur la cuisse d'Avapouhi et dit en renversant la tête en arrière pour la voir :

« Tu as la peau douce comme de la soie, Avapouhi. Et ton sourire aussi est doux. Et tes yeux. »

Purcell la regarda. Il était difficile de savoir si elle voulait changer le sujet de l'entretien ou si simplement elle n'avait pas écoute.

« Ce que tu dis est agréable », dit Avapouhi avec lenteur.

Elle posa la main sur les cheveux d'Ivoa, les caressa et dit :

« Que l'Eatua te bénisse d'un fils. Qu'il lui donne une langue criarde pour t'appeler dans ton sommeil et de bonnes lèvres pour sucer ton sein. »

Elle se tut. Ivoa arrondit les bras autour de ses seins et ferma les yeux, un sourire absent sur les lèvres. C'était comme si l'enfant était déjà là, nu et lascif contre elle, les lèvres gonflées de lait. Avapouhi se taisait. Elle aussi, elle voyait le petit garçon d'Ivoa, mais il n'était plus dans les bras de sa mère, il marchait déjà, il appartenait à tous, il passait de main en main, il faisait la joie de l'île. Il trottinait partout, l'enfant! Il apparaissait, nu et étonné, au détour du sentier, à peine plus haut que les graminées du sous-bois. Oh! l'enfant! l'enfant! Comme il était doux à toucher!

« Et maintenant, dit Avapouhi avec un air d'extrême bonheur, je vais aller danser.

—  Tu ne pourras pas, dit Purcell.

—  Je pourrai », dit-elle en se levant.

Purcell reprit sa place sur la souche, ses deux jambes entourant Ivoa. Avapouhi fit quelques pas et poussa un cri. Elle se tourna vers Adamo et fit une petite grimace.

« Va donc te coucher.

—  Non, dit-elle avec un air subit de tristesse. Non. Je ne peux pas. »

Elle revint à lui, s'assit près de son pied droit et cala son dos contre son genou.

Une ombre se projeta entre les danseuses et Purcell. Il leva les yeux. C'était Mason, le fusil sous le bras. Il s'avança, s'appuya contre le tronc d'un cocotier à deux mètres de Purcell. Il ne le regardait pas. Et quand il se mit à parler, il n'arrêtait pas de jeter autour de lui des regards inquiets. Derrière lui, profilés à peine dans l'ombre d'un autre arbre, Mac Leod et Smudge se tenaient immobiles. Armés eux aussi. Purcell ne les avait pas entendus approcher.

« Monsieur Purcell, dit Mason d'une voix brève, voudriez-vous faire entendre raison à Baker? Ce fou s'est enfermé chez lui et nous a envoyés promener. Après l'assassinat de Jones il devrait comprendre que sa place est avec nous.

—  Il ne m'ouvrira pas davantage, dit Purcell en secouant la tête. Laissez-lui le temps de se calmer. 

—  Le temps! Le temps! gronda Mason. Nous ne serons que trois fusils contre quatre, cette nuit! A cause de ce fou! »

Il reprit d'une voix sèche :

« Je ne suppose pas que vous consentiez à vous armer.

—  Non, capitaine.

—  Vous nous abandonnez, dit Mason d'une voix méprisante. Si les  Noirs  attaquent cette nuit, nous ne serons que trois.

—  Rassurez-vous. Ils n'attaqueront pas cette nuit.

—  Comment le savez-vous? dit Mason avec une note de suspicion dans la voix.

—  Ils n'attaqueront pas la nuit où les femmes pleurent les morts.

—  Pleurer! dit Mason avec indignation. Vous appelez ça « pleurer »! Je n'ai jamais rien vu de plus dégoûtant! Ces sauvages n'ont pas un seul sentiment décent! Ils n'ont rien là! poursuivit-il en se frappant le cœur, absolument rien, voilà la vérité! Passe encore pour les chants : je ne les comprends pas, mais je suppose qu'ils recommandent les défunts à la grâce du Seigneur. Mais les danses! Je vous le demande, monsieur Purcell, est-ce qu'on danse quand on a perdu son mari?

—  Ces danses ont sans doute une signification qui...

—  Dégoûtantes! coupa Mason en faisant exploser les syllabes Elles sont  dégoûtantes, voilà tout. Et je suis heureux de voir que Mrs. Mason n'y  participe pas. Mrs. Mason est une lady. Elle se contente de chanter.

—  Je vous accorde qu'à vue de nez, c'est assez surprenant, mais chaque peuple a ses...

—  Non, monsieur Purcell, j'ai voyagé, moi aussi... Et je n'ai jamais vu une femme agiter les... parties inférieures de son corps pour pleurer son mari. Je suis choqué, monsieur Purcell,  reprit-il  avec violence,  je  suis choqué au-delà de toute expression.  »

Il se tut, le visage rigide, le torse droit, l'air offensé.

« Venez-vous? » reprit-il avec raideur.

Purcell le regarda.

« Non, capitaine.

—  Vous voulez dire que vous allez passer la nuit chez vous? »

Purcell fit « oui » de la tête. Mason le regarda de côté et dit d'une voix chargée de sous-entendus :

« Vous êtes donc bien sûr que les Noirs ne vous feront pas de mal.

—  Je n'en suis pas sûr du tout », dit Purcell d'une voix calme.

Il y eut un silence et Mason dit :

« Vous pourriez monter la garde à une des meurtrières. Il y a quatre côtés à surveiller. Et nous ne sommes que trois. Même sans toucher un fusil, vous pourriez nous aider.

—  Certainement pas, dit Purcell d'une voix nette. Ne comptez pas sur moi. Je ne vous aiderai en aucune façon.

—  Comment! s'écria Mason d'une voix furieuse. Vous comptez rester neutre! Même après ces assassinats! »

Evidemment. Quand les Britanniques tuaient des Tahitiens, c'était à titre d'exemple. Mais quand des Tahitiens tuaient des Britanniques, c'était des assassinats.

—  Même maintenant? » répéta Mason avec violence. Purcell le regarda. La  pression, le chantage, l'escroquerie au sentiment : c'était complet.

« Même maintenant », dit Purcell d'une voix ferme. Mason eut un haut-le-corps.

« C'est indigne, monsieur Purcell! » cria-t-il d'une voix tonnante.

Il s'arrêta net. Les chants gênaient son indignation.

« Nous en reparlerons », dit-il avec une menace à peine voilée dans la voix.

Il pivota avec lourdeur sur ses talons, et flanqué de Mac Leod et de Smudge, s'engagea dans Nordester st. Au bout d'un moment, Purcell posa les deux mains sur la tête d'Ivoa.

« Je vais me coucher.

—  Moi aussi.

—  Moi non », dit Avapouhi avec tristesse.

Quand Adamo et Ivoa se levèrent, elle prit la place d'Adamo sur la souche et les regarda s'éloigner. Comme elle enviait Ivoa!  Elle attendait un bébé et son tané avait la première qualité d'un homme : il était doux. Avapouhi chantonna, elle regarda les danseuses, mais au bout d'un moment, elle se sentit seule. Elle chanta plus fort en battant des mains, selon le rythme. Mais même ainsi, la solitude ne la quitta pas. Elle se leva et alla s'asseoir à côté de Vaa. Elle n'aimait pas beaucoup Vaa, mais à sa grande surprise, Vaa tourna la tête et lui sourit. Peut-être Vaa aussi se sentait seule avec son tané enfermé dans la maison des Tahitiens. Vaa avait le dos appuyé contre un cocotier. Elle chantonnait sans ouvrir la bouche, et ses yeux étaient tristes. Peut-être son tané serait tué. Peut-être le mien. Aoué! Nous autres femmes! Avapouhi glissa la main sous le bras de Vaa, et quand elle vit que Vaa ne le repoussait pas, elle posa sa tête sur son épaule.

Purcell et Ivoa n'avait pas fait dix mètres dans la rue de l'Alizé qu'Ivoa dit à voix basse :

« Prenons par le sous-bois. »

Purcell s'arrêta, tendit l'oreille et dit dans un souffle :

« Tu as entendu quelque chose?

—  Non.» Elle ajouta :

« J'ai peur qu'ils tirent sur toi.

—  Ils ne tireront pas », dit Purcell.

Mais la peur le gagnait, lui aussi. Il écouta encore, fixant l'ombre devant lui. Rien ne bougeait, sauf, très haut au-dessus de sa tête, les palmes des cocotiers. Les doédoé du marché brillaient derrière lui. Il devait faire une belle cible, silhouetté en noir sur la lumière. Il rejoignit Ivoa dans le sous-bois.

« Qui « ils »? demanda-t-il à voix basse. Les nôtres?

—  Les autres aussi. »

Elle lui serra la main pour qu'il se tût et le guida avec sûreté dans les ténèbres.

Quand ils furent étendus sur le lit de la cabane, la porte close et les parois coulissantes verrouillées sommairement avec des cordes, Ivoa dit, sans bouger la tête :

« Mehani ne te tuerait pas. Tetahiti peut-être pas. Mais Timi et Ohou, oui.

—  Pourquoi?

—  C'est l'un des deux qui a tiré sur Ropati. Ou bien Ohou, pour avoir   Amoureïa. Ou bien Timi, pour qu'Ohou ait Amoureïa.

—  Et moi, pourquoi ils me tueraient?

—  Ils savent que tu aimais Ropati et ils ont peur que tu le venges. Mais ils tueront d'abord Ouili.

—  Pourquoi Ouili?

—  Parce qu'ils ont plus peur de Ouili.  »

Elle se tut. La nuit n'était plus tout à fait aussi noire que lorsqu'ils étaient revenus de Blossom Square. Un peu de clarté filtrait par les fentes de la paroi coulissante. Purcell devinait à peine, en tournant la tête, le visage d'Ivoa. Toute la lumière paraissait se concentrer sur son ventre. Poli, rond et volumineux, il surgissait de l'ombre comme un dôme.

« Je n'arrive pas à croire que Ropati soit mort », dit Purcell à voix basse.

Ivoa se tut si longtemps qu'il crut qu'elle était endormie. Mais au même instant, il vit sa main se promener avec légèreté sur ses énormes flancs.

« Moi non plus », dit-elle, et sa main s'arrêta.

Elle reprit :

« Mais je ne pense pas beaucoup à lui.

—  Pourquoi?

—  Parce que je pense à mon bébé. » Et comme Purcell se taisait, elle reprit : « Est-ce que c'est mal?

—  Non, ce n'est pas mal. »

Elle reprit au bout d'un moment :

« Regarde! Il me donne encore des coups de pied!

—  Je ne vois rien, dit Purcell.

—  Donne-moi ta main. »

Elle en appliqua la paume sur une partie de son ventre.

« Tiens! Tu as senti?  »

Il fut frappé de la force du coup.

« II ne te fait pas mal?

—  Si! Un peu! » dit-elle en riant du fond de la gorge d'un air ravi.

Puis elle cessa de rire, le silence retomba, et elle dit d'une voix changée :

« Beaucoup d'hommes seront morts quand il naîtra. » Ces paroles glacèrent Purcell comme un présage.  Et la bouche sèche, le cœur battant, il resta silencieux. Il était occupé à maîtriser sa peur. Quelques secondes passèrent, puis il appuya son front contre l'épaule d'Ivoa et respira avec force. Il allait mieux déjà. Mais quand il parla, ce fut avec une voix essoufflée et détimbrée par l'angoisse.

« Peut-être moi. »

Bravade? Conjuration du sort? Il se méprisa aussitôt d'avoir dit cela.

« Non! dit Ivoa avec une énergie extraordinaire et comme si la chose eût dépendu d'elle. Non! Pas toi!

—  Pourquoi pas moi?

—  Je te protégerai », dit-elle avec décision.

Il rit, mais cette parole, absurdement, le rassura. Et pourtant, que pouvait Ivoa?

Après cela, il y eut un long silence. La peur s'était peu à peu retirée de lui comme une mer en reflux, et Purcell retrouvait intactes ses pensées de la soirée.

« Ivoa, dit-il, pourquoi ces danses?

—  Pourquoi tous ces « pourquoi », ô mon tané peritani? »

Elle sourit dans le noir avec tendresse. Oh! Adamo! Adamo! Jamais content de vivre comme un Tahitien. Jamais en repos. Toujours inquiet. Toujours à la recherche de quelque chose. Toujours à vouloir tout connaître...

« Pourquoi ces danses, Ivoa? »

Elle leva dans l'ombre ses belles épaules.

« Qu'est-ce qu'on peut faire? dit-elle avec un soupir. Ils partent. On dit adieu.

—  Mais pourquoi... ces danses-là? »

Il était soulevé sur son coude et tâchait de voir son visage.

« Il n'y en a pas d'autres », dit Ivoa.

Celait décevant. L'explication n'expliquait rien. Il laissa retomber sa tête sur le lit.

Au bout d'un moment il tâtonna le long de son flanc pour saisir la main d'Ivoa et s'endormit. Ivoa, tournée vers lui, scrutait l'ombre pour le voir. Adamo s'endormait toujours ainsi, d'un seul coup, comme une porte qui se ferme.

Quand son souffle devint lent et régulier, Ivoa se leva sans bruit et, sortant de la maison, elle alla chercher dans l'appentis le fusil que Vaa lui avait prêté. C'était un des fusils que le chef peritani gardait chez lui et Vaa lui avait montré comment on faisait pour le charger. Vaa savait tout de l'arme. Elle savait même tirer. Le chef le lui avait appris.

Ivoa ne revint pas dans la cabane. Elle s'écarta de trois mètres à peine de l'appentis, se glissa sous les fougères géantes, s'accota contre une grosse tige et, posant son fusil en travers de ses genoux, elle commença sa veille. S'ils venaient, ils viendraient par le jardin. Timi s'avancerait, une torche à la main. Il la placerait sous les bûchettes de l'appentis. Puis il gagnerait un fourré et attendrait, le fusil braqué sur les portes coulissantes. Et Ohou attendrait devant l'autre porte. « Non, pensa-t-elle avec espoir, Ohou ne viendra pas cette nuit. Cette nuit, il avait Araoureïa. » Si Timi venait seul, elle était sûre qu'elle pourrait le tuer. Elle le laisserait approcher très près, et avant qu'il ait le temps de poser la torche, elle appuierait le canon contre son dos...

Les mains à plat sur le fusil couché sur ses cuisses, le torse droit, la tête appuyée contre le tronc de la fougère, elle attendait. Elle n'avait pas sommeil. Le sommeil viendrait vers le matin, et à ce moment-là, il lui faudrait lutter contre lui de toutes ses forces. Il y aurait de longues heures à attendre. Elle attendrait. Elle n'était pas seule. Il y avait l'enfant qui remuait dans son ventre. Et il y avait Adamo qui dormait dans la cabane. Il dormait comme s'il n'y avait pas eu de guerre, Adamo! Il n'avait même pas de fusil! Il ne voulait tuer personne! Elle sourit farouchement dans l'ombre. « Dors, Adamo! dit-elle sans ouvrir les lèvres. Dors, mon tané! Dors, mon joli tané maamaa... »

Il faisait à peine jour quand Purcell se réveilla. Ivoa se penchait sur lui.

« Tout est prêt », dit-elle en souriant.

Il lui rendit son sourire et fut frappé au même moment par la lassitude de son regard. Il s'inquiéta. Comme ses traits étaient tirés! Elle paraissait chaque jour plus fatiguée par sa grossesse.

« Je vais me laver », dit-il.

C'était dans l'appentis qu'il faisait sa toilette. Il se leva, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, sortit sur le seuil et referma la porte derrière lui. Au même instant, un coup de feu claqua et une balle siffla à ses oreilles.

Ce fut si rapide qu'il resta un instant stupide, les yeux fixés sur le sous-bois, sans comprendre que c'était sur lui qu'on venait de tirer, et sans même songer à rentrer.

Puis la porte s'ouvrit derrière lui, le bras d'Ivoa le happa, et il se retrouva dans la cabane, la porte close, le dos appuyé contre le chambranle. Il était parfaitement calme.

Ivoa le regardait, le teint gris, les lèvres tremblantes. Tout d'un coup, elle chancela, les mains en avant. Il la rattrapa, il la souleva dans ses bras et la porta sur le lit. Quand il l'eut déposée, il se releva, allégé et hors de souffle. Puis il la regarda en lui souriant des yeux. Ils n'avaient pas échangé une parole.

Il revint vers la porte.

« Ne l'ouvre pas!  » cria Ivoa.

Il fit « non » de la main et s'approcha. La balle n'avait pas réussi à traverser tout à fait le lourd panneau de chêne et sa pointe, à hauteur de poitrine, faisait saillie. Purcell saisit son couteau et travailla à la dégager. Tout s'était joué dans la fraction de seconde où il s'était détourné pour refermer la porte derrière lui. Son buste s'était présenté de profil, et la balle l'avait manqué de quelques centimètres. Il était surtout étonné, tout en entaillant le bois, de ne rien ressentir. La veille, quand Ivoa avait dit : « Beaucoup d'hommes seront morts quand il naîtra », il avait eu un moment de panique affreuse. Et maintenant, la mort l'avait frôlé et il n'éprouvait rien. A ce moment un second coup de feu éclata. Il fit un pas en arrière.

« Adamo! » cria Ivoa.

Mais non, ce n'était pas contre la cabane qu'on tirait. Il courut au hublot et risqua un coup d'oeil. Baker était debout dans West Avenue, scrutant le sous-bois. De la fumée s'échappait de son fusil.

Une seconde plus tard on frappa à la porte. Purcell ouvrit. Baker fit irruption dans la pièce, et au bout de son bras, Amoureïa apparut, échevelée, haletante. Ivoa se leva, courut à elle et la prit dans ses bras.

« Je vous l'ai amenée pour que vous me traduisiez ce qu'elle raconte! » dit Baker d'un ton brutal, impérieux.

Il avait les traits tirés, les yeux hagards et il parlait par à-coups, les dents serrées, avec une violence à peine contenue.

« Je suppose, reprit-il, que c'est sur vous que ces salauds-là ont tiré.

— Je le pense », dit Purcell.

Il revint à la porte et reprit son travail. Il n'avait pas aimé le ton de Baker. Le « c'est sur vous » était désagréable.

«   J'étais dans le sentier avec Amoureïa, continua Baker d'une voix fiévreuse, j'ai entendu le coup de feu, j'ai vu quelque chose remuer dans le sous-bois. J'ai tiré. »

Il avait pris place sur un escabeau et, tout en parlant, il rechargeait son fusil. Amoureïa et Ivoa étaient assises sur le lit. Elles se taisaient et regardaient alternativement les deux hommes. Purcell entaillait toujours sa porte. Le chêne vieilli dont le panneau était fait avait la dureté du fer. Purcell travaillait à petits coups sûrs et précis, frappant le manche du couteau du plat de la main.

« Elle s'est échappée de leur repaire ce matin, dit Baker en montrant Amoureïa du menton. Pendant qu'Ohou dormait. Elle est arrivée droit chez moi. »

Il ajouta avec un peu plus de calme :

« Je voudrais que vous me traduisiez...

—  Je finis », dit Purcell.

Il réussit à engager la pointe de sa petite lame dans la fente qu'il avait pratiquée. A la deuxième tentative la balle glissa et se bloqua à mi-course. Il lui redonna du jeu en creusant tout autour, et d'elle-même alors, elle jaillit si vite hors du trou qu'elle tomba à terre. Purcell la ramassa, la tourna et retourna dans ses mains, puis, l'approchant tout près de son œil, la scruta avec attention.

« Y a quelque chose qui vous étonne? dit Baker.

—  Non », dit Purcell, et il mit la balle dans sa poche. Il approcha un escabeau et s'assit en face d'Amoureïa.

Elle dit aussitôt d'une voix basse et violente : « C'est Timi.

—  C'est Timi qui a tué Ropati?

—  Oui.

—  Pour qu'Ohou puisse t'avoir?

—  Oui. » 

Purcell jeta un coup d'œil à Ivoa. Le crime passionnel commis sous couvert de la guerre. Le petit meurtre à l'ombre du grand. Ivoa avait vu juste.

« Est-ce que les autres étaient d'accord?

—  Comme ça.

—  Comment « comme ça »?

—  Quand Ropati est tombé, Mehani et Tetahiti étaient très en colère.   Mais Timi a dit : « Ropati avait un fusil », et il a ouvert le fusil, et il y avait dedans la chose qui tue. Alors Tetahiti a dit : « C'est bon. » Et il a dit aux femmes : « Prenez de l'eau et partez...»

« Encore heureux, pensa Purcell, qu'il n'ait pas songé à nous avoir par la soif. » « Ensuite?

—  Ensuite, Ohou a dit : « Je veux Amoureïa. » Je me suis sauvée, mais Ohou court très vite, il m'a rattrapée, il m'a jetée à terre, il a mis la main  sur ma tête et il a dit : « Tu es mon esclave! »

Elle se tut et Purcell l'encouragea du regard à continuer.

« Ils ont coupé les têtes. »

Cela fut dit sans émotion, sans trace de blâme. C'était la coutume. Ils l'avaient respectée.

« Après?

—  Ils ont cassé les fusils.

—  Quoi! dit Purcell en sursautant. Quels fusils?

—  Les fusils des Peritani.

—  Cassé? dit Purcell avec vivacité. Tu ne veux pas dire « cassé », tu veux dire « ouvert »? Ils ont ouvert les fusils des Peritani.

—  Ils les ont ouverts, ils les ont vidés.  Et après, ils les ont cassés. »

Elle fit le geste de brandir un fusil et de le briser contre un rocher. Elle regardait Purcell avec étonnement. Ça allait de soi. On tuait l'ennemi. L'ennemi tué, on lui coupait la tête. Et on brisait son arme.

« Ainsi, dit Purcell sur un ton d'extrême excitation, ils ont cassé les fusils?

—  Oui, et avant, ils les ont ouverts. Le fusil de l'homme jaune était vide. Alors, Mehani a dit : « Je regrette de l'avoir tué. » Mais Tetahiti s'est fâché et il a dit :« Quand le Squelette a tiré sur Kori et Mehoro,  l'homme jaune a braqué un fusil sur nous. » Et les autres ont dit : « Ta parole est vraie. »

—  Et ils ont cassé les fusils?

—  Oui.

—  Les quatre fusils?

—  Oui. »

Les yeux d'Ivoa ne quittaient pas le visage d'Adamo. Elle ne comprenait pas son étonnement. Les Tabitiens disposaient des huit fusils de la grotte. Ils en avaient bien assez.

« Amoureïa, reprit Purcell, tu es sûre? Tous les quatre? Ils n'en ont pas gardé un?

—  Tous les quatre. » Elle reprit :

« C'est Tetahiti qui les a cassés, l'un après l'autre. »

Purcell mit les deux mains dans ses poches, se leva, fit quelques pas dans la pièce, et alla jeter un coup d'œil au sous-bois par le hublot. Au bout d'un moment, il se retourna, regarda Amoureïa et fut pris de remords. Depuis qu'elle était entrée dans la pièce, elle n'avait rien été d'autre pour lui qu'une source de renseignements.

« Amoureïa », dit-il avec douceur en revenant s'asseoir en face d'elle.

Les deux mains sagement posées sur ses genoux, le torse droit, son jeune visage buté et fermé, elle fixait Purcell, les yeux étincelants.

« Tahoo », dit-elle sans hausser la voix. Elle répéta Tahoo plusieurs fois sans que Purcell pût comprendre si elle attendait de lui la vengeance, ou si elle comptait l'assumer elle-même.

« Qu'est-ce que ça veut dire tahoo? dit Baker.

— La vengeance. »

Purcell prit à peine garde à l'interruption. Il regardait Amoureïa. Comme son petit visage avait changé! Il se souvenait d'elle le premier mois dans l'île, quand elle se promenait dans le sous-bois, en donnant la main à Jones... Et tout d'un coup, Purcell vit Jones devant lui avec une intensité extraordinaire, ses cheveux courts, ses yeux de porcelaine, son sourire confiant. Purcell ferma les yeux et se courba. C'était atroce. C'était aussi atroce qu'une lame d'acier, glacée et coupante, qui pénétrerait dans son ventre. Il se courba davantage, attendant que la souffrance atteignît son paroxysme et commençât à refluer. C'était odieux, c'était insupportable de se dire : « Tout est fini. » Finir! Le mot n'avait pas de sens quand il s'agissait d'un homme! Un instant, un jour, une tâche, pouvaient finir. Mais pas un être humain! Pas un sourire! Pas cette petite lumière tendre dans les yeux de Ropati!

« Vous traduisez? » dit Baker avec impatience. Purcell tourna la tête vers lui, le regarda un instant sans le voir, et traduisit. Il traduisit  tout, mécaniquement, sans omettre un détail, même pas celui des fusils brisés.

« Demandez-lui, dit Baker, s'il y a longtemps qu'elle a réussi à quitter Ohou. »

Purcell traduisit et Amoureïa leva la tête. « Le temps d'aller au banian et de revenir.

—  Trois quarts d'heure », dit Purcell.

Baker se leva et s'avança vers Amoureïa, les yeux brillants.

« Amoureïa, dit-il d'une voix rauque, tu veux tahoo?

—  Oui! dit Amoureïa.

—  Ouili tahoo! reprit Baker en se frappant avec force la poitrine du plat de la main. Ouili tahoo Ohou! Et tu vas m'aider! Tu comprends « aider »? Comment on dit « aider »?

  Taoutourou, dit Purcell mécaniquement.

  Taoutourou  Ouili tahoo  Ohou, dit Baker avec force en tapant sur son fusil. Tu comprends?

—  Oui! »

Elle se leva à son tour, les yeux pleins d'une joie sauvage. Baker la prit par la main, gonfla sa poitrine, la regarda et dit avec des yeux fous :

« Amoureïa taoutourou Ouili tahoo Ohou!

—  Oui! cria Amoureïa d'une voix aiguë.

—  Expliquez-lui! poursuivit Baker avec fièvre en se tournant vers Purcell,  elle va me conduire au repaire de ces salauds, et elle va me servir d'appât.

—  Vous êtes fou! s'écria Purcell en se levant. Vous n'allez pas faire cela! Vous allez vous faire tuer! Et elle aussi!

—  J'vais p't'ête m'faire tuer, dit Baker avec un éclair de triomphe dans ses yeux déments, mais j'en crèverai un avant! J'en crèverai un, Purcell! Je jure Dieu que j'en crèverai un!

—  Baker! cria Purcell.

—  Me parlez pas, bon Dieu! hurla Baker en tournant vers lui un visage décomposé  par la fureur, tout est d'vot' faute! Tout! Absolument tout! J'aurais jamais dû vous écouter! Si j'avais envoyé Mac Leod par le fond la nuit du partage des femmes, y aurait pas eu d'guerre avec les Noirs, et Ropati serait encore en vie! Bon Dieu! C'est à perdre la boussole! Ça n'arrête pas de tourner là-dedans, reprit-il en secouant la tête. J'arrête pas d'me revoir, cette nuit-là, prêt à bondir sur c'salaud d'Ecossais et à lui crocher dedans. Bon Dieu! J'sautais sur lui, j'lui mettais les tripes en l'air, Ropati serait encore vivant! Il serait chez lui à l'heure qu'il est, poursuivit-il, les larmes jaillissant de ses yeux, il serait chez lui assis devant sa porte en train de prendre son breakfast, Amoureïa derrière lui. Et moi, j'passerais devant chez lui, j'dirais : « Tu viens à Rope Beach ou non? » Bon Dieu! C'est comme si j'le voyais, assis à sa table, devant la porte grande ouverte, avec son sourire gentil, et en train d'contracter ses muscles, le damné petit idiot!... »

Les larmes coulaient sur ses joues, il n'arrivait plus à parler.

« Baker, écoutez-moi!

—  J'vous écoute pas! reprit Baker avec une fureur nouvelle. Tout ce que j'veux, c'est que vous lui traduisiez c'que j'attends d'elle, mais si vous voulez pas, tant pis, j'me débrouillerai!  J'vous parie vot' tour de quart  qu'elle comprendra! Amoureïa! cria-t-il, tahoo Ohou !

—  Oui! dit Amoureïa.

  Tahoo  Ohou! reprit-il avec exaltation, ses yeux noirs jetant des éclairs, va y avoir une sacrée pêche, ce matin, Purcell! Via mon appât! reprit-il en élevant la main d"Amoureïa à la hauteur de son épaule, et j'jure l'Seigneur tout-puissant qu'j'vais en sortir un gros au bout d'ma ligne! »

Il fit un mouvement vers la porte.

« C'est un suicide! s'écria Purcell en se précipitant au-devant de lui et en le saisissant aux épaules, je ne vous laisserai pas faire cela!

— Lâchez-moi! » cria Baker.

Ils luttèrent un moment en silence. Purcell sentait sous ses mains crispées le corps compact et nerveux de Baker. Il ne le lâchait pas. Baker tenait de la main droite Amoureïa et, de l'autre, son arme, et en essayant d'échapper à l'étreinte de Purcell, il dardait en avant sa tête brune. Le cou gonflé, la mâchoire saillante, les yeux étincelants, il avait l'air d'un limier qui tire sur sa laisse.

« Lâchez-moi, j'vous dis! hurla-t-il. C'est vous qu'êtes la cause de tout, vous et vot' damnée Bible! Bon Dieu! J'vous hais! Et j'me hais aussi d'vous avoir écouté! Regardez, mais regardez donc où vous nous avez amenés avec vos idées d'Bible! Y a déjà six morts dans l'île!

—  Ecoutez-moi! cria Purcell en s'accrochant désespérément à ses épaules.  Vous m'écouterez, que vous le vouliez ou non! C'est de la folie, ce que vous allez faire! Ça n'a pas de nom! Seul! Seul contre quatre! Ils vont sûrement vous tuer!

—  Et alors, hurla Baker, qu'est-ce que ça m'fout!  » Il ne songeait pas à lâcher Amoureïa pour avoir une main libre et secouait sa tête et son torse de gauche à droite avec frénésie pour se dégager dès mains de Purcell.

« Lâchez-moi! cria-t-il.

—  Et Amoureïa! dit Purcell. Vous n'avez pas le droit de vous servir d'elle! Vous ne pensez pas à ce qu'ils lui feront, quand ils vous auront tué!

—  Et pourquoi qu'elle vivrait! hurla Baker.  Ropati est mort!

—  Baker!

—  Bon Dieu! Lâchez-moi, Purcell! J'vous écoute pas! poursuivit-il en le  transperçant  d'un regard de haine. C'est parce que j'vous ai écouté que l'petit est mort!

—  Baker, c'est affreux ce que vous...

—  Lâchez-moi, j'vous dis! »

Baker laissa aller la main d'Amoureïa et ferma le poing. Purcell fit un mouvement pour se baisser. C'était trop tard. Il sentit dans toute la tête un choc violent, chancela, partit en arrière, et le mur de la cabane, se précipitant à sa rencontre, le frappa à la nuque.

Il était couché sur le plancher, son esprit flottait dans un blanc cotonneux, il ne souffrait pas, il se sentait partir à reculons comme un noyé. Il ouvrit à demi les yeux. Tout nageait dans une fumée blanchâtre qui passait devant lui par bouffées. Il voulait voir, voir! Il se mit à battre des paupières, mais cela demandait un effort énorme, ses yeux se fermaient malgré lui. Ouverts, fermés, ouverts, fermés... Jamais aucun exercice ne lui avait paru plus dur. Il cillait sans arrêt, le brouillard devenait moins épais, quelqu'un lui souleva la nuque et sa joue reposa contre quelque chose de doux et de tiède. La brume se dissipait, un peu de jour filtra, un visage flou apparut. Et tout d'un coup, la tête lui tourna, sa mâchoire lui fit mal, il n'arrivait pas à penser. Il s'agrippa des deux mains aux épaules d'Ivoa et réussit à s'asseoir. Et il resta là, assis sur le plancher, soutenu par Ivoa, envahi par la nausée... La seconde d'après, la lumière éclata dans son esprit avec ,une intensité glaciale, tout lui revint.

« Baker!» cria-t-il avec désespoir.

Il entendait sa propre voix avec étonnement. C'était une voix faible, asexuée et qui lui parut dérisoire. Rien ne répondit. Il se força à tourner la tête, une vive douleur traversa sa mâchoire, et ses yeux firent avec une extrême lenteur le tour de la pièce. Devant lui, grande ouverte sur le sous-bois, la porte de la cabane béait.

« Baker », dit-il d'une voix confuse.

Il laissa retomber sa tête sur l'épaule d'Ivoa, sa poitrine se souleva; sous sa joue, l'épaule d'Ivoa devint humide.

« Adamo », chuchota Ivoa d'une voix tendre et chantante.

Ses bras noirs refermés sur le corps blanc et blond de son tané, elle le berçait. Maamaa. Peritani maamaa. Timi tuait Ropati et Ouili frappait Adamo! Aoué, la guerre était là comme une maladie, et tous les hommes étaient maamaa « O Adamo, pensa-t-elle avec ferveur, toi seul es bon! »

« Aide-moi, Ivoa », dit Purcell.

Elle l'aida à se remettre sur pied. Il se sentait vague et faible, il vacilla, et s'appuya de la main droite contre la cloison.

« Je vais aller me laver, dit-il en faisant effort pour raffermir sa voix.

—  Attends un peu.

—  Non, dit-il, la tête baissée. J'y vais maintenant. » Il lâcha l'appui de la cloison, traversa la pièce d'un pas titubant, sortit dans le jardin par la porte coulissante et gagna l'appentis.

Il avait à peine fini sa toilette quand Ivoa apparut.

« Iore iti (le petit rat ) est là, dit-elle à voix basse en désignant la maison. Il te demande. Il a un fusil. »

Purcell fronça les sourcils.                         

« Iore iti?

—  Fais attention. Je n'aime pas ses yeux. » Purcell fit sans bruit le tour de la maison, et se glissant le long de la paroi, jeta un coup d'oeil avant d'entrer par les portes coulissantes. Smudge lui tournait le dos. Il était debout devant la porte d'entrée. Il ne portait pas son fusil à la bretelle, mais à la main. Purcell était pieds nus. Il gravit doucement les deux marches de bois et se trouva dans la cabane à deux mètres à peine de Smudge.

« Smudge », dit-il à mi-voix.

Smudge tressaillit avec violence, et se retourna, les yeux effrayés, le fusil en travers de la poitrine.

« Eh bien, dit Purcell, le visage froid, les yeux attentifs, que voulez-vous? »

Smudge reprenait son souffle peu à peu. « Mason et Mac Leod vous demandent », dit-il en découvrant ses dents.

Il pointait son museau en avant, ses yeux brillaient comme de petites billes noires dans ses orbites et il parlait avec un bizarre mélange d'arrogance et de frayeur. Bien que Purcell eût les mains nues, la façon dont il s'était glissé derrière son dos l'avait impressionné.

« Voudriez-vous dire à Mason et Mac Leod de venir jusqu'ici? dit Purcell au bout d'un moment. On m'a tiré dessus ce matin. Et je ne tiens pas à me promener dans l'île.

—  Vous avez peut-être pas compris, dit Smudge avec un ricanement de fureur. J'ai ordre de vous mener à la maison des Tahitiens. C'est pas la peine de prendre vos grands airs avec moi, Purcell. J'ai un ordre, j'vous dis.

—  Un ordre? dit Purcell en levant les sourcils.

—  J'ai l'ordre de vous amener, que vous l'vouliez ou non. »

Purcell le regarda. Smudge avait-il vraiment reçu un ordre pareil, ou était-il en train de l'inventer?

« Je ne vois pas comment cela serait possible, dit Purcell d'une voix calme. Personne ici n'est qualifié pour me donner des ordres. Je recevrai Mason et Mac Leod, s'ils désirent me voir. Mais je ne bougerai pas d'ici.

—  Ils désirent pas vous voir, dit Smudge en se redressant d'un air de triomphe. Ils veulent vous mettre en accusation. Vous gourez pas,   Purcell.  Vous êtes plus libre, à la minute que j'parle. Vous êtes mon prisonnier. Et si vous tentez de fuir, j'vous abats. »

Ses yeux durs étincelaient avec une telle expression de haine que Purcell eut un moment de panique. Il mit les mains derrière son dos et les serra l'une contre l'autre. Rester calme surtout. Réfléchir.

« Je suis accusé de quoi? reprit-il avec lenteur.

—  De trahison.

—  Seulement? » dit-il avec ironie.

Mais même à ses propres oreilles son ironie sonnait faux. Il y eut un silence et Smudge dit :

« Alors, vous venez? »

Purcell hésita, puis il regarda les yeux de Smudge et le léger frémissement qui découvrait ses dents, et il comprit. S'il le suivait, il n'arriverait pas vivant à la maison des Tahitiens.

Purcell fit deux pas en arrière, saisit un escabeau, s'assit et appuya la main derrière son dos sur le rebord du siège. La sueur coulait sans arrêt à l'intérieur de ses paumes.

« Vous m'avez entendu, dit-il, je ne bougerai pas de ma maison. Allez dire à Mason et à Mac Leod de venir ici. »

Une pleine seconde s'écoula et Smudge dit d'une voix fausse et aiguë :

« Vous allez me suivre, Purcell, ou je vous abats comme un chien. »

En même temps il épaula son arme et le mit en joue. Purcell se pencha en avant, décolla imperceptiblement de l'escabeau, et derrière son dos, affermit la prise de sa main sur le siège. Une chance sur cent. A peine une chance sur cent.

« Si vous me tuez dans ma propre maison, dit-il en fixant ses yeux sur ceux de Smudge, je ne vois pas comment vous pourrez prétendre que j'ai essayé de fuir.

—  Vous en faites pas pour moi », dit Smudge.

Ses mains tremblaient sur le fusil. Il avait tous les atouts et pourtant quelque chose n'allait pas. Il allait tirer sur ce fils de putain, les deux autres ne feraient pas d'histoire, il aurait Ivoa. Son doigt frémissait sur la détente, il avait l'envie folle d'appuyer, mais non, ça n'allait pas, ce salaud était beaucoup trop calme, il y avait quelque chose qui n'allait pas, ça foirait quelque part. Son gros nez couché le long de son fusil, il flairait un danger dans l'air et s'immobilisait, féroce et prudent, comme un rat au bord de son trou, également prêt à attaquer ou à fuir.

« Si vous avez peur que je m'échappe, dit Purcell, restez ici avec moi et envoyez quelqu'un chercher Mac Leod et Mason.

— J'ai pas besoin d'eux pour exécuter un traître », dit Smudge.

Mais il ne tirait toujours pas. Purcell crispa ses mains sur l'escabeau et pensa : « Parler, parler, il faut parler, si je ne parle pas, il va tirer. » Mais les secondes passaient, il cherchait désespérément, il ne trouvait rien à dire.

Le silence prit tout d'un coup une intensité anormale. Sur le plancher inondé de soleil une ombre apparut, grandit, s'allongea. Purcell tourna la tête. Ivoa était debout devant les portes coulissantes. Elle braquait un fusil sur Smudge.

« Ivoa! » cria Purcell.

Smudge écarta la tête de son fusil et blêmit. Il tenait toujours son arme braquée sur Purcell, mais elle tremblait convulsivement dans ses mains, et ses yeux noirs, petits et brillants comme des boutons de bottine, étaient fixés sur Ivoa avec épouvante. « Ivoa! cria Purcell.

—  Dites-lui d'pas tirer, lieutenant! » cria Smudge d'une voix étouffée.

Purcell avança rapidement, saisit le fusil de Smudge par le canon, le releva. Il était maintenant trop près de Smudge pour qu'Ivoa pût tirer.

« Donnez-moi ce fusil », dit-il d'une voix sèche. Smudge obéit, pivota de façon à avoir le dos à la porte, et poussa un soupir. Purcell  était  maintenant entre lui et Ivoa, et bien que Purcell fût armé, il n'avait pas peur de lui.

Il y eut un silence. Purcell était étonné de voir Smudge si près de lui et la poitrine presque collée sur le canon de l'arme qu'il tenait à la main.

« Vous ne craignez pas que je vous tire dessus? » dit-il à mi-voix.

Il sentait une extrême fatigue dans tous ses muscles et avait envie de s'asseoir.

« Non, dit Smudge, le regard fuyant.

—  Pourquoi?

—  Parce que c'est pas dans vos idées. »

Il y eut un silence et Purcell dit sans hausser la voix :

« Vous me dégoûtez. »

Mais ce n'était même pas vrai. Il n'avait plus assez de force pour s'indigner. Ses jambes tremblaient sous lui et il ne pensait qu'à s'asseoir.

« C'est mon fusil », dit Smudge tout d'un coup.

Il avait parlé d'un ton mi-plaintif mi-revendicatif comme un gamin à qui son frère aîné a confisqué un jouet.

Purcell leva l'arme, la déchargea dans la toiture et la rendit à Smudge sans un mot. Après la déflagration il y eut dans le plafond de feuilles un remue-ménage fébrile. Les petits lézards fuyaient de tous côtés. Purcell plissa les yeux, mais n'arriva pas à les voir. Il se sentait vague, hébété, l'estomac lourd. « Merci », dit Smudge.

Tout était totalement irréel. Smudge avait failli l'assassiner et maintenant il lui disait merci comme un enfant.

« Iore iti », dit Ivoa.

Elle était à deux pas, le fusil sous le bras, le visage comme un masque. Smudge tressaillit comme si elle l'avait giflé.

« Ecoute, Iore iti », répéta Ivoa. Elle fixa ses yeux noirs sur lui et prononça en anglais avec une extrême lenteur, comme si elle apprenait une leçon à un enfant:

« You kill Adamo. Me kill you. » Smudge la regardait, blême, fasciné, les lèvres sèches. Comme il ne répondait rien, elle répéta sans aucune trace de colère et de haine, comme si elle énonçait un fait évident qu'elle essayait de faire pénétrer dans sa tête :

« You kill Adamo. Me kill you. Understand? » Smudge mouilla ses lèvres. « Understand? » répéta Ivoa. Il fit « oui » de la tête.

« Vous pouvez partir, dit Purcell avec lassitude. Et dites à Mason et à Mac Leod que je les attends. »

Smudge mit son fusil à la bretelle et s'en alla sans se retourner, petit, déjeté, misérable, une épaule plus haute que l'autre. Purcell s'appuya de la main au chambranle de la porte et prit une inspiration profonde. Il était malade de dégoût.

Il se retourna. Par-dessus son épaule, Ivoa regardait, elle aussi, le dos de Smudge qui s'éloignait.

« Je n'ai pas osé tirer, dit-elle avec un accent de regret. J'avais peur de le manquer et qu'il te tue. »

L'expression de ses yeux stupéfia Purcell. Il ne reconnaissait pas Ivoa. C'était une autre femme, tout d'un coup.

« D'où vient ce fusil, Ivoa?

—  On me l'a prêté.

—  Qui « on »?

Elle se tut, et les yeux bien plantés dans les siens, elle attendit. C'était la première fois, depuis qu'ils étaient mari et femme, qu'elle refusait de lui répondre.

« Donne », dit Purcell.

Elle secoua la tête.

« Donne donc », dit-il en avançant la main.

Elle secoua de nouveau la tête et recula avec une agilité qu'il n'eût pas attendue d'elle dans son état.

« Allons, donne! » dit-il avec vivacité en avançant sur elle.

Aussitôt, elle fut hors d'atteinte, franchit les portes coulissantes et disparut dans le jardin.

« Ivoa! »

Il dut faire un énorme effort pour courir à sa suite, ses jambes le portaient à peine. Il tourna l'angle de la maison, gagna l'appentis. Elle n'y était pas.

« Ivoa! »

II fit le tour de la maison et revint à son point de départ. Il crut entendre un froissement de feuilles dans le fourré d'hibiscus au fond du jardin. Il y courut, les jambes flageolantes. Tout était immobile. Il contourna le fourré d'hibiscus et pénétra sous les fougères géantes. Il appela de nouveau Ivoa, mais sa voix lui parut faible et étouffée. Autour de lui il n'y avait qu'une pénombre verdâtre, impénétrable. Il retint son souffle et écouta. Rien ne bougeait.

Alors il se laissa tomber sur les genoux et, appuyant la main sur la mousse, il s'étendit tout de son long sur le dos. La mâchoire lui faisait mal, tous ses muscles étaient rompus de fatigue, une affreuse faiblesse l'envahit, et dès qu'il ferma les yeux, sa tête commença à tourner. Il les rouvrit. Rien ne changea. Alors il roula avec précaution sur le côté et se mit à respirer à longs coups profonds et réguliers. De longues minutes il lutta ainsi contre son malaise, mais il arrivait à peine à équilibrer sa force, et finalement, il fut pris de vitesse, débordé, vaincu. Il se pencha, vomit à grands hoquets, retomba en arrière. L'air se raréfia tout d'un coup, il ouvrit la bouche, ses yeux se troublèrent et il eut l'impression atroce qu'il était en train de mourir.

Quand il revint à lui, la sueur ruisselait sur son visage, le long de ses flancs, entre ses cuisses. Puis un souffle passa sur lui et une fraîcheur délicieuse l'envahit. Il flottait sur l'eau, passif, abandonné, sans bouger même la main. Il respirait la vie à grands traits, heureux jusqu'à la moelle, heureux, inerte, heureux... Du temps coula. Il vivait, il se sentait vivre, c'était merveilleux d'être en vie. Il dit tout haut, c'est merveilleux, c'est merveilleux, c'est merveilleux. Au même instant, il y eut quelque part une déchirure, sa jambe se détendit avec un brusque sursaut comme s'il tombait dans le vide, et il pensa : « Les autres vont arriver, le pire est encore devant moi... »

Purcell contourna le fourré d'hibiscus et s'avança dans l'allée, les yeux fixés sur l'intérieur de sa maison. Ils étaient là, tous les trois, assis, le fusil entre les jambes, campés comme sur une scène de théâtre, avec cette immobilité des acteurs au moment où le rideau se lève. Mac Leod, le dos contre la porte d'entrée, Mason et Smudge, des deux côtés des portes coulissantes. Au milieu de la pièce, un escabeau vide. « Ma place, pensa Purcell. La place de l'accusé... »

Purcell ralentit sa marche. Rien d'insolite dans leur apparence. Mason, vêtu de pied en cap, chaussé et cravaté, son bicorne à ses pieds. Mac Leod avec son tricot blanc; Smudge en pantalon, le torse nu, l'épaule droite déjetée, les poils grisonnants sur sa poitrine creuse.

Le pied nu de Purcell projeta devant lui une petite pierre. Les yeux des trois hommes se tournèrent vers lui en même temps, et Purcell fut frappé de leur manque d'expression. Leurs visages étaient vides, impersonnels, sans trace d'humanité. « Des têtes de juges », pensa Purcell, et une onde de froid descendit le long de son dos.

Il pressa le pas, gravit les deux marches, se dirigea vers l'escabeau vide. Au même instant, il comprit. L'escabeau avait été posé au centre de la pièce, et les trois hommes s'étaient placés autour de lui de façon à empêcher la fuite de l'accusé. « Ils disposent déjà de moi comme d'une chose », pensa Purcell avec dégoût.

« Asseyez-vous, monsieur Purcell », dit Mason d'une voix de commandement.

Purcell esquissa un mouvement pour s'asseoir et se redressa aussitôt. Il était chez lui. Personne n'allait lui donner des ordres dans sa propre maison. Il prit l'escabeau, l'écarta de la paroi, et posant le pied sur le siège, il se pencha en avant, le coude droit appuyé sur le genou, la main gauche dans la poche.

« Monsieur Purcell, dit Mason, il vient d'arriver quelque chose de très grave : votre femme a braqué un fusil sur Smudge.

—  C'est exact, dit Purcell. Smudge me tenait en joue. Sans l'intervention d'Ivoa il m'aurait assassiné.

—  C'est faux! cria Smudge d'une voix aiguë. Il refusait de venir, cap'taine! Je l'menaçais, mais j'avais pas l'intention d'tirer.  »

Mason leva la main.

« N'interrompez pas, Smudge. D'où venait ce fusil, monsieur Purcell?

—  Je l'ignore.

—  Je vais vous le dire : il m'a été volé.

—  Volé!

—  Volé, monsieur  Purcell. Le compte est simple. Il y avait sur le Blossom vingt et un fusils : huit fusils français qui sont à l'heure actuelle dans les mains des Noirs, et treize fusils anglais qui, à notre arrivée dans l'île, se  répartissaient comme suit : Hun, un; Baker, un; Jones, un; Smudge, un; White, deux; Mac Leod, deux et moi-même, quatre. Vous-même n'en aviez pas.

—  C'est exact.

—  Compte tenu des quatre fusils anglais qui ont été perdus par la corvée   d'eau, les Britanniques ne détiennent plus, à l'heure actuelle, que neuf fusils : Baker, un; Mac Leod, deux; Smudge, un, et moi quatre, plus le second fusil de White, ce qui fait cinq. En tout, je répète : neuf fusils, dont trois, ici; un dans les mains de  Baker; et  cinq, je  dis  bien cinq, en réserve  à  la maison des Tahitiens, sous la garde de Mrs. Mason qui, je le note en passant, s’est comportée d'une façon admirable depuis le début des hostilités et en qui j'ai une confiance absolue. »

Il prit un temps.

« Monsieur Purcell, après le rapport de Smudge, j'ai immédiatement compté les fusils confiés à la garde de Mrs. Mason. Je n'en ai plus trouvé que quatre. Mrs. Mason a été très affectée. Elle a déclaré n'avoir donné ni prêté d'arme à personne. J'ai en elle une confiance absolue. Je conclus donc que, profitant d'un moment d'inattention de Mrs. Mason, on lui a volé un fusil. Monsieur Purcell, avez-vous demandé à votre femme la provenance de son fusil?

—  Oui.

—  Eh bien?

—  Elle n'a pas voulu répondre.

—  Et pour cause! » dit Mason victorieusement. Et comme Purcell se taisait, il reprit :

« Avez-vous du moins essayé de le lui reprendre?

—  Oui. Mais je n'ai pas réussi. Elle s'est enfuie.

— Enfuie! s'exclama Mason. Enfuie, monsieur Purcell! Et vous ne l'avez pas poursuivie!

—  Si, mais elle s'est échappée. Elle s'est cachée dans la brousse.

—  Monsieur Purcell! s'écria Mason en rougissant de colère, à qui ferez-vous croire qu'un homme jeune et alerte comme vous ne peut pas rattraper une femme à la course — et une femme qui... qui... bref, qui attend un bébé...

—  Je vous dis la vérité, dit Purcell avec sécheresse. Je ne vous oblige pas à me croire. »

Le silence se prolongea pendant une pleine seconde. Mason se pencha en avant et dit, ses yeux gris bleu fixés sur ceux de Purcell :

« Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la gravite de vos réponses. Avapouhi vient de nous dire par le truchement d'Omaata que Baker est parti dans la brousse avec Amoureïa pour tendre, un piège à Ohou. C'est, bien entendu, une folie. L'issue est évidente : Baker aura ou n'aura pas Ohou. Mais il se fera sûrement tuer. Résultat : un fusil de moins pour nous, »

Purcell crispa les lèvres et Mason parut lui-même surpris, après coup, par l'odieux de sa phrase.

« Bien entendu, reprit-il, je serais navré que Baker se fasse tuer. Mais les faits sont là : avec lui, nous perdons un fusil. Ce matin, nous en avions neuf. Neuf, moins le fusil volé : huit. Huit moins le fusil de Baker : sept. Sept fusils, monsieur Purcelll Sept contre treize aux Noirs!

—  Treize?

—  Les huit fusils français, plus les quatre fusils de la corvée d'eau, plus le fusil de Baker.

—  Détrompez-vous, dit Purcell, les Noirs ont brisé les fusils de la corvée d'eau.

—  Ils les ont brisés! s'écria Mason, et il regarda Mac Leod. Brisés, monsieur Purcell! J'ai  du  mal à vous croire! »

Purcell se redressa.

« Si vous avez du mal à me croire chaque fois que j'ouvre la bouche, je ne vois pas qu'il soit utile que je réponde à vos questions.

—  Brisés! poursuivit Mason sans l'entendre. Mais les femmes de la corvée d'eau n'ont rien dit de ce genre.

—  Elles  étaient parties quand la chose s'est passée. C'est Amoureïa qui me l'a dit.

—  Il est dommage que votre unique témoin soit inaccessible, dit Mason d'une voix acide, mais si le fait est exact...

—  Le fait est exact! s'écria Purcell avec colère. J'ai navigué dix-huit mois à vos côtés et je ne vous ai jamais donné l'occasion de douter de ma parole. Au demeurant, vous êtes ici chez moi, et tant que vous serez chez moi, je vous serais obligé de ne pas suggérer que je suis en train de mentir. »

Il reprit son souffle. D'avoir lâché son paquet à Mason, il se sentait beaucoup mieux.

Il y eut un silence. Smudge contemplait ses pieds d'un air insolent. Mac Leod, sa tête de mort parfaitement immobile, gardait ses yeux rivés sur la montagne. Il s'était renversé en arrière sur son escabeau, et l'équilibrant sur deux pieds, il appuyait son dos maigre contre la porte. Mason était écarlate.

« Je vous rappelle au calme, monsieur Purcell », dit-il avec un air indéfinissable de supériorité morale. Et comme Purcell allait répliquer, il enchaîna en se tournant vers Mac Leod. « Si le fait que rapporte Purcell est exact, il me ferait grandement plaisir. Il voudrait dire que nous luttons à armes égales avec les Noirs. Nous avons perdu notre supériorité numérique. Il est très important pour nous que notre puissance de feu ne soit pas inférieure à celle de l'ennemi. »

Quand il eut fini, Mac Leod hocha la tête avec gravité en signe d'assentiment. Le regard de Purcell alla de l'un à l'autre. Il fut frappé de leur air important : ils avaient l'air de deux chefs d'armée.

« Revenons à ce fusil, monsieur Purcell, reprit Mason avec hauteur. Savez-vous comment votre femme a mis la main sur cette arme?

—  Non.

—  Avez-vous l'idée de l'usage qu'elle compte en faire?

—  Oui.

—  Dites-le-nous, je vous prie.

—  Etant donné que je suis le seul dans l'île à ne pas être armé, elle a dû estimer de son devoir de me protéger.

—  Vous protéger contre qui?

—  Contre les deux camps en présence.

—  Il y aurait donc quelqu'un dans le camp des Noirs qui vous veut du mal?

—  Oui.

—  Qui donc?

—  Timi.

—  Pourquoi?

— Il a tué Jones et il craint que je cherche à le venger.

—  Et dans notre camp? » Purcell eut un sourire froid.

« Je vous laisse le soin de répondre vous-même à cette question.

—  Humph! » dit Mason. Il reprit :

« Votre femme sait-elle tirer?

—  Non », dit Purcell. Il se reprit :

« A vrai dire, je ne sais pas.

—  Vous avez dit « Non » et vous vous êtes repris, dit Mason avec suspicion. Pourquoi?

—  Ivoa est bien capable d'avoir appris à tirer sans que je le sache.  Quand elle a mis Smudge en joue, elle tenait son arme d'une façon correcte. »

Purcell baissa les yeux. Il valait mieux que Smudge ne sût pas qu'Ivoa avait eu peur de le rater à trois mètres de distance.

« Avec qui aurait-elle appris? dit Mason nerveusement.

—  Je vous ai déjà dit que je ne savais pas. »

Il y eut un silence et Mason reprit : « Pensez-vous retrouver votre femme?

—  Non. Je ne pense pas.

—  Pourquoi?

—  Si elle rentrait à la maison, elle sait bien que je lui enlèverais son arme.

—  Selon vous, que va-t-elle faire?

—  Rester dans la brousse et surveiller les gens qui m'approchent.  »

Smudge eut l'air mal à l'aise et Mac Leod regarda Mason.

« Il me semble, dit Mason, que si vous vouliez vous donner un peu de peine, vous pourriez la retrouver.

—  Vous croyez cela? dit Purcell avec un geste vers la brousse. Cherchez-la vous-même, si vous croyez réussir. »

Smudge suivit du regard la direction de sa main, pâlit et recula son escabeau de façon à se placer derrière le montant des portes coulissantes.

« J'ai d'autres questions à vous poser », dit Mason d'un air grave.

Purcell se redressa.

« J'ai, moi aussi, des questions à vous poser. Etes-vous en train de me juger?

—  Oui.

—  De quoi m'accusez-vous?

—  De trahison.  »

Purcell le regarda et une vague de découragement l'envahit. Cette tête carrée, butée, fermée... Comment faire jamais entrer quoi que ce soit dans une tête pareille?

« Vous êtes donc mes juges, dit Purcell d'une voix amère en les embrassant du regard. Tous les trois? reprit-il en levant les sourcils.

—  Oui.

—  Et je suppose qu'à la fin des débats vous déciderez par un vote si je suis coupable ou non.

—  Oui.

—  Dans ce cas, je récuse un de mes juges,

—  Lequel?

—  Smudge. »

Smudge sursauta et regarda Purcell avec un mélange de colère et d'appréhension. « Pourquoi? dit Mason.

—  Il a tenté de m'assassiner.

—  Monsieur Purcell, dit Mason, j'avais donné l'ordre à Smudge de vous ramener de gré  ou de  force.  S'il vous a mis en joue, j'estime qu'il est couvert par mon ordre.

—- Je ne fais pas allusion à cet incident, dit Purcell en fléchissant la jambe qui reposait sur l'escabeau et en se penchant en avant. Ce matin on m'a tiré dessus, vous le savez. La balle s'est logée dans ma porte. Je l'ai extraite. »

Il ôta sa jambe de l'escabeau, sortit la balle de sa poche et traversa la pièce pour la remettre à Mason. Tous les yeux étaient fixés sur lui.

« Vous le constaterez vous-même, dit-il en détachant les mots, c'est une balle anglaise...

—  Je ne comprends pas, dit Mason.

—  C'est faux! » hurla Smudge presque en même temps.

Purcell pointa la main vers Smudge.

« Regardez Smudge, capitaine! Il a compris, lui! Il a déjà compris! Les Tahitiens ont les fusils français, capitaine! Ce n'est donc pas un Tahitien qui a tiré!

—  C'est faux! hurla Smudge, la sueur perlant à son front.

—  Taisez-vous donc, Smudge », dit Mason.

Il tournait et retournait la balle dans ses doigts d'un air perplexe.

« C'est, en effet, une balle anglaise, dit-il au bout d'un moment. Mais je ne vois pas pourquoi Smudge voudrait vous assassiner.

—  Smudge a des vues sur Ivoa.

—  Vous voulez dire que Smudge a cherché à vous tuer pour... épouser votre femme?

—  Exactement, dit Purcell. Il fait d'ailleurs un faux calcul. Si je venais à disparaître, il ne me survivrait pas longtemps. »

Il jeta un bref coup d'oeil à Smudge. Il était pâle et comme recroquevillé sur son siège. Mac Leod ricanait sans bruit.

« Je ne comprends rien à toute cette histoire, dit Mason d'un air gourmé. Pourquoi Smudge convoiterait-il la femme d'un autre? Il est déjà marié. »

Purcell le regarda. Dans certains domaines, la candeur du Vieux était insondable. Mais était-ce bien de la candeur?

« Pourquoi Timi a-t-il tué Jones? dit Purcell au bout d'un moment.

—  C'est différent, dit Mason avec hauteur. Nous sommes des Britanniques. Nous ne sommes pas des sauvages.

—  Croyez-moi, dit Purcell, même en Grande-Bretagne il y a des hommes qui tuent leur voisin pour s'approprier sa femme. »

Mason rougit, détourna la tête et dit d'un air gêné et irrité :

« Je ne vois pas ce que nous gagnons à ce genre de considérations. Elles me paraissent tout à fait immorales. 

—  J'vais vous dire mon avis, dit tout d'un coup Mac Leod de sa voix traînante, tout ça, c't'un roman, et c't'un roman qui repose sur l'histoire que les Noirs, ils ont brisé les fusils à la corvée d'eau. Et qu'est-ce qui a raconté c't'histoire? Purcell. Et de qui il la tient, soi-disant? D'Amoureïa. Et où elle est, Amoureïa? Dans la brousse. Total : y a que Purcell qui l'dit, et c'est pas prouvé. Une supposition, maintenant, qu'les Noirs, ils ont rien brisé du tout. Timi prend un des fusils anglais et va faire un carton sur Purcell quand il ouvre sa porte le matin... »

Purcell lui jeta un regard furieux. La seconde d'avant, Mac Leod avait ricané en regardant Smudge, et maintenant, il volait à son secours.

« Vous oubliez une chose, dit-il d'une voix sèche. Ce serait très risqué pour Timi de tirer sur moi en plein jour en se postant dans le sous-bois en face de chez moi. Pour s'en aller, il faudrait qu'il traverse East Avenue ou West Avenue. Il serait tout à fait à découvert. »

Cet argument tactique parut faire de l'effet sur Mason.

« C'est assez vrai, ça, dit-il, les yeux baissés sur la balle, et on ne voit pas non plus pour quelles raisons Timi aurait changé d'arme. Les fusils français sont excellents. Et moins lourds que les nôtres. »

Il réfléchit quelques secondes, releva la tête, et regarda Purcell.

« Cependant, il n'y a que des présomptions et vous n'avez rien pu prouver contre Smudge. Dans ces conditions, je décide de passer outre à votre objection. »

Il parlait d'une façon ferme, mais il était évident que l'incident l'avait ébranlé. Purcell tendit la main et il lui rendit la balle.

« Je ne vous demande pas, dit Purcell en lui tournant le dos et en se dirigeant vers la table, si Smudge était avec vous ce matin quand vous avez entendu les coups le feu. Je ne voudrais pas vous embarrasser. »

Il saisit un régime de bananes qui se trouvait sur la table, en choisit une, la détacha et commença à la peler. A demi assis sur la table, calme et maître de lui, il faisait de nouveau face à Mason. Son menton lui faisait un peu mal quand il parlait, mais toute trace de malaise avait disparu.

« Smudge n'était pas avec nous », dit Mason après un temps de réflexion.

Purcell inclina la tête dans sa direction.

« Je vous sais gré de le reconnaître, dit-il en s'arrêtant de peler sa banane. Et je vous sais gré également d'admettre qu'il y a au moins des présomptions, contre Smudge. Mais que vous estimiez, après cela, que Smudge ait l'autorité morale nécessaire pour faire un juge, voilà qui m'étonne un peu. »

Mac Leod ne s'ennuyait plus du tout. Plein de tripes, l'ange Gabriel! Comment il avait mis le vieux à sec de toile avec son histoire de balle anglaise! Mac Leod plissa les yeux et se rappela avec regret le temps où il y avait une assemblée, et. où l'ange Gabriel lui faisait de l'opposition. Bon Dieu, on s'embêtait pas une minute! Toujours à louvoyer contre l'ange! Toujours à tâcher d'le jeter à la côte! C'était l'bon temps! Ces damnés Noirs avaient tout gâché! il serra les mâchoires à se faire mal.

« Ces sacrés fils de putain », pensa-t-il avec fureur. Mais ils auraient pas sa peau! Oh! non, ils auraient pas la peau du propre fils de sa mère! Oh! non! Il en réchapperait! Le seul, p't'ête bien! Le seul, à en réchapper, Noir ou Blanc. Le seul de ces damnés fils de garce, Noir ou Blanc! « L'île sera à moi! » pensa-t-il avec une explosion de joie. Il gonfla sa poitrine d'air, ouvrit tout grand ses paupières et regarda la montagne à l'horizon. « Bon Dieul pensa-t-il, l'île sera à moi! »

Plus le silence se prolongeait et plus Mason se sentait mal à l'aise. L'absence de Smudge au moment du coup de feu avait achevé de le convaincre, mais il ne pouvait pas revenir sur sa décision, et il sentait combien sa position en était affaiblie. En même temps, il était froissé au-delà de toute expression par l'attitude de Purcell. Il n'avait jamais vu un accusé s'asseoir sur une table et manger une banane devant ses juges, c'était positivement indécent. Mais d'un autre côté, Purcell était chez lui. Après tout, c'était sa table et sa banane, et il avait droit à l'une comme à l'autre, il n'y avait rien à dire. Pour la première fois de sa vie, le respect des formes se heurtait chez Mason au respect de la propriété, et le choc qui en résultait le réduisait au silence.

Purcell entama sa deuxième banane. Il n'y mettait pas d'affectation. Son malaise sous les fougères lui avait vidé l'estomac : il avait faim. Mais en même temps, il sentait de seconde en seconde ce qui se passait dans l'esprit de Mason, et malgré le danger qu'il courait, il en était amusé. Il était évidemment difficile d'accuser de haute trahison quelqu'un qui mangeait un fruit, les fesses sur une table. Une accusation aussi grave demandait plus de cérémonie. « Que de comédies! pensa Purcell. Comme les hommes aiment les apparences, et tout ce qui leur donne du pouvoir sur les autres! En ce moment, Mason serait enchanté d'avoir sur la tête un voile noir et une perruque de juge pour me condamner à mort. »

Purcell essuya ses doigts avec son mouchoir, traversa la pièce, et s'asseyant sur l'escabeau de l'accusé, il s'accota commodément à la cloison et regarda Mason.

« Monsieur Purcell, dit Mason aussitôt, vous avez donné l'impression, depuis que vous êtes dans l'île, de prendre parti pour les Noirs contre vos compatriotes. »

Purcell secoua la tête.

« J'ai défendu les intérêts des Tahitiens, parce qu'ils étaient lésés, gravement lésés; et pas seulement leurs intérêts : leur dignité. J'aurais défendu de la même manière les intérêts et la dignité de mes compatriotes.

—  Vous estimez donc que la responsabilité de cette guerre incombe aux Britanniques?

—  Elle incombe à Mac Leod et à ceux qui ont voté pour lui. Elle vous incombe à vous aussi, puisque vous êtes devenu l'allié de Mac Leod après le meurtre de Kori et de Mehoro.

—  Monsieur Purcell, abstenez-vous de me critiquer. » Purcell leva les sourcils et dit d'une voix nette :

« Pourquoi? »

Mason chercha une réplique, ne trouva rien, et poursuivit avec hargne :

« Je vous ai moi-même entendu dire que Mac Leod n'était pas en état de légitime défense quand il a abattu les deux Noirs. Maintenez-vous ce point de vue?

—  Je le maintiens.

—  D'après ce qu'on m'a dit, Kori allait percer Mac Leod de son javelot quand il a tiré.

—  C'est exact, mais avant cela, Mac Leod l'avait provoqué. Il lui avait jeté une pierre en plein visage.

—  Kori s'était foutu de moi, dit Mac Leod en remettant son escabeau sur pieds et en fixant ses yeux durs sur Purcell.

—  J'ai entendu Baker se moquer de vous de la façon la plus cruelle la nuit du partage des femmes, et pourtant, vous n'avez rien fait.

—  C'est différent. J'allais pas laisser un Noir m'manquer de respect.

— Il y a donc deux poids et deux mesures?

—  Sûrement!

—  Eh bien, vous voyez où mène ce système : six morts.

—  Ces considérations nous égarent, dit Mason avec impatience.  De ce que vous venez de dire,  monsieur Purcell, je conclus que lorsque les Noirs ont pris la brousse, vous leur donniez raison sur toute la ligne.

—  Ce n'est pas exact. Je ne les approuve pas de recourir à la violence.

—  Cependant, vous estimez que leur cause est juste?

—  Elle est juste », dit Purcell avec force.

Les yeux gris bleu de Mason se mirent à briller. Il ramassa son torse, rentra le cou dans les épaules, et pencha son front carré en avant comme s'il allait foncer.

« Monsieur Purcell, dit-il en détachant les mots, je vous ai mis au courant en novembre dernier de mon intention de cacher des armes dans une grotte. Vous êtes le seul Britannique dans l'île à qui j'ai confié ce projet. Avant-hier, les Noirs prennent la brousse, et dès le lendemain, ils trouvent mes armes. Comme vous êtes aussi le seul Britannique à faire des vœux pour leur cause, j'en conclus que c'est vous qui leur avez indiqué ma cachette. »

Purcell bondit sur ses pieds.

« Vous êtes fou, Mason! cria-t-il avec violence. Comment osez-vous porter contre moi une accusation pareille? Vous n'y croyez pas vous-même! Je ne veux pas d'arme pour moi-même, ce n'est pas pour en donner aux autres!

—  Comment expliquez-vous alors que les Noirs aient trouvé si vite mes fusils?

—  Mehani a découvert votre grotte dès novembre. Elle lui a servi de cachette pour Itia et Avapouhi.

—  Qui vous a appris cela?

—  Itia.

—  Quand?

—  Hier.

—  A quelle heure?

—  Quelques minutes avant le guet-apens.

—  Evidemment! » dit Mason.

Purcell le regarda avec des yeux étincelants, mais ne dit rien.

Mason reprit :

« Comment expliquez-vous que les Noirs aient su qu'il y avait une corvée d'eau?

—  Leurs femmes n'ont pas cessé d'être en contact avec les nôtres.

—  Vous voulez dire qu'elles nous espionnaient?

—  Pas consciemment. Mais les Tahitiennes sont bavardes.

—  Mrs. Mason n'est pas bavarde », dit Mason avec raideur.

Purcell ouvrit la bouche pour répliquer et se ravisa. Après tout, c'était plutôt touchant cette admiration de Mason pour sa femme. Dommage qu'elle ne s'étendît ni à son sexe, ni à sa race.

Mason reprit du bout des lèvres :

« Est-ce que Mrs. Purcell a bavardé avec Itia? »

Purcell fronça les sourcils. Bien entendu, Mrs. Purcell, elle, était bavarde...

« Je n'en sais rien », dit-il d'un ton sec.

Il ajouta :

« Les femmes des Britanniques sont au nombre de neuf. Pourquoi voulez-vous que ce soit justement la mienne qui ait parlé à Itia de la corvée d'eau?

—  Et vous, lui en avez-vous parlé? » Purcell s'assit.

« Bien sûr que non, dit-il en haussant les épaules. Pourquoi? Quel aurait été l'intérêt? Vous allez bientôt m'accuser d'avoir organisé le guet-apens.

—  Je ne vous accuse de rien de ce genre. Quand les Noirs ont pris la brousse, comment se fait-il que vous ne m'ayez pas prévenu?

—  Pourquoi vous aurais-je prévenu?

—  Pour me permettre d'aller enlever mes armes de la grotte.

—  Vous ne croyez donc plus que c'est moi qui ai signalé votre cachette aux Tahitiens?

—  Je ne comprends pas, dit Mason, interloqué.

—  Vous venez de vous trahir, dit Purcell en se relevant et en remettant un pied sur son escabeau. Vous n'avez jamais cru que j'avais révélé votre cachette aux Tahitiens. »

Mason le fixa, rouge et cillant. « Expliquez-vous, je vous prie.

—  Vous ne pouvez pas à la fois m'accuser d'avoir livré votre secret et me reprocher de ne pas vous avoir prévenu. Ou bien je suis un traître, ou bien je suis un étourdi. Il faut choisir.

—  Je ne vois pas la contradiction, dit Mason. C'est précisément parce que vous ne m'avez pas prévenu que j'ai pensé que vous aviez livré mon secret.  »

Mac Leod inclina la tête sur le côté. Beau coup de barre! Il aurait pas cru qu'le Vieux serait monté si vite à la lame!

« Mais je ne savais même pas quelle grotte c'était! reprit Purcell avec colère. J'ignorais même que vous aviez donné suite à votre projet d'y transporter des armes. Je ne vous voyais pas demander à un autre que moi de vous donner un coup de main, et Vaa avait refusé de vous aider par peur des toupapahous.

—  Mrs. Mason a su dominer ses sentiments.

—  Comment pouvais-je le deviner? dit Purcell, exaspéré. Je n'ai pas l'honneur de connaître Mrs. Mason aussi bien que vous! »

Mason dit d'une voix coupante :

« Ne parlons pas de Mrs. Mason.

—  Mais réellement, c'est insensé! Depuis un quart d'heure vous me lancez n'importe quoi à la figure. A vous entendre, je suis coupable de tout. Même quand je ne fais rien, je suis coupable! Si on fait le compte des responsabilités, n'oubliez quand même pas que c'est vous qui avez appris à tirer aux Tahitiens, et que c'est avec vos fusils qu'ils tirent.

—  Encore une fois laissons ma personne de côté!

—  Laissons la mienne de côté! Pourquoi seriez-vous privilégié dans la discussion? Et qu'est-ce qui vous permet d'être mon juge sinon l'arme que vous avez entre les mains? »

Un coup de feu claqua dans le lointain. Purcell s'arrêta, pâlit et s'immobilisa. Dans le feu de sa défense il avait oublié Ouili.

« M'a tout l'air que l'gars Baker a envoyé Ohou par le fond », dit Mac Leod de sa voix traînante.

Mason tourna la tête vers la montagne et dit à mi-voix : « Bien joué. » Smudge tourna aussi la tête, mais ne dit rien.

Immobiles, les yeux fixés sur la montagne, ils attendirent. Mason tira sa montre, et son tic-tac aussitôt remplit la pièce. S'il n'y avait pas d'autre coup de feu, cela voudrait dire que Baker avait réussi à s'enfuir. Purcell tendait l'oreille avec angoisse. Il n'avait jamais écouté avec tant de passion, et pour n'entendre que du silence.

Il y eut deux autres détonations coup sur coup. Purcell se leva et mit les  deux mains dans ses  poches.

 « Ils l'ont eu, dit Mason à voix basse.

—  Qu'est-ce qui vous fait dire ça? dit Purcell avec violence.

—  Il n'a pas eu le temps de recharger. C'est eux qui ont tiré.

—  Ils l'ont peut-être raté.

—  Peut-être.

—  Non, dit Mac Leod au bout d'un moment. Il y a eu que deux coups et ils sont trois. Si les deux premiers l'avaient manqué, le troisième aurait tiré.

—  Le troisième est peut-être occupé ailleurs, dit Purcell désespérément. Par exemple, il est peut-être en train de poursuivre Amoureïa.

—  Non, dit Mason, c'est  peu probable. Ils se sont mis tous les trois sur Baker. Ils s'occuperont d'Amoureïa après.

—  Et n'oubliez pas, reprit Mac Leod, qu'ils ont deux fusils chacun. S'ils avaient raté l'gars Baker, on aurait entendu d'autres coups de feu.

—  Ils n'ont peut-être pas leurs deux fusils chargés en permanence », dit Purcell âprement.

Mac Leod haussa les épaules et échangea avec Mason un regard qui voulait dire : « A quoi bon discuter? Il nie l'évidence. » Ce regard fit sur Purcell plus d'effet que tous les arguments qu'on lui avait opposés. Il ferma les yeux. Et tout d'un coup il vit Baker. Il était étendu sur les pierres, livide, un trou noir dans la poitrine.

Mason observait Purcell et il était frappé de la rigidité de ses traits. Il fut sur le point de dire : « Je suis navré, monsieur Purcell. » Il se retint. Cela ne lui parut pas convenable de présenter ses condoléances à un accusé.

Purcell s'assit, mit les mains sur ses genoux, et la tête droite, les yeux fixes, les muscles du cou saillants et rigides, il regardait droit devant lui.

Smudge releva sa mèche d'un air impatient. La torpeur de Purcell lui redonnait un peu de courage et il osait de nouveau bouger. Le canon de son fusil calé dans le creux de son épaule, Mac Leod commença à battre ses genoux de ses doigts squelettiques. Puis, saisissant de sa main gauche les doigts de sa main droite, il se mit à les tirer, l'un après l'autre, en n'omettant que le pouce. Quand il eut fini, il changea de main et recommença. Chaque fois qu'il tirait sur une articulation, on entendait un craquement assez faible, suivi d'un craquement plus fort. Cette opération terminée, Mac Leod releva la tête et regarda Smudge. Smudge toussa, avança sa lèvre inférieure et, pointant son museau en avant, désigna Purcell avec mépris. Au bout d'un moment, Mac Leod racla le plancher de ses pieds et reporta ses yeux sur Mason. Mais Mason évita son regard. Il avait envie de s'en aller et se reprochait cette envie comme une lâcheté. Son devoir était d'aller jusqu'au bout. Il fallait reprendre l'interrogatoire et il n'arrivait pas à s'y décider. La stupeur de Purcell lui rappelait celle qu'il avait éprouvée lui-même au moment de la mort de Jimmy.

Il y eut un glissement à l'angle droit de la maison du côté de l'appentis. Mason empoigna son fusil, pivota sur ses hanches et se laissa tomber à genoux. Il se releva aussitôt. C'étaient les femmes. Elles arrivèrent une à une, plus silencieuses que des belettes, et se rassemblèrent, presque au coude à coude, devant les portes coulissantes, mais sans entrer dans la pièce. Sauf Ivoa et Vaa, toutes étaient là. Elles formaient un groupe noir, immobile, compact, dominé par la haute stature d'Omaata. Elles ne disaient rien. Seuls leurs yeux vivaient.

Mason fronça les sourcils, puis nota avec fierté que Vaa n'avait pas déserté son poste. Il fit alors un petit geste de la main comme s'il chassait un essaim de mouches et dit d'un air impatient : « Allez-vous-en! Allez-vous-en! » Aucune ne bougea. « Omaata, dit Mason d'un air de commandement, dites-leur de s'en aller! » Omaata ne répondit pas. Mason regarda alors Mac Leod comme pour le prier d'intervenir... Mac Leod secoua la tête. Il ne se souciait pas de déchaîner sur lui en public l'éloquence d'Horoa.

Mason promena son regard sur les femmes. Leurs yeux étaient fixés sur lui, sombres et attentifs. « Que voulez-vous? » cria-t-il avec irritation. Il n'y eut pas de réponse.

Purcell ne bougeait pas. Son attitude n'était pas prostrée, mais rigide et contractée, comme s'il avait été frappé de catalepsie. Son visage était immobile, son regard fixe, ses yeux grands ouverts, et comme il ne clignait pas des paupières, les larmes s'y accumulaient et coulaient le long de ses joues. Ces pleurs faisaient un contraste saisissant avec sa physionomie impassible et comme pétrifiée.

Mason regardait Purcell et ne se décidait pas à parler. Il était hanté par le souvenir des dix minutes qu'il avait passées dans sa cabine après le meurtre de Jimmy. Il se revoyait debout devant sa table, la boîte à pistolets ouverte, les deux mains posées sur le couvercle. Il regardait le hublot devant lui, il le voyait sans le voir, il n'arrivait pas à penser. Le couvercle de la boîte lui glissa des mains, il y eut un bruit sec, il tressaillit, baissa les yeux sur les pistolets, Jimmy était mort... Alors, tout s'éteignit, il était seul dans le noir, une eau froide et glacée se referma sur lui, il suffoquait...

Smudge s'impatientait. Il avait noté du premier coup d'oeil qu'Ivoa n'était pas parmi les femmes. Elle devait rôder dans la brousse autour de la cabane, flingue en main, sans faire plus de bruit qu'un serpent, et Dieu sait si elle allait pas décider, quand il sortirait, d'lui foutre une balle dans le dos, comme ça, pour rien, pour prévenir le coup. Il s'agita sur son escabeau, capta les yeux de Mac Leod, et dit à mi-voix : « On s'en va? »

Mac Leod désigna Mason du menton et fit une grimace. Fallait attendre. Le Vieux restait debout au vent, les voiles basses. C'était visible, il avait plus assez d'tripes pour reprendre l'procès; ce procès, d'toute façon, c'était son idée, quel sacré foutoir, et savoir c'que ces damnées Négresses s'étaient flanqué dans la cervelle, et c'qu'elles faisaient là, à les reluquer de tous leurs sabords, sans piper mot.

« Allons-nous-en », dit Mac Leod.

Et il se leva avec tant de brusquerie que son escabeau tomba avec fracas sur le plancher. Purcell sursauta, se leva, cligna des yeux, et d'un mouvement lent et douloureux, comme si son cou lui faisait mal, il tourna la tête à droite et regarda Mac Leod. Puis, avec la même lenteur, son visage pivota vers la gauche, son regard effleura Smudge sans s'arrêter, se posa un peu plus longtemps sur les femmes et se fixa enfin sur Mason.

« Eh bien, dit-il avec une brusque fureur, qu'est-ce que vous attendez? Fusillez-moi! »

Mac Leod ramassa son escabeau et s'assit. Mason était écarlate.

« Nous espérons, monsieur Purcell, dit-il d'une voix assez calme, que l'assassinat de Baker a modifié votre attitude.

—  Quelle attitude? »

Il y eut un silence.

« Je serai franc, monsieur Purcell, reprit Mason en baissant les yeux. Nous n'avons contre vous que des présomptions. Mais, ajouta-t-il en levant la main, ce qui renforce ces présomptions, et leur donne même une valeur, de preuve, c'est votre refus de vous joindre à nous et de lutter contre l'ennemi commun. »

Il posa sa main sur ses genoux.

« Cependant, reprit-il, il est clair que si, à la suite du meurtre de Baker, vous décidez de modifier votre attitude, nous n'aurions plus de raisons de vous suspecter.

—  Autrement dit, s'écria Purcell avec indignation, ou bien je fais le coup de feu avec vous, ou bien vous me déclarez coupable! C'est cela, votre conception de la justice! Mais c'est du chantage! Du chantage pur et simple! Et je commence à comprendre pourquoi vous avez monté ce procès contre moi! C'est pour avoir un fusil de plus dans votre camp!...

—  Monsieur Purcell, dit Mason en s'animant, vous avez parlé de chantage. Si chantage il y a, ce genre de chantage ne gêne pas ma conscience. J'ai le sentiment de mes responsabilités à l'égard des Britanniques qui sont ici. Nous sommes en guerre, monsieur Purcell, et cette guerre, je veux la gagner. En toute vraisemblance, à l'heure actuelle, les Noirs ne sont plus que trois : Mehani, Tetahiti et Timi. Nous-mêmes, nous sommes quatre — en vous comptant. »

Il fit une pause, empoigna son fusil à deux mains et dit avec force :

« Votre présence à nos côtés peut être décisive. »

Il reprit :

« Par contre, si vous nous refusez votre aide, vous vous retranchez vous-même de notre petite communauté...

—  Et je deviens coupable! s'écria Purcell  avec une ironie mordante.

—  Monsieur Purcell, vos sarcasmes ne me troublent pas. J'ai le sentiment de faire mon devoir. Nous jouons tous les trois notre vie. Si vous ne voulez pas nous aider, nous vous rangerons au nombre de nos ennemis et nous vous traiterons comme tel... »

Purcell mit les deux mains dans ses poches, fit quelques pas dans la pièce et son indignation tomba. A vue de nez, c'était du délire. Hier, Mason lui demandait d'être le parrain de son fils. Aujourd'hui, il était prêt à le fusiller. Mais depuis hier, quelque chose avait changé dans l'île : les « Noirs » avaient cessé d'être des adversaires négligeables. Ils avaient trouvé les fusils. « La peur, pensa Purcell. La peur. Même les braves gens deviennent féroces, quand ils ont peur. »

« Même sans m'armer je puis encore vous être utile, dit-il en se retournant et en regardant Mason. Hier, l'assemblée m'a mandaté pour prendre contact avec les Tahitiens. Je me propose toujours de le faire et d'essayer de ramener la paix.

—  La paix! s'écria Mason. Décidément, vous n'avez pas l'esprit fait comme  tout  le monde. Vous voudriez que nous vivions en paix avec des misérables qui ont tué cinq des nôtres! 

—  Précisément, dit Purcell avec amertume, cinq des nôtres, trois des leurs : il est peut-être temps de s'arrêter. »

Mac Leod haussa les épaules.

« J'vous reconnais bien là, Purcell. Toujours la Bible, toujours Jésus! Y a pas plus aveugle que vous! On fait une p'tite prière, et les Noirs, ils s'mettent à blanchir! Encore un p'tit coup de prière, il leur pousse des ailes, et allez! Vent arrière, à dix nœuds, le cap droit sur le paradis! Mais moi, j'vous dis comme j'le pense, Purcell, ces gars-là m'dégoûtent. Lâches, traîtres, et tout, y a rien à en tirer, c'est moins qu'des bêtes, v'là mon opinion. Une supposition que ces damnés moricauds, ils m'signeraient un traité de paix avec le sang de leur propre mère et en présence de Jésus-Christ en personne, j'vais vous dire : j'aurais quand même pas confiance. Un jour ou l'autre, ça recommencerait. Alors, j'me dis, tant qu'à avoir les jetons toute ma vie dans c'te île, non! Autant rentrer dedans tout de suite une bonne fois, bon Dieu, et que ça soye fini!

—  Tout cela nous égare, dit Mason, je vous ai posé une  question, monsieur Purcell et  j'attends une réponse. »

Purcell alla jusqu'à la table, pivota sur ses talons, regarda les femmes et dit en tahitien d'une voix basse et rapide :

« Ils veulent me tuer, parce que je ne veux pas prendre un fusil.

—  Nous les empêcherons, dit Omaata.

—  Même celle qui est à la gauche de celle qui est à ta gauche?

—  Même celle-là », dit Toumata.

Purcell lui sourit. Il n'avait pas voulu la nommer devant Smudge.

« Même la belle jument en colère?

—  Même elle, dit Horoa.

—  Que leur racontez-vous? » s'écria Mason d'une voix furieuse.

Purcell le regarda de haut en bas et dit d'une voix nette par-dessus son épaule :

« Je suis chez moi.  »

Il se remit à marcher dans la pièce, les yeux baissés. Faire semblant de céder? Accepter un fusil, et à la première occasion, prendre la brousse? Non, il ne fallait pas transiger. Même pas paraître transiger. Il respira. Son cœur battait contre ses côtes. Et un frisson de froid descendit de nouveau le long de ses reins.

Il se dirigea vers son escabeau et reprit son attitude nonchalante. Un pied sur le siège, un coude sur le genou, une main dans sa poche. Il avait conscience que cette pose, en se prolongeant, devenait affectée, mais elle l'aidait à conserver son courage.

« Monsieur Mason, dit-il d'une voix basse et sérieuse, vous m'avez demandé une réponse. La voici. Primo : ça ne vous servirait à rien que je prenne un fusil : je ne sais pas tirer. Secundo : avec ou sans fusil, je me refuse à commettre le péché d'homicide. »

Il n'y eut pas un mouvement dans la pièce. Smudge était tassé sur son escabeau, les yeux baissés. Mason était changé en pierre, les yeux droits devant lui. Seul, Mac Leod regardait Purcell. Plein de tripes, l'ange. Il l'avait prévu : le Vieux avait échoué.

« Si je comprends bien, dit Mason, la réponse est non. »

Il parlait d'une voix sans passion et ses yeux étaient bizarrement fixes. « Oui.

—  Dans ce cas, reprit-il d'une voix terne, je sais ce qui me reste à faire. »

Et il arma son fusil.

« Hé là, doucement! cria Mac Leod. Il faut voter.

—  Voter? » dit Mason de la même voix terne et mécanique.

Mais il abaissa quand même son arme. « Vous êtes pas le seul ici, dit Mac Leod avec rudesse. Nous sommes trois. »

Mason le regarda comme s'il avait du mal à le comprendre, puis il leva la main droite et dit d'un air absent :

« Coupable.

—  Je m'abstiens », dit Mac Leod aussitôt. Smudge n'avait pas changé d'attitude. La tête baissée, le cou dans les épaules, il se taisait.

« Smudge? » dit Mac Leod.

Smudge tressaillit, jeta du côté des femmes un regard effrayé et dit d'une voix rapide et confuse :

« Non coupable.

—  Quoi? cria Mason.

—  Non coupable », dit Smudge.

Purcell se mit à rire d'un rire nerveux et saccadé. C'était une farce. Une farce incroyable. Il était sauvé par son assassin. Il s'assit, ses jambes tremblaient sous lui, il n'arrivait pas à arrêter son rire.

Mason se taisait, pâle et interdit. Il regarda Mac Leod et dit d'une voix blanche :

« Qu'est-ce que ça signifie?

—  Que Purcell est acquitté », dit Mac Leod.

Il avait passé les pouces dans la ceinture de son pantalon; et l'escabeau en déséquilibre, la tête appuyée contre la porte, il considérait Mason, la tête un peu de côté, les yeux plissés, ses lèvres minces étirées en un léger rictus. Il avait encore rien compris, le Vieux. Bête comme un Anglais. Bête et buté.

La signification du vote se faisait jour lentement sous le front carré de Mason. Son teint vira de la pâleur au rouge écarlate et il se mit à ciller.

« Vous me trahissez, Mac Leodl cria-t-il.

—  J'trahis rien du tout, dit Mac Leod de sa voix nasale. Faut pas voir des traîtres partout, cap'taine, on finirait par devenir fou, dans c't'île. Après tout, ce procès, c'était votre idée, pas la mienne. Bon. Admettons! Admettons que Purcell, il a les jetons d'être fusillé et qu'il prend un fusil, c'était gagné. J'y ai jamais cru, notez bien, mais admettons. Un fusil de plus, ça valait l'coup. »

Et comme Mason ouvrait la bouche, Mac Leod leva la main droite et dit avec dignité :

« Un moment, cap'taine, j'vous prie. On est entre Blancs ici. On peut discuter avec calme comme des gentlemen. Comme j'disais, Purcell prend un fusil, c'était gagné. Seulement voilà. Il prend rien du tout, Purcell. Et ça, je l'avais prévu, cap'taine, vous pouvez pas dire. Purcell, j'le connais bien. Il a de la religion. Dur comme chêne de bordé, il y croit.

—  Toutes ces considérations...

—  Laissez-moi parler, dit Mac Leod avec impatience. Je vous ai laissé tenir l'crachoir seul pendant une heure. C'est bien mon tour. Reprenons. Purcell refuse. Il veut pas. Absolument pas. Homicide, il dit? Horreur. Tuer mon semblable? Jamais. Pas de fusil pour l'ange Gabriell Bref, c'est raté. Et si c'est raté, c'est raté, voilà ce que j'dis, cap'taine, et c'est pas parce que vous fusillerez Purcell que ce sera moins raté...   Qu'est-ce que vous gagnez à le fusiller? Rien du tout. Ça vous donnera pas un fusil de plus.

—  Il y a une justice, dit Mason.

—  Ouais, dit Mac Leod en reprenant peu à peu le ton de sarcasme qui lui était habituel, ouais, cap'taine, comme vous dites, y a une justice, et la justice, à l'heure qu'il est, j'm'en fous. Et vous aussi, sauf vot' respect. A preuve l'coup de nous dire que c'est l'ange Gabriel qu à donné la cachette des fusils aux Noirs, permettez, permettez — d'un gentleman privé parlant à un autre gentleman —, j'sais pas si c'est la justice ou la vérité, Sir, mais c'est difficile à  croire, Sir. Passons. On  dit c’qu'on dit pendant l'procès, mais après le procès, la vérité vraie sort du puits. La v’là, toute mouillée! Et retirez les pieds qu'elle s'égoutte! La v'là, j'dis. S'y avait encore une justice dans c't'île, le nommé Smudge, à l'heure qu'il est, il s'balancerait à la plus haute branche du banian, primo (comme dit l'ange) pour avoir tenté de faire un carton, à des heures indues, sur un de ses concitoyens, deuxio pour avoir failli s'faire descendre dans le sous-bois par l'gars Baker, cette espèce d'enfant d'salaud (c'est de Smudge que je parle) et priver ainsi not' groupe d'un fusil. Passons. La justice, à l'heure qu'il est, c'est bien simple, j'la fous dans la soute avec les voiles de rechange. Pour l'instant, y a mes petits intérêts, cap'taine. Y a ma peau, squelette et organes compris. Et là-dessus, j'vais vous dire : j'vois pas bien ce que j'gagnerais à mettre une balle dans l'ange Gabriel. Mais j'vois très bien ce que j'risque de perdre...

— De perdre? » dit Mason.

Mac Leod fit une pause. Il pouvait se la permettre. Il avait si bien préparé ce qu'il allait dire que personne ne songeait à l'interrompre, pas même Mason. Purcell le regardait, fasciné. Cette verve, cette truculence. Mac Leod était odieux, et pourtant... Tout n'était pas qu'avarice, il y avait une part de jeu chez lui. Les deux pouces longs et maigres croches dans la ceinture de son pantalon, les jambes interminables jetées devant lui, le masque creux et expressif, il regardait son auditoire d'un air heureux et supérieur. Le moment où il s'était effacé devant Mason était fini. Il reprenait possession de la scène. Il s'en donnait. « Oui, pensa Purcell, il y a du jeu, il y a toujours eu du jeu chez lui. Mais c'est avec nos vies qu'il a joué. »

« J'pense bien que j'peux perdre! reprit Mac Leod. Et pas rien que moi. Vous aussi. Smudge aussi. Non coupable, il dit Smudge. Prudent, le gars! Vu qu'y a une petite dame dans la nature avec un flingue à vous dans les pattes qui s'fâcherait tout à fait s'il arrivait malheur à son chéri. Et vous avez p't'ête pas remarqué, y a d'autres petites dames toutes noires derrière vous, cap'taine, qui seraient pas bien contentes non plus, j'vous jure. Elles en raffolent de Purcell, c'est connu. C'est l'grand favori, l'ange! Toujours à l’lécher, à l'cajoler! C'est leur frère! C'est leur bébé! C'est leur Jésus! Folles de lui! Toutes. Visez-les un peu, cap'taine. Retournez-vous un peu, j'vous prie, ça vaut l'coup d'ceil. Plus question d'rire, ou de chanter, ou d'tortiller des fesses en cadence. Regardez-les! Des statues. Bouches cousues. Quenottes serrées. Les yeux comme des rasoirs...

—  Vous avez peur des femmes? dit Mason avec mépris.

—  Parfaitement! dit Mac Leod avec force, et si vous les connaissiez aussi bien que moi, vous aussi, vous en auriez peur. Y a pas plus méchant, cap'taine, vous pouvez m'croire. J'préfère encore m'battre avec ces trois salauds là-bas. Et entre nous, j'ai bien assez d'eux trois sur les bras sans m'foutre encore les vahinés sur le poil. Une supposition que j'ai dit « coupable » pour Purcell. Bon. J'prends mon fusil et j'expédie l'ange Gabriel chez son papa qu'est dans les cieux. Alors? Qu'est-ce qu'elles font, les vahinés, à vot' avis? Elles s'jettent sur nous, vous pouvez parier, Omaata en tête. Ou bien, elles courent foutre une trempe à Vaa et elles lui piquent ses fusils. Total : y a une deuxième troupe armée contre nous dans la brousse, et qui nous veut pas du bien.

—  Tous ces bavardages...», dit Mason, en crispant les mains sur son fusil.

Au même instant il sentit sur son épaule droite un poids écrasant. Il tourna la tête. Une large main noire pesait sur lui.

« Il n'y a plus d'eau, dit Omaata en anglais.

—  Laissez-moi », dit Mason d'une voix furieuse, et saisissant le poignet de la géante, il essaya de lui faire lâcher prise. Omaata n'avait même pas l'air de s'apercevoir de ses efforts. Enorme et maternelle, elle le dominait de très haut.

« Il n'y a plus d'eau, répéta-t-elle, et sa voix roula comme l'écho lointain d'une cataracte.

—  Comment? Plus d'eau? s'écria Mac Leod, et les bassines du marché?

—  Renversées.

—  Renversées? dit Mason. Renversées par qui? » Il cessa  de lutter. Au-dessus de lui, le visage noir d'Omaata luisait, immense et lunaire, les lèvres ourlées, les narines ouvertes, les yeux larges et liquides. « Par eux, dit-elle de sa voix profonde.

—  Comment le sais-tu? cria Mac Leod en se levant.

—  Itia a dit.

—  Quand? dit Smudge d'une voix tremblante en se levant à son tour.

—  A l'instant. A l'instant, ils sont venus.  »

Elle fit de sa main libre le geste de renverser les bassines. Puis elle reprit :

« Itia a dit de leur part...

—  Qu'est-ce qu'elle a dit? hurla Mac Leod, le visage livide.

—  Les vahinés peuvent venir boire au torrent. Les Peritani, non. Les Peritani ne boiront plus. »