Purcell finissait à peine son petit déjeuner quand on frappa à sa porte. C'était White. Son visage jaune était fripé et creusé comme s'il avait passé une mauvaise nuit.
« Il y a assemblée dans une demi-heure », dit-il d'une voix un peu essoufflée.
Purcell leva les sourcils.
« Je ne fais plus partie de l'assemblée.
— Mac Leod vous demande de venir quand même. C'est grave. Les Tahitiens ont pris la brousse avec leurs femmes.
— Et il s'en aperçoit maintenant! Où a-t-il cru qu'ils allaient quand il leur a tiré dessus?
— Evidemment, dit White en secouant la tête d'un air de tristesse, c'était à prévoir. »
Purcell le regarda. C'était la première fois qu'il sortait de son rôle de steward et émettait un commentaire sur les événements. Depuis le partage des femmes il n'avait cessé de désapprouver l'attitude de Mac Leod, mais sans jamais rompre avec lui.
« White! »
Il était déjà à la porte. Il se retourna.
« White, pourquoi vous abstenez-vous au lieu de voter contre Mac Leod?
White le considéra un moment comme s'il se demandait si Purcell avait bien le droit de lui poser une question pareille. Mais il dut se décider pour l'affirmative, car il dit d'un ton net :
« Je trouve que Mac Leod n'agit pas bien. » Sa voix était douce et chantante, et il parlait plus correctement qu'aucun autre matelot à bord. Grammaire, vocabulaire, prononciation, tout était pur. Le clergyman ivrogne qui l'avait élevé lui avait du moins appris cela.
White reprit avec le scrupule de bien préciser sa pensée :
« Je trouve qu'il n'agit pas bien avec les Tahitiens. » Il ne disait pas les « Noirs ». Il disait, comme Purcell, les « Tahitiens ». Il était, avec lui, le seul Britannique de l'île à observer cette nuance.
« Eh bien, dit Purcell avec une légère impatience, vous auriez pu voter contre lui. Vous l'auriez empêché de commettre un certain nombre d'injustices.
— Je ne voulais pas voter contre lui.
— Pourquoi? »
White regarda de nouveau Purcell d'un air de doute. Il se demandait s'il n'y avait pas du mépris pour lui dans cette insistance, et si Purcell poserait autant de questions à un vrai Britannique. Cependant, comme Purcell lui rendait son regard avec tranquillité et attendait sa réponse d'un air poli, il se rassura. Il dit, non sans solennité :
« Je lui dois une grande obligation.
— Laquelle? » dit Purcell, imperturbable.
Il avait senti l'hésitation de White, en avait compris l'origine et avait décidé de pousser son enquête jusqu'au bout.
« Vous comprenez, dit White, dans les débuts, on s'est beaucoup moqué de moi à bord... »
Il ajouta très vite :
« A cause de mon nom. »
C'était caractéristique. Il ne disait pas « à cause de mon teint jaune et de mes yeux bridés ». Il disait « à cause de mon nom », comme si son patronyme était seul en cause.
« Eh bien?
— Mac Leod ne s'est jamais moqué. »
« Il a dû sentir que c'était dangereux, pensa Purcell. Et pour cela, pour cette abstention, pour ce bienfait qui n'en était pas un, White lui a voué une gratitude infinie... »
« Après la mort de Russell, dit Purcell en regardant White dans les yeux, est-ce que Mac Leod vous a aidé? »
Russell était ce matelot que White avait poignardé au cours d'une rixe, parce qu'il se moquait de lui.
« Vous saviez? » dit White, stupéfait.
Purcell inclina la tête et White dit en baissant les yeux :
« Non, Mac Leod ne m'a pas spécialement aidé. Pas plus qu'un autre. »
Il reprit :
« Vous saviez et vous n'avez rien dit! »
Il resta un moment silencieux, les yeux baissés. Puis il les releva et dit avec une incohérence apparente :
« Je ne vous aimais pas.
— Pourquoi? dit Purcell. Je ne me suis jamais moqué de vous.
— Si, une fois », dit White en le regardant avec intensité par les fentes de ses paupières. Il ajouta avec honnêteté :
« Du moins, j'ai cru.
— Moi? s'écria Purcell, stupéfait.
— Vous vous rappelez à bord du Blossom, quand M. Mason est devenu capitaine, j'ai été vous dire que le capitaine vous attendait pour le lunch.
— Eh bien?
— Vous avez levé les sourcils d'un air moqueur.
— Moi? » dit Purcell, interdit. Et, tout d'un coup, il s'écria :
« Mais ce n'était pas de vous que je me moquais. C'était de Mason, parce qu'il usurpait un titre auquel il n'avait aucun droit ! »
Il ajouta :
« Et c'est ça qui vous a rejeté dans le camp de Mac Leod! »
White hocha la tête sans répondre. C'était fou. C'était d'une absurdité à crier! Le sort de l'île avait tenu à cette mimique! Sans ce haussement de sourcils, White aurait voté avec lui, avec Jones, avec Baker : quatre voix contre quatre! Mac Leod n'aurait pu rien faire...
« C'est fou! » dit Purcell à haute voix.
Le visage de White se durcit.
« Ne recommencez pas! s'écria Purcell. Je n'ai pas dit : « Vous êtes fou. » J'ai dit : « C'est fou. »
— Je suis peut-être un peu susceptible », dit White.
Son visage s'assombrit et il dit :
« On s'est vraiment beaucoup moqué de moi. »
Il y avait un contraste bizarre entre les mots anodins qu'il employait et l'expression de son visage. Pour que ce petit homme calme devînt un assassin, il avait fallu qu'on le tourmentât d'une façon affreuse... « Et penser, se dit Purcell, penser que parce que Mac Leod s'est seulement abstenu de le tourmenter, White l'a aidé — par son abstention ! — à brimer les Tahitiens! » C'était désespérant.
« Je m'en vais maintenant », dit White.
Purcell lui tendit la main. White hésita, puis ses yeux de jais se mirent à briller et il sourit. Purcell sourit à son tour et il sentit sous ses doigts une main nette, sèche, assez petite, et qui répondit à sa pression avec une sorte d'élan.
« Je m'en vais », répéta White, les yeux baissés.
Purcell s'assit sur le seuil de sa porte. Il se frotta longuement le cou. Lui aussi, il avait mal dormi. Il avait eu un mauvais réveil, la tête lourde, la nuque raide, la bouche amère. Cette angoisse surtout... Mon Dieu, on n'en finirait jamais. Tout était gâché, perdu! On allait vivre avec la peur. Même la nuit, derrière la porte fermée... Et pourquoi? Pourquoi? se dit-il tout d'un coup en se pressant la tête à deux mains. Parce que Mac Leod veut deux acres de terre au lieu d'un seul! Il se leva et se mit à marcher de long en large devant sa cabane. Il avalait sans arrêt sa salive et une impatience insupportable vrillait ses nerfs. Deux morts déjà! Combien demain? Est-ce qu'il n'aurait pas dû laisser faire Baker?... Acheter la paix avec un seul mort?... « Non, non, dit Purcell presque à voix haute, on ne peut pas raisonner ainsi. C'est la porte ouverte à tout. »
D'avoir pensé cela, il eut l'impression de s'être retrouvé et il se sentit plus ferme. Au même moment, une idée lui traversa l'esprit et le figea. Il se demanda pourquoi le principe de respecter toute vie humaine lui paraissait plus important que le nombre de vies humaines qu'il pourrait sauver en renonçant à ce principe.
Il y eut un déclic quelque part. Il cessa de penser. Il avait la tête levée et les yeux fixés sur les rayons obliques qui traversaient les palmes des cocotiers. Ça au moins, tant qu'il serait en vie, on ne pourrait pas le lui enlever. C'était magnifique. La lumière était tendre, avec des rideaux de vapeur qui se levaient l'un après l'autre. L'air sentait l'herbe mouillée et les feux de bois s'allumaient un peu partout pour le petit déjeuner. De l'autre côté de West Avenue, dans le sous-bois, les fleurs éclataient en couleurs presque agressives, mais elles ne donnaient pas leurs parfums toutes en même temps. Les frangipaniers s'ouvraient à la première tiédeur, et à ce moment de la journée, leur odeur riche et sucrée dominait tout.
Il revint s'asseoir sur le seuil de sa maison. Au bout d'un moment, Ivoa apparut. Elle prit place à côté de lui et posa sa tête sur son épaule... Depuis qu'elle approchait de son terme, elle se repliait sur elle-même, elle devenait plus étrangère à ce qui se passait dans l'île... Quelques minutes passèrent, puis Ivoa poussa un soupir, écarta les jambes, se renversa en arrière et appuya la tête sur le montant de la porte. Purcell la regarda, et se penchant vers elle, passa légèrement ses mains sur le ventre qui saillait au-dessus de la ceinture d'écorce. « Dans quel monde cet enfant va naître! » pensa-t-il tout d'un coup. Il se leva, tous ses nerfs vibraient, il se remit à marcher devant la maison. Au bout d'un moment, il se sentit plus calme et jeta un coup d'oeil à Ivoa. Sa tête était toujours appuyée contre le montant de la porte. Elle était assise, ronde et abondante, la peau du visage bien tendue, le teint luisant de santé, les yeux paisibles fixés au loin. « Quelle quiétude! pensa-t-il avec envie. Quelle placidité! » Au même instant, Ivoa lui sourit : « Je vais m'étendre, dit-elle doucement. Je ne me sens bien nulle part. Ni assise ni debout. » Elle ajouta avec un soupir : « Ni même couchée. » Elle se leva avec lourdeur et rentra.
Quelques minutes plus tard, Johnson apparut dans West Avenue, chenu, courbé, le fusil à la bretelle, poussant avec peine devant lui son petit ventre maigre. Il fit de loin un petit geste de la main droite à Purceil et continua d'avancer en traînant les pieds sur les pierres et le cou tendu en avant comme pour aider sa progression. Son épaule gauche était déprimée par la bretelle du fusil, et peut-être en raison du poids de l'arme, sa marche était sans cesse déviée vers la gauche, de sorte qu'il n'arrivait pas à tenir le milieu du sentier, et avançait par à-coups et corrections successives, comme un bateau que son défaut d'équilibre dirige sans cesse vers l'une des rives d'un fleuve.
« J'suis p't'ête un petit peu tôt pour aller chez Mac Leod, dit-il en arrivant à la hauteur de Purcell. White avait dit dans une demi-heure.
— Un peu, dit Purcell. Asseyez-vous donc. »
Johnson poussa une série de petits soupirs, dégagea son épaule gauche de l'arme et en appuya le canon contre la porte. Ceci fait, il s'assit sur le seuil.
« Il est chargé? » dit Purcell en s'asseyant à son tour.
Johnson fit « oui » de la tête et Purcell reprit :
« Dans ce cas, vous feriez mieux de le coucher. »
Johnson obtempéra.
« J'sais vraiment pas c'que j'ferais avec cet outil, dit-il d'une voix grêle sans regarder Purcell. Une supposition qu'un Noir sortirait du sous-bois, j'sais même pas si j'pourrais tirer. J'veux d'mal à personne, moi », continua-t-il en frottant les poils de sa barbe du dos de la main.
Purcell se taisait et Johnson lui glissa un regard de côté. « Tout c'que j'veux, c'est être tranquille... Vous m'direz, reprit-il en posant ses deux mains sur ses genoux et en regardant au loin d'un air misérable, j'ai pas choisi la femme qu'il fallait pour ça. Bon Dieu! poursuivit-il avec un faible accès de rage, y a des moments où j'ai des envies de décrocher mon fusil et d'lui en foutre un bon coup dans la gueule! Qu'elle se taise! Bon Dieu! Qu'elle se taise!... »
Sa colère tomba et il regarda Purcell.
« Mais j'vois pas pourquoi j'dois porter un fusil contre les Noirs. Les Noirs, qu'est-ce qu'ils m'ont fait? Rien.
— Ils ne peuvent pas en dire autant de vous, dit Purcell.
— Moi? Moi? bégaya Johnson en le regardant avec frayeur. Qu'est-ce que je leur ai fait? Vous allez pas dire que je leur ai fait tort?
— Vous avez voté pour Mac Leod.
— Oh! ça! dit Johnson, c'est rien, ça...
— Ce n'est rien de les déposséder des terres? dit Purcell d'une voix sèche. Et ce n'est rien de les mettre en joue comme vous avez fait hier?
— Mais c'est Mac Leod qui me l'avait dit! s'écria Johnson d'une voix tremblante. Ah! ben alors! reprit-il en hochant la tête d'un air inquiet et en jetant de côté à Purcell des regards furtifs. Est-ce qu'ils sont fâchés contre moi, les Noirs?
— C'est probable, dit Purcell.
— Oh! ben alors, j'aurais pas cru! dit Johnson en écarquillant avec innocence ses petits yeux bordés de rouge, et en exagérant son air hébété. Parce que moi, ajouta-t-il en cessant de se frotter la barbe et en agitant son index devant ses yeux d'un air important, moi, j’les aime bien, les Noirs... »
Purcell se taisait. Il commençait à comprendre pourquoi Johnson était arrivé « un petit peu tôt ».
« Et j'vais vous dire, reprit Johnson en se rapprochant imperceptiblement de Purcell et en lui faisant un sourire complice, des fois que vous les revoyez, les Noirs — et même s'ils sont dans la brousse, poursuivit-il en plissant les yeux d'un air rusé, c'est pas impossible que vous en voyez un ou deux de temps en temps, vu qu'vous êtes resté leur copain. Eh ben, j'voudrais qu'vous leur disiez, aux Noirs : « L'vieux Johnson, il vous veut pas d'mal. Et quant à tirer sur vous avec un fusil, jamais! » Vous pourrez leur dire, lieutenant. L'vieux Johnson, il porte un fusil, c'est pour obéir à Mac Leod, mais quant à tirer sur vous, jamais! Je vous ai jamais rien demandé, lieutenant, poursuivit-il d'un air fier et méritant comme s'il avait renoncé à un droit en ne demandant pas de faveur, mais aujourd'hui, c'est pas pareil, j'ai ma peau à penser, et j'vous demande rien d'autre que ça. « L'vieux Johnson », vous leur dites, « il vous veut pas d'mal!... » C'est pas que j'crains pour moi, reprit-il, vieux comme je suis, avec des douleurs partout, ces boutons sur la figure, et une femme qu'est bien pire qu'la première, vu qu'elle veut même pas que j'la touche. Et alors? reprit-il avec un faible mouvement d'indignation, à quoi ça m'sert d'avoir une femme et d’la supporter toute la journée, si j'peux même pas m'en servir?... »
Ce grief lui fit perdre le fil de sa pensée et il resta en suspens quelques secondes, son index rayant l'air devant ses yeux.
« Qu'est-ce que je disais? dit-il enfin en se frottant avec violence les plaques pourpres de sa barbe.
— Que vous ne craigniez pas pour vous-même, dit Purcell.
— Ça vous étonne, mais c'est vrai. C'est vrai, parole d'honneur, lieutenant! La vie, qu'est-ce qu'elle m'donne comme satisfaction? Un estomac qui digère plus, la plante des pieds qui m'fait mal, des douleurs aux genoux, et une femme que j'peux même pas m'servir. Non, non, lieutenant, c'est pas la mort que j'crains, c'est autre chose. »
Il reprit d'un ton hésitant :
« On m'dit qu'les Noirs, quand ils ont tué un ennemi, ils lui coupent la tête.
— C'est exact.
— Ah! ben alors, j'aimerais pas ça, reprit-il d'une voix basse et tremblante. Vous m'direz : Qu'est-ce que j'en aurai à foutre de ma tête quand j'serai mort? Quand même. »
Il branla le chef deux ou trois fois d'un air désolé.
« Les damnés sauvages! reprit-il en oubliant tout d'un coup l'amitié qu'il venait de professer pour eux. Ils sont capables de tout, ces salauds! Oh! non! poursuivit-il en portant la main à son cou, j'aimerais pas ça. J'aimerais pas être enterré comme qui dirait ma tête dans un endroit, et moi, de l'autre. Supposez, conclut-il avec désespoir, que j'retrouve pas ma tête l'jour du Jugement dernier, qu'est-ce qui «'passerait? Vous devriez comprendre ça, lieutenant, vous qui êtes dans des idées d'Bible. »
Il regarda d'un air effrayé dans le vide pendant quelques secondes, puis se penchant à nouveau vers Purcell, il reprit d'une voix basse et complice :
« L'vieux Johnson, vous leur dites, il vous veut pas d'mal. »
Purcell le regarda.
« Ecoutez, Johnson, dit-il d'une voix sévère, je vais vous dire ce que vous voulez : Vous voulez faire votre petite paix séparée avec les Tahitiens tout en restant dans le camp de Mac Leod. Malheureusement, ce n'est pas possible. Les Tahitiens ne comprendront pas ces subtilités.
— Mais qu'est-ce que j'peux faire? » cria Johnson avec angoisse.
Et comme Purcell ne répondait rien, il le regarda de côté et dit d'un air rusé :
« Faut-il que j'tire alors? Supposez que j'rencontre vot' copain Mehani, faut-il que j'tire, lieutenant? »
Purcell le regarda, stupéfait. C'était du chantage, bel et bien. Peut-être pas si bonhomme, le vieux Johnson, après tout. Parce qu'il était malheureux, on lui attribuait des vertus. Parce qu'il était sans caractère, on fermait l'œil sur ses défauts... Mais ça ne payait pas de chercher toujours des excuses aux gens. Un jour ou l'autre, les effets de la couardise apparaissaient. Et ils n'étaient pas plaisants.
Purcell se leva. Il se sentait déçu, dégoûté.
« Vous ferez ce que vous voudrez, dit-il avec froideur. C'est à vous de décider.
— Eh bien, j'tirerai pas, voilà, dit Johnson d'un air effrayé. Vous pouvez leur dire, aux Noirs... »
Purcell ne répondit pas. Hunt et Jones venaient d'apparaître dans West Avenue. Il leur fit un signe de la main.
« Je m'en vais, dit Johnson tout d'un coup. J'veux pas être en retard. »
Et ramassant son fusil, il fit un signe de tête et partit. Purcell ne répondit pas au salut. Il regardait Jones descendre West Avenue. A côté de l'énorme Hunt il avait l'air d'un petit garçon trottinant à côté de son père.
« On le fait fuir? » cria Jones de loin.
Il avait les mains nues, mais Hunt portait, comme Johnson, un fusil. White avait dû transmettre à la majorité l'ordre de ne plus se déplacer sans arme.
« On lui a fait peur? » cria Jones en riant.
Purcell le regardait avancer. La merveilleuse faculté d'oubli de l'enfant! La veille, quand Jones avait appris la mort de Mehoro et de Kori, il avait pleuré à chaudes larmes. Aujourd'hui il rebondissait déjà. Pour ce sang vif, ces muscles neufs, ces nerfs intacts, tout devenait plaisir, tout était jeu.
« Où est Baker? dit Purcell.
— Il est parti ce matin à la pêche.
— Seul?
— Il avait le cafard. »
Hunt se tenait à côté d'eux, énorme et roux, ses petits yeux pâles fixés sur eux de très haut. Il tenait son fusil à bout de bras avec négligence. L'arme, dans son énorme poing, n'avait pas l'air de peser plus qu'une baguette de chef d'orchestre.
« Pourquoi que j'dois porter ça? » grogna-t-il tout d'un coup en brandissant l'arme devant lui d'un air mécontent.
Le canon était braqué contre la poitrine de Jones et celui-ci l'abaissa promptement.
« Hé doucement! dit-il. J'ai pas envie d'mourir, moi! »
Purcell regarda Hunt et articula avec soin :
« C'est Mac Leod qui vous l'a dit. »
Hunt se tourna d'un bloc vers lui comme si son cou avait été vissé à son tronc.
« Et pourquoi que Mac Leod m’l’a dit?
— Parce que les Tahitiens ont gagné la brousse. »
White avait déjà dû lui apprendre le départ des Tahitiens, mais manifestement la nouvelle n'avait produit aucun effet sur lui. Il ne voyait pas le rapport avec le fusil qu'il portait.
« Aujourd'hui, fusil, grogna-t-il en regardant son arme d'un air à la fois plaintif et irrité. Hier, fusil. Tous les jours, fusil. Pourquoi? »
Et comme Purcell se taisait, il reprit :
« Hier, Mac Leod dit : « Viens avec le fusil chargé. » Jono, il vient, poursuivit-il en tapant de la main gauche sur la toison rouge de sa poitrine. Il vient avec le fusil, mais pas chargé. Aujourd'hui aussi. »
Il braqua son arme contre la poitrine de Jones, et pressa la détente. Le chien claqua.
« Il m'a fait une de ces peurs, dit Jones.
— Pourquoi l'fusil chargé? poursuivit Hunt en lui appuyant le canon au creux de l'estomac.
— Demande ça à ton patron, dit Jones en écartant l'arme. C'est pas moi qui t'ai dit d'porter un fusil. Il commence à m'embêter, poursuivit-il à mi-voix en regardant Purcell. Depuis qu'on est parti, il arrête pas d'me demander pourquoi. Et quand j'lui explique, il écoute pas.
— J'sais rien sur rien, grogna Hunt tout d'un coup comme s'il répondait à l'aparté de Jones. Et comment que j'saurais quéque chose, reprit-il en se dandinant d'un air malheureux. On m'dit jamais rien. »
Il porta son gros poing à sa bouche et se mit à le mordiller en émettant toute une série de grognements plaintifs. Il avait l'air d'un ours gigantesque qui s'est enfoncé une épine dans la patte et n'arrive pas à la retirer. Et tandis qu'il mangeait ainsi sa main en poussant des gémissements, ses petits yeux pâles allaient sans cesse de Jones à Purcell comme s'il les suppliait de lui expliquer, une fois pour toutes, le monde brumeux et incompréhensible qui l'entourait.
« Mac Leod vous dira, dit Purcell. Après tout, ce n'est pas avec nous que vous votez, c'est avec lui.
— Voter? dit Hunt en écho.
— Vous levez la main. »
Hunt leva docilement la main qu'il était en train de mordre.
« C'est ça, voter?
— C'est ça. »
Il laissa retomber son bras, haussa ses énormes épaules et répéta d'un air plaintif :
« J'peux pas savoir. On m'dit jamais rien. » Puis sans attendre Jones et Purcell, il partit à grands pas dans la direction d’East Avenue. Balancé au bout de son bras gigantesque, son fusil avait l'air d'un jouet d'enfant.
Quand Purcell apparut sur le seuil de Mac Leod, il fut surpris du silence qui l'accueillit. Gêné par la pénombre de la pièce, il ne vit d'abord que des formes vagues hérissées de fusils. Il fit un pas à l'intérieur de la pièce et s'arrêta, stupéfait. Chaussé, boutonné, cravaté, et tout aussi majestueux que s'il trônait dans la cabine du Blossom, Mason était assis au centre de la pièce, Mac Leod à sa droite.
Purcell resta quelques secondes sans voix. Mac Leod se taisait, lui aussi. Il souriait.
« Bonjour, capitaine, dit Purcell à la fin.
— Humph! » dit Mason, le buste rigide, ses yeux gris bleu fixés avec désapprobation sur la dent de requin qui battait la joue de Purcell.
Mac Leod souriait, son visage maigre fendu d'une oreille à l'autre. Tous les muscles de sa mâchoire saillaient dans ce sourire, aussi nets et distincts que dans une préparation d'anatomie.
« Asseyez-vous donc, Purcell, dit-il avec une voix vibrante de sarcasme. Vous allez prendre racine. »
Trois escabeaux avaient été réservés à la minorité en face de Mac Leod. Purcell s'assit, et dès qu'il fut assis, il se sentit étrangement nu au milieu de tous ces hommes en armes. Il faisait de grands efforts pour cacher sa stupéfaction, mais son silence et ses regards le trahissaient. Mason acceptant de siéger avec les matelots! A côté des hommes qui avaient incendié son bateau, rejeté son autorité, et failli même le pendre!
« Cap'taine, dit Mac Leod, Baker est à Rope Beach. C'est probable qu'il remontera pas avant midi. Et vu qu'on est tous là sauf lui, j'propose de commencer et qu'vous disiez aux gars d'quoi il retourne. »
Lui aussi, il avait réduit sa voilure! Il appelait Mason « Capitaine » et il s'effaçait devant lui!
« Matelots, dit Mason aussitôt, le passé est le passé, et je ne vais pas revenir sur lui. Ce n'est pas quand un grain vous tombe dessus qu'il faut se demander qui a mal étarqué la voile. Avec quatre Noirs dans la brousse pleins de desseins homicides, ce n'est pas le moment de se disputer ni de chercher noise au timonier parce qu'il a fait une erreur de cap. Nous sommes tous dans une sale passe, matelots, tous tant que nous sommes, et si nous nous déchirons la quille sur un caillou, c'est tous ensemble que nous irons par le fond. »
Il fit une pause et promena ses yeux gris bleu sur l'équipage. De la main droite il maintenait son fusil debout entre ses jambes. Au moment de reprendre la parole, il passa le canon dans sa main gauche, et appuya sa dextre à plat sur son genou, comme si ce geste donnait plus d'importance à ce qu'il allait dire.
« Mac Leod, reprit-il, me dit que vous avez pris l'habitude de tout décider en votant et que vous désirez continuer. Bien. Je ne vois pas que tous ces votes vous aient beaucoup réussi jusqu'ici, mais comme j'ai dit, le passé, c'est le passé, et je ne suis pas venu ici pour faire des critiques, mais pour voir avec vous la conduite à tenir.
« Très bien! Très bien! dit Mac Leod du ton courtois dont il aurait approuvé un orateur à la Chambre des Communes.
— Les Noirs, poursuivit Mason d'une voix forte, ne peuvent espérer nous nuire que par surprise, et en se mettant à deux ou trois contre un. J'en conclus qu'il faut circuler armés, et le plus possible, par groupe. Par exemple, la pêche. Supposons que pour des raisons de sécurité on choisisse Rope Beach comme lieu de pêche. Trois ou quatre hommes descendent dans la crique, et pendant ce temps-là, les autres gardent la corde. De même pour la corvée d'eau. A chaque fois il faudra prévoir des hommes en armes pour escorter les femmes. Pour les plantations, il est évident qu'il faut toutes les cultiver en commun.
— Temporairement, dit Mac Leod.
— Cela va sans dire. Mais pour le moment, il faut deux équipes. Une équipe qui travaille. Et une autre équipe qui protège la première, fusil au poing.
— Si je comprends bien, dit Purcell, on reprend le système du début : pêche et culture en commun.
— C'est exact, dit Mason d'un ton rogue.
— Dans ce cas, je pense que c'est bien malheureux qu'il ait fallu une guerre pour y revenir. Car si on s'y était tenu, il n'y aurait pas eu de guerre du tout.
-— J'ai déjà dit que le passé était le passé, monsieur Purcell, dit Mason avec impatience. Ce n'est plus le moment d'y revenir. Plus qu'aucun autre, ajouta-t-il en hochant la tête, j'aurais peut-être des raisons de récriminer, mais je ne dis rien. J'ai la force de volonté de ne rien dire. J'estime que, dans les circonstances présentes, chacun doit mettre ses griefs personnels dans sa poche.
— D'ailleurs, dit Mac Leod en prenant le relais, il est bien entendu, pas vrai, capitaine, qu'la guerre finie, on s'partagera à nouveau les terres.
— La guerre finie! » dit Purcell.
Il reprit :
— Justement, je voudrais bien savoir comment vous comptez la finir, cette « guerre ».
Mac Leod et Mason échangèrent un regard et Purcell se sentit aussitôt sur ses gardes. Si invraisemblable que cela parût au premier abord, il était manifeste que ces deux là avaient scellé entre eux une entente. Mac Leod avait dû aller trouver Mason aussitôt après le meurtre des deux Tahitiens et l'avait persuadé de lui apporter son aide : l'union sacrée, les Blancs contre les Noirs, les Britanniques contre les sauvages, etc. Pas si incroyable que ça, après tout, leur alliance. Mason et Mac Leod avaient failli s'entre-tuer, mais ils avaient plus d'un point en commun.
« J'en parlerai tout à l'heure, monsieur Purcell, dit Mason, et n'ayez crainte, on demandera l'avis de tout le monde. Et même, ajouta-t-il en s'adressant à l'équipage sur un ton indéfinissable de résignation, de regret et de mépris, on votera. On votera, répéta-t-il en soulevant légèrement la main de son genou, puisque vous en avez pris l'habitude. »
Purcell admira l'habileté de Mac Leod. Il avait réussi à faire accepter le vote par Mason en le présentant, non comme quelque chose de légitime, mais comme une sorte de coutume bizarre et enracinée. C'était machiavélique. Mason n'avait aucun souci du droit, mais il était trop anglais pour ne pas respecter une habitude.
« Cap'taine, dit Mac Leod du même ton courtois, vous parliez des précautions à prendre.
— C'est exact, dit Mason sans regarder Purcell. C'est bien ce dont je parlais quand j'ai été interrompu. Je n'ai pas très peur des attaques de jour, enchaîna-t-il d'un air compétent, mais la nuit, c'est différent. Les Noirs peuvent s'approcher sans bruit d'une cabane, y mettre le feu, et quand vous sortez, aveuglé par la fumée, ils vous tombent dessus par surprise. C'est pourquoi je propose que tous les Britanniques se retirent la nuit dans la cabane des Tahitiens. Elle dispose d'un terre-plein dégagé, et il sera facile de le dégager davantage en supprimant quelques arbres. A quelque distance de la maison on pourra allumer des feux pour éclairer les abords, on percera des meurtrières dans chacune des quatre cloisons de la cabane, et on y postera des sentinelles qu'on relèvera toutes les deux heures.
— On montera la garde! » dit tout d'un coup Jones d'une voix excitée, et Purcell le regarda, stupéfait. Il avait les yeux brillants, le teint animé. Il se voyait debout, derrière une meurtrière, le fusil à la main... Il se laissait prendre au jeu. « Lui aussi! pensa Purcell avec tristesse. Et hier, il pleurait Kori, Mehoro... »
« Mais qu'est-ce qu'on fera des femmes? reprit Jones.
— J'y ai pensé, dit Mason d'un air bienveillant comme s'il était content qu'on lui eût posé cette question. On les fera coucher au premier. Ainsi elles seront en sécurité et ne gêneront pas les opérations. C'est une chance que la maison des Tahitiens ait un étage », ajouta-t-il d'un air satisfait comme si cette chance devait être portée à son crédit.
Purcell regarda Mason et fut frappé de son air. A cette minute, Mason était heureux. Il était pleinement heureux. Il nageait en pleine imagerie. Le capitaine redevenait capitaine. Il retrouvait sa place sur la dunette. Il traçait de nouveau la route. Il tenait la barre. Il reprenait l'équipage en main. Avec douceur, d'abord. Avec tact. Au début il acceptait même le vote. « Le damné idiot! pensa Purcell avec fureur. Quand Mac Leod se sera bien servi de lui, il suffira d'un vote pour le renvoyer dans sa cabane. »
« Capitaine, dit-il à voix haute, je ne discute pas vos suggestions. Mais il y a une chose qui m'étonne : On est en train de s'installer dans la guerre. On a l'air d'être des assiégés et de se préparer à un siège d'une durée indéfinie. A mon avis, il vaudrait peut-être mieux chercher s'il n'y a pas un moyen d'en finir.
— Je comprends ce que vous voulez dire, monsieur Purcell, dit Mason. Mais rassurez-vous. Nous ne laisserons pas aux Noirs l'initiative. Nous attaquerons.
Il se donna une petite tape du plat de la main sur le genou et répéta avec force :
« Nous attaquerons. Nous ne serons pas gibier. Nous serons chasseurs.
— Capitaine, dit Purcell avec stupeur. Voulez-vous dire que vous avez l'intention de tuer les Tahitiens? »
Mason le regarda, ses yeux gris bleu écarquillés, eux aussi, par l'étonnement.
« Certainement, monsieur Purcell, c'est bien ce que je veux dire. C'est peut-être regrettable, mais il n'y a pas d'autre solution. J'estime, étant donné les circonstances, qu'il n'y aura pas la moindre sécurité pour les Britanniques dans l'île tant que nous n'aurons pas éliminé les Noirs.
— Mais c'est affreux! s'écria Purcell en se levant brusquement et en fixant sur Mason des yeux étincelants. Les Tahitiens n'ont rien fait. Rien, absolument rien. On les a frustrés, brimés. On leur a tué deux hommes. Ils n'ont pas réagi autrement qu'en prenant la fuite. Et maintenant vous voulez les exterminer!
— Asseyez-vous, monsieur Purcell, dit Mason avec calme. Nous sommes entre Blancs ici, et il n'y a pas lieu de se mettre en colère. J'estime pour ma part que Mac Leod a agi en état de légitime défense et que les Noirs...
— Il les a provoqués!
— Pas du tout. Il a reçu des menaces de mort, et il a réagi. Asseyez-vous, je vous prie, monsieur Purcell...
— Tout le monde sait, s'écria Purcell, pourquoi Mac Leod a reçu ces menaces. Il a exclu les Tahitiens du partage des terres.
— Si vous voulez mon avis, je lui donne raison, les Noirs sont de médiocres...
— Naturellement! coupa Purcell avec violence, les Tahitiens ont toujours tort, et même quand on les tue, c'est encore leur faute!
— Asseyez-vous, je vous pr...
— Je demande un vote! continua Purcell avec force. Je n'espère pas vous convaincre, ni même emporter le vote, mais je désire que chacun ici prenne ses responsabilités. White! Smudge! Jones! Hunt! Johnson! cria-t-il d'une voix tremblante en les regardant tour à tour dans les yeux. Vous allez voter! M. Mason est d'avis qu'on poursuive la guerre jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul « Noir » dans l'île. Je suis contre! C'est à vous de choisir!
— Baker n'est pas là, dit Jones.
— J'vous accorde sa voix, Purcell, dit Mac Leod d'une voix traînante. Il a toujours voté pour vous et une supposition qu'il soye là, y a pas d'raison qu'il vote pour moi aujourd'hui. Si le capitaine est d'accord, reprit-il en se tournant vers lui, j'mets aux voix vot' proposition, capitaine?
— Allez-y », dit Mason d'un air résigné.
Purcell s'assit.
« J'mets aux voix la proposition », dit Mac Leod avec un rire muet.
Avec Mason, il pouvait compter sur six voix, contre trois seulement à Purcell.
« Qui est pour? dit-il avec une nonchalance insultante.
— Je m'abstiens », dit Johnson aussitôt.
Il y eut un silence et Smudge cria d'une voix furieuse :
« Qu'est-ce que tu dis?
— Je dis que je m'abstiens », dit Johnson sans le regarder.
Il posa son fusil sur ses genoux, le canon dirigé vers Smudge et reprit :
« J'conseille à personne d'me toucher. » C'était admirable! La peur d'avoir la tête coupée faisait merveille. Elle lui donnait même du courage...
Mac Leod haussa les épaules. Il pouvait s'offrir le luxe de perdre une voix.
« Qui est pour? enchaîna-t-il comme s'il méprisait l'incident. Capitaine, voulez-vous voter? »
Mason leva la main avec lenteur. De toute évidence, il votait à contrecœur, même pour sa propre motion. « Smudge? » dit Mac Leod.
Mason laissa retomber sa main, leva les yeux au plafond et se désintéressa de la scène. « Hunt? » Hunt leva la main. « White? » White resta immobile, les yeux baissés, ses mains jaunes et potelées croisées sur le canon de son fusil. « White? répéta Mac Leod.
— Je suis contre », dit White de sa voix douce.
Mac Leod pâlit, et son visage se figea. Depuis l'abstention de Johnson, il n'était plus sûr de lui. Et maintenant, c'était la rupture ouverte. White passait dans l'autre camp.
« Tu as bien réfléchi? » dit-il en donnant à sa voix une intonation de reproche et de chagrin.
Il connaissait trop bien White pour espérer l'intimider.
« J'ai réfléchi, dit White sans lever les yeux.
— J'suis contre! claironna Jones d'une voix joyeuse. Purcell aussi. Baker aussi. White aussi. Johnson s'abstient. Ça fait quatre voix contre quatre. Pas de majorité! Proposition Mason rejetée! »
Et il se mit à rire, la tête en arrière, les deux mains posées sur le haut des cuisses, les coudes écartés du corps. Un long silence suivit ce rire.
« Humph! dit Mason en levant tout d'un coup la tête, que se passe-t-il?... Que se passe-t-il, Mac Leod? ajouta-t-il en se tournant avec raideur vers l'Ecossais.
— Votre motion n'a pas réuni de majorité, capitaine.
— Comment? Comment? reprit Mason d'un ton à la fois impatient et indigné, qu'est-ce que cela veut dire?
— Qu'elle est rejetée, capitaine.
— Rejetée! s'écria Mason en devenant écarlate, quelle damnée impertinence!... »
Il parut sur le point d'exploser, mais se contint, et reprit d'une voix assez calme :
« Eh bien, qu'est-ce que cela fait? Les Noirs sont toujours dans la brousse, et nous ici. Que la motion soit votée ou non, je ne vois pas de différence.
— Il y en a une, dit Purcell d'une voix coupante. Si vous voulez partir à la chasse au « gibier », vous ne pourrez emmener avec vous que Mac Leod, Smudge et Hunt. Et encore, en ce qui concerne Hunt, je vous signale qu'il n'a pas l'intention de charger son fusil.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire? gronda Mac Leod. Hunt, ton fusil n'est pas chargé?
— Regarde », dit Hunt.
Il braqua l'arme dans la direction de Mac Leod et pressa la détente. Mac Leod se jeta à terre.
« Nom de Dieu! dit-il en se relevant et en se frottant l'épaule, ne fais pas de blagues pareilles, Hunt!
— C'est désagréable », dit Jones avec sympathie. Cela tournait à la farce. Mac Leod était blanc de colère rentrée. Mais il n'osait pas interroger Hunt plus avant en public. Il avait peur de l'entendre faire une réponse qui le rangerait, lui aussi, dans l'autre camp. « Je suis vainqueur sur toute la ligne, pensa Purcell avec une amertume affreuse. Et c'est trop tard. »
« Et alors? dit Mac Leod comme s'il lisait dans sa pensée, vot' vote, qu'est-ce qu'il va changer, Purcell? Les Noirs sont dans la brousse. Ils ont pour nous à peu près autant d'affection qu'une mangouste pour un serpent, et c'est pas vot' vote qui va les précipiter dans nos bras. A mon avis, les Noirs, en ce moment, ils doivent bien penser pareil que le capitaine, et qu'ils auront pas la paix dans l'île tant que nos têtes seront pas plantées sur des piques autour de leur maison pour décorer le paysage.
— Tant que votre tête ne sera pas plantée sur une pique, dit Purcell d'une voix froide. Après tout, qui est-ce qui les a frustrés lors du partage des femmes? Qui est-ce qui les a exclus du partage des terres? Qui est-ce qui a tué Kori et Mehoro?
— Nous n'allons pas nous disputer en face de l'ennemi commun, dit Mason d'une voix grave et en regardant Purcell avec reproche. N'oublions pas que nous sommes des Britanniques et que nous devons à tout prix préserver notre unité. »
« L'unité! » « L'ennemi commun! » Il n'en ratait pas une!
« Vous me permettrez de répondre à Mac Leod, s'écria Purcell avec une exaspération contenue. Il vient de suggérer que les Tahitiens nous ont tous condamnés à mort. C'est ce que je ne crois pas.
— Personne vous oblige à me croire, dit Mac Leod de sa voix traînante. Mais si vous m'croyez pas, y a une façon bien simple d'vous faire une opinion : c'est d'aller leur demander. »
Purcell réfléchissait, les yeux baissés. Est-ce que la suggestion de Mac Leod ne cachait pas un piège, et est-ce qu'on ne lui reprocherait pas plus tard d'avoir pris contact avec les « mutins »?
« Après tout, reprit Mac Leod, ça devrait vous être plutôt facile de les retrouver. Vous les connaissez bien, eux... et leurs femmes. »
Smudge gloussa, et il y eut un silence. Il était évident que les entreprises d'Itia étaient connues de l'île entière.
Purcell releva la tête.
« Si j'essaie de voir les Tahitiens, dit-il enfin avec lenteur, ce ne sera pas en mon nom personnel, mais en vertu d'un mandat que l'assemblée m'aura confié.
— Un mandat? Quel mandat? dit Mason avec irritation. On ne va pas vous donner un mandat pour aller bavarder avec l'ennemi. »
Il se tourna vers Mac Leod comme s'il attendait de lui une approbation, mais Mac Leod resta silencieux. Il trouvait ses compagnons très peu chauds pour se battre, il craignait d'être abandonné par eux, et il comptait sur l'ambassade de Purcell pour les persuader que tous les Peritani étaient visés par le ressentiment des Noirs.
« Si c'est pour aller bavarder et s'frotter les joues avec eux, dit-il de son ton sarcastique, j'suis bien d'l'avis du capitaine que c'est p't'ête pas très convenable, avec ou sans boucle d'oreille. Mais si c'est pour s'tuyauter sur leurs intentions, alors j'dis que c'est toujours utile, en temps d'guerre, d'savoir où qu'l'ennemi met son cap. Si ça chatouille Purcell d'aller risquer son précieux petit cou à aller prendre langue avec ces fils de garce, personnellement, j'trouve que c'est plutôt une chance, et avec vot' permission, cap'taine, ajouta-t-il avec une déférence admirablement jouée, j'suis plutôt pour. » En même temps, il leva la main droite avec négligence, et la laissa retomber aussitôt. Ce fut un mouvement si rapide et de si faible amplitude qu'il pouvait à peine passer pour un vote aux yeux de Mason, mais en même temps que la main de Mac Leod retombait, il tournait la tête du côté de Smudge et lui adressait un clin d'ceil.
« J'suis pour, dit Smudge aussitôt. — Moi aussi », dit White en écho. Hunt leva à son tour la main, suivi de Purcell, de Johnson et de Jones.
« Eh bien, puisque tout l'monde est d'accord, enchaîna aussitôt Mac Leod sans demander son vote à Mason et sans enregistrer les résultats du scrutin par la formule d'usage, Purcell peut aller risquer sa vie quand il veut du côté de la brousse, et avec not' bénédiction. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, cap'taine, enchaîna-t-il aussitôt, on peut passer à aut' chose. Y a une corvée d'eau c'te après-midi, et vu les circonstances, j'suis d'avis qu'on tire au sort les matelots qui l'escorteront. Smudge, qui sait écrire, a jeté nos noms sur des bouts de papier... Smudge, passe le bicorne à Jones.
— Avez-vous mis le mien? demanda Mason d'un air noble.
— Cap'taine, j'ai pensé...
— Mettez-le, dit Mason.
— C'est très convenable de vot' part, cap'taine », dit Mac Leod d'un air pieux.
Il se leva, prit derrière lui, dans un de ses nombreux placards, l'écritoire du lieutenant Simon, et la posa sur la table. Smudge approcha son escabeau, toussa, pointa en avant son museau de rat, et trempant d'un geste gourmand la plume d'oie dans l'encre, se mit à fignoler chaque lettre. L'équipage le regardait faire en silence, non sans respect.
« Il n'y a pas de raison que je sois favorisé, reprit Mason, les yeux fixés au plafond d'un air austère. Nous devons tous prendre notre part de danger commun... »
« Voire, pensa Purcell avec agacement. Je n'ai quand même jamais vu Mason grimper par gros temps dans la mâture... » Il rencontra le regard de Mac Leod, et il comprit que l'Ecossais venait d'avoir la même idée. Mac Leod était resté debout derrière Mason, et succédant à toute sa pieuse déférence, il y avait un air de mépris si profond répandu sur son visage maigre que Purcell éprouva un sentiment d'indignation. Mason avait des côtés exaspérants. Mais c'était un odieux spectacle de le voir ravalé par Mac Leod au rôle de pantin dont on tire les fils.
« Combien de noms j'tire? » dit Jones quand le bicorne de Burt fut installé sur ses genoux.
Mac Leod s'assit et tourna poliment la tête vers Mason. Il lui laissait le devant de la scène et l'initiative des petits détails.
« Quatre, dit Mason d'un air compétent. Quatre suffiront largement. »
Jones plongea la main dans le bicorne, en tira quatre papiers et posa le bicorne sur la table.
« Hunt. »
Hunt grogna.
« Tu vas à la corvée d'eau cet après-midi », dit Mac Leod.
Il fut sur le point d'ajouter « avec ton fusil chargé », mais réserva cette précision pour plus tard. « White », dit Jones. White inclina la tête. « Johnson.»
— Moi? Moi? dit Johnson d'un air effaré en portant sa main à ses lèvres.
— Tu crois pas qu'on va t'exempter? dit Smudge. Tu sais tirer aussi bien qu'un autre,
— Moi? Moi? » répéta Johnson d'une voix faible en frottant ses deux pieds sur le plancher. Il ressemblait à une vieille poule affolée qui gratte le sol.
« Le suivant, dit Mac Leod sans le regarder.
— Jones », dit Jones. Et il éclata de rire.
« Hunt, White, Johnson et Jones, dit Mac Leod. Nous sommes bien d'accord?... Je crois bien que c'est tout, capitaine. »
Mason se leva et se campa sur ses deux jambes comme s'il craignait un coup de roulis.
« Matelots, dit-il d'une voix forte, je vous rappelle que, ce soir, nous passons tous la nuit dans la maison des Tahitiens. »
Il fit un geste de la main. C'était fini. Purcell sortit le premier avec Jones,
« Ropati, dit-il en descendant avec lui East Avenue, je vais vous donner un conseil. N'emportez pas de fusil à la corvée d'eau.
— Pourquoi? » dit Jones d'un air déçu.
C'était un jeu. Le plus excitant des jeux. On marchait en tête de la corvée d'eau, l'arme sous le bras, le pas souple, l'oreille attentive, et l'œil fouillant au loin le moindre buisson...
« Si les Tahitiens vous voient avec un fusil, ils vous rangeront dans le camp Mac Leod.
— Pensez-vous! dit Jones en tournant vers Purcell son visage naïf. Ils m'aiment bien. J'ai jamais rien eu avec eux.
—- Ils ne vous aimeront plus s'ils vous voient avec un fusil.
— Pourquoi? dit Jones avec un sourire puéril. Ils penseront peut-être que je chasse le cochon sauvage.
— Sottise! dit Purcell avec irritation.
— Je vous quitte, dit Jones d'un air piqué en carrant les épaules. J'vais prendre par la rue de l'Alizé. C'est plus court pour moi.
— Je vous en prie, dit Purcell d'une voix pressante, réfléchissez.
— Je réfléchirai », dit Jones par-dessus son épaule. « Je n'aurais pas dû dire « sottise », pensa Purcell. Il est capable, rien que pour prouver qu'il n'est plus un bébé... »
« Monsieur Purcell », dit une voix derrière lui. Il se retourna. C'était Mason.
« Monsieur Purcell, dit Mason, j'aurais deux mots à vous dire.
— A votre disposition, capitaine, dit Purcell avec raideur.
— Eh bien, marchons. Ma maison est sur votre chemin. Monsieur Purcell, ajouta-t-il avec un rien de sévérité dans la voix, vous n'êtes pas à mon pas. »
Purcell le regarda. « Il ne lui est évidemment pas venu à l'esprit de se mettre au mien. »
« Monsieur Purcell, reprit Mason, nous avons eu nos petits différends. Je ne vous ai pas toujours approuvé dans le passé. Je ne vous approuve pas davantage dans le présent. Mais vu la gravité de l'heure, j'ai décidé de passer l'éponge. »
C'était parfait. Mason voulait bien lui pardonner de n'avoir pas toujours été de son avis.
« Monsieur Purcell, reprit Mason sans même remarquer son silence, j'apprends que Mrs. Purcell attend un bébé pour juin. Je vous en félicite.
— Je vous rem...
— Comme vous savez, interrompit Mason, Mrs. Mason est dans le même cas. »
Il se redressa et rougit légèrement.
« Mrs. Mason, ajouta-t-il, attend sa délivrance pour septembre.
— Capitaine, dit Purcell, permettez-moi à mon tour de vous...
— J'espère, coupa Mason, que ce sera un garçon. » Il s'arrêta et fit face à son interlocuteur.
« Monsieur Purcell, il faut que ce soit un garçon », reprit-il en soulignant le faut avec force et en regardant Purcell dans les yeux comme s'il avait l'intention de le tenir comme personnellement responsable en cas d'échec. « En ce qui me concerne, poursuivit-il, je n'ai que faire d'une fille. Je n'en ai jamais fait mystère : Je n'aime pas le sexe faible. Il est faible, c'est tout dire. Remarquez, monsieur Purcell, je n'ai rien contre Mrs. Mason. Comme j'ai eu déjà l'honneur de vous le dire, c'est un bon choix. Mrs. Mason est une femme qui possède un sens inné de sa dignité. Elle me rappelle beaucoup ma sœur. Bref, c'est une lady. Je ne serais pas étonné, conclut-il en hochant la tête, qu'elle sorte d'une excellente famille tahitienne. »
Il reprit sa marche.
« Au pas, monsieur Purcell, s'il vous plaît. »
Purcell changea de pas.
« Monsieur Purcell, reprit Mason, je ne suis pas un homme pieux, mais depuis que j'ai appris l'état intéressant de Mrs. Mason, je prie le Seigneur tout-puissant deux fois par jour pour qu'il m'envoie un garçon. Et je vous demanderai de le prier aussi dans le même sens », ajouta-t-il d'un ton de commandement.
Les yeux de Purcell se plissèrent. De toute évidence, Mason pensait que les prières d'un « expert » auraient plus d'efficacité que les siennes.
« Je ferai de mon mieux, capitaine, dit-il avec un sérieux parfait. Mais ne croyez-vous pas, étant donné le fait que je n'ai pas de lien de famille avec vous ou avec Mrs. Mason...
— J'y ai pensé, monsieur Purcell. Le Seigneur serait, en effet, en droit d'estimer que vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas. Aussi ai-je l'intention de vous demander d'être le parrain. Vous voudrez bien admettre que cela change tout.
— En effet, dit Purcell avec gravité.
— Après tout, poursuivit Mason, il me semble que vous ferez un parrain fort convenable. Et d'ailleurs, je n'ai pas le choix : vous êtes, dans l'île, la seule personne, à part moi-même, qu'on puisse considérer comme un gentleman.
— Je vous remercie, capitaine, dit Purcell sans sourire.
— Comme j'ai déjà dit, enchaîna Mason, cela change tout. En tant que parrain, vous êtes, me semble-t-il, tout à fait habilité à demander au Seigneur d'influer sur le sexe de votre futur filleul. Notez, je vous prie, qu'il y a déjà une chance sur deux pour que ce soit un garçon. Ce que je réclame, c'est qu'il y ait deux chances sur deux. Ce n'est donc pas une demande exorbitante », reprit-il, comme si le Seigneur ne pouvait manquer de satisfaire une exigence aussi modérée.
On était arrivé devant sa cabane. Mason se planta devant le portillon qui menait à sa « dunette », et fit face à Purcell. Même au parrain de son futur fils, il n'avait pas l'intention de demander d'entrer.
Ses yeux gris bleu se portèrent sur la montagne et son visage, tout d'un coup, s'empourpra.
« Monsieur Purcell, dit-il avec une émotion subite, je n'ai pas oublié votre belle conduite au moment de la mort de Jimmy. »
C'était la deuxième fois, depuis qu'on avait débarqué dans l'île, qu'il évoquait ce moment.
« Capitaine...
— C'était très courageux, monsieur Purcell. Vous risquiez votre vie. Cette brute ne vous aurait jamais pardonné. Il vous aurait laissé pourrir dans les fers. »
Ses yeux s'embuèrent, il détourna la tête et il dit d'une voix étranglée, comme s'il était tout d'un coup submergé par le flot de son émotion :
« Si c'est un garçon, nous l'appellerons Jimmy. »
Purcell baissa les yeux et rougit à son tour. A cet instant, tout était oublié. Il éprouvait presque de l'affection pour Mason.
« Jamais, reprit Mason d'une voix sourde, jamais je n'aurais osé reparaître devant ma sœur sans Jimmy. Ma sœur, poursuivit-il, n'a pas eu une vie très gaie. Quant à ma vie à moi... Bref, Jimmy, monsieur Purcell, Jimmy était notre... rayon de soleil. »
Il prononça ces mots d'un air gêné comme s'il trouvait la métaphore trop hardie. Puis il se tut, remonta la bretelle de son fusil, pencha la tête, ouvrit son portillon, et sans dire un mot, traversa la « dunette ». Purcell le suivit des yeux.
Au moment d'atteindre la porte de sa cabane, Mason se retourna. Son visage était inondé de larmes. Il sourit, leva la main droite, et cria d'une voix forte :
« Ce sera un garçon, monsieur Purcell.
— Je l'espère, capitaine », cria Purcell avec élan.
Après le repas de midi, Purcell chercha des yeux son fauteuil et se rappela avec agacement qu'il était chez Omaata. Il sortit dans son jardin et atteignit en quelques pas l'épais fourré d'hibiscus qui servait de but à sa promenade.
« Je vais chez Omaata », cria Ivoa, apparaissant sur le seuil ensoleillé des portes coulissantes, le bras levé dans sa direction.
Purcell lui sourit et agita la main. Lui aussi, maintenant, parlait avec ses mains. Ivoa sortit du soleil et aussitôt le noir de la cabane la happa, elle disparut comme dans une trappe.
Quelque chose tomba sur le pied nu de Purcell. Il regarda à terre. Il ne vit rien. Il se retourna vers le fourré d'hibiscus, et de nouveau, quelque chose le frappa légèrement aux jambes. C'était une petite pierre. Il s'immobilisa.
Il scruta les fougères géantes qui entouraient son jardin.
« Qui est là? » dit-il d'une voix étouffée, tous les nerfs tendus.
Il n'y eut pas de réponse, et le silence dura si longtemps qu'il douta presque avoir servi de cible. Juste comme il allait recommencer à marcher, une troisième pierre l'atteignit à la poitrine. Il se fit dans sa tête comme un déclic. Le premier jour dans l'île. Mehani allongé sur l'herbe tout de son long devant le banian...
« Itia? » dit Purcell à mi-voix.
Il y eut un rire. Purcell scruta les fougères. Il ne vit rien. Pas une feuille ne bougeait. Derrière le fourré d'hibiscus, une petite brousse de fougères géantes le séparait des arbres du second plateau. Elle n'avait qu'une dizaine de pas de largeur. Mais elle était si impénétrable qu'il n'avait jamais tenté de la traverser. Il faisait le tour par Banian Lane.
« O jeune fille qui lance des cailloux! » dit Purcell.
C'est ce que Mehani avait dit, le premier jour dans l'île sous le banian. Il y eut un rire étouffé, énervé, roucoulant.
« Sors donc de là, dit Purcell.
— Je ne peux pas, dit la voix d'Itia. Je ne dois pas me montrer. »
Elle reprit :
« Mais toi, viens. »
Il réfléchit. Seule Itia pourrait le conduire à la cachette des Tahitiens. Mac Leod avait vu juste. Purcell contourna lentement l'hibiscus.
« Où es-tu? dit-il en regardant les larges feuilles de fougères.
— Ici. »
Mais elle ne se montrait toujours pas. Il écarta les grosses tiges flexibles, et se courbant, il pénétra dans le fourré. Une nuit profonde y régnait. L'air était frais et humide.
« Où es-tu donc? » dit-il avec impatience.
L'enchevêtrement des tiges l'empêchait de se tenir debout. Il mit un genou à terre. Tout était moite, silencieux, baigné dans une obscurité verdâtre. Le sol était couvert de mousse.
Il n'eut pas le temps de la voir. Il la reçut contre sa poitrine, fraîche, odorante. Ses petites lèvres humides parcouraient son visage avec la gaucherie et l'élan d'un jeune chien. Il prit ses bras et l'écarta de lui. Ce fut bien pire. Dès qu'elle fut éloignée de lui, son odeur le frappa en plein visage. L'hibiscus dans ses cheveux, les tiares, le collier de pignons de pandanus... Sous les larges feuilles de fougère, dans cet air moite et confiné, son parfum prenait une puissance extraordinaire. « Si la peau est bonne... », avait dit Omaata. Sous les doigts crispés de Purcell, les épaules d'Itia étaient douces et fondantes au toucher comme celles d'un enfant. Il la voyait à peine. Il la palpait et la respirait comme un fruit.
« J'ai à te parler, Itia. »
D'avoir parlé il se ressaisit. Il détacha avec peine ses mains de ses épaules.
« Parler! » dit Itia.
Les yeux de Purcell s'étaient faits à la pénombre et, Itia se dessinait peu à peu. Elle était à genoux, assise sur ses pieds, et dans cette position, ses cuisses saillaient, amples et précises, les lanières d'écorce blanches de sa jupe retombant de chaque côté sur la mousse. Ses épaules rondes se penchaient en avant, rapprochant ses deux seins, et elle laissait pendre ses bras le long de son corps, mais au-dessous de sa taille mince, ses hanches, en s'élargissant, forçaient ses bras eux-mêmes à s'arrondir. Elle faisait la moue, mais démentant ses lèvres, ses yeux riaient.
« Parler! répéta-t-elle avec un léger dédain, et en ondulant des hanches sans bouger sa taille étroite.
— Itia, écoute. On est en guerre!
— Eaoué! dit Ida, son petit visage rond s'attristant. ! Eaoué! La guerre est là, et beaucoup de femmes vont;; être veuves...
— Justement. Je veux empêcher la guerre.
— Empêcher la guerre, répéta Itia d'un air de doute.
— Oui, je le veux. Tu vas me conduire auprès de Tetahiti.
— Quand?
— Maintenant.
— Maintenant? dit Itia d'un air choqué.
— Pourquoi pas maintenant?
— Maamaa. Ce n'est pas l'heure de marcher au soleil. C'est l'heure de la sieste... et de jouer. »
Il y eut un silence, puis elle ondula de nouveau et elle reprit d'une voix basse et douce, ses yeux bruns luisant dans l'ombre :
« Joue avec moi, Adamo. »
Il la regarda. Ce mot jouer, quelle trouvaille! Ce mot seul, c'était tout un peuple, toute une civilisation! Quel air innocent il avait! On faisait une partie de cache-cache avec Itia sous les fougères géantes, et quand on l'avait attrapée, on jouait. Adamo et Itia, nus et enfantins sur la mousse comme deux bébés sur un tapis... Jouer! Jouer! La vie entière n'était qu'un jeu. Le matin, quand il faisait frais, on jouait à pêcher des poissons. L'après-midi, on jouait à monter dans les cocotiers pour cueillir les noix. Le soir, quand la fraîcheur revenait, on jouait à chasser le cochon sauvage. Mais vers le milieu du jour, et en plein ventre du soleil, on gagnait l'ombre, et on jouait... Le verbe n'avait plus besoin de complément. C'était le jeu. Le jeu par excellence. Le plus innocent des jeux.
« Non, dit Purcell.
— Pourquoi?
— Je t'ai déjà dit : c'est un tabou. »
Il prononça ces paroles avec gêne. Que le jeu pût être « tabou », cela paraissait si stupide en tahitien.
Itia se mit à rire. « Un tabou de qui?
— De l'Eatua.
— Homme! dit Itia d'un air indigné, tu dis les choses qui ne sont pas! C'est le chef ou le sorcier qui décide des tabous. Ce n'est pas l'Eatua. L'Eatua est l'Eatua, et c'est tout. »
On était en pleine hérésie: Dieu ne s'occupait pas des hommes.
« Dans la grande île de la pluie, dit Purcell, c'est l'Eatua qui décide des tabous. »
Ça aussi, à bien réfléchir, c'était une hérésie. Mais comment lui faire comprendre que Dieu était universel?
« Eh bien, dit Itia, on n'est pas dans la grande île ici. Ton tabou ne vaut rien. Pourquoi porter le tabou d'une île à l'autre? »
Mais ce point là, ils l'avaient déjà discuté. Et Purcell n'avait jamais eu le dernier mot dans la discussion. « J'ai dit non », dit Purcell avec fermeté. Itia redressa son buste et ses yeux étincelèrent. « Homme! dit-elle avec colère, pourquoi me fais-tu cet affront? Est-ce que je suis querelleuse comme Horoa? Est-ce que je suis commune comme Vaa? Est-ce que je suis laide comme Taïata?... Vois mes seins! dit-elle en les soulevant avec tendresse dans ses petites mains potelées. Vois mon ventre! Vois mes hanches! poursuivit-elle en ondulant sur place, les mains levées. Vois homme! Comme elles sont larges!... »
Et les seins hauts, les paumes des mains levées à la hauteur des épaules, elle regardait onduler ses hanches avec un sourire ravi comme si sa propre beauté, peu à peu, la grisait.
« Regarde, homme! dit-elle d'une voix sourde et un peu rauque, regarde! J'ai les hanches larges pour te recevoir et pour te porter un enfant.
— Je t'ai répondu, dit Purcell. Et maintenant, conduis-moi auprès de Tetahiti, je te prie. »
Elle s'immobilisa. Son petit visage rond se ferma, et ses yeux jetèrent des éclairs.
« Homme, dit-elle, la voix rendue aiguë par la colère, tu joues avec moi et je t'amène à la cachette des miens. Ou tu ne joues pas, et je m'en vais. »
Purcell la regarda, béant. C'était la journée du chantage! Itia, après Johnson!
« Je suis en colère, Itia, dit Purcell avec sévérité. Je suis très en colère. »
Et sans réfléchir que ce n'était pas le moment de lui faire plaisir, il répéta :
« I am very angry.
— Why? » dit-elle aussitôt en élargissant ses lèvres avec application. Elle prononçait Ouaï sans trace d'h et en ajoutant un « é » à la fin, mais c'était si bien articulé, et avec tant d'expression, qu'on pouvait presque voir le mot sortir de sa bouche, rond et étonné. « Pourquoi? reprit-elle en tahitien d'un air innocent et en étendant devant elle des paumes démonstratives, tu es gentil : je suis gentille. Tu es méchant : je suis méchante.»
Elle était penchée en avant, et ses bras en cercle autour de ses genoux, son corps roulé en boule, elle avait l'air d'un fruit sur un tapis de feuilles : rond, pulpeux, odorant. « Et moi, pensa Purcell, moi, je suis le « méchant » bébé, parce que je ne veux pas jouer. »
« Itia, dit-il avec fermeté. Tu m'amènes chez les tiens, et c'est tout. Je ne veux pas de conditions.
— Tu es gentil : je suis gentille.
— Au revoir, Itia.
— Tu es gentil, je suis...
— Au revoir, Itia.
— Je reviendrai demain », dit Itia d'une voix tranquille, et dans ses yeux rieurs, malicieux, fixés sur les siens, brillait l'absolue certitude qu'il finirait par lui céder.
« Au revoir! » dit Purcell d'un air furieux.
Et il sortit du fourré de fougères avec si peu de précaution qu'il se cogna le front, et se pinça la main droite entre deux tiges.
En regagnant sa cabane, il sentit le soleil battre sa nuque et ses épaules. Ce n'était même pas une brûlure. Cela ressemblait à des coups. Il allongea le pas, entra avec soulagement dans l'ombre de l'auvent et se jeta sur son lit. Il se rappela qu'Ivoa était allée chez Omaata. Cette manie d'aller les unes chez les autres! Il se sentait seul, désemparé. Il n'était pas, au fond de lui-même, aussi sûr qu'il l'avait dit à Mac Leod que les Tahitiens ne considéraient pas tous les Peritani comme leurs ennemis. Il se rappelait les traditions guerrières de Tahiti : quand une tribu vous tuait un homme, il était moral, si l'on pouvait, de la massacrer tout entière. Le cas, pourtant, était différent. Les Peritani n'étaient pas une tribu ennemie avec un long passé de guerres, de traîtrises et d'atrocités. La plupart d'entre eux avaient même entretenu des liens d'amitié avec les Tahitiens, et peut-être ceux-ci admettraient-ils des nuances dans leur vengeance. Par exemple, ils pourraient estimer que seuls étaient leurs ennemis les Peritani qui s'armaient contre eux d'un fusil. « Mais dans ce cas, pensa Purcell avec remords, j'aurais mieux fait de céder à Itia et de les voir. Je leur aurais dit de ne pas se fier aux apparences; que Jones ne portait un fusil que par gaminerie; que Hunt ne chargeait pas le sien; que Johnson était décidé à ne pas tirer; que White avait voté contre Mac Leod.,. »
Il revit Jones quand il s'était éloigné quelques minutes plus tôt par la rue de l'Alizé, son petit nez froncé par la colère. Il allait sûrement s'armer pour la corvée d'eau et même s'il n'arrivait rien cette fois-ci, des yeux l'épieraient dans la brousse. Ropati portait un fusil : Ropati était contre eux, lui aussi. « Je devrais aller le voir tout de suite, pensa Purcell, lui proposer de le remplacer. » Mais il avait chaud, il n'avait pas envie de bouger. Au surplus, c'était inutile. Jones refuserait : il savait ce qu'il avait à faire, il n'était plus un bébé..., etc.
Par les portes coulissantes grandes ouvertes, le soleil et la chaleur entraient à flots, et bien qu'il fût à peu près nu, Purcell transpirait. Il eut la pensée de se relever pour aller fermer les portes, mais il n'en eut pas le courage, et se contenta de tourner le dos à la lumière. Il éprouvait une impression étrange : il était certain que chaque jour qui s'écoulait rapprochait les Iliens d'une nouvelle tuerie, et il n'arrivait pas à y croire. Et les autres, non plus, n'y croyaient pas. Baker partait à la pêche — seul! — et y restait toute la journée. Mason priait le Seigneur deux fois par jour de lui accorder un fils. Ivoa allait bavarder chez une voisine. Itia ne songeait qu'à jouer. Et lui, faisait la sieste, comme chaque jour. La guerre était là, elle crevait les yeux, et personne ne voulait la voir.
Comme chaque jour, à la même heure, il sentit le sommeil l'envahir. Ses yeux se fermèrent et son corps commença à peser sur le matelas de feuilles. Il s'engourdissait, tombait peu à peu. Il sursauta. Il s'était senti coupable de s'endormir, comme si la vie des Peritani dépendait de sa veille. « C'est absurde, dit-il presque à voix haute. Qu'est-ce que je peux faire? » Il avait la tête lourde, la nuque douloureuse. Il faisait presque trop frais sous les fougères avec Itia, et quand il était sorti, le soleil l'avait surpris.
Il ferma de nouveau les yeux, glissa dans le sommeil. Une gêne insupportable l'en arracha. C'était ce même sentiment de mauvaise conscience quand il s'endormait, enfant, sans avoir fait tous ses devoirs. Sa gorge se serra. Il y avait quelque chose à faire, mais il ne savait pas quoi. Il paressait sur ce lit, le temps coulait, irrémédiablement; quelque chose, quelque part, était perdu; c'était sa faute. Il ne savait pas s'il veillait ou dormait, une impression de cauchemar l'envahit, sa pensée se mit à tourner dans le même cercle sans pouvoir s'arrêter, et une voix murmurait sans fin à son oreille ; « Adamo, tu aurais dû, tu aurais dû, tu aurais dû... » Mais qu'est-ce qu'il aurait dû faire? De quoi était-il coupable? Au même instant, la voix se tut, et il sombra dans les ténèbres en tournoyant.
Si seulement sa pensée cessait de tourner dans ce cercle lourd, avec cette fatigue affreuse... S'il pouvait avancer, voir clair! Il y eut une lueur verte devant lui, il était au pied du banian, perdu dans le dédale des pièces de verdure, il cherchait Mehani, il tournait sans fin autour de l'arbre. Une ombre fuyait devant lui, un dos noir, athlétique, qui se penchait pour passer sous une branche. Mehani! Il ne se retournait même pas. Cela durait depuis des heures. Et tout d'un coup, c'était lui! Là! Au-dessus de lui! Sa tête, seule, suspendue dans l'air, en plein feuillage, le visage exsangue et gris, penché sur le côté comme celui du Christ sur sa croix. Il cria : « Mehani! » Les yeux s'ouvrirent avec une lenteur douloureuse, ils étaient déjà vitreux. « Mehani! Mehani! » Purcell criait son nom sans arrêt.
S'il cessait de crier, Mehani mourrait. Alors, les grosses lèvres mauves s'entrouvrirent, et les yeux bruns, tristes et voilés, le fixèrent : « Adamo, dit Mehani, avec lenteur, tu n'aurais pas dû... » « Mais quoi? Quoi? cria Purcell désespérément, qu'est-ce que je n'aurais pas dû faire?... »
Il se réveilla à demi, la sueur ruisselant sous ses aisselles et le long de ses flancs. Mais son corps était comme empâté dans le sommeil, il n'arrivait pas à bouger. La nuit se fit tout d'un coup. Mehani disparut, et Purcell aperçut, tout petit, à l'orée du banian, Jones en train de courir, le fusil au poing. Ce n'était pas vraiment Jones, mais un petit garçon qui ressemblait à Jones, il brandissait un petit fusil de bois, et tournant la tête du côté de Purcell, il riait au milieu de ses taches de rousseur. « Je ne l'attraperai jamais », pensa Purcell avec angoisse. Il n'arrivait pas à hausser les genoux pour courir. Il traînait les jambes derrière lui, lourdes et engourdies. Tout d'un coup, Jones tomba. Purcell faillit buter contre son corps. Il s'arrêta. Ce n'était pas Jones, c'était Jimmy, le visage brisé par le poing de Burt, le nez écrasé, le sang ruisselant de la bouche. Mon Dieu, Jimmy! Jimmy! « J'espère, monsieur Purcell, dit la voix forte de Mason à son oreille, que ce sera un garçon. » Mason l'avait pris aux épaules. « Monsieur Purcell, il faut que ce soit un garçon! »
Il se réveilla tout à fait. De grandes mains noires encerclaient ses bras et le secouaient. Le mouvement lui donnait mal au cœur. Il cligna des yeux. Ces grandes mains, cette masse sombre, penchée sur lui, c'était Omaata. Il ouvrit les yeux tout grands et passa sa main sur sa bouche. A côté d'Omaata, Ivoa se dressait. Et à côté d'elle, Itia.
« Qu'y a-t-il? » dit-il en se dressant sur son coude.
Le soleil était déjà assez bas. Il avait dû dormir longtemps. Il cligna des yeux, regarda les femmes, immobiles au pied de son lit. Leurs visages étaient gris de peur.
« Qu'y a-t-il?
— Parle, Itia », dit Omaata d'une voix à peine perceptible.
Itia le regardait, les lèvres tremblantes. « Parle, Itia, dit-il, gagné par la peur.
— Adamo!
— Parle!
— Ils ont trouvé les fusils! » Il se dressa.
« Que dis-tu? cria-t-il, stupéfait. Quels fusils?
— Les fusils que le chef a cachés dans la grotte.
— Quels fusils? cria-t-il en appliquant ses mains contre ses oreilles comme pour s'empêcher d'entendre. Quelle grotte? »
Et tout d'un coup il cria :
« Les fusils de Mason? Les fusils qu'il a cachés dans la grotte? Dans la montagne?
— Oui.
— Ce fou! » cria-t-il en se précipitant à bas du lit et en faisant un pas vers la porte.
Il s'arrêta, hagard. Où allait-il? Que pouvait-il faire? Il dévisagea Itia.
« Ils ont osé entrer dans la grotte? Et les toupapahous?
— Mehani seul est entré. »
Le seul Tahitien qui ne crût pas aux revenants! Et il a fallu que ce fût lui!
« Quand?
— Quand Avapouhi et moi, on s'est sauvées après le partage des vahinés. C'est Mehani qui nous a forcées à entrer dans la grotte. On ne voulait pas. Mais il pleuvait! Il pleuvait! On est entré. »
Il la regarda et dit, les lèvres sèches : « Combien de fusils Mehani a trouvés?
— Huit.
— Des munitions?
— Une caisse. »
Ce fou de Mason! Il avait porté tout cela là-haut avec Vaa! Pour « vendre sa peau », si la frégate revenait... Une pensée traversa Purcell comme un éclair déchirant. Il cria :
« Omaata! La corvée d'eau! »
Il la regarda. Elle tremblait de tous ses membres, les yeux fous. Elle était incapable de répondre.
« La corvée d'eau? cria-t-il en se tournant vers Ivoa.
— Elle est partie.
— Quand?
— Un moment.
— Un moment comment?
— Un grand moment.
— Un grand moment comment? cria Purcell exaspéré.
— Comme pour aller à la baie du Blossom et revenir. »
Une heure. Ils touchaient déjà presque au but. On ne les rattraperait jamais. On pourrait crier. Ils n'entendraient même pas.
A un mille du banian, à mi-pente de la montagne, des rochers, en retenant l'eau du torrent, formaient un petit bassin encaissé, couronné de fourrés. C'est là où l'on puisait l'eau. Puis, quand tous les récipients étaient pleins, on se baignait. L'eau claire sur les rochers noirs, c'était la récompense après la longue marche au soleil. Purcell regarda Itia, le cœur serré.
« Ils savent qu'il y a une corvée d'eau?
— Ils savent », dit Itia en baissant les yeux. C'est elle qui le leur avait dit! Sans penser à mal! Raha, Faïna, Itia rôdaient depuis le matin autour du village, papotaient avec les femmes des Peritani, qui savaient tout par leurs maris. Ce n'était même pas voulu! C'était l'habitude. Tout se savait toujours dans les îles tahitiennes! Les « mutins » étaient renseignés d'heure en heure.
Et maintenant, ils attendaient la corvée d'eau. Ils étaient cachés derrière les fourrés, de l'autre côté du bassin, les canons des fusils appuyés contre les branches. Les Peritani arriveraient. Ils laisseraient les femmes descendre dans le bassin, et resteraient sur la crête, fusil au poing, bien détachés sur le ciel. Mon Dieu, gémit Purcell. les Tahitiens allaient tirer sur eux comme sur des cibles dans un stand. « Jones! » cria Purcell à haute voix, comme si le petit pouvait l'entendre. Une envie désespérée de courir le saisit. Courir! C'était fou! Jones n'était plus qu'à quelques dizaines de mètres du torrent. Il était heureux, il pensait que, lorsque les femmes auraient rempli les chaudrons, il pourrait poser ce fusil qui l'encombrait, dénouer son pareu, et se jeter le premier dans l'eau, musclé, bronzé, joyeux.
« Ils approchent du torrent », dit Purcell à voix basse.
Les trois femmes regardaient fixement la montagne. Mais ce n'était pas la montagne qu'elles voyaient. Elles avaient dans les yeux la même vision que lui. Les quatre Peritani avançaient lentement parmi les pierres et la mort était au bout.
« Jono! » dit Omaata d'une voix étouffée.
C'était vrai! Il n'avait pensé qu'à Jones! Mais Hunt aussi allait mourir! Tous les autres allaient mourir, Johnson qui avait passé sa vie à trembler, White si consciencieux, Hunt qui ne comprenait jamais rien, et Jones! Jones!...
Il regarda Omaata. Son regard était affreusement vide. Il s'approcha d'elle et la prit par le bras. Elle le laissa faire, inerte. Elle branlait son énorme tête, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux fixes. Ivoa lui prit l'autre bras, et Omaata dit d'une voix faible comme celle d'une très vieille femme : « Je veux m'asseoir. » Et aussitôt son énorme masse s'affaissa, comme si ses jambes ne pouvaient plus la porter. Ivoa et Purcell s'assirent à leur tour sur le plancher, serrés contre elle. Au bout d'un moment, Itia s'approcha et s'assit à côté d'Ivoa, la tête appuyée contre son bras. Ils se taisaient et regardaient la montagne.
Les Peritani marchaient sous le soleil. A force de passer au même endroit depuis si longtemps, la corvée d'eau avait frayé un sentier dans la pierraille, et tous avançaient à la file indienne, pieds nus, sans parler. Il faisait très chaud, on n'avait pas envie de parler. Johnson regardait autour de lui avec effroi. White plissait les yeux, triste et calme. Hunt ne pensait à rien. Jones avait un peu peur. Un peu seulement. Les Tahitiens l'aimaient bien. Et puis, ils n'avaient que des javelots. Ça ne portait pas loin, un javelot. Le soleil lui mordait l'épaule droite. La sueur coulait sans arrêt dans son dos entre ses omoplates et son corps se préparait avec délices à la caresse de l'eau.
Le silence dans la pièce devenait intolérable. Purcell serrait ses mains l'une contre l'autre. Il respirait plus mal à chaque seconde.
« Itia, dit-il dans un souffle.
— Oui?
— Pourquoi ne m'as-tu pas dit tout à l'heure qu'ils avaient trouvé les fusils?
— Quand « tout à l'heure »?
— Avant la sieste.
— Je ne le savais pas. Je l'ai appris quand je suis retournée chez eux. Je suis vite revenue. »
Ils ne faisaient pas de gestes et ils parlaient à voix basse comme s'ils veillaient des morts.
« Quand tu es revenue, tu aurais dû croiser la corvée d'eau.
— Je ne suis pas passé par le chemin du banian. J'ai pris par la brousse. J'ai mis longtemps. »
Parler était inutile. Tout était inutile. Mais il fallait parler, parler. On étouffait sans cela. Purcell avait beau fermer les yeux. Il voyait les Peritani s'avancer vers le torrent, bien vivants tous les quatre. Ils avaient soif, ils avaient chaud, ils étaient fatigués, et ils avaient dans la tête des petits projets pour leur jardin, pour leur cabane ou pour la pêche. Ils se croyaient vivants, et ils étaient morts déjà. Aussi morts que s'ils étaient déjà étendus sur les cailloux, une balle dans le cœur et la tête coupée.
Le soleil baissait, et au-dessus de la frondaison du banian, la montagne, éclairée d'un côté seulement, prenait un relief saisissant, paraissait plus proche, plus menaçante. Le cœur de Purcell se mit à cogner de grands coups sourds contre sa poitrine. Il baissa la tête, ferma les yeux et se mit à prier. Il y renonça bientôt. Il n'arrivait pas à penser.
Il y eut deux détonations lointaines, coup sur coup, puis deux autres, et ce fut tout.
« Jono », dit Omaata.
Et la tête droite, les yeux fixés sur la montagne, elle entrouvrit les lèvres et se mit à gémir.