« Adamo! »
Il ouvrit les yeux. Itia devant lui. Itia debout, sans un geste. Il faisait presque clair dans la grotte.
Il s'assit. Il n'arrivait pas tout à fait à décoller ses paupières. Les traits d'Itia étaient flous. Il sentit qu'il se passait quelque chose d'anormal. Elle ne parlait pas. Elle ne se jetait pas dans ses bras.
Il tâtonna de la main à ses côtés.
« Omaata?
— Au village, dit Itia d'un ton morne.
— Qu'est-ce qu'elle fait? » Elle haussa les épaules.
« Qu'est-ce qu'elle peut faire? »
Il regarda la tache de lumière sur la paroi. Le soleil était déjà haut. Il avait dormi longtemps. Il cligna des paupières, sa vision s'éclaircit, il regarda Itia, et vit l'expression de ses yeux.
« Itia!
— La guerre est finie », dit-elle d'un ton terne.
Il se mit debout, ouvrit la bouche, et n'arriva pas à parler. Il savait, il savait déjà.
« Mehani? »
Elle regarda droit devant elle et dit à voix basse :
« Tous. Tous. Sauf Tetahiti. »
Elle détourna les yeux et ajouta avec ressentiment :
« Il n'est même pas blessé. »
Il y eut un silence et Purcell répéta avec une insistance puérile :
« Mehani? »
Itia le regarda. Il avait l'air hébété, ses mains pendaient le long de son corps, ses épaules étaient affaissées. Quand il parla, ce fut d'une voix plaintive comme celle d'un enfant.
« Mehani? »
Elle secoua la tête par deux fois. Purcell eut l'impression que ses yeux jaillissaient de leurs orbites, un voile noir tomba devant eux, il mit les deux mains en avant, il s'affaissa sur les genoux, puis sur le ventre.
« Adamo! »
Elle se précipita sur lui, le retourna. Il était blanc, les yeux clos et creusés. Elle écouta son cœur. Il battait d'une façon irrégulière.
« Adamo! »
Elle se mit à lui donner des tapes sur les joues. Son visage frémit, une ombre de couleur revint. A genoux devant lui, ses jambes passées de chaque côté de son corps, elle frappa plus fort des deux mains.
Elle s'arrêta, il desserra les lèvres et il dit d'une voix ténue et pressante :
« Frappe! Frappe! »
Elle recommença, et au bout d'un moment, il réussit à ouvrir ses paupières. Tout était brumeux, indistinct. Il regarda Itia, ferma les yeux. Les petits chocs sur son visage continuaient, il dit dans un souffle : « Frappe, frappe. » Les tapes sur ses joues lui semblaient rythmer le retour du sang dans sa tête. Il allait mieux.
Il se dressa sur son coude, le malaise était fini, il se sentait comme assommé. Il dit en anglais à voix basse :
« Mehani est mort. » Mais cela ne voulait rien dire. Il ne souffrait pas. Il ne ressentait rien. Son esprit était un blanc total.
Itia s'allongea à côté de lui et lui prit la main. Elle le vit tourner la tête vers elle, ses yeux étaient sans expression.
« Comment? dit-il d'une voix faible.
— Hier soir. Les Autres ont surpris les Peritani à la tombée de la nuit. Le chef a été tué. Le petit rat et le Squelette sont entrés dans la maison. Ils ont tiré toute la nuit. Les Autres étaient dans les arbres. Ils tiraient aussi. Au petit matin ils ont cessé. Les Peritani ont attendu longtemps, longtemps... Et quand le soleil s'est levé, ils se sont dit : « Bon, ils sont partis. » Alors, le petit rat et le Squelette sont sortis de la maison et les Autres les ont tués.
— Mehani? »
— Il s'est approché trop tôt du petit rat. Le petit rat n'était pas mort. Pas tout à fait mort. Il a tiré. »
Purcell baissa la tête. Tué par Smudge! Mais non, il n'y avait pas de dérision, même pas. Mehani était mort, c'est tout.
Quelques secondes s'écoulèrent. Il était tassé sur lui-même, inerte, stupide. Il ne pensait à rien
Itia dit :
« Je continue?
— Oui », dit-il d'une voix faible, et il ferma les yeux. Elle reprit sans marquer d'émotion :
« Tetahiti a coupé les têtes. Puis il a envoyé Raha et Faïna au camp chercher les poini qui contenaient les têtes. Il a enfoncé huit javelots autour de la maison des Tahitiens, et sur les javelots il a planté les trophées. Alors les femmes se sont mises à crier et il a dit : « Pourquoi criez-vous? Vous n'êtes pas mes esclaves, mais des femmes de ma tribu. Et ceux-là étaient des étrangers qui nous ont fait tort. » Mais les femmes ont continué à crier, et Omaata a dit : « Tu mets les têtes de nos tanés sur des piques : tu nous traites comme des esclaves. » Après cela, les vahinés ont parlé toutes à la fois et lui ont fait des reproches. Tetahiti a tout écouté avec patience, puis il a dit : « Ces hommes sont des étrangers qui ont porté les armes contre nous. Ils ont été tués à la guerre et j'ai décoré le tour de ma maison de leurs têtes pour me faire honneur, car j'ai bien combattu. Avec courage et avec ruse. Et je suis vivant. Et eux sont morts. Mais vous, vous êtes mes sœurs. Je ne vous considère pas comme des esclaves. Que celle qui veut entrer dans ma maison y entre. Je la traiterai avec honneur. » Là-dessus, il a regardé les femmes l'une après l'autre. Ce n'était pas un regard pour jouer. Non. C'était autre chose. Il était appuyé sur son fusil, son coutelas à sa ceinture. Un homme grand! Un homme imposant! Les femmes, aussi, l'ont regardé. Alors, Horoa, qui du temps du Squelette, et même du temps de Ouili, a toujours un peu joué avec lui, a dit : « Enlève la tête de mon tané de cette pique, et je viendrai dans ta maison. » Et Tetahiti a dit, comme à regret : « Non, c'est la coutume. » II y eut un silence et Taïata, seule, est entrée dans sa maison. Et quand Horoa a vu ça, elle a dit en raillant (et peut-être aussi par dépit) : « Homme! Tu as fait une belle acquisition! » Et toutes les femmes l'ont quitté, sauf Taïata, et bien entendu, Raha et Faïna.
— Et toi? dit Purcell en relevant la tête.
— Je suis partie aussi, dit-elle avec un bref éclair dans le regard. Tetahiti m'a rappelée et il m'a dit : « Itia, ma sœur, tu t'en vas? » J'ai dit : « Mehani était mon tané. Pas toi. Et je trouve que tu n'agis pas bien. » II a dit d'un air sombre : « J'agis selon mon droit. Cours après Omaata et ramène-la. » J'aj ramené Omaata, il l'a regardée dans les yeux et il a dit : « Où est Timi? » Elle n'a pas répondu. Alors il a dit : « Où est Adamo? Et pourquoi Ivoa n'était pas avec les femmes? » Et comme elle ne répondait pas non plus, il a dit d'une voix forte : « Adamo est mon prisonnier de guerre et je ne le tuerai pas. Dis-lui de venir me voir dans ma maison. » Omaata n'a rien dit. Elle est partie, et comme je ne savais pas où aller, j'ai suivi Omaata dans sa maison. Aoué, toutes les femmes étaient là! Et quand elles ont vu Omaata, elles se sont écriées : « Que faire, Omaata? » Et les unes pleuraient, bien que ce ne soit pas bien de pleurer. Et les autres demandaient : « Où est Timi? Où est Ivoa? » Et d'autres disaient . « Qu'est-ce qu'il va faire d'Adamo? » Et Omaata a dit : « Taisez-vous! Il a dit qu'il ne tuerait pas Adamo. »
Il y eut un silence, et comme Purcell se taisait, Itia dit :
« Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire? »
Purcell tourna la tête vers elle, et elle remarqua que ses traits avaient repris leur fermeté.
« Itia, dit-il enfin, dis-moi la vérité. Tu ne sais pas où est Ivoa?
— Non.
— Omaata le sait?
— Peut-être. »
Il se leva, alla tâter son pantalon, constata avec déplaisir qu'il était encore humide et l'enfila.
« Ecoute, dit-il, on va descendre. J'attendrai au banian. Tu iras chercher Omaata. »
Il reprit :
« Mais ne dis pas aux autres femmes où je suis.
— Et à Tetahiti, qu'est-ce que je dis?
— Tu ne dis rien. Tu dis qu'Omaata me cherche. Va, ne m'attends pas. »
Il avait presque oublié comme le soleil était chaud et quelle lumière il déversait sur les choses. Il cligna des yeux, il se retenait des deux mains pour descendre l'à-pic après la grotte. Il était en vie, il ne voulait penser à rien d'autre.
Sur sa tête, sur ses épaules, sur ses jambes à travers l'étoffe mouillée, il sentait la chaleur du soleil. Toute l'île s'étendait au-dessous de lui comme une carte en relief, verte et multicolore au milieu du Pacifique bleu sombre. Il recevait dans ses poumons l'air qui avait passé sur la houle, sur les feux de bois du village, sur les fleurs du plateau.
Il n'entra pas sous le banian. Il ôta son pantalon, le suspendit à une racine verticale et s'étendit à plat ventre sur l'herbe. Au bout de quelques minutes, il ruissela de sueur, mais il resta immobile, il lui semblait qu'il n'aurait jamais assez chaud. Il y avait quelques nuages dans le ciel, et dès que le soleil se voilait, il éprouvait une impression pénible comme si la lumière et la chaleur allaient disparaître pour de bon, et laisser l'île dans les ténèbres.
Omaata arriva au bout d'une heure, elle avait pensé à tout, elle lui apportait à manger. Il fit quelques pas au-devant d'elle, la regarda, éprouva un peu de gêne, et il lui prit les galettes des mains comme pour la débarrasser. Sans un mot il revint s'asseoir sous le banian, mais cette fois-ci, à l'ombre. Il sentait une brûlure sur les épaules.
« Où est Ivoa?
— Je ne sais pas. »
Et comme il la regardait, elle ajouta :
« Homme, où veux-tu qu'elle soit?
— Tu l'as vue hier soir?
— Ce matin. Quand Mehani est tombé, elle s'est précipitée, elle s'est mise à genoux, puis elle s'est relevée et elle est partie.
— Où? Dans quelle direction?
— Ta maison. »
Evidemment. Elle était venue chercher son fusil. Mehani était mort. Elle ne s'attardait pas à le pleurer. Elle prenait la brousse pour protéger son tané contre Tetahiti.
Il dit au bout d'un moment :
« Est-ce que Tetahiti veut me tuer? »
Omaata était allongée à côté de lui. Appuyée sur son coude, elle arrachait des brins d'herbe et un à un elle les portait à sa bouche.
« Il a dit qu'il ne te tuerait pas.
— Ce n'est pas ça que je te demande. »
Elle fit entendre un petit grognement. Comment lui expliquer? Tetahiti n'avait pas envie de le tuer, lui, personnellement. C'était plus compliqué.
Comme Omaata continuait à se taire, Purcell reprit :
« Est-ce que je dois me méfier?
— Il faut toujours se méfier.
— Autant que lorsque Timi était vivant?
— Peut-être pas. » Elle ajouta :
« Tetahiti a dit qu'il ne te tuerait pas. » Il cherchait en vain ses yeux.
« Est-ce que Tetahiti est homme à dire une chose et à faire une autre?... »
Elle haussa ses vastes épaules : « Comme tous les chefs. »
Il médita cette réponse et dit : « Otou n'était pas comme ça.
— En temps de paix, non. Mais en temps de guerre, Otou était très rusé.
— La guerre est finie.
— O mon bébé! » dit Omaata en relevant la tête et en versant sur lui la lumière de ses larges yeux.
Elle arracha tous les brins d'herbe de sa bouche et les jeta devant elle.
« La guerre avec le Squelette est finie. Mais il y a une autre guerre entre Tetahiti et les femmes. Et une autre guerre entre Tetahiti et Adamo...
— Une guerre avec moi! » s'écria Adamo, stupéfait. Elle grogna, s'allongea sur son ventre, et son vaste visage appuyé sur ses mains, elle le regarda de côté avec tendresse :
« Sais-tu ce que Tetahiti fait en ce moment? Il achève le Pa...
— Le Pa des Peritani » Elle hocha la tête.
« Maamaa !
— Non, dit-elle avec gravité. Non... Ce matin il a cassé tous les fusils, sauf le sien.. Mais il y a encore deux fusils dans l'île. Le fusil d'Ivoa... »
Une pause. Les yeux baissés.
« Et le fusil de Timi. »
Il dit aussitôt :
« J'ai jeté le fusil de Timi dans le puits. »
Elle soupira, mais ne fit aucune remarque. Il reprit :
« Est-ce que les femmes iraient jusqu'à tuer Tetahiti? »
Elle grogna. Plus exactement, elle souffla fort par le nez d'un air mécontent. Toujours ces questions brutales à la peritani ! Où étaient les bonnes manières d'Adamo? Puis elle !e regarda, blond, rose, une large tache rouge sur les épaules, pauvre petit coq, il supportait mal le soleil, il ne comprenait rien, il était comme un bébé au milieu d'eux, à qui pouvait-il poser des questions? Elle s'attendrit, avança sa large main et lui caressa le bras. Il tourna la tête, elle vit son regard. Oh! les yeux couleur de ciel, transparents! transparents! O mon petit coq! O Adamo!
« Les femmes sont offensées, dit-elle enfin. Moi-même, je suis très offensée.
— Mais c'est la coutume.
— Non, non! dit-elle avec passion. Après une guerre à l'intérieur d'une tribu, on ne met pas les têtes sur des piques. »
Il y eut un silence et Purcell dit : « Pourquoi agit-il ainsi? » Elle haussa les épaules.
« Il a beaucoup de haine pour les Peritani. Il essaie d'être heureux de sa victoire. Ces huit têtes pour lui... »
Elle fit un geste et n'acheva pas sa phrase. Purcell avança son menton et ses yeux devinrent froids. Huit têtes. Neuf, avec la sienne. Tous les Peritani seraient morts. Tetahiti serait vraiment heureux... Il se leva et se tourna vers elle.
« Allons, dit-il d'une voix forte. Tu vas aller trouver Tetahiti. Tu lui diras : « Adamo a dit : « Je n'irai pas dans ta maison, car je ne veux pas voir les têtes des Peritani sur les piques. » Adamo a dit : « Viens sur le marché en plein ventre du soleil : j'y serai. »
Elle le regarda un moment en silence. Aoué, comme ses yeux pouvaient changer!
« Je retourne avec toi au village, reprit Purcell. J'attendrai sa réponse dans ma maison. »
C'était la veille seulement, presque à la même heure, qu'il avait quitté East Avenue pour s'engager avec les femmes dans Banian Lane!... Et maintenant, il était là de nouveau, il atteignait déjà le village. A sa droite se dressait la maison de Mason. Si, au lieu de tourner à gauche pour rentrer chez lui, il continuait par East Avenue, il passerait devant toutes les habitations du losange... Comme l'emplacement du village avait été bien choisi! Le plan, bien tracé; la symétrie, obéie avec amour; les intervalles entre les maisons respectés; toutes les règles de la civilisation suivies pas à pas... Quelle merveilleuse réussite! L'organisation, l'effort, la volonté de créer, le goût de prévoir, le souci de durer et de transmettre ses biens à ses enfants, tout était admirable. Quelques mois plus tôt, il n'y avait, en cette même place, qu'un bois sauvage. Et maintenant, ces « routes », ces « avenues », presque rectilignes, chacune avec sa pancarte et son nom; cette place du marché avec sa guérite, sa cloche, son horloge, et les citernes de toile dressées par Mac Leod; ces cottages sans élégance, mais solides; ces jardins, bien cultivés, bien clos. Chacun chez soi. Chacun pour soi. Tous bien séparés. Personne ne demandant rien à personne. Toutes les portes des maisons fermant à clef. Et plus loin, sur le plateau, appartenant à chacun des neuf Britanniques, neuf parcelles de bonne terre qui devaient les nourrir — et qui les avaient tués.
Neuf? Non, pas neuf, huit. Il pouvait, si cela lui chantait, aller prendre possession de la parcelle que Mac Leod lui avait allouée. Il baissa la tête. Sa bouche devint sèche et amère. Le seul Britannique de l'île!... Il sentit la grande main d'Omaata se poser sur son épaule, tandis qu'il marchait à côté d'elle, ralentissant le pas comme il s'approchait de sa maison. La voix profonde roula, étouffée, dans son oreille : « Ne sois pas triste, Adamo. » Il secoua la tête avec irritation. « Je ne suis pas triste. » Tout en marchant, il s'écarta d'elle. Elle retira sa main.
Ils arrivaient devant la maison.
« Je vais », dit Omaata avec dignité.
Elle le quittait sans un regard, la tête droite, le dos plein de froideur. Il secoua la tête avec impatience. Leur susceptibilité, leur damnée étiquette!... Il poussa la porte de sa maison, et le remords l'envahit. Au milieu de la pièce, trônait, solide et monumental, le fauteuil qu'il avait fabriqué de ses mains. Omaata avait pris le temps, avant d'aller au banian, de le rapporter chez lui, afin que le meuble eût l'air de l'attendre quand il reviendrait dans sa cabane et n'y trouverait pas Ivoa.
Il ressortit dans le jardin et poussa jusqu'au buisson d'hibiscus. Il appela Ivoa à voix haute plusieurs fois. Il était presque sûr qu'elle guettait ses mouvements. Il savait qu'elle ne sortirait pas de la brousse à son appel et il Voulait lui faire savoir qu'il s'inquiétait d'elle.
Toujours avec l'impression que les yeux d'Ivoa se cachaient sous chaque feuille, il gagna l'appentis, se lava des pieds à la tête et se rasa avec soin. Il repassa dans la maison, ouvrit toutes grandes les portes coulissantes, puis, comme il sentait la nervosité le gagner, il s étendit sur le lit, les yeux tournés du côté du jour. Le soleil était haut et Omaata ne paraissait pas.
Au bout d'un moment, les femmes arrivèrent. Elles ne parlaient pas, et leurs pieds nus ne faisaient aucun bruit sur les pierres du sentier. Cependant, avant même qu elles, eussent franchi le seuil, Purcell avait reconnu le frottement caractéristique des lanières d'écorce de leurs jupes. Elles entrèrent, les yeux gravés, se penchèrent l'une après l'autre sur lui, frottèrent leurs joues contre la sienne, toujours sans mot dire. Quand ce fut fini, elles se regardèrent. Il y eut alors une sorte de ballet glissé et rapide, comme si tous leurs mouvements avaient été réglés d'avance par des préséances bien définies. Itia, Avapouhi et Itihota s'assirent sur le lit, la première à la droite de Purcell, la seconde à sa gauche, la troisième à ses pieds. Horoa et Toumata, négligeant les sièges ou n'osant s'en servir, s'assirent sur le plancher. Quant à Vaa, après avoir embrassé Purcell (ce qu'elle n'avait plus fait depuis qu'elle était devenue la vahiné du grand chef) elle se retira, et se tint debout près de la porte, comme une visiteuse pressée qui a l'intention de partir d'un moment à l'autre. Tout étonna Purcell dans ces dispositions. La distance de Vaa, la réserve des deux vahinés assises sur le sol, et l'air de tranquille familiarité des trois femmes qui avaient pris place sur son lit. Qu'une de ces trois femmes fût Itihota, la veuve de White, avec qui il n'avait eu que peu de rapports jusque-là, était encore plus surprenant.
Un quart d'heure se passa sans qu'aucune parole fût prononcée. Puis Omaata arriva, embrassa la scène d'un coup d'oeil approbateur, et non sans un certain air de pompe et de possession, vint s'asseoir à son tour sur le lit, aux pieds de Purcell et en face d'Itihota.
« Eh bien? dit Purcell en se dressant.
— Tetahiti t'attend.
— Maintenant? »
Elle fit « oui » de la tête. « Où?
— Devant la porte du Pa. » Purcell la regarda.
« C'est lui qui a dit « devant la porte du Pa »?
— C'est lui. Il n'a pas voulu venir au marché.
— Pourquoi as-tu mis si longtemps? »
Elle se tut d'un air hautain, les yeux baissés, le visage immobile. « Bien, pensa Purcell, ma question était déplacée. Et en outre, tout à fait inutile. Il est clair qu'elle a pris le temps de mettre Ivoa au courant. »
Il se leva et dit d'une voix calme :
« Viens. »
Quand il fut dans West Avenue, il lui prit le bras et marcha d'un pas rapide afin de distancer les femmes.
« Ecoute-moi, dit-il à voix basse et en insistant sur les mots. Rien ne doit être tenté contre Tetahiti. Rien.
— Et s'il te retient prisonnier?
— Rien. »
Elle dit d'un ton dur :
« Et s'il te tue? »
Il leva les yeux. Son visage était fermé. Elle lui en voulait encore. Il frotta sa joue contre son bras.
« Je te prie, ne sois pas fâchée... »
Il y eut un silence et elle dit tout d'un coup d'une voix changée :
« O mon petit coq, j'ai peur sans arrêt pour toi. »
Il lui serra le bras davantage.
« Rappelle-toi : rien ne doit arriver à Tetahiti. »
Elle hocha la tête et dit à voix basse :
« Moi non plus, je ne veux pas... Cependant, j'ai si peur pour toi. Quelquefois, je voudrais le tuer et que cette peur soit finie.
— Non, non, dit-il avec force, il ne faut même pas y penser! »
Il ajouta :
« Lui aussi, il a peur. » Elle inclina la tète.
« C est vrai. Il est très brave, mais il a peur. Depuis matin, il n'a pas quitté ses armes pour travailler. » Elle reprit :
« Il travaille comme un fou avec ses femmes. Le Pa sera peut-être fini ce soir. »
Quand ils atteignirent la pointe du losange, Purcell s'arrêta et dit sans lever les yeux :
« Rejoins les femmes. »
Il s'attendait à ce qu'elle lui résistât, mais elle obéit aussitôt. Il reprit sa marche, les femmes le suivant à une vingtaine de mètres, et s'engagea dans Cliff Lane.
Les arbres s'éclaircissaient au fur et à mesure que Purcell se rapprochait de la maison des Tahitiens, le soleil était plus chaud, la sueur ruissela sur son front. Il s'essuya les yeux du dos de la main, et quand ils furent clairs de nouveau, il aperçut le Pa.
Il se dressait au détour du sentier, à une quarantaine de mètres devant lui. A vrai dire, ce n'était qu'une palissade grossière, haute de trois mètres environ et faite de longs pieux mal équarris fichés en terre et liés au sommet. Mais dans la mesure où cet obstacle exigeait, pour le franchir, l'usage des jambes et des deux mains, l'assaillant se trouvait exposé et désarmé, tout le temps que durait cet exercice. En outre, s'il était, à la rigueur, possible de mettre le feu au Pa, construit, cependant, tout entier en bois vert, il n'était pas possible d'envoyer une torche par-dessus le Pa pour incendier la cabane. La distance était beaucoup trop grande. Le Pa mettait donc très réellement à l'abri de ce genre de surprises. Et pour peu qu'on allumât quelques feux dans l'enceinte, il était facile de déjouer par les meurtrières de la cabane les incursions nocturnes.
Purcell n'était plus qu'à une vingtaine de mètres du Pa, quand la voix de Tetahiti s'éleva.
« Arrête! »
Purcell obéit.
« Dis aux femmes de s'arrêter. »
Purcell se retourna et, levant les deux mains en l'air, la paume tournée de leur côté, leur cria l'ordre de Tetahiti. De violents murmures coururent dans leurs rangs, mais elles obéirent.
Purcell fit de nouveau face au Pa. Il ne distinguait rien. Pas un visage. Pas une silhouette. Les intervalles entre les pieux avaient été remplis par des branches de buisson épineux.
« Viens », dit la voix de Tetahiti.
Purcell se redressa et se mit en marche. Vingt mètres. Vingt mètres à peine. Il se tenait très droit et avançait d'un pas raide, mais à l'intérieur de son corps rigide, il se sentait mou et sans force. « Est-ce que j'entendrai seulement la détonation? » se demanda-t-il avec angoisse. Il étouffait. Il s'aperçut qu'il avait bloqué sa respiration, inspira l'air avec force et leva haut la tête. Il sentit la tension des muscles de son cou, et pensa avec dérision : la neuvième tête, je lui apporte la neuvième tête...
Le Pa se rapprochait si vite qu'il comprit qu'il accélérait sa marche. Il essaya de ralentir et à l'effort que cela lui coûta, il comprit sa panique. Il ne marchait pas vers le Pa. Il se jetait sur lui.
Il s'arrêta à deux mètres de la palissade. Dès qu'il fut immobile, ses jambes se mirent à trembler. Il s'écoula un temps qui lui parut très long et tout d'un coup le Pa bougea. Plus exactement, une partie du Pa recula et pivota, découvrant un passage entre deux pieux. Il y avait quelque chose de presque menaçant dans le silence et la soudaineté de cette ouverture.
« Entre, dit la voix de Tetahiti.
J'ai dit que je ne voulais pas voir les têtes, dit Purcell.
Tu ne les verras pas. »
Qu'est-ce que cela voulait dire? Qu'il n'aurait pas le temps de les voir? Il y eut un silence et comme s'il avait compris ce qui se passait en lui, Tetahiti reprit :
« Tu peux entrer. Il ne t'arrivera rien. »
Promesse ou piège? Purcell fit un effort pour contrôler sa voix et dit :
« Sors, toi.
— Non.
— Je ne suis pas armé », dit Purcell en levant ses deux mains en l'air.
Il ne distinguait rien à travers les pieux et les broussailles, mais il savait que Tetahiti ne perdait pas un seul de ses gestes.
« Non. Je ne veux pas sortir. »
C'était clair. Il craignait d'essuyer une balle d'Ivoa.
« Après la porte, il y a une autre porte, reprit Tetahiti. Tu ne verras pas les têtes. »
Un vestibule. Un sas plutôt. Pour isoler les visiteurs ou piéger les assaillants. Le portail pivotant étant le point faible du Pa, Tetahiti avait construit derrière lui un deuxième élément.
« Restons où nous sommes, dit Purcell. Nous pouvons parler ici. »
Il y eut un silence. Puis l'ouverture entre les deux pieux se referma. Mais le mouvement, cette fois, se fit avec fracas. Purcell respira. Tué peut-être. La suite le dirait. Mais une chose était sûre : il ne serait pas prisonnier.
Tetahiti reprit d'un ton sévère :
« Où est Ivoa?
— Dans la brousse.
— Elle a un fusil? »
Il y eut un temps et Purcell dit :
« Pourquoi me le demandes-tu? Tu le sais.
— Qu'est-ce qu'elle fait avec un fusil dans la brousse?
— Ça aussi, tu le sais. »
Puis il pensa que sa réponse pouvait passer pour ambiguë et il ajouta :
« Elle a peur que tu me tues. »
Après cela il attendit une protestation, mais rien ne vint. Il était étonné, et presque désarçonné, par le tour abrupt, si peu tahitien, de ces questions.
« Où est Timi? dit Tetahiti du même ton bref, impérieux.
— Je ne sais pas. »
C'était vrai d'ailleurs. Littéralement vrai. Et, chose à peine croyable, cela lui fit plaisir de n'avoir menti qu'à moitié.
« Où est son fusil? »
Purcell hésita et se sentit furieux de son hésitation.
« Je ne l'ai pas. »
Réponse stupide. Bien faite pour entretenir les soupçons.
« Qui l'a? » dit Tetahiti aussitôt,
Purcell hésita une fois et dit :
« Personne. »
Il se reprit :
« Personne, je crois. »
Cela aussi, c'était stupide. Et la restriction, pire que tout.
« Est-ce qu'une femme l'a? » dit Tetahiti.
Purcell haussa les épaules sans répondre. Ce ton rogue, ces questions brutales, directes. On était loin du cérémonial et de l'éloquence du Manou-faïté. Et tout d'un coup, Purcell comprit. Ce n'était pas un entretien d'égal à égal. C'était l'interrogatoire d'un prisonnier de guerre.
Tetahiti dit au même instant :
« Tu es mon prisonnier de guerre et j'ai le droit de te tuer. Mais je ne te tuerai pas. Prends une des trois pirogues peritani, et pars sur la mer avec ta femme. »
Purcell fut un moment avant de répondre. Il ne trouvait plus sa voix.
« Homme, j'ai parlé, dit Tetahiti.
— Tetahiti, dit enfin Purcell, je n'ai pas porté les armes contre toi. Et cependant, tu dis : « Tu es mon prisonnier de guerre. » Tu dis aussi : Je ne te tuerai pas. » Et cependant, tu m'envoies me noyer sur mer avec ma femme, la fille du grand chef Otou. »
Ce fut au tour de Tetahiti de rester silencieux. Les raisons de Purcell l'avaient laissé indifférent, mais non pas l'allusion à la parenté d'Ivoa. Otou et son propre père étaient frères, Ivoa était sa cousine, et les paroles de Purcell déposaient la mort de sa parente sur son seuil.
« Les Peritani sont mauvais, dit-il enfin avec une violence contenue. Tu dois partir! Mais si ma sœur Ivoa veut rester, elle peut rester. »
La mauvaise foi de cette phrase était manifeste, Tetahiti ne pouvant avoir le moindre doute sur la décision d'Ivoa. Purcell se sentit découragé. Cette haine, cette mauvaise foi... L'entente n'était pas possible.
« Ecoute, dit-il, je n'ai pas porté d'armes contre toi. Je suis venu à ton camp avec le Manou-faïté. C'est contre mon gré que ma femme a pris la brousse. Pourquoi me traites-tu ainsi?
— Tu es un homme habile, dit Tetahiti avec dédain. C'est pourquoi tu es encore en vie. Cependant, il faut que tu partes. Je ne veux pas de Peritani dans l'île. » Il y eut un silence et Purcell dit : « Qu'est-ce qui arriverait si je refusais de partir?
— Je te tuerais, dit Tetahiti sans l'ombre d'une hésitation.
— Maintenant?
— Maintenant. »
Purcell scruta les broussailles devant lui, mais il ne vit rien, ni l'éclair d'un regard, ni le canon d'un fusil.
« Si tu me tues, les femmes voudront me venger. »
Tetahiti fit entendre un petit grognement qui pouvait passer pour du mépris, mais n'articula pas un seul mot. De toute évidence, il prenait grand soin de ne pas défier les femmes par des paroles que le Peritani aurait pu répéter. « Il les ménage, pensa Purcell. Sans cela, il m'aurait déjà abattu. »
Purcell restait silencieux. Toute peur avait disparu en lui et son esprit était froid et lucide. Depuis quelques secondes, il était très tenté de dire : « L'île est autant à moi qu'à toi. Je ne suis le prisonnier de personne. Et je ne m'en irai pas. » Cette attitude avait le mérite de la netteté, et cependant, au dernier moment il balançait à la prendre. Face à un Mac Leod, il n'eût pas hésité. Mais Mac Leod pesait sa conduite d'un bout à l'autre. On pouvait donc prévoir ses actes. Purcell n'était pas aussi sûr des réactions de Tetahiti. Les Tahitiens étaient capables de conduites calculées. Mais ils n'allaient pas toujours au bout de leur calcul. En chemin, ils trouvaient tout d'un coup des raisons plus profondes de s'écarter de la raison. Dans l'affaire des têtes, par exemple, Tetahiti, malgré sa réputation, n'avait pas agi en homme prudent. Avec le désir le plus vif de ménager les femmes, il les avait dressées contre lui.
« Si je le brave, pensa tout d'un coup Purcell, il peut très bien accepter la perspective d'un conflit ouvert avec les femmes rien que par point d'honneur — ou pour le plaisir d'avoir ma tête au bout d'une pique. »
« C'est bien, dit Purcell d'une voix ferme et en détachant tous les mots. Je m'en irai. Mais il faut que tu me donnes du temps.
— Pourquoi du temps?
— Ma femme est enceinte. Elle ne peut pas accoucher en mer sur une pirogue. Et avant de partir, il faut que je change la pirogue.
— Que veux-tu faire à la pirogue?
— Un toit.
— Pourquoi un toit?
— Pour protéger ma femme et mon enfant du vent.
— Combien de temps cela prendra?
— Deux lunes. »
Tetahiti observait le visage de son ennemi par la fente d'un pieu et ne savait que penser. Il était soulagé qu'Adamo eût accepté de partir. Sans cela, il aurait été obligé de le tuer, et alors, que l'Eatua le protège! Les femmes se seraient battues contre lui comme des démons! Mais a-t-on jamais eu l'idée maamaa de mettre un toit à une pirogue? C'était une ruse! Une façon de gagner du temps. D'un autre côté, jamais les femmes ne laisseraient partir Ivoa avant qu'elle eût accouché.
« Je te donne le temps que tu demandes, dit-il d'un ton bref. Mais dis à ta femme de revenir chez toi.
— Je le ferai », dit Purcell au bout d'un moment. Il attendit encore quelques secondes, mais comme Tetahiti continuait à se taire, il pivota sur ses talons.
Dès qu'il eut rejoint les femmes, il dit d'une voix basse et rapide : « Je vous dirai tout chez moi », et poursuivit sa route, les vahinés dans son sillage. Il ne se souciait pas d'avoir une scène dramatique sous les murs du Pa, à portée d'oreille de Tetahiti.
Il marchait d'un pas vif. Il était étonné de se sentir soulagé, presque joyeux. Et pourtant, affronter l'Océan dans une chaloupe de 80 cm de creux!... Mais il agirait, il aurait sa chance. Depuis que la guerre était déclarée, il n'avait cessé d'être traqué comme une bête. Sur mer, il serait seul contre des vents terrifiants, mais il serait du moins à l'abri des hommes.
Il éprouva un sentiment de confort et de sécurité à se retrouver assis dans sa cabane, les deux mains sur le bras de son fauteuil, les portes coulissantes grandes ouvertes au soleil. L'explosion pathétique qu'il avait prévue ne se produisit pas, peut-être parce que deux mois paraissaient aux Tahitiennes une échéance trop lointaine pour gémir si longtemps à l'avance; peut-être aussi en vertu d'une espèce d'apathie qui se faisait jour dans leur attitude. Leurs physionomies ne trahissaient pas de tristesse, mais une sorte de raideur et d'immobilité. Elles parlaient peu et sans animation. Cependant, si elles avaient pleuré le matin, leurs larmes étaient maintenant taries.
L'ancienne gaieté affleura à peine quand Itia fit observer avec sérieux que Tetahiti avait trente ans, qu'il était vieux, par conséquent, et qu'il pouvait mourir avant le départ d'Adamo.
Un autre incident survint, qui amena quelque détente. Les vahinés se posaient surtout deux questions : Tetahiti aurait-il tué Adamo, si Adamo avait refusé de partir? Et Adamo avait-il eu raison d'accepter de s’en aller? La discussion touchait à sa fin quand Horoa se mit tout d'un coup à hennir et prit Vaa à partie avec véhémence en lui faisant remarquer qu'ayant répondu « Oui » à la première question, il était stupide de sa part de répondre « Non » à la seconde. En effet, si Adamo était sûr d'être tué en n'acceptant pas de partir, quel intérêt avait-il à dire « Non »? Cette observation resta sans effet : Vaa refusa d'établir un lien entre les deux problèmes. Horoa, indignée, la saisit alors aux épaules et, l'œil, en feu, le naseau palpitant, la secoua avec tant de violence qu'Omaata se mit à crier : « Aouél Vaa est enceinte! » Là-dessus, Vaa, prise de pitié sur elle-même, se mit à pleurer, Horoa lui demanda pardon, et la prenant dans ses bras, se mit à la cajoler.
Après cela, le silence retomba, plus morne et plus pesant que jamais. Omaata se leva et déclara qu'il fallait s'occuper des choses urgentes, notamment de la corvée d'eau et de la pêche.
Il y eut un moment difficile à passer quand on se compta pour la corvée d'eau. Huit mois auparavant, vingt-sept passagers avaient débarqué de la grande pirogue. Au cours des trois dernières journées, quatorze étaient morts de mort violente : huit Peritani, cinq Tahitiens et une Tahitienne. Il ne restait donc plus que treize personnes dans l'île : un Peritani, un Tahitien et onze vahinés.
On décida qu'on ne demanderait pas à Vaa et Ivoa de prendre part à la corvée d'eau. Non plus qu'à Tetahiti qui ne consentirait pas à sortir du Pa; ni, de l'avis unanime, à Adamo, car c'eût été l'abaisser par rapport à Tetahiti. La corvée d'eau retombait donc sur une unique équipe de huit femmes à qui elle incomberait un jour sur deux. Bien que cette perspective n'eût rien de réjouissant, elle fut acceptée avec une remarquable égalité d'âme et sans qu'aucune plainte fût formulée.
Pour la pêche, Tetahiti n'étant pas davantage utilisable, il fut décidé, pour les mêmes raisons de prestige, de ne pas en confier le soin à Adamo, mais à Horoa, à qui Mac Leod avait appris à pêcher à la manière peritani, et qui enseignerait cette méthode, à tour de rôle, aux compagnes qu'elle choisirait.
L'habitation donna lieu à plus de tâtonnements, mais qui furent si discrets que Purcell eut besoin de toute son attention pour les suivre. Omaata posa la question avec netteté : est-ce qu'on allait continuer à vivre, seule, chacune dans sa maison, ou est-ce qu'on allait s'associer par deux, ou même par trois? Après cela, on se regarda, aucune des femmes ne paraissant disposée à se prononcer sur l'aspect théorique du problème. Itia prit enfin la parole et dit que pour elle, elle n'avait pas de maison, et qu'elle pourrait, soit occuper la maison de la pauvre Amoureïa, soit, si on le désirait, tenir compagnie à quelqu'un. Ceci fut dit sans regarder personne et avec une modestie qui montrait combien ses manières s'étaient améliorées. Là-dessus il y eut un silence assez long et une consultation active de regards et de mouvements de tête dont le code échappa tout à fait à Purcell. Puis Omaata dit que si Itia n'avait pas peur d'être écrasée quand elle se retournerait dans son lit, elle serait heureuse de le partager avec elle. Là-dessus, Horoa, toujours contrite, dit qu'elle aimerait prendre soin de Vaa, soit chez elle, soit chez Vaa. « Chez moi », dit aussitôt Vaa, sur un ton qui suggérait que la maison d'Horoa, malgré ses placards, était bien inférieure à la sienne. Il y eut de nouveau une petite pause, une nouvelle circulation de regards et Avapouhi dit que « naturellement », elle aimerait recevoir chez elle Itihota. Ce « naturellement » eut l'air d'être compris de tout le monde, sauf de Purcell. Il y eut alors un mouvement de gêne, parce qu'on s'aperçut que Toumata était en surnombre. Pour des raisons que Purcell ne put pénétrer, il sembla que ni Omaata, ni Avapouhi ne pouvaient recevoir une tierce personne. Et il fallut un certain temps avant qu'Horoa, occupée à prendre soin de Vaa, s’aperçût que c'était à elle à inviter Toumata. Ce qu'elle fit avec bonne grâce. Mais tout faillit se gâter quand Vaa protesta en disant que sa maison était trop petite pour trois. Horoa fut si indignée de cette remarque qu'elle lâcha la taille de Vaa, et l'empoigna de nouveau aux épaules dans l'intention évidente de la secouer. Omaata s'interposa. En deux phrases, elle installa Toumata chez Horoa, Vaa venant coucher la nuit, mais restant chez elle dans la journée.
Il fut décidé aussi qu'on reviendrait à la cuisine collective et qu'on rouvrirait le four communal du marché. Purcell se demanda si les femmes allaient étendre ce ravitaillement à Tetahiti, mais il n'eut pas le temps d'aller au bout de sa pensée. La question reçut une solution implicite. On désigna Itihota pour aller porter leur part à « Ceux du Pa » (c'est ainsi qu'on les désigna avec tact). Purcell admira cette disposition. Elle n'était pas seulement généreuse. Elle était habile, et pouvait passer à la fois pour une avance et un sondage.
Purcell n'intervint à aucun moment et il n'eut pas l'impression que son intervention était attendue. Il était manifeste que le matriarcat s'installait dans l'île et que les femmes prenaient en main, sans bruit et sans prétention, le gouvernement de la cité. Tout avait été organisé d'une façon rapide et raisonnable, en peu de mots et avec le minimum de heurts.
Omaata donna le signal du départ. Quand toutes les femmes furent sorties, Purcell la retint sur le seuil. Les vahinés poursuivirent leur route sans se retourner.
« Omaata, dit-il en baissant la voix. Je voudrais voir Ivoa. »
Elle regarda le sous-bois devant elle et ne répondit rien.
« Tu m'entends? répéta Purcell avec une ombre d'impatience.
— Je t'entends », dit-elle en posant sur lui ses larges yeux.
Pendant toute l'assemblée elle avait montré une physionomie animée. Mais maintenant quelque chose en elle avait l'air de retomber et son regard était triste.
« Eh bien?
— Homme, je sais ce que tu veux demander à Ivoa. Elle n'acceptera pas.
— Dis-lui que je veux la voir.
— Elle ne voudra pas.
— Elle ne voudra pas? répéta Purcell d'un air mi-blessé, mi-incrédule.
— Non, dit Omaata, impassible. Pourquoi te voir? Pour te refuser ce que tu demandes?
— Ce que je demande est raisonnable.
— Non », dit Omaata en secouant la tête, ses yeux tristes fixés loin devant elle comme s'ils pouvaient traverser le sous-bois et pénétrer jusqu'au cœur de Tetahiti.
Elle reprit :
« Non. Pas pour l'instant. Peut-être plus tard.
— C'est à moi de juger quand c'est raisonnable », dit Purcell avec raideur.
Omaata pencha la tête vers lui et lui sourit. « O mon petit coq, qui connaît mieux les Tahitiens, toi ou nous?
— J'ai fait une promesse à Tetahiti, dit Purcell au bout d'un moment.
— Aoué, dit Omaata en haussant ses vastes épaules, il saura que c'est Ivoa qui n'a pas voulu venir.
— Comment le saura-t-il?
Je le dirai devant les femmes. » Purcell leva les yeux, stupéfait.
« Omaata, tu penses qu'une des femmes... Mais ce n'est pas possible! Il ne sort jamais du Pa. Omaata eut un demi-sourire. « Il n'aura pas à sortir.
— Itihota?...
— Non, non. Itihota lui portera à manger. C'est tout. Aoué, elle est plus silencieuse qu'un thon! C'est pourquoi je l'ai choisie. »
Purcell resta un moment sans rien dire, et tout d'un coup, il pensa : « Le sas. Pas seulement une défense. Une antichambre. La visiteuse pourra voir Tetahiti sans voir les têtes. L'honneur sera sauf...»
Il posa la main sur l'énorme avant-bras d'Omaata.
« C'est pour cela que tu as proposé que les femmes couchent à deux par maison?
— Et même à trois », dit Omaata.
C'était clair. Elle visait le trio d'East Avenue : Toumata, Horoa, Vaa. Plus exactement, Horoa. Horoa, qui « du temps du Squelette, et même du temps de Ouili... » On pouvait se fier à Itia : elle était bien documentée. Il dit tout haut :
« Horoa?
— Je vais t'envoyer Itia, mon bébé, dit Omaata. C'est Itia qui t'apporte ton manger aujourd'hui. »
Elle lui tourna le dos et s'en fut. Qu'elle n'eût pas répondu à sa dernière question n'étonnait pas Purcell, mais bien qu'elle en eût tant dit d'abord. Peut-être fallait-il voir là une mise en garde. Une façon de lui faire comprendre que toutes les femmes n'étaient pas sûres. Après le repas, Purcell fit une courte sieste. Il s'aperçut en se réveillant qu'Itia avait disparu. Il chargea quelques planches sur son épaule, prit ses outils et se dirigea vers la baie du Blossom. Il n'avait pas fait quinze mètres dans East Avenue qu'il fut rejoint par Omaata, Itihota et Avapouhi.
« Elles devaient me guetter, pensa-t-il aussitôt. Ma maison est bien gardée. » Les vahinés le débarrassèrent des planches et l'auraient même soulagé de ses outils s'il y avait consenti. Cliff Lane longeait le Pa sur une vingtaine de mètres et Purcell remarqua que tout le temps qu'on fut dans son voisinage, les femmes marchèrent entre la palissade et lui.
Il y avait au pied de la falaise un élément de grotte, très haut et très large, mais assez peu profond, qui servait d'abri aux trois chaloupes du Blossom. Elles y étaient soustraites à l'action du soleil et en même temps protégées du suroît, le seul vent violent qui soufflât sur l'île. Devant la falaise s'étendait, à cet endroit, un éboulis de rocs que le sable, peu à peu, avait recouverts, de sorte que le ressac, même par marée de vive eau, n'arrivait pas à lécher la base de la grotte. Par précaution, on avait cependant arrimé les chaloupes par un jeu de filins et de grappins. Elles avaient été grattées et repeintes au printemps (le Blossom ayant emporté dans ses flancs, pour son long voyage, assez de peinture pour faire toilette de la quille au mât) et recouvertes avec soin de leurs tauds. Fichés à deux mètres du sol dans la paroi rocheuse, des supports avaient reçu les mâts et les espars.
Purcell défit les tauds et inspecta les chaloupes avec minutie, enfonçant de temps en temps la lame de son petit canif dans les coques. Il ne trouva aucune partie molle. Les trois embarcations étaient saines. Deux d’entre elles présentaient cependant quelques trous de tarets. Une seule en était exempte, et au lieu d'être bordée à mi-bois comme les deux autres, elle était bordée à clins. Ce fut celle-là que choisit Purcell.
Avec l'aide d'Omaata et d'Avapouhi, il dressa le mât, installa la bôme, et mesura la distance entre la bôme et le plancher. Il trouva une hauteur de 1 m 35 et décida de fixer son roof à 1 m 20, ce qui laissait une marge de 15 cm au mouvement de la bôme d'un bord à l'autre. Le creux de la chaloupe étant de 0 m 85 au niveau du mât, la surélévation du franc-bord que donnerait le roof serait de 40 cm : ce qui était modeste, et n'enlèverait pas de stabilité à l'embarcation. A l'intérieur de la cabine, la hauteur sous barrots n'atteindrait pas 1 m 20, ce qui était peu, mais permettrait au moins d'être à l'aise une fois assis.
La longueur hors tout de la chaloupe étant de 7 mètres, il décida de fixer à 5 m 80 la longueur du roof, le cockpit devant se contenter de 1 m 20. A vrai dire, il n'aimait pas l'idée d'un cockpit, point faible à son avis, entrée d'eau pour les lames, danger certain par gros temps. Il aurait aimé ponter la chaloupe de bout en bout, l'accès de la cabine étant commandé par un trou d'homme. Il y renonça, cependant, car sur une embarcation si petite et d'aussi faible hauteur sur l'eau, la position du barreur, sans cesse balayé par les embruns, n'aurait guère été enviable.
Il eut d'abord le projet de construire un roof classique avec passavant de chaque côté pour gagner la proue. Mais après réflexion, il se décida pour un avant à teugue. Le pont serait d'une seule venue, ce qui simplifiait la construction, assurait plus de rigidité, et donnait plus de place, dessous, à la cabine. Ce point résolu, il se préoccupa de la double courbure du pont : d'avant en arrière, elle devait être concave; de bâbord à tribord, convexe. A vue de nez, la tonture longitudinale ne posait pas de problème. En prolongeant chaque membrure d'un montant qui dépassât la lisse de 40 cm et en reliant l'extrémité des montants de la proue au cockpit, on devait obtenir un profil satisfaisant. La tonture transversale était plus délicate : elle devait être donnée de toute évidence par les barrots qui recevraient les bordés du pont, et dont la courbure était à trouver et à tracer. Purcell se rappelait que cette courbure s'appelait le bouge, et qu'il avait vraisemblablement appris à la calculer, mais ses souvenirs s'arrêtaient là. Il eut une pensée de regret pour Mac Leod, qui le surprit lui-même. Il la chassa, prit note de fouiller dans la bibliothèque du bord et remit la solution à plus tard.
Il avait apporté avec lui de quoi écrire et commença à relever les cotes en vue d'établir un croquis. Quand il eut fini, il s'aperçut qu'il n'avait plus rien à faire sur la plage, et qu'il était tout à fait inutile d'y avoir apporté ses outils. Sa première tâche consistait à établir un plan du roof, à calculer le bouge des barrots, et à les tracer à la craie sur le plancher de sa cabane.
Il sortit sur la plage, chercha les femmes du regard. Il fut un moment sans les voir, puis les rondes et puissantes épaules d'Omaata émergèrent de l'énorme volute d'écume d'une lame. Deux têtes brunes, semblables, à côté de la sienne, à des têtes d'enfants, apparurent. Un bras sortit de l'eau, s'agita et trois voix scandèrent en chœur en crescendo : « A-da-mo! A-da-mo! A-da-mo! » L'écho de cet appel se répercuta de roche en roche d'un bout à l'autre du cirque.
Purcell resta immobile. Il espérait que les femmes recommenceraient à chanter son nom. Devant lui, l'ombre de la falaise s'allongeait, semblait-il, à vue d œil. Et Purcell eut l'impression qu'il pouvait presque sentir la terre tourner sur elle-même dans l'espace, emportant les hommes et leurs crimes sur sa croûte de boue. « A-da-mo! A-da-mo! » L'étrange modulation lui fit passer des frissons le long des reins. Tous ses nerfs vibraient. C'était d'une beauté à faire mal. Leurs longs cheveux noirs répandus sur leurs épaules, les vahinés agitaient leurs bras comme des palmes. Elles étaient en pleine lumière, et lui dans l'ombre, comme s'il était dans un autre hémisphère que le leur, emporté loin d'elles, de l'autre côté du monde.
Il se déshabilla et se mit à courir vers elles sur le sable rouge. La pente était forte, il la dévalait à une vitesse folle, il dépassa la ligne d'ombre de la falaise, la plage devint ocre, la mer était azur et diamant, il eut à peine la sensation du froid quand il plongea. Le ressac l'aspira droit dans l'air à une hauteur inouïe, le roula dans un maelstrom de mousse et d'eau bleu sombre, et d'une seule poussée gigantesque, le rendit à la terre.
Un peu plus tard il était allongé seul sur la plage, les femmes étaient encore dans l'eau. Horoa, Vaa et Toumata les avaient rejointes. Malgré l'heure tardive. Purcell sentit le soleil sur la brûlure de ses épaules. Il se retourna sur le dos, ferma les yeux et plaça ses mains sur le bord de son front pour ombrager ses paupières. Il serra les lèvres. Oh! il ne voulait pas penser! Un moment passa. Il ne voyait que le rouge à l'intérieur de ses yeux et les cercles qui s'y propageaient.
Il y eut un éclat de voix assez fort. Purcell tressaillit, retira les mains de son front, ouvrit les yeux. Il n'y eut d'abord qu'une angoisse vague, un poids sur sa poitrine, sa gorge qui se nouait. Puis tout d'un coup, la vérité lui perça le ventre comme un couteau : Mehani était mort. Purcell regarda autour de lui. Rien n'était changé. Le soleil était là. La mer. Le sable. La voix des femmes. L'ombre de la falaise. La terre tournait, tournait. La terre! A quoi servait la terre? Il était rejeté sur le sable comme une coquille. Oui, c'était bien cela, comme une coquille, il n'y avait pas d'autre mot, il était vide, vide... Purcell se retourna, enfonça ses doigts dans le sable, pantelant. L'absence était affreuse, il n'arrivait pas à pleurer.
Au bout d'un moment, il se leva et se plongea dans l'eau. De nouveau, le ressac le roula, mais le bleu de la vague lui parut plus sombre, plus effrayant. Il se sentit soulagé quand le flot qui l'aspirait vers le large se fit capeler par la vague suivante. Dès qu'il sentit le sable sous ses pieds, il se mit à courir pour échapper à la lame de retour. Il s'arrêta, essoufflé, les femmes étaient devant lui, assises en rond sur le sable, peignant leurs longs cheveux mouillés. Et, accourant vers lui, du pied de la falaise, il aperçut Itia, toute petite sur la plage immense, la grande paroi rocheuse dressée derrière elle à une hauteur prodigieuse. Au moment de l'atteindre elle fit un brusque crochet, entra dans le soleil, courut encore quelques mètres, et se jeta dans les bras d'Omaata. Elle y resta un moment, reprenant son souffle, puis se penchant, elle lui parla à l'oreille.
« Adamo, dit Omaata à voix haute, Ivoa ne viendra pas. »
Les femmes cessèrent de se peigner, et tous les regards convergèrent vers Purcell. Il se taisait. Son regard allait d'Itia à Omaata.
« Tu l'as vue? » dit-il enfin en s'adressant à Itia.
Itia fit oui de la tête.
« Je l'ai vue et je lui ai parlé. Elle ne viendra pas. Elle ne veut pas rendre le fusil. »
Purcell baissa les yeux et resta silencieux. Il n'y avait rien de nouveau, sinon qu'Omaata et Itia s'étaient arrangées pour dire devant les autres femmes qu'Ivoa ne voulait ni sortir de la brousse ni remettre son arme à Tetahiti.
« J'ai autre chose à dire, dit Itia, mais d'abord, je vais me baigner.
Elle se leva et se jeta en plein ressac. Elle disparut dans un monstrueux tourbillon d'écume dont ses jambes émergèrent une brève seconde, juste assez pour montrer la teinte plus claire de ses plantes de pied. Les femmes recommencèrent à se peigner avec ces gestes lents et compétents qui, d'ordinaire, faisaient plaisir à Purcell. Il s'assit. La ligne noire projetée par la falaise gagnait. Elle n'était plus qu'à quelques mètres des vahinés, et comme le flux montait, lui aussi, leur petit groupe avait l'air d'être réfugié sur une minuscule île de sable qui allait être, d'un moment à l'autre, submergée par le flot et par l'ombre. « Je suis obsédé, pensa Purcell, je mets de la peur partout. » Il regarda les femmes. Elles ne se perdaient pas, elles, en vaines imaginations. Elles étaient si sûres d'elles-mêmes, elles savaient si bien quel était leur rôle! Il chercha Vaa des yeux. Horoa, pour lui éviter de lever les bras, s'était chargée de la peigner, et Vaa, la tête renversée en arrière, se laissait faire. Elle paraissait à l'aise dans sa peau, étalée, épanouie, luisante de graisse et de santé, trônant au milieu des femmes comme une idole de la maternité. Ce matin, son tané était, mort. Son visage gardait l'empreinte de la tristesse, mais ses traits lourds, fatigués, étaient détendus, un demi-sourire entrouvrait ses lèvres, et les deux mains posées sur son ventre énorme, elle regardait au loin, l'air heureux.
Il tourna le dos, Itia sortait de l'océan, son joli corps ruisselant d'eau. Elle s'approcha du groupe d'un air important, comme un acteur qui entre en scène, et quand tous les yeux furent dirigés sur elle, elle dit en détachant les mots :
« Tetahiti est sorti du Pa. »
Il n'y eut pas de réaction et elle reprit :
« Je l'ai vu!... J'allais à la plage, la porte du Pa s'est ouverte, aoué, j'ai eu peur, je me suis cachée dans un buisson, et j'ai vu sortir Taïata, puis Raha, puis Faïna, et enfin Tetahiti, le fusil à la main. »
Elle s'arrêta d'un air solennel comme si elle était décidée à attendre des questions, mais personne ne parla et elle reprit :
« Il a fermé la porte, et il a dit quelque chose à Taiata et elle est restée devant la porte. Aoué, elle filait doux, je suis sûre qu'il l'a déjà battue! Puis Tetahiti est parti en longeant le Pa du côté de la mer, et au bout d'un moment, il est revenu de l'autre côté. »
Deux ou trois secondes s'écoulèrent et Omaata dit à mi-voix :
« Il a donc fini le Pa. »
Il y eut un échange de regards et ce fut tout. « Si j'avais été à ta place, dit Horoa en secouant sa crinière, je ne me serais pas cachée. Je me serais montrée et j'aurais dit : « Encore une fois, homme, enlève la tête de mon tané ! »
Itia baissa le front et mit son avant-bras devant les yeux.
« La tête de mon tané n'est pas sur une pique », dit-elle presque à voix basse.
Elle était seule des femmes présentes à pouvoir dire cela. Elle devait le dire pour rendre justice à son honneur. Mais en même temps, elle avait grande honte d'avoir l'air de se vanter.
« Il est temps de rentrer », dit Purcell en se levant. Il s'approcha d'Itia, posa la main sur son épaule et effleura sa joue de ses lèvres.
Ce fut de nouveau Itia, le soir, qui lui apporta son repas. Quand il eut fini, la nuit était tombée, elle alluma un doédoé devant le hublot pour écarter les toupapanous et disposa trois autres doédoé sur la table pour permettre à Adamo de lire, et alla tirer les portes coulissantes.
« Pourquoi les fermes-tu? dit Purcell en se retournant. Il fait bon. Il y a clair de lune. »
Itia prit un air rigide.
« Omaata a dit. »
Purcell la regarda.
« Qui commande ici, Omaata ou moi? »
Mais elle resta droite et ferme devant lui comme un petit soldat.
« Omaata a dit : « Quand tu éclaires, tu fermes les « grandes portes. »
— Pourquoi?
— Tetahiti peut tirer sur toi du jardin. »
Elles pensaient à tout. Et qui sait si le doédoé devant le hublot n'était pas là aussi pour empêcher l'ennemi de distinguer l'intérieur de la cabane? Purcell reprit sa lecture. Itia était assise en tailleur sur le lit, les mains sur les genoux, sans un mouvement, sans un mot. Purcell n'entendait même pas son souffle. Chaque fois qu'il levait la tête de son livre, il rencontrait ses yeux bruns fixés sur lui sans impatience. Ses yeux étaient tristes, mais la flamme douce des doédoé faisait paraître son petit visage plus rond et plus suave.
« Why don't you go to bed » dit-il enfin.
Il savait combien elle était heureuse quand il lui parlait en anglais.
« I go », dit-elle aussitôt.
Et elle s'étendit sur le lit. Purcell la regarda.
« Je veux dire : chez Omaata.
— Pas ce soir », dit-elle du même ton rigide.
Elle joignit les deux mains sur sa poitrine et resta immobile, comme un gisant. Purcell se leva et fit quelques pas dans la cabane. De toute évidence, c'était là une des choses qui se décidaient maintenant dans l'île sans qu'il fût consulté. Les yeux d'Itia étaient fixés sur lui. Il s'assit en lui tournant le dos et reprit sa lecture.
Il s'aperçut au bout d'un moment qu'il n'avait pas tourné la page. Il se leva, ferma le livre avec brusquerie, fit quelques tours dans la pièce et vint s'étendre à côté d'Itia. Aussitôt, elle fut sur pied, alla souffler les trois doédoé de la table, laissa allumé celui du hublot, et reprit sa place sur le lit.
Il dit au bout d'un moment :
« Itia, as-tu de la peine?
— De la peine? Pourquoi?
— Tu sais bien pourquoi. »
Elle tourna la tête vers lui. A la lumière de l'unique doédoé il ne distinguait que la courbe de ses joues. Ses yeux étaient dans l'ombre. Mais au son de sa voix quand elle parla, il comprit qu'il l'avait froissée.
« Pourquoi demandes-tu cela? A Tahiti on ne parle pas de ces choses. »
Fermée elle aussi. Impénétrable. « On ne parle pas de ces choses... » Jono meurt. Omaata gémit pendant une pleine nuit. Et c'est tout. Elle ne mentionne jamais plus son nom. Elle agit comme s'il était oublié. Elles agissaient toutes comme si leurs tanés étaient oubliés. Et pourtant, ce n'était pas de l'indifférence. Non, sûrement pas. Du stoïcisme plutôt. C'était étrange d'appliquer ce mot austère à des Tahitiennes.
Au milieu de la nuit, Purcell fut réveillé par un léger bruit. Il ouvrit les yeux et écouta. Mais même en retenant son propre souffle, il n'arrivait pas à préciser d'où cela venait.
Itia fit un mouvement, le son devint plus fort, il pencha la tête de son côté. Elle pleurait.
Il resta une grande minute sans bouger. Il avait peur de la froisser de nouveau en lui laissant voir qu'il s'était aperçu de ses larmes. Avec des gestes lents, comme un homme qui agit dans son sommeil, il passa son bras sous la tête d'Itia, et l'attira contre lui. Il n'entendait plus rien, mais il sentait sous sa main gauche l'épaule d'Itia qui se soulevait. Quelques minutes s'écoulèrent et elle dit d'une voix basse et tremblante : « O Adamo! »
Son épaule cessa de s'agiter, elle s'immobilisa, et il pensait qu'elle allait s'endormir, quand elle releva la tête, se hissa jusqu'à son oreille et dit dans un souffle, avec un accent à la fois étonné et désespéré :
« O Adamo, tout le monde est mort!... Tout le monde est mort!... »
Elle renifla une ou deux fois comme une petite fille, se serra contre lui et dit d'une voix douce et plaintive :
« Je veux retourner à Tahiti... »
Au bout d'un moment il sentit qu'elle devenait molle et passive dans ses bras. Il écouta son souffle. Il était profond et régulier .
Après cela, il n'arriva pas lui-même à s'endormir. Il se sentait mal à l'aise, il n'était pas habitué à dormir dans une pièce sans air. Il se leva, gagna la porte à pas de loup, l'ouvrit, le clair de lune ruissela dans la cabane, il sortit sur le seuil.
Aussitôt il fut happé par un bras gigantesque et jeté à terre au milieu d'un buisson. C'était Omaata. Il ne s'était pas fait mal. Elle l'avait reçu sur elle.
« Maamaa, dit-elle d'une voix grondante. Qu'est-ce que tu fais dehors?
— Je prenais l'air.
— C'est une balle que tu vas prendre. »
Il sentit quelque chose de dur sous sa main. Il tâtonna. C'était un coutelas. Elle montait la garde devant sa maison, tapie derrière un buisson, armée! A la minceur de sa poignée, il reconnut le coutelas de Timi. « Omaata...
— Plus bas.
— Tu penses qu'il va attaquer?
— Peut-être pas. Mais ça ne change rien. Il faut te garder.
— Pourquoi?
— Si on ne te gardait pas, il le saurait. Il ne faut pas le tenter. »
Il y eut un silence.
« Omaata... »
Elle le regarda, ses yeux immenses luisant d'une clarté noire. Rien. Il n'y avait rien à dire. Un merci aurait l'air dérisoire.
« Rentre maintenant », dit-elle.
Elle se leva et tout le temps qu'il prit pour ouvrir la porte et la refermer, elle se tint debout sur le seuil entre le sous-bois et lui.