CHAPITRE XVI

 

 

 Le lendemain, Purcell trouva à son réveil le calcul qui lui permettait de déterminer le bouge des barrots. Il ouvrit les portes coulissantes, poussa son lit et sa table dans un coin de la pièce, porta dans le jardin son fauteuil et ses escabeaux, et commença le tracé, à la craie, sur le plancher de la pièce.

Les femmes arrivèrent une heure après le lever du soleil. Purcell les pria de ne pas entrer. Elles firent le tour de la cabane par le jardin et s'assirent devant les portes. Aucune ne posa de question, mais aux commentaires qu'elles échangèrent à mi-voix, Purcell comprit qu'il n'y avait aucun doute dans leur esprit sur l'image qu'il dessinait. De toute évidence, elle était destinée à appeler sur la pirogue la protection de l'Eatua.

Itihota apparut assez tard dans la matinée et raconta l’accueil que Tetahiti avait réservé au plat de poisson qu'elle lui avait porté. Comme à son ordinaire, elle fut très laconique. Il l'avait reçue dans le vestibule, il avait accepté le plat, il avait été très poli.

Les vahinés la pressèrent de questions. Est-ce qu'il avait son fusil? Oui, il avait son fusil. Et son coutelas? Aussi. Quel air avait-il? Sévère. Elle avait dit « poli ». Oui, poli, très poli. Il l'avait prise aux épaules, il avait frotté sa joue contre la sienne, il n'avait pas parlé haut, ses gestes étaient gracieux. Et cependant, elle avait dit « sévère »?... Oui, sévère. Les rides de chaque côté de la bouche (deux gestes avec les deux index pour montrer les rides), les rides sur le front (gestes), les sourcils froncés (mimique), la tête haute. Sévère comment? Sévère comme un chef? Sévère comme un ennemi? Itihota hésita. Et n'arrivant pas à décider elle-même, elle se leva et mima l'accueil de Tetahiti. Silence. Regards. Et il n'avait rien dit?... Si. Comment? Il avait parlé; Aoué ! Elle ne le disait pas! Femme stupide! Femme à qui il faut arracher les mots! Femme plus muette qu'un thon! Qu'est-ce qu'il a dit? Il a goûté le poisson (son geste était gracieux) et il a dit : « Les femmes de ma tribu sont habiles. Elles savent ce qu'elles ont appris. Et elles savent aussi ce qu'elles n'ont pas appris. » Exclamations. Il n'y avait pas à s'y tromper : c'était une caresse avec les mots! Il voulait la paix! Non, il ne voulait pas la paix, il était poli! S'il voulait la paix, il enlèverait les têtes! La discussion devenait confuse quand Itia prit la parole. Ce n'était pas une caresse pour toutes. C'était une caresse pour Horoa. Ce que les femmes ont appris et qu'elles savent, c'est la pêche. Il sait bien que c'est Horoa qui pêche. Aoué ! l'enfant a raison! L'enfant est habile! L'enfant est considérablement rusée! C'est une caresse pour Horoa...

Ici Horoa trépigna, hennit, secoua sa crinière. Peut-être elles voulaient toutes la paix avec Tetahiti. Pas elle! Elle le détestait! Il était l'ennemi! Il resterait l'ennemi, même s'il enlevait les têtes! Si elle avait été à la place d'Itihota, aoué, elle ne se serait pas laissé embrasser! Là-dessus, Itihota proposa à Horoa de se charger dorénavant de porter le poisson à ceux du Pa, mais Omaata, qui avait observé d'un œil froid les piaffements d'Horoa, garda un silence si imposant que personne n'osa pousser les choses plus avant.

Il y eut toute la journée bon nombre d'allées et venues autour de la maison de Purcell, mais soit hasard, soit calcul, Purcell ne fut jamais laissé seul, pendant les deux repas. Ceux-ci furent apportés par Avapouhi. Les consignes avaient dû être transmises avec soin, car dès que la nuit tomba et que les doédoé furent allumés, elle ferma les portes coulissantes

Le 19 mai, Purcell reporta les tracés sur les planches dont il comptait faire les barrots et commença à les scier. L'après-midi, il voulut reprendre une mesure dont il n'était plus certain et descendit jusqu'à Blossom Bay, suivi des femmes. Comme la veille, Itia n'apparut qu'assez lard sur la plage. Elle arriva les yeux brillants, et ses joues rondes toutes gonflées de la nouvelle qu'elle apportait : Raha était sortie du Pa ! Elle avait gagné la hutte d'Adamo! Elle avait bien regardé les choses écrites par Adamo sur le sol et les bois qu'il avait coupés!...

Purcell, la tête penchée sur sa chaloupe, écouta Itia sans mot dire. Il était évident, à entendre ce récit, que les services de renseignements étaient actifs des deux côtés. Car si Raha avait profité de son absence pour s'informer de l'état de ses travaux, ce n'était sans doute pas par hasard si Itia était toujours là quand la porte du Pa s'ouvrait. Purcell se demanda si elle assurait sa mission d'observation vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ou si une autre vahiné avait été désignée pour la remplacer la nuit. Il était, en tout cas, manifeste que depuis le 17, une autre assemblée des femmes s'était tenue en dehors de sa présence, et qu'elle avait arrêté un certain nombre de dispositions dont on ne l'avait pas averti.

Le même jour ce fut Itihota qui lui apporta son repas de midi. Purcell en fut étonné. Il n'avait jamais entretenu avec elle des relations familières. Etant donné sa taciturnité, il était d'ailleurs assez difficile d'avoir beaucoup de rapports avec Itihota. A Tahiti, elle montrait déjà une propension anormale au silence, mais cette disposition s'était beaucoup renforcée au contact de White. Quand Purcell lui demanda si quelqu'un d'autre l'avait remplacée pour porter leur subsistance à ceux du Pa, elle dit : « Non, c'est fait. » Elle ne dit rien d'autre pendant les deux heures qu'elle resta avec lui. Elle revint le soir, et sans prononcer une seule parole, alluma les doédoé, ferma les portes coulissantes, s'assit tout le temps que Purcell resta assis à lire, se leva quand il se leva, et s'étendit quand il s'étendit.

Le lendemain, aussitôt après le petit déjeuner, Purcell sortit de la maison. Il n'avait pas fait dix mètres qu'Avapouhi et Itia surgirent du sous-bois. Itia cria :

« Où vas-tu?

—  Chez  Omaata.

—  Je vais la prévenir!  »

Et elle partit à toutes jambes. Cette hâte fit réfléchir Purcell. Il pressa le pas, Avapouhi courant presque à ses côtés.

Omaata était assise sur le seuil de sa maison, le dos contre sa porte. Il n'y avait pas trace d'Itia.

« Je veux te parler. Seul. »

Omaata le regarda. Il était devant elle, si petit et si résolu. Aoué, c'était agréable quand Adamo était en colère. Un frisson de plaisir lui descendit jusqu'au ventre.

« Tu es seul, mon bébé. »

Il se retourna. Avapouhi avait disparu.

« Dans ta maison. »

Elle soupira, se leva avec lenteur, ouvrit et le laissa passer. La pièce était vide, mais la porte qui donnait sur le jardin béait largement. Au bout du jardin la brousse des fougères géantes commençait.

Omaata suivit le regard d'Adamo et sourit d'un air attendri. Aoué, il était habile. Il avait déjà deviné.

« Omaata, dit Purcell, les yeux rivés sur le jardin, je suis mécontent. Il y a beaucoup de choses que les femmes décident dans l'île et je ne suis pas consulté. »

Omaata s'assit sur son lit. Elle ne voulait pas qu'il eût l'impression d'être dominé par sa taille dans la discussion. Quand elle fut installée, elle le regarda et se contenta de hausser les sourcils d'un air interrogateur.

« Par exemple, ma maison est gardée. Je ne peux pas faire un pas dans l'île sans être accompagné. Je ne dis pas que c'est mal, mais qui a donné l'ordre? »

Elle ne répondit pas. Elle se contenta de renouveler sa mimique.

« Itia surveille la porte du Pa. Qui a décidé? »

Elle inclina la tête, et comme il se taisait, elle dit :

« Va, homme. Continue. Tu penses beaucoup avec ta tête. Soulage-la. »

Il reprit  :

« Le premier jour, pour mes repas, Itia. Avant-hier, Avapouhi. Hier, Itihota...

Homme, dit-elle avec gravité, elles sont veuves... Ce n'est pas cela que je veux dire, dit Purcell en détournant les yeux et en marchant dans la pièce d'un air impatient. Ce que je veux dire, c'est : Qui a donné l'ordre? Qui décide? Pourquoi ne suis-je pas consulté? Ainsi aujourd'hui, qui va venir m'apporter mes repas? Aoué, je suis sûr, toutes les vahinés de l'île le savent! Même les vahinés de Tetahiti ! Même Tetahiti! Et Adarno ne le sait pas!

—  C'est moi aujourd'hui, dit Omaata.

— C'est toi pour les repas? »

Il s'arrêta, sa colère parut tomber d'un seul coup, il se tourna vers elle, fit un large mouvement de la main droite, et dit avec sérieux :

« C'est très agréable que ce soit toi. »

Elle le regarda d'un air approbateur. Le geste, le ton, la gravité. Et tandis qu'il s'inclinait, la boucle d'oreille du grand chef Otou avait glissé sur sa joue. Oh! Il en était digne! Il en était digne! Elle résista à l'impulsion de se lever et d'aller le serrer dans ses bras.

« Et demain? reprit-il.

—  Itia.

—  Et après-demain?

—  Avapouhi. Et après, Itihota. Et moi, après Itihota. »

Il resta un moment silencieux.

« Eh bien, reprit-il d'un ton ferme, voilà ce que je veux savoir. Qui a décidé? Qui a fait le choix? »

Il fixa Omaata dans les yeux et elle dit à contrecœur :

« Les trois autres voulaient aussi. C'est moi qui ai dit non. »

Et comme Purcell se taisait, elle poursuivit :

«  Tetahiti aurait été humilié.   »

Purcell médita cette réponse. Plus il y réfléchissait, plus il en admirait la sagesse.

« Mais pourquoi Itihota? dit-il à mi-voix et comme distraitement. Je ne la connais pas.

—  Elle t'aime beaucoup. » Il haussa les épaules.

« Comment le sais-tu? Elle n'ouvre jamais la bouche.

—  Je le sais.

— Ainsi, ajouta-t-il au bout d'un moment, c'est toi qui décides? Toi seule? C'est toi qui décides pour tout?

— Non. Quelquefois, je décide avec toutes. Quelquefois, avec Ivoa. Quelquefois, avec Itia.

— Avec Itia? dit-il, stupéfait.

— Itia est très capable », dit Omaata en hochant la tête.

Il fit quelques pas dans la pièce, puis revinsse camper devant elle et dit saris hausser la voix :

« Dorénavant, avant que tu décides quelque chose, je désire que tu me parles. »

Elle baissa les yeux et dit d'un ton soumis :

« Il sera fait comme tu veux. »

Il fut surpris de la rapidité de sa victoire. Mais était-ce bien une victoire? Il hésita un moment, les yeux fixés sur le large visage d'Omaata. Mais non, elle lui avait fait une promesse, il ne pouvait avoir l'air de la mettre en doute. Il se dirigea vers la porte grande ouverte du jardin et s'immobilisa sur le seuil, encadré par le chambranle, les yeux fixés sur la brousse. Il offrait une cible magnifique à un tireur caché sous les fougères, et Omaata ne lui disait rien! Il haussa les épaules, il n avait plus le moindre doute. Il revint vers Omaata et dit avec raideur :

« Je veux voir Ivoa. Tu entends? Je veux la voir. Dis-lui. »

Il ajouta d'un ton plus doux : « Adieu » et fut dehors en un clin d'oeil. Mais s'il avait pensé déjouer la vigilance de son escorte, il fut déçu. Seule sa composition était changée. Itia était remplacée par Itihota. Sans doute Itia avait-elle repris sa faction devant la porte du Pa. Il rentra chez lui à pas rapides et se remit aussitôt au  travail. Le découpage des barrots était un travail délicat et assez fastidieux. Pour la même pièce il fallait s'y reprendre à plusieurs fois pour respecter le tracé de la courbe, et aplanir ensuite à la râpe les arêtes entre deux coupes. Comme pour ajouter à la difficulté, la scie, qui avait été assez malmenée par l'équipage depuis l'arrivée dans l'île, n'avait pas toutes ses dents, et se bloquait parfois dans l'épaisseur du bois. Au bout d'une heure, Purcell se rappela que Mac Leod lui avait proposé à Rope Beach ses outils personnels, et il décida d'aller les demander à sa veuve.

Il laissa Avapouhi et Itihota à la porte du jardin d'Horoa et entra seul. Il remarqua en traversant la petite courette devant la cabane que les hublots étaient fermés. Venant de l'intérieur, un brouhaha de paroles vives et passionnées parvint jusqu'à lui. Il gravit les deux marches et levait la main pour frapper à la porte quand il entendit la voix aiguë de Vaa : « Il faut venger nos tanés ! Aoué ! il n'est pas difficile de pénétrer dans le Pa ! » Après cela, il y eut un silence et Purcell resta un moment immobile, la main en suspens, le cœur battant contre ses côtes.

Sa décision dut être prise, pour ainsi dire, à son insu, car il eut l'impression bizarre qu'il se l'apprenait à lui-même en agissant.  Il frappa à la porte, l'ouvrit sans attendre de réponse et dit d'une voix brève : « Vaa, viens avec moi. »

Horoa, Vaa et Toumata étaient assises sur le plancher. Elles le regardaient avec des yeux agrandis. Au bout d'un moment, Vaa se leva avec lourdeur et vint à lui. Purcell l'entraîna dans le petit jardin derrière la maison.

« Ecoute, dit-il à mi-voix, j'ai entendu ce que tu as dit. Tu devrais avoir honte. »

Le large et rustique visage de Vaa bougea aussi peu qu'une pierre.

« Je n'ai pas honte, dit-elle, ses petits yeux sans expression fixés avec tranquillité sur ceux de Purcell. Le chef de la grande pirogue était un bon tané. C'est mon devoir de le venger. »

Purcell la regarda. Le front dur et étroit, les larges joues plates, le nez épais, le menton massif. C'était décourageant. Comment faire entendre raison à ce minéral?

« Ce n'est pas à une femme de venger un guerrier, dit-il enfin.

—  Si, dit Vaa en secouant la tête. Quand il n'y a pas d'homme. »

Il la dévisagea. Mais non, ce n'était même pas une insolence. Elle était bien incapable d'insolence. Ses idées étaient rangées dans sa tête comme les noisettes d'un écureuil dans un trou d'arbre. Elle les sortait une à une, sans référence à personne.

« Tetahiti a un fusil et un coutelas. Et toi, qu'est-ce que tu as?

—  Un coutelas.» Elle ajouta :

« Je le tuerai dans son sommeil. »

Il haussa les épaules.

« Tu ne feras pas deux mètres dans le Pa...

—  Je le tuerai, dit Vaa.

Ecoute, dit-il, exaspéré, tu ne feras rien de ce genre. Je te défends de le faire. Et tu vas m'obéir. »

Elle le regarda une pleine seconde. L'idée qu'Adamo put lui donner des ordres était une idée nouvelle, et elle ne savait qu'en faire : l'accepter ou la refuser.

Un moment s'écoula. Ses yeux se plissèrent. Elle eut l’air fatiguée d'avoir réfléchi.

« Tu n'es pas mon tané, dit-elle enfin.

—  Je te le défends quand même », dit Purcell d'une voix forte et menaçante.

Il avait vu la fissure et y précipitait ses forces.

« Tu n'es pas mon tané », répéta Vaa, comme si elle fortifiait sa résistance par la répétition.

Et tout d'un coup elle sourit. Son visage morne et minéral se transfigura. C'était un très beau sourire, éclatant et chaleureux. Il avait surgi d'une façon tout à fait inattendue dans cette physionomie ingrate, au milieu de ces traits grossiers qui n'avaient pas l'air faits pour lui. Et maintenant qu'il avait éclaté, Vaa était presque belle. Sa sottise même avait quelque chose d'agréable.

« Même à mon tané je n'obéissais pas toujours, dit-elle, son sourire éblouissant jouant sur ses lèvres, tandis qu'elle parlait, et devenant petit à petit un peu triste.

—- Qu'est-ce qu'il disait ? » dit Purcell, étonné.

Elle leva les yeux, se redressa, carra les épaules, et dit en anglais, avec la voix, et presque l'accent de Mason :

« You are a stupid girl, Vaa ! »

La mimique était étonnante. L'espace d'une seconde, Purcell avait cru voir Mason devant lui.

« Et toi, qu'est-ce que tu disais?

  I am ! I am ! » Purcell se mit à rire.

« C'est ce qu'il m'avait appris à répondre », dit Vaa avec simplicité.

C'était stupéfiant. Qui aurait pensé que Mason fût accessible à une forme quelconque d'humour?

« Après cela, dit Purcell, je suppose que tu obéissais?

—  Non.

—  Comment non?

—  Non, dit Vaa. Non, je n'obéissais pas.

—  Pourquoi?

—  Je suis têtue. »

De toute évidence, elle n'acceptait aucune responsabilité dans cette obstination. Elle était têtue comme une pierre est ronde ou carrée. C'était sa nature. Il n'y avait pas de remède.

« Ainsi tu n'obéissais pas?

—  Non.

—  Et le chef, qu'est-ce qu'il faisait?

—  Il me giflait », dit Vaa.

Purcell haussa les sourcils, amusé. Voilà qui jetait une lumière bien particulière sur l'intimité du couple. L'admirable Mrs. Mason, dont son mari était si fier, paraissait bien être un personnage mythique inventé pour le prestige externe. A la maison, cette Lady était a stupid girl à qui on donnait des claques pour lui faire entendre raison.

« Et après?

—  Après, j'obéissais, dit Vaa, son visage grossier éclairé de nouveau par son ravissant sourire.

—  Eh bien, à moi aussi tu vas obéir », dit Purcell avec fermeté.

Le sourire de Vaa s'effaça et son visage ressembla plus que jamais à un fragment de basalte détaché de la falaise.

« Je tuerai Tetahiti, dit-elle avec calme.

—  Mais comment? dit Purcell avec impatience. Peux-tu me dire comment? Il ne sort jamais du Pa.

—  Je ne sais pas, dit-elle. J'entrerai.

—  Mais comment? Réponds-moi! Par où passeras-tu? Par-dessus la palissade? Aouè , femme, avec ton ventre!

—  Non.

—  Par-dessous peut-être? » L'ironie fut perdue pour Vaa. « Non, dit-elle avec sérieux.

—  Ecoute-moi, la nuit, il allume des feux dans le Pa. Il te verra.

—  Je le tuerai.

—  La nuit, il veille, lui et ses femmes.

—  Je le tuerai. »

C'était fatigant. Elle était incapable de concevoir les moyens en même temps que le projet. Elle n'avait qu'une idée à la fois et c'était une demi-idée.

« Ecoute, Vaa. Il a un fusil. C'est un guerrier. Et toi, femme, tu attends un bébé. Comment feras-tu?

—  Je le tuerai.

—  Comment?

—  Je ne sais pas.

—  Comment « tu ne sais pas »?

—  Je ne sais pas. Je le tuerai. »

Autant parler à un mur. Purcell se redressa, carra les épaules et dit d'une voix forte : « You are a stupid girl, Vaa ! I am ! I am ! dit Vaa.

—  Et maintenant, tu vas m'obéir.

—  Non.

—  Tu vas m'obéir, Vaa!

—  Non. »

Il se recula d'un demi pas, prit son élan et, à toute volée, la gifla.

Pendant quelques secondes il ne se passa rien, puis le visage de Vaa s'amollit. La pierre devint chair peu à peu, le regard perdit l'immobilité du silex, et le délicieux sourire apparut.

« Je t'obéirai, dit-elle, les yeux tendres.

—  Viens, dit-il, tu vas dire devant Horoa et Toumata que tu renonces à ton projet. »

Il la saisit par le bras et l'entraîna dans la maison. « Parle, Vaa », dit Purcell.

Horoa et Toumata s'étaient levées. Leurs regards allaient de Purcell à Vaa.

« Femmes, dit Vaa avec solennité, quant à celui du Pa, je ne ferai rien. »

Elle reprit :

« Adamo ne le veut pas. J'obéis à Adamo. »

Toumata ouvrit les yeux tout grands et Horoa oublia de piaffer.

Vaa regarda alternativement ses deux compagnes, posa sa main sur l'épaule de Purcell, appuya sa hanche contre la sienne, et dit avec fierté :

« Il m'a battue. »

La boîte d'outils de Mac Leod était presque aussi longue et lourde qu'un cercueil. Horoa voulut aider Purcell à la porter chez lui. Vaa et Toumata s'offrirent à prendre leur part du fardeau. Avapouhi et Itihota se précipitèrent pour prêter la main, et ce fut avec une escorte accrue, et sans pouvoir faire plus que poser ses doigts, de temps en temps, sur le couvercle que Purcell retourna à sa cabane. On posa la boîte à terre avec précaution. Bien entendu, il y avait un cadenas. Horoa courut chez elle chercher la clef, elle revint, toujours courant, Purcell s'agenouilla, ouvrit la boîte et s'immobilisa, ébloui. Les beaux, les merveilleux outils! Sans une tache de rouille, les lames intactes, bien aiguisées, les manches brillants et polis... Les conversations derrière lui s'éteignirent, il se retourna, Ivoa était derrière lui. les vahinés avaient disparu.

Purcell se releva, joyeux, et comme il se dirigeait vers Ivoa, son regard tomba sur ses mains. Elles pendaient au bout de ses bras — ouvertes, vides. Ivoa avait obéi, mais son obéissance était un refus.

Purcell s'arrêta en plein élan, si chagriné et si contracté qu'il n'arrivait plus à parler. Son regard remonta des mains jusqu'aux yeux d'Ivoa. C'étaient bien les mêmes yeux, le même visage, mais ils venaient de perdre en un clin d'oeil leur familiarité.

« Adamo », dit Ivoa d'une voix douce.

Purcell avala sa salive. Elle avait les traits tirés, creusés, son ventre luisait, proéminent, elle paraissait avoir du mal à se tenir debout.

« Assieds-toi », dit-il à mi-voix.

Il la conduisit jusqu'à son fauteuil et se mit à marcher dans la pièce. Il y avait maintenant ce silence entre eux. Elle ne faisait rien pour le rompre. Il se sentait triste et sans force. Il faudrait encore parler, expliquer, convaincre. A quoi bon? Combien de paroles avait-il prononcées depuis huit mois dans l'île pour persuader Mason, Mac Leod, Baker, les Tahitiens? Toutes inutiles! Il expliquait, il expliquait... Il se heurtait à des murs!

Il dit d'une voix morne et sans la regarder :

« Tu ne veux pas rendre le fusil?

—  Non. » Elle ajouta :

« Ce n'est pas le moment.

—  Pourquoi?

—  Nous pensons que ce n'est pas le moment.

—  Qui « nous »?

—  Omaata, Itia, moi...

—  Pourquoi? »

Elle souleva les épaules, et de sa main droite, elle fit un geste d'impuissance. Il détourna la tête. Toujours les mystères, les choses ineffables, les raisons indicibles...

« Pourquoi? répéta-t-il avec irritation. Il y a quatre jours que la guerre est finie. Et Tetahiti ne sort pas du Pa. Il faut faire quelque chose pour ramener la confiance.

—  Oui, dit-elle, c'est vrai. Mais pas maintenant.

—  Pourquoi pas maintenant? »

Elle le regarda. Il la fixait de ses beaux yeux bleus peritani. Ses yeux sérieux, pleins de soucis. Elle se sentit fondre de tendresse. Aoué, pauvre Adamo, il était malheureux avec cette tête vorace qui demandait toujours des « pourquoi »...

« Il a encore envie de te tuer, dit-elle enfin.

—  Comment le sais-tu? »

Elle soupira. On n'en finissait pas. Un comment, un pourquoi, un comment... Pauvre Adamo, sa tête en demandait toujours davantage...

« Et quand il n'aura plus envie de me tuer, tu le sais? »

Elle le regarda avec sérieux. Aucun Tahitien ne comprenait l'ironie.

« Non, dit-elle avec simplicité. Je ne le sais pas. »

Il fit quelques pas dans la pièce et dit sans la regarder :

« Eh bien, confie le fusil à Omaata et toi, reviens ici. »

Elle fit « non » de la tête.

« Dans ton état?

—  Je suis ta femme, dit-elle avec orgueil. C'est à moi de te garder. »

Il lui jeta un regard et détourna les yeux aussitôt. Ivoa croisa les mains sur ses genoux et pensa avec délices : « Il m'aime! Oh! comme il m'aime! Il a envie de me prendre dans ses bras, et de caresser mon ventre et l'enfant qui est dedans. Mais il est fâché, pensa-t-elle avec amusement. Il croit qu'il est fâché... C'est un homme : il ne sait pas ce qu'il sent. »

« Maintenant, je vais », dit-elle en se levant avec lourdeur, et elle se dirigea vers la porte.

Elle l'entendit qui traversait la pièce. Il était derrière son dos, immobile, et elle pensa : maintenant, il va me toucher. Elle mit la main sur la poignée de la porte avec lenteur, et s'effaçant pour que la porte pût pivoter, elle recula un peu plus qu'il n'était nécessaire. Mais elle ne rencontra que le vide.

« Adamo », dit-elle en tournant la tête à demi sur son épaule.

Il fut là aussitôt. Elle ne se retourna pas. Elle le sentait derrière elle sur toute la longueur de son corps.

« Ta main sur moi », dit-elle dans un souffle.

Elle se campait en arrière et tendait en avant son ventre énorme, épanoui. Elle sentit sa paume chaude se promener sur sa courbe, l'effleurant à peine. O Adamo. O mon tané.

Quelques secondes s'écoulèrent, puis elle dit d'une voix étouffée :

« Je vais maintenant. »

La porte claqua et Purcell resta immobile, la tête baissée. Il restait seul et il n'avait rien obtenu.

Au bout d'un moment, il revint à ses planches et se remit au travail. La scie de Mac Leod marchait à merveille. Il travailla avec acharnement jusqu'au soir. Dès qu'il s'arrêtait, sa gorge se serrait et il sentait la tristesse l'envahir. Les vahinés restèrent avec lui tout l'après-midi, mais il leur parla à peine. Au coucher du soleil, Omaata lui apporta son repas, il passa dans l'appentis, il se lava et dès qu'il eut mangé, il sentit la fatigue peser sur lui.

Il avait dû s'endormir en lisant, car il se retrouva sur son lit, dans les bras d'Omaata, la tête posée sur son sein. Le clair de lune filtrait à travers les portes coulissantes. Il referma les yeux, il eut l'impression de couler à reculons dans une ombre tiède et duveteuse. L'instant d'après, il était à Londres, dans un temple, il était vêtu de noir, il commentait la Bible aux fidèles : « Jacob épousa Lia, puis Rachel. Lia eut de lui quatre fils... » II entendait sa propre voix avec étonnement, il ne la reconnaissait pas, elle était grave, nasale, chantante. Chose curieuse : il était debout, face à l'assistance, mais en même temps, il était assis parmi les fidèles, il regardait cet autre lui-même devant lui et il l'écoutait parler. L'autre disait : « Rachel, voyant qu'elle était stérile, donna à Jacob Bala, sa servante, comme femme. Et Lia, voyant qu'elle avait cessé d'avoir des enfants, lui donna Zelpha, sa servante. » Purcell regardait l'autre lui-même avec gêne, c'était un thème bizarre pour un prêche, son voisin, à sa gauche, crispait ses poings sur ses genoux, c'était un individu très grand et très maigre, avec un bandeau noir sur l'œil. « Jacob, reprit l'autre Purcell, eut donc quatre femmes, et de ces quatre femmes, il eut douze enfants. » « Et moi, j'vais vous dire pourquoi vous dites ça, espèce de damné imposteur! » cria le voisin de Purcell en se mettant sur ses pieds. Il s'avança à longues enjambées sur le prédicateur, et tout en s'avançant, il retira son bandeau. C'était Mac Leod. A l'endroit où la balle de Tetahiti avait pénétré, son œil droit n’était plus qu'un trou sombre. Il se campa, long et squelettique, tourna vers Purcell son œil valide, dégaina son coutelas et dit d'une voix traînante : « Depuis l'temps que j'tire des bordées dans c'te sacrée ville, j'ai mis du temps à vous mettre l'grappin dessus, Purcell. Mais maintenant, qu'j'vous ai bord à bord, parole de Mac Leod, j'prendrai pas mon congé sans vous envoyer par le fond! — Qu'est-ce que vous me reprochez? balbutia Purcell. — Ça! reprit Mac Leod d'une voix forte en posant la main sur le trou béant de son œil. A qui la faute si tous les Blancs de l'île ont été démâtés? Vous nous avez joués les uns contre les autres, Purcell, Bible et tout, avec vos petits airs d'être un ange ! Et maintenant que vous restez l'seul homme dans l'île, toute la terre est à vous! Tous mes outils! Et toutes les Indiennes aussi, Jacob ou pas Jacob, espèce de damné hypocrite! » Purcell le vit se fendre et lui porter un terrible coup de pointe. Il l'esquiva et se mit à courir. Les murs tombèrent. Il courait désespérément, il traversait la clairière brûlante, les petits palmiers surgirent, disparurent, il courait maintenant sur la plage de Blossom Bay, une peur affreuse le tenaillait, l'ombre démesurée de Mac Leod gagnait sur lui. Tout d'un coup, il se retrouva dans la grotte aux chaloupes, il courait autour d'une embarcation, Mac Leod à sa suite, ils s'arrêtaient, ils faisaient des feintes, comme des enfants autour d'un arbre. « Adamo! » cria la voix de Tetahiti. La grotte disparut. Purcell était debout dans le Pa, face aux piques, béant d'horreur, il reconnut Jones et Baker, le sang s'égouttait encore de leurs cous, Jones avait un visage d'enfant, la lèvre de Baker était tiraillée par son tic; entre les deux têtes, une pique sans tête se dressait, Baker ouvrit les yeux, les fixa avec colère sur Purcell et dit d'une voix nette : « C'est la vôtre! » « Adamo! cria Ivoa, Adamo! » Purcel se retourna, Tetahiti était debout à dix mètres droit et sombre, le fusil braqué sur son cœur. « Arrête! cria Purcell, mon frère Tetahiti, arrête! » Tetahiti sourit avec dédain, la détonation claqua, Purcell sentit comme un coup de poing contre les côtes.

« Aïta (ce n’est rien) , mon bébé », dit une voix profonde.

Il ouvrit les yeux, son cœur battait. Il était baigné de sueur.

« Aïta », dit la voix d'Omaata à son oreille.

II reprit son souffle. Est-ce qu'il avait rêvé? Est-ce que ce n'était pas un sursis seulement, un arrêt? La fuite sur la plage, les piques, Tetahiti, l'impact de la balle contre sa poitrine. Il n'avait pas rêvé, c'était impossible, il n'avait pas inventé les paroles de Mac Leod, il les avait encore dans l'oreille, le rythme, l'intonation nasale, le sarcasme... Purcell referma les yeux, il y eut un blanc, sa pensée se mit à tourner dans un cercle, sans fin, sans fin. C'était horriblement fatigant, c'est la vôtre! dit la voix furieuse de Baker, ce fut comme un coup de gong qui lui déchira les nerfs, il se retourna, l'échine glacée, les mains tremblantes. Il vit l'arme, et au-dessus de l'arme, les yeux sombres de Tetahiti, et le sourire plein de mépris, arrête ! Arrête !...

«  Aïta ! mon bébé...  »

Il relâcha ses muscles, ouvrit les yeux et se mit à compter jusqu'à dix, au même instant il perdit son compte et glissa dans le noir, c'était comme s'il s'enlisait de nouveau, tout redevenait réel, Tetahiti était là, le fusil braqué contre sa poitrine, son cœur se contractait, la balle allait partir, il fallait parler, parler...

« Omaata.

—  Mon bébé. »

Il articula avec effort : « Sous le banian...

—  Quand sous le banian?» dit la voix d'Omaata, lointaine, lointaine.

Il glissait, il glissait de nouveau. Il fit un effort désespéré.

« Quand je suis sorti de la grotte...

— Oui, dit-elle, oui... Tes épaules étaient rouges, mon petit coq. »

Ses épaules étaient rouges. Ce détail était très important tout d'un coup. Il ne bougeait pas, mais il se voyait, tournant la tête sur son cou. Rouges. Rouges. Les omoplates aussi étaient rouges. Il dit tout haut : « Mes épaules étaient rouges », et il eut l'impression de sortir à moitié de la pâte où il était englué. « Tu m'as dit...

—  Je ne t'ai rien dit, mon bébé... » Il balbutia confusément :

« Tu m'as dit : « la guerre n'est pas finie... »

Il attendit. Omaata ne fit pas de commentaire, et il se produisit quelque chose de bizarre : le silence d'Omaata acheva de le réveiller.

Il reprit :

« Ivoa dit : « Tetahiti a encore envie de te tuer. »

Elle grogna d'un ton mécontent :

« Elle a dit ça?

—  Aujourd'hui, quand elle est venue me voir. » Omaata se taisait. Il reprit  :

« Elle a dit la chose qui n'est pas?

—  Non. »

Il n'était pas possible de faire un « non » plus laconique.

«  Tu le savais aussi?

—  Oui.

—  Comment le savais-tu?

—  Je le savais.

—  Comment le savais-tu? » reprit-il avec force. Une onde de plaisir traversa Omaata : Adamo lui parlait avec sévérité, comme un tané. Quels  yeux il devait avoir!

« Il injurie les têtes, dit-elle d'un ton soumis.

—  Tous les jours?

—  Oui.

—  Toutes les têtes?

—  Oui.

—  Même Jono?

—  Oui.

—  Même  Ropati?

—  Oui.  »

Elle ajouta au bout d'un moment : « Tetahiti n'est pas un homme méchant.  » C'était  bizarre. Pourquoi disait-elle  cela? Qu'est-ce qu'elle essayait de lui faire comprendre? Il reprit : « Est-ce qu'il y a une pique qui attend une tête entre Ouili et Ropati?

—  Mais non! dit-elle avec une émotion subite. Qui est-ce qui t'a dit-cela? C'est une chose qui n'est pas! Non, non! Peut-être Tetahiti a décidé de te tuer, mais il ne fera pas une chose pareille! Aoué ! Une pique qui attend une tête! »

Son ton le disait assez : c'eût été là le comble du mauvais goût, une violation majeure d'étiquette, une goujaterie indigne d'un gentleman. Une petite lueur d'amusement traversa Purcell. Cette petite lueur lui fit plaisir. Il prit une inspiration profonde et pensa : « Je ne suis pas lâche. »

Il reprit :

« Si Tetahiti me tue, qu'est-ce qui arrive? »

Il y eut un long silence, puis elle dit d'un ton prudent :

«  Des choses très désagréables pour lui. »

Toujours ces silences, ces réticences...

« Quelles choses? » dit Purcell avec dureté.

Il la sentit se raidir dans l'ombre. Cette fois, la réserve l’emportait, elle ne se laisserait pas soumettre.

«  Des choses », répéta-t-elle d'un ton bref.

Purcell leva la tête comme s'il avait pu la voir.

« Il le sait?

—  Oui.

—  Dans ce cas, pourquoi me tuerait-il? Je pars. C'est inutile de me tuer. »

Omaata eut un petit rire de gorge.

« O mon bébé, quand un homme devient un guerrier... »

Elle laissa la phrase en  suspens et reprit  :

« Pour Vaa, tu as bien agi.

—  Tu sais?

—  Nous savons toutes.  »

Elle ajouta   :                                               -

« Et demain soir, Tetahiti saura. » Il leva de nouveau la tête. Il était étonné par ces précisions.

«  Par qui?

—  Tu sais par qui. »

Il y eut un silence et il dit : « Elle joue déjà avec lui?

—  Elle jouera. » Omaata reprit  :

« Demain soir. Toumata dit : Demain soir. Pas plus tard. Toumata dit : Elle n'attendra pas davantage. Demain soir, elle ira au Pa. »

Après cela, le silence dura si longtemps qu'il pensa qu'elle était endormie. Mais tout d'un coup, il sentit sa profonde poitrine se soulever sous sa tête.

« Pourquoi ris-tu?

  Aïta, aïta, homme...   » Elle reprit  :

«  Tu verras demain pourquoi je ris.  » Elle  posa sa  large main sur sa  tête et se mit à lui caresser les cheveux avec douceur.

Purcell acheva dans la matinée du lendemain de découper les barrots du pont. Un peu avant midi les femmes partirent, et il alla se doucher dans l'appentis en attendant qu'Itia lui apportât son repas. Il entendit la porte de la cabane s'ouvrir et se refermer, il se sécha, et sortant de l'appentis, il enfila son pantalon en plein soleil. Il resta un moment à se baigner dans sa flamme, la chaleur affluait dans ses muscles, il avait faim, il se sentait dispos et dilaté. « Itia ! » appela-t-il avec entrain. Il n'y eut pas de réponse. Il fit le tour par le jardin, les portes coulissantes étaient grandes ouvertes. Jambes écartées, épanouie, Vaa trônait sur son fauteuil. Saillant au milieu des lanières d'écorce de sa jupe, son ventre s'étalait sur ses cuisses. Elle en contemplait le dôme, les yeux humides, sa main gauche pétrissant son sein droit.

« Où est Itia? demanda Purcell en fronçant les sourcils.

—  C'est moi qui ai apporté ton poisson, dit Vaa en faisant un geste dans la direction de la table.

—  Où est Itia? dit Purcell en s'avançant dans la pièce. Elle est fâchée?

—  Non.

—  Pourquoi n'est-elle pas là?

—  C'est moi qui ai apporté ton...

—  Je sais, je sais », dit-il avec brusquerie et en levant la main pour lui imposer silence.

Il s'approcha de la table, l'odeur du poisson et du citron l'envahit, il avait faim, mais il ne se décidait pas à manger.

« Ecoute, Vaa, dit-il avec patience. Hier, Omaata. Aujourd'hui, Itia. Pourquoi Itia ne vient pas?

—  C'est moi qui ai apporté...  »

Il frappa la table du plat de la main.

« You are a stupid girl, Vaa !

—  I am ! I am !  »

Il s'assit, désarmé. Il attira à lui le plat de poisson et se mit à manger.

« Adamo », dit Vaa au bout d'un moment.

Il la regarda. Une large main posée sur sa cuisse et, de l'autre, se frictionnant le sein. L'air placide, animal. Mais une petite inquiétude dans les yeux.

« Adamo, tu es fâché? »

C'était du nouveau, cette inquiétude. Et à son endroit! Comme si Vaa oubliait tout d'un coup qu'elle était la veuve d'un grand chef.

« Je ne suis pas fâché.  »

Elle rumina. Quelques secondes s'écoulèrent, puis elle dit en soulevant ses épaules et son torse :

« Aujourd'hui, moi. Demain, Itia.  »

De toute évidence, elle faisait un effort quasi désespéré pour s'expliquer.

«  Pourquoi toi, aujourd'hui? » dit Purcell.

Le visage de Vaa s'amollit, ses lèvres s'écartèrent, ses dents brillèrent, elle parut presque belle.

« Tu m'as battue. »

Il la dévisagea, hésitant à comprendre.

«  Eh bien? dit-il en levant  les sourcils.

—  Hier, dit-elle, tous ses traits transfigurés par son ravissant sourire. Hier, tu m'as battue.  »

Il comprit tout d'un coup. C'est donc pour cela qu'Omaata avait ri la veille au soir! « Quel sacrifice je fais à la paix! » Cette pensée l'amusa. Il regarda Vaa avec gentillesse et aussitôt l'éclair des dents blanches apparut. Etalée et épatée dans le fauteuil, Vaa souriait, l'air calme et possessif.

« Tetahiti sait, dit-elle, quand il eut fini de manger.

—  Il sait?

—  Pour ce que je voulais faire. Horoa est allée. Elle lui a dit. »

Horoa est allée. Pas trace de blâme. Un fait seulement. Un événement qu'on constate. Aussi naturel que l'arrivée de la pluie par suroît. Aussi fatal.

« Quand?

—  La nuit dernière. »

C'était étonnant. Non seulement Toumata avait prévu qu'Horoa irait, mais elle avait même prévu, dans le temps, la limite de sa résistance.

« Tu es mon tané, reprit Vaa. Tu dois me défendre. »

Purcell lui jeta un coup d'ceil. Peut-être pas si sotte, après tout.

« Si Tetahiti veut te tuer, dit-il avec flegme, je te défendrai. Mais s'il veut seulement te battre... «

Elle posa ses deux larges mains sur ses cuisses, et elle eut un petit mouvement soumis de la tête. Oui. Les coups. Oui. C'était juste. Pour les coups, elle ne disait pas non.

Elle se leva.

« Je vais maintenant. »

Il leva les sourcils.

« Tu vas?

—  Je suis enceinte, dit-elle avec dignité.

—  Oui, oui, dit-il, rouge et confus, certes! Certes! Tu vas!

—  Je vais », reprit Vaa, et s'ébranlant dans la direction de la porte, les lanières d'écorce de sa jupe volant autour de ses larges hanches, elle sortit avec majesté.

Deux jours se passèrent sans changement. Tetahiti ne sortait pas du Pa, Ivoa demeurait invisible, le seul événement neuf était l'usage qu'Horoa faisait de ses nuits. Elle n'essaya pas de cacher ses sorties. Piaffant et caracolant, elle fit des déclarations. Elle n'avait pas pénétré dans le Pa seulement dans le sas. Tant que Tetahiti n'aurait pas enlevé de la pique la tête du Squelette, officiellement, elle le considérait toujours comme l'ennemi. En attendant, certes, elle jouait. Mais elle n'entrait pas dans sa maison et elle ne le choisissait pas comme tané.

Le 22, en descendant le sentier abrupt qui menait à Blossom Bay, Purcell se foula la cheville. Il fut massé et bandé. Et on décida qu'il prendrait désormais ses repas de midi dans la grotte aux chaloupes et ne retournerait que le soir à sa cabane. Les vahinés lui élevèrent sur la plage une petite hutte de branchages où il put se reposer pendant les heures chaudes du jour.

Itihota la taciturne apporta le premier repas de Purcell à la plage, et ne voulut laisser à personne le soin de l'aider à remonter au village. Une fois dans la cabane, elle alluma les doédoé, installa Purcell dans son fauteuil, étendit sa jambe sur un escabeau, alla chercher le livre qu'il avait laissé sur le lit et le lui mit dans les mains.

Purcell la regardait aller et venir avec plaisir. Itihota était la seule des Tahitiennes à n'avoir pas les jambes longues, mais cette faible longueur des segments, corrigée par l'extrême minceur de la taille, donnait à la partie inférieure de son corps quelque chose de rond et de compact qui, à la réflexion, paraissait agréable. Le buste était abondant, et la tête, fort petite, comme si le Créateur, ayant presque tout dépensé sur le torse, avait dû économiser la matière pour modeler le cerveau. Les yeux, surtout, étaient frappants. Au lieu de remonter vers les tempes comme ceux des autres vahinés, ils s'ouvraient droits, à fleur de tête, sans large fente, assez bridés, et merveilleusement vifs. Le visage, à partir des pommettes, descendait en fin triangle jusqu'au menton, et au milieu de ce tracé délicat, l'importance des lèvres sans aucun dessin, mais très charnues et très mobiles, paraissait presque anormale, surtout si l'on réfléchissait qu'elles ne s'entrouvraient presque jamais pour livrer passage à la parole. Cependant, elles étaient sans cesse parcourues de moues, d'ondulations et de gonflements qui étaient tout aussi expressifs que les yeux d'Itihota ou les flexions de son cou.

Purcell n'arrivait pas à se concentrer sur son livre. C'était le silence d'Itihota qui le gênait. Elle était assise sur le lit, le dos appuyé contre la cloison de bois, les mains ouvertes sur les genoux, une jambe sous elle. Elle n'avait ni bougé, ni parlé depuis que Purcell avait, commencé sa lecture. Quand il levait la tête de son livre, il ne rencontrait pas ses yeux. Et pourtant, il la sentait là. Immobile, muette et les yeux baissés, elle avait une façon extraordinaire de faire sentir sa présence.

Purcell ferma le livre et, en boitillant, vint s'asseoir à côté d'elle.

« A quoi penses-tu? »

Elle le regarda, fléchit le cou, fit un petit mouvement de tête : « Mais à toi. Je suis avec toi. Je pense à toi. »

« Qu'est-ce que tu penses?  »

Les sourcils levés, les lèvres gonflées, l'air grave, un petit mouvement d'épaule : « Il y a beaucoup à penser. Beaucoup. »

« Tu ne dis rien. Pourquoi ne dis-tu jamais rien?  »

L'esquisse d'un sourire. L'esquisse seulement, le cou fléchi, les yeux interrogateurs, les paumes ouvertes. A quoi bon, pourquoi parler? Est-ce qu'on ne se comprend pas bien sans ça? C'était étonnant. Elle n'ouvrait pas la bouche, et il la comprenait. Il y avait une phrase sous chaque mimique.

« Eh bien, dit Purcell, sois gentille. Dis-moi quelque chose. »

Les sourcils levés, une moue de doute, l'air sérieux, un peu angoissé : «  Dire? Que veux-tu que je dise? Il n'y a rien à dire. »

« Dis-moi quelque chose, reprit Purcell. Ce que tu veux. Quelque chose pour moi. »

Elle eut l'air de ramasser ses forces, puis elle leva ses yeux un peu bridés, et d'une voix basse, grave, voilée, elle dit en détachant les mots : « Tu es bon.»

Il la regarda. C'était efficace, le silence d'Itihota. Tant qu'elle le gardait, cela lui donnait du charme, du mystère. Et dès qu'elle ouvrait la bouche, ce qu'elle disait prenait beaucoup de relief. Purcell se pencha et passa le dos de sa main droite sur la joue d'Itihota. Il était étonné. Quelle importance elle venait de prendre et avec quelle économie de moyens!

On frappa violemment à la porte et une voix dit : « C'est Horoa! » Purcell s'immobilisa, la main dont il avait caressé la joue d'Itihota encore levée à la hauteur de son épaule. Quelques secondes s'écoulèrent, puis la voix profonde d'Omaata dit à travers le panneau : « Tu peux ouvrir, Adarno. »

Il se leva, mais Itihota fut plus prompte. Et Horoa jaillit dans la pièce comme si elle avait été lancée de l'extérieur, et la crinière en bataille, le poitrail agressif, l'œil en feu, elle se mit à déverser un flot de paroles en caracolant de long en large avec tant d'impétuosité que tout le monde s'écarta pour lui laisser du champ. « Assieds-toi, Horoa! » dit Purcell avec force. Ce fut exactement comme s'il avait tiré sur des rênes : elle se cabra, secoua la tête, et, l'œil exorbité, elle se mit à hennir.

« E Adamo é!

— Assieds-toi, Horoa! répéta Purcell sur le même ton. Assieds-toi, je te prie. Tu me fais mal à la tête.

—  E Adamo é!

__ Tu fais mal à la pauvre tête d'Adamo, dit Omaata.

—  Assieds-toi! » dit Itihota.

Horoa fut si surprise d'entendre Itihota parler qu'elle s'assit.

« J'ai vu Tetahiti, dit-elle enfin d'une voix presque calme, et il a dit... »

Elle laissa sa phrase en  suspens.

« Qu'est-ce qu'il a dit?

—  Ecoute, homme! reprit-elle avec une nouvelle bouffée d'impétuosité, et en faisant mine de se lever, d'abord le commencement. La première nuit, je raconte à Tetahiti pour la stupide  Vaa. Il ne dit rien. La deuxième nuit, il ne dit rien...  »

Elle agita les épaules et bomba son poitrail : « Alors, cette nuit, je me suis mise en colère... » Elle fit mine de se lever, mais elle n'en eut pas le temps. Omaata étendit son long bras et pesa de la main sur son épaule.

« Et j'ai dit : Adamo est bon. Adamo a empêché Vaa de te tuer. Et toi, tu es dans ton Pa avec ton fusil et tes têtes. Et tu dis : Adamo doit partir ou je le tue. Tu n'es pas un homme juste... »

Elle secoua sa crinière et fit une pause. « Alors? dit Purcell avec impatience.

—  Il m'a écouté d'un air très sévère. Aoué, quel air imposant il a! Même moi, j'avais un peu peur!  Puis il a dit : « Adamo est un Peritani. Il est rusé. »

Purcell détourna les yeux. Il était déçu, chagriné. Il était un « Peritani ». Donc, tout ce qui venait de lui était mauvais.

« Alors, poursuivit Horoa, je me suis mise tout à fait en colère! Et j'ai dit : « Homme entêté! Adamo est très bon! Toutes les femmes l'aiment! » Mais il a haussé les épaules et il a dit : « Les vahinés ont leur intelligence entre les cuisses. »

Elle fit une pause et tapa sur le sol du pied droit à plusieurs reprises.

« Et toi, homme, j'ai dit, ton intelligence, tu es assis dessus ! Je lui ai dit ça à la figure! poursuivit-elle en se levant avec une telle impétuosité qu'Omaata n'eut pas le temps d'intervenir. Je n'ai pas eu peur », reprit-elle en piaffant et en secouant sa crinière, et en donnant de ci de là de terribles coups de croupe comme si elle allait se mettre à ruer.

Puis elle recommença son récit depuis le début. Purcell mit les coudes sur les genoux et sa tête dans ses mains. Il aimait bien Horoa, mais à cet instant, il ne pouvait supporter sa vitalité : elle le déprimait.

« Alors? dit Omaata en happant Horoa de son bras gigantesque et en la forçant à se rasseoir.

—  Il m'a giflée, reprit Horoa d'un ton plus calme, comme si le contact de son arrière-train avec l'escabeau avait suffi à lui enlever une partie de sa fougue. Aoué ! quelle gifle! Je suis tombée par terre! Mais je la lui ai rendue! » reprit-elle aussitôt en secouant sa crinière et en faisant mine de se lever.

Omaata la força à demeurer assise.

« On s'est battu! On s'est battu! Et quand on a eu fini de se battre, dit-elle en baissant la voix et en fermant les paupières d'un air pudique, on a joué...

—  Après? dit Purcell, exaspéré.

—  Après, il était de bonne humeur. Aoué ! Ses yeux luisaient sous la lune! Et j'ai repris : « Adamo est moâ. « Adamo n'a jamais tué personne. Et il  n'a jamais porté d'arme. » Alors il a froncé les sourcils et il a dit : « Femme, tu es comme les gouttes d'eau qui tombent par temps de pluie. » Mais il a ajouté : « Ivoa a un fusil. » Et moi, s'écria-t-elle avec un nouvel accès d'impétuosité et en décollant presque sa croupe de l'escabeau, moi, j'ai dit : « Homme! Ivoa a peur que tu tires sur son tané ! » Après cela, il est resté silencieux, puis il a dit : « Adamo doit partir, mais je ne le tuerai pas .'Tu peux le dire à Ivoa de la part du neveu du grand chef Otou... »

Purcell leva vivement la tête et regarda Omaata. Il y eut un silence. Sans aucun doute, il y avait là un fait nouveau. Certes, Tetahiti avait déjà affirmé le 16 mai qu'il ne tuerait pas Adamo. Mais jamais jusqu'ici il n'avait chargé quelqu'un de le dire à Ivoa en insistant sur ses liens de famille avec elle. Cette fois, la promesse n'était pas prononcée dans le vague. Elle était faite de personne à personne en invoquant le nom du grand chef Otou. Tetahiti continuait à exiger le départ d'Adamo, mais en attendant, il faisait une proposition voilée de trêve en direction d'Ivoa.

Le lendemain matin, Omaata vint voir Purcell avec Itia et Ivoa. Elle tenait parole. Tout allait se décider en présence d'Adamo et avec sa participation. Dès l'arrivée des trois femmes, les autres vahinés s'éclipsèrent sans marquer aucune humeur de ne pas être invitées à ce conseil restreint.

D'emblée Purcell émit l'avis de remettre sans tarder à Tetahiti le fusil d'Ivoa. On l'écouta sans l'interrompre, et quand il eut fini, on ne fit pas d'objection. Il fut donc tout surpris de découvrir peu à peu, chez les trois femmes, une forte opposition à ce projet. Il fut assez long à comprendre leur point de vue. Elles l'exprimaient davantage par des silences que par des paroles. Elles convenaient que Tetahiti avait fait des ouvertures. Mais ces ouvertures, il ne les aurait pas faites, s'il n'y avait pas eu le fusil d'Ivoa. Le fusil était donc un gage dont on ne devait se dessaisir qu'avec prudence. Il fut décidé qu'Itia et Omaata iraient en ambassade au Pa et qu'elles vérifieraient d'abord si Horoa n'avait pas exagéré les promesses de Tetahiti. Il ne serait pas mauvais, en tout cas, de les lui faire répéter devant deux nouveaux témoins. Ensuite, on engagerait des pourparlers. De toute façon, il n'était pas question de remettre l'arme d'Ivoa à Tetahiti. On la briserait sous ses yeux. Et on devait obtenir de lui qu'il brisât la sienne en compensation.

Purcell n'avait pas pensé à cette contrepartie, et il admira l'audace, en même temps que la circonspection des femmes. Il objecta, cependant, qu'il était peu probable que Tetahiti consentît à détruire son fusil. Elles en tombèrent d'accord. Mais son refus leur permettrait de faire valoir, après maintes discussions, la concession qu'elles lui feraient en abandonnant cette revendication. Purcell devina qu'il était important à leurs yeux que la discussion fût longue et la négociation laborieuse. Plus elles dureraient, plus la promesse de Tetahiti de ne pas attenter à la vie d'Adamo prendrait de la solennité, et plus il lui serait difficile, par la suite, de la violer.

Les négociations durèrent du 24 mai au 6 juin. La première phase fut la plus critique. Tetahiti, par principe ou par ruse, ne voulait pas discuter avec les femmes. Seulement avec Adamo. Mais les vahinés firent valoir qu'une discussion avec Adamo n'aboutirait à rien. Certes, Adamo voulait bien rendre le fusil. Il l'avait voulu dès le début. (Tu sais comme il est bon!) Mais ce n'était pas lui qui détenait le fusil. C'étaient elles! C'était donc avec elles qu'il fallait négocier. Un tané discute bien avec sa femme. Pourquoi ne discuterais-tu pas avec nous? Et d'ailleurs, E Tetahiti é! qu'est-ce que tu es en  train de faire en ce moment?

Comme Purcell l'avait prévu, Tetahiti repoussa catégoriquement l'idée de se défaire de son fusil. Les vahinés s'indignèrent, menacèrent de rompre le dialogue, le rompirent en effet, le reprirent, et au bout d'une semaine, cédèrent en se donnant toutes les apparences d'avoir été battues et d'abandonner toute la victoire à Tetahiti.

En même temps, elles conférèrent à la remise du fusil d'Ivoa un caractère presque théâtral. Le 6 juin à midi elles se rendirent au Pa en cortège. Ivoa, Itia et Omaata en tête; en queue, Horoa, Vaa et Toumata. Et au milieu, entre Avapouhi et Itihota, Purcell. Il avait plu dans la matinée, et le « ventre du soleil », tombant sur l'humidité du sous-bois, la rendait étouffante. C'est avec soulagement que Purcell émergea dans l'espace dégagé qui entourait maintenant le Pa. A une dizaine de mètres de la palissade, juste à l'endroit où Cliff Lane s'infléchissait sur la droite pour gagner Blossom Bay, s'élevait un jeune bananier que les Britanniques avaient coupé au pied trois semaines auparavant, mais qui dressait déjà un rejet vigoureux de trois mètres de haut, terminé par un bouquet de larges feuilles. Le petit groupe s'arrêta à leur ombre, et Omaata, portant dans le creux de son bras droit le fusil d'Ivoa, appela Tetahiti.

Purcell s'attendait à ce qu'il restât dans le sas, invisible et voyant tout. Mais il voulut bien apparaître au grand jour, devant sa porte, ses trois femmes derrière lui. A vrai dire, il n'approcha pas, et tenait son fusil à la main, le canon pointé, comme par mégarde, sur le ventre d'Omaata. Cependant, son visage était serein, et Omaata dirigeant son arme vers le sol, il l'imita aussitôt. Omaata prononça un discours en faveur de la paix. Quand elle eut fini, elle brisa le fusil contre un arbre et en jeta les morceaux aux pieds de Tetahiti. Celui-ci fit signe qu'il allait parler, et après un temps de silence plein de dignité, il parla, en effet. Il fit compliment aux femmes de leur sagesse. Il les félicita de s'être montrées si capables. Il espérait qu'il n'aurait jamais que de bons rapports avec elles. Quant à Adamo, c'était un Peritani. Adamo devait partir. Mais lui, Tetahiti, chef, fils de chef, il avait fait une promesse à la fille du grand chef Otou, et il tiendrait sa promesse : si Adamo partait à la date qu'il avait lui-même fixée, sa vie, jusque-là, serait tabou.

Le mot fit sur les vahinés une impression considérable. Elles n'auraient jamais cru que Tetahiti serait allé si loin. Mais il n'y avait plus à en douter : il avait accordé le tabou à Adamo, en se référant explicitement à Otou, dont Adamo portait, à cet instant même, la boucle d'oreille. Adamo était donc tabou deux fois : par la boucle d'oreille qui avait touché la joue du grand chef Otou, et par la parole de Tetahiti, fils de chef et neveu du grand chef Otou...

Quand l'émotion fut calmée, Tetahiti reprit la parole. Il avait vaincu les oppresseurs, il se considérait donc comme le chef de l'île. A ce titre et conformément à l'usage, il se donnait à lui-même le tabou. Purcell sentit qu'il était bien le seul à trouver un peu de ridicule dans cette déclaration. Elle fut accueillie avec des hochements de tête pleins de gravité et un murmure d'assentiment. Puis Omaata parla. Elle se répandit en paroles polies d'où il ressortait qu'elle assurait Tetahiti de son respect et de son amitié. Puis elle rappela, mais sans y insister, que selon la coutume tahitienne, le tabou n'était plus valable si le chef tachait ses mains du sang des siens.

Cette allusion ne fut perdue pour personne. Ivoa étant la cousine de Tetahiti, le tané d'Ivoa pouvait passer pour le parent du nouveau chef.

Il est douteux que cette restriction à son propre tabou enchantât Tetahiti. Il n'en laissa rien paraître. Depuis qu'il s'était proclamé le roi de l'île, son visage paraissait encore plus sévère, ses traits plus durs, sa stature plus imposante. Quand Omaata eut fini de parler, il reprit ses compliments, les répéta sous plusieurs formes, et alors qu'on s'attendait à ce qu'il prît congé, il fit une pause, et tout d'un coup, pria les femmes de le laisser seul avec Adamo.

Il y eut un mouvement de stupeur. Imperturbable, Tetahiti attendit quelques secondes, puis voyant que les vahinés ne bougeaient pas, d'un geste large, il tendit son fusil à Raha et son coutelas à Faïna. Puis avec une lenteur pleine d'élégance, il s'avança de quelques pas vers les femmes et s'arrêta, ou plutôt se campa devant elles, les mains nues.

Purcell sentit qu'il y avait un peu de cabotinage dans ce mouvement, mais toute politique, qu'elle fût bonne ou mauvaise, comportait un élément de théâtre. Et celle-ci était bonne, puisqu'elle engageait des pourparlers. Les femmes s'écartèrent. Et Purcell s'avança à son tour, avec le sentiment pénible d'être beaucoup plus petit que le Tahitien et de mettre beaucoup moins de grâce dans ses attitudes. En même temps, il sortit de l’ombre fraîche du bananier et il sentit sur sa nuque tout le poids du soleil.

Il n y avait rien d'arrogant ni d'hostile dans le visage de Tetahiti. Ses traits sévères n'exprimaient rien. Et quand il prit la parole, Purcell observa que sa  voix était moins sèche que lors du premier entretien. Cependant, il parla par phrases courtes, sans se mettre en frais d'éloquence. Il ne traitait plus son interlocuteur en prisonnier de guerre. Mais il ne le considérait pas non plus comme un égal.

« Quand la pirogue sera-t-elle finie? dit-il au bout d'un assez long moment.

—  En moins d'une lune. »

Il y eut un silence. Purcell sentait le soleil sur sa nuque. Un cercle de plomb enserrait sa tête.

« As-tu besoin d'aide?

—  Non. Sauf pour la mettre à l'eau. »

Silence encore. Tetahiti changea la jambe sur laquelle le poids de son corps reposait, et Purcell pensa : « C'est maintenant qu'il va parler. »

« Où est Timi? »

Purcell cilla. Il avait terriblement chaud. Ses tempes battaient.

« Mort. »

Il fut surpris d'avoir répondu cela. Avait-il décidé depuis longtemps, sans se le dire, de tout révéler à Tetahiti, ou était-ce l'effet de son malaise?

« Qui l'a tué?

—  Personne. Il s'est tué avec son propre fusil. »

Et voyant que Tetahiti le fixait sans rien dire, il lui raconta l'accident.

« Qu'est-ce que tu as fait du corps? »

Purcell eut un geste vague. Il ne voulait pas mêler Omaata à son récit :

« Dans la mer. »

Tetahiti voila à demi ses yeux de ses lourdes paupières et dit d'une voix neutre :

« Qu'as-tu fait du fusil? »

Evidemment.  C'était là  ce qui intéressait Tetahiti. C'est pour en arriver là qu'il avait demandé à lui parler. A quoi servait qu'on brisât l'arme d'Ivoa s'il y avait, quelque part dans l'île, un autre fusil que le sien?

« Dans la grotte il y a un puits. C'est là que je l'ai jeté.

—  Quelle grotte?

—  Celle de Mehani.

—  Bien », dit Tetahiti.

Il pivota sur ses talons. Aussitôt Purcell regagna le bananier, appuya sa tête contre la jeune tige et ferma les yeux. Il voyait trouble et il avait l'impression que sa tête allait éclater.

Il sentit un souffle frais sur le visage. Il ouvrit les yeux. Ivoa l'éventait avec une feuille. Il lui sourit.

« Ça va mieux. »

Il y eut autour de lui un murmure amical. Aoué, pauvre Adamo. Il ne supportait pas le soleil, il avait la peau si tendre. Il remarqua que les femmes restaient à distance, sans doute pour lui laisser de l'air.

« Adamo, dit Ivoa à son oreille, qu'est-ce qu'il t'a demandé?

—  Où était le fusil de Timi.

—  Tu le lui as dit?

—  Oui.  »

Ivoa secoua la tête avec admiration : « Il est habile. Il t'a demandé, à toi... » De retour à sa cabane, Purcell mangea à  peine et, s’allongeant  sur le  lit  à  côté d'Ivoa, s'endormit d'un sommeil agité. Quand il se réveilla à cinq  heures, la nuque raide, la tête assez douloureuse, il décida néanmoins de descendre à la plage. Ivoa le pressa de partir seul. Elle se sentait lasse, elle pensait être proche de son terme. Avapouhi et Itia resteraient avec elle.

Purcell fut étonné de n'avoir qu'Itihota comme compagne pour gagner  Blossom  Bay. Il semblait que les consignes de sécurité fussent levées et son escorte dissoute. Quand il apparut dans le sentier en lacet de la falaise, boitillant et appuyé sur le bras d'Itihota, les vahinés accoururent à sa rencontre, et il nota avec surprise l'absence d'Omaata.

Il se sentit assez dispos après le bain pour gagner la grotte des chaloupes et se remettre au travail. Il était seul. Comme le soleil commençait à baisser derrière l'île, les vahinés, pour jouir plus longtemps de sa chaleur, étaient restées le plus près possible de l'eau.

Il travaillait depuis une heure environ quand Omaata apparut à l'entrée de la grotte, son corps noir, monumental se détachant sur le bleu du ciel. Purcell leva la tête et dit d'un air mécontent :

« Où étais-tu? »

Ce ton grondeur ravit Omaata. Balançant ses vastes hanches, elle avança dans la grotte et s'immobilisa à la droite de Purcell, si près de lui qu'elle le touchait presque.

« Tu es bien ici, dit-elle. Tu es au frais. »

Purcell haussa les épaules et pointa sa scie au-dessus de lui.

« Je suis très mal. Il y a un courant d'air. »

C'était vrai. Il y avait une large fissure dans le plafond de la grotte qui communiquait avec l'air libre, et il avait l'impression de travailler dans une cheminée. Omaata suivit son regard.

« Si je n'avais pas peur qu'il te tue, dit-elle en riant, je mettrais le feu aux chaloupes. Elles brûleraient très bien ! »

Elle reprit au bout d'un moment d'une voix taquine :

« J'étais avec Tetahiti. »

Purcell ne broncha pas, et comme il restait silencieux, les yeux fixés sur sa tâche, elle ajouta :

« Dans ta grotte. »

Il traça un trait avec soin sur un des barrots, s'écarta un peu et se mit à scier. Elle reprit :

« Avec Faïna, Raha et Taïata...  »

Il leva la tête et la dévisagea, stupéfait.

« Il est descendu dans le puits?

—  Je tenais la corde. Ses femmes m'aidaient. »

Il posa la scie.

« Il l'a trouvé? »

Elle fit « oui » de la tête. Purcell la regarda un moment en silence.

« Il pouvait le laisser dans le puits. L'eau l'aurait mangé. »

Elle haussa ses vastes épaules. Une ombre noire apparut à l'entrée de la grotte. Ils tournèrent la tête en même temps. C'était Tetahiti. Pour la première fois depuis la fin des combats, il portait son arme à la bretelle.

« Je vais nager », dit Omaata.

Elle sortit. Tetahiti restait immobile, les yeux fixés sur la chaloupe. Il voyait enfin de ses propres yeux le travail d'Adamo. Bien qu'il n'y eût encore que la carcasse, il était évident qu'Adamo faisait bien comme il avait dit : il mettait un toit à la pirogue.

Tetahiti vint se placer de l'autre côté de l'embarcation, et les deux mains placées sur les lisses, il considéra Purcell.

« Pour le fusil, dit-il d'une voix lente, tu m'as bien dit la vérité. »

Il fit une pause.

« Et pour Timi aussi, tu m'as bien dit la vérité. »

Purcell haussa les sourcils d'un air interrogateur et Tetahiti ajouta :

« J’ ai retrouvé la balle dans la grotte. C'était une balle pour nos fusils. Ce n'était pas une balle pour les vôtres. »

Après cela, le silence dura si longtemps que Purcell se sentit gêné. Tetahiti était debout devant lui, athlétique, les traits sévères, ses lourdes paupières mi closes. Peut-être était-ce seulement la lumière de la grotte, mais  Purcell eut l'impression que les rides sur son front et  de chaque côté de sa bouche s'étaient creusées. Quel contraste il y avait entre ce visage buriné et amer, et le corps qui le portait! Le moindre mouvement de Tetahiti faisait valoir une silhouette vigoureuse, et Purcell s'étonnait à chaque fois, en levant les yeux, de rencontrer une physionomie qui paraissait appartenir à un âge différent. C'était saisissant : la tête d'un homme mûr sur un torse de jeune homme.

Le Tahitien se taisait et à chaque seconde qui s'écoulait, l'embarras de Purcell augmentait. Il n'avait lui-même rien à dire. Par courtoisie, il n'osait se remettre au travail. Et il restait là, debout de l'autre côté de la chaloupe, sa scie à la main, regardant Tetahiti, attendant ses paroles, avec la vague impression d'être un accusé devant son juge.

Tetahiti, les yeux mi-clos, regardait Purcell sans le voir. Il avait l'air absent, occupé à ruminer des pensées tristes, et Purcell eut tout d'un coup l'impression désespérante qu'un monde les séparait. Le Tahitien paraissait si hors d'atteinte! Même pas dur, même pas haineux : lointain.

Les mains de Tetahiti se crispaient sur les lisses. C'était le seul signe d'émotion qu'il donnait. Purcell considérait avec anxiété ce visage si bien fermé. Il y  avait entre Tetahiti et lui tant d'injustices, tant de malentendus, tant de cadavres! Le cœur de Purcell se serra. A cette minute, cela lui était presque égal d'avoir à quitter l'île, d'affronter l'océan, peut-être la mort. La vraie défaite, c'était ce mur entre eux. Cette idée des peritani que le Tahitien se faisait. Ce mépris. Cette condamnation.

« C'est à ce moment-là, dit Tetahiti, que tu aurais dû venir avec nous. »

Il ouvrit les yeux tout grands, surpris d'avoir parlé tout haut, et Purcell dit :

« A quel moment?

—  Quand le Squelette a tué Kori et Mehoro. Tu serais venu avec nous, Ropati aussi serait venu. Et Ouili. Et Jono. Peut-être l'homme jaune. On aurait tué le Squelette et le petit rat. Seulement eux. »

Ses paupières se fermèrent à demi sur ses yeux.

« Et maintenant, dit-il d'une voix rauque et voilée, il y a toutes ces piques autour de ma maison et je ne suis pas heureux. Je les injurie, mais sauf pour le Squelette et le petit rat, ça ne me fait pas plaisir. Il y a eu trop de morts dans l'île... Les miens, les tiens... A cause de toi.

Non, pas à cause de moi, dit Purcell. A cause de l'injustice.

—  A cause de toi! répéta Tetahiti avec force. A cause de tes idées de moà !

—  Il n'est pas bon de verser le sang, dit Purcell d'une voix ferme.

—  Homme! s'écria Tetahiti en haussant les épaules avec une fureur contenue, moi non plus, je n'aime pas verser le sang! Mais le sang de l'oppresseur, il est très bon à verser! Tu connais le poème! C'est du sang qu'il faut donner à boire à ses cochons! C'est un sang qu'il est très délicieux de voir couler! C'est un sang que la terre boit avec une joie considérable! L'injustice, ô guerriers, est une herbe qui pue! Extirpez-la!... »

Tetahiti s'interrompit comme s'il ne se rappelait plus la suite, et dit d'une voix cassée et sans regarder Purcell :

« Si tu étais venu avec nous, Mehani serait vivant. » Purcell s'appuya de la main gauche à la chaloupe, ses jambes tremblaient, « Mehani serait vivant! » Il se souvint de l'accusation véhémente de Ouili : « C'est à cause de vous que Ropati est mort! » Mehani, Ropati... Que de morts on déposait à sa porte! Une peur terrible le traversa. Et si c'était vrai! Si c'était Tetahiti qui avait raison! S'il s'était trompé depuis le début! Pendant quelques secondes, il sentit sa tête chavirer comme si la raison d'être de toute sa vie était anéantie.

« Le jour de la fin des combats, reprit tout d'un coup Tetahiti en braquant à plein son regard sur Purcell, je t'ai questionné au sujet de Timi, et tu as dit la chose qui n'est pas. Et aujourd'hui, tu as dit la vérité. Pourquoi?

—-  Ce jour-là, dit Purcell, j'avais peur que tu me tues.

—  Tu n'avais pas peur », reprit aussitôt Tetahiti et il ajouta avec un geste élégant de la main : « Comment aurais-tu peur, ô Manou-faïté !  »

Purcell inclina la tête. Ce rappel était généreux.

« Et aujourd'hui, reprit Tetahiti en se penchant en avant et en regardant Purcell avec un air indéfinissable de le mettre en accusation, tu m'as dit la vérité. Deux fois. Pour le fusil. Et pour la mort de Timi. Pourquoi? »

Purcell fut un instant avant de répondre. Il fouillait en lui-même. Il lui paraissait très important tout d'un coup de déceler son vrai mobile. Et maintenant qu'il y réfléchissait, tout devenait obscur. Il ne trouvait pas un seul mobile, mais plusieurs, entre lesquels il devait choisir.

« Pour que tu aies confiance », dit-il enfin.

Tetahiti se redressa, retira les mains des lisses, et son visage amer et creusé parut se fermer davantage. Il se tourna de profil, le visage dirigé vers la mer, comme si la présence de Purcell ne l'intéressait plus.

« Qu'est-ce que ça peut te faire que j'aie confiance, dit-il d'une voix neutre, puisque tu pars. »