CHAPITRE IV

 

 

Le lendemain, à sept heures du matin, Mason profita de l'étalé de la pleine mer pour tenter d'échouer le Blossom sur la plage. Le navire serait ainsi davantage à portée de l'équipage pour être déménagé de tous les objets utiles qu'il contenait et qui seraient, dans l'île, d'un grand prix. L'échouage n'était pas une opération très facile et on pouvait craindre que le Blossom, beaucoup moins maniable qu'une baleinière, ne se mît en travers sur la lame. Tout se passa bien, pourtant. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, on eut celui d'être au dernier jour d'une marée de vive eau : on pouvait donc espérer que, dans les jours qui suivraient, le Blossom resterait à sec, même à marée haute, sa poupe hors de portée des coups de bélier du ressac.

L'entreprise fut servie par un autre hasard : un rocher de forme arrondie, long de quarante pieds environ et haut de dix pieds, se dressait à l'endroit où le navire échoua. On faillit d'ailleurs l'aborder en arrivant, et le bordé tribord l'élongea à trois pieds à peine avant que la quille talonnât sur le sable. Mason vit aussitôt le parti qu'il pouvait tirer de ce rocher. Il donna l'ordre de s'y amarrer par des grappins, de sorte que, le flot se retirant, le flanc de la coque vint prendre appui sur lui, ce qui donna au pont une gîte très modérée. A marée basse, on consolida si bien ce dispositif par des étais, placés de part et d'autre, que le navire donnait l'impression réconfortante d'être en cale sèche.

Il y avait eu dans cet échouage de l'habileté et du bonheur. On se sentit le vent en poupe, et l'équipage travailla à fixer les étais de huit heures du matin à huit heures du soir avec un zèle inhabituel. Il fut secondé de façon très efficace par les Tahitiens; et les matelots, qui les tenaient en piètre estime depuis l'épisode de la tempête, les considérèrent à la fin de la journée d'un œil plus amical.

Le lendemain, les premiers levés s'avisèrent que la proue du navire se trouvait sous une pointe en surplomb. Cela donna à Mac Leod l'idée d'y installer un treuil qui permettrait d'élever sans fatigue jusqu'à la falaise les objets qu'on déménagerait du Blossom. Sans consulter personne, il mobilisa une partie de l'équipage et s'empara à bord des matériaux nécessaires pour mettre son projet à exécution. Quand, à huit heures, Mason apparut sur le pont, Purcell sur ses talons, il aperçut avec stupéfaction, au-dessus de lui, l'entreprise à laquelle les hommes s'étaient attelés. Mac Leod dirigeait les opérations, travaillait plus que personne, et, ion visage blafard animé par le feu de la création, il invectivait à chaque minute l'incompétence de sa main-d'œuvre. Mason rougit de fureur. Tout s'était fait à son insu. Son autorité était ouvertement méconnue.

« Monsieur Purcell, s'écria-t-il d'une voix tremblante, avez-vous donné l'ordre...

—  Certainement pas, capitaine... » Mason s'avança à grands pas vers la proue, suivi avec peine par Purcell. Puis il leva la tête vers Mac Leod qui travaillait à une dizaine de mètres au-dessus de lui et dit d'un ton sec :

« Que faites-vous, Mac Leod?

—  Un treuil, dit Mac Leod sans s'interrompre.

—  Qui vous en a donné l'ordre? »

Mac Leod, qui était courbé sur son ouvrage, redressa avec nonchalance son long corps osseux, jeta un coup d'œil à ses compagnons, secoua ses épaules et inclinant son visage en lame de couteau, il dit d'une voix lente et râpeuse :

« Capitaine, j'ai besoin de vous pour diriger le navire, mais j'ai pas besoin de vous pour construire un treuil. C'est mon métier. 

Purcell plissa les yeux et son regard alla de Mason à Mac Leod. Insolent, Mac Leod, mais il répondait à côté, et n'entrait pas en lutte ouverte.

« Il ne s'agit pas de votre métier, dit Mason d'une voix sèche. Je ne vous ai pas donné l'ordre de construire un treuil.

—  Eh ben, dit Mac Leod en jetant de nouveau un coup d'œil à ses compagnons, et en prenant tout d'un coup un air balourd, c'est pas une   bonne idée, ce treuil? »

Il biaisait de nouveau. Mason cilla plusieurs fois, et les veines de son cou se gonflèrent. Mais il réussit à se contenir.

« Encore une fois, dit-il d'une voix assez calme, il ne s'agit pas de cela. Mac Leod, je voudrais que vous compreniez qu'il faut de l'ordre et que c'est moi qui commande à bord.

—  Bien, capitaine », dit Mac Leod.

Et il ajouta à mi-voix, mais de façon à être entendu de Mason :

« J'suis pas à bord, ici. J'suis à terre. »

Il y eut des sourires chez les matelots qui l'entouraient. C'était bien envoyé. Et c'était bien ce qu'ils sentaient tous, même ceux qui aimaient bien le vieux, A bord, on obéissait. Mais à  terre, on n'était plus des matelots.

« Faut-il défaire c'que j'ai fait? » reprit Mac Leod avec une feinte soumission. En même temps, il jetait un coup d'œil circulaire à ses compagnons comme pour les prendre d'avance à témoin de la stupidité du pouvoir.

Mason sentit le piège. Il hésita. S'il disait « Défaites le treuil », il se mettait à dos l'équipage, car le déménagement devrait se faire, à dos d'homme, du Blossom jusqu'au sommet de la falaise. Mais s'il disait « C'est bon. Continuez », il avait l'air d'abdiquer.

« Monsieur Purcell ira vérifier ce que vous faites, dit-il enfin, et vous donnera mes instructions. »

Il avait biaisé, lui aussi. Mais cela ne fit pas baisser son prestige auprès des matelots. Bien au contraire. Le vieux avait bien louvoyé. Il n'avait pas pris position et il avait repassé la barre au lieutenant.

« Bien, capitaine », dit Mac Leod avec nonchalance, en portant un seul doigt à son front.

Il pencha son long nez coupant sur le treuil et dit à mi-voix  :

« Purcell, il s'y connaît dans la charpente à peu près comme moi dans la Bible. »

Smudge ricana. Là-dessus, Mason et Purcell tournèrent le dos. Les matelots échangèrent des coups d'oeil heureux et regardèrent les deux officiers s'éloigner sur le pont du Blossom. Vus de la pointe de la falaise, ils paraissaient petits, insignifiants.

« Faut pas qu’l’vieux s'imagine qu'il va être le roi de l'île, dit Mac Leod.

— Et Purcell non plus, dit Smudge d'une voix grinçante. Sa Bible, je m'la mets où j'pense. Et lui aussi. »

Il y eut un silence. Depuis Tahiti, Smudge avait pris Purcell en grippe sans que personne sût pourquoi.

« Il t'a rien fait, dit le petit Jones en fixant ses yeux clairs sur Smudge. Pourquoi qu't'es toujours après lui? » Smudge pointa son gros nez en avant, pinça les lèvres et se tut. Johnson toussa et dit de sa voix fêlée :

« Je m'fous de la Bible. Mais j'me rappellerai toujours comment Purcell, il a demandé à Burt de réciter les prières sur l'corps du jeunot. Tout blond et tout rosé, il était devant Burt. Il avait l'air d'une demoiselle. Mais bon Dieu, c'était pas une demoiselle! Fallait même qu'il en ait un sacré paquet entre les jambes pour prendre Burt par le travers.

— Y a pas pire lèche-cul que ce vieux jeton, dit Mac Leod en crachant à terre avec mépris. Donnez-lui un officier. Il s'met à genoux devant. »

Le vieux Johnson ouvrit la bouche pour répliquer, mais Mac Leod lui lança un regard si noir qu'il préféra se taire. Depuis qu'on l'avait vu enfoncer sa lame de sang-froid dans la poitrine de Simon, l'équipage avait peur de Mac Leod, et Mac Leod jouait de cette peur. Sans prendre garde à la présence de Purcell, Mason, le visage sombre, arpentait la dunette. Les matelots à terre; son autorité s'effritant tous les jours; le Blossom sur le sable, bientôt démonté, démantelé, détruit pour construire les cabanes. Trente-cinq ans de mer finissaient aujourd'hui.

« Capitaine, dit Purcell, puisque vous m'envoyez à terre, j'en profiterai, si vous permettez, pour visiter l'île.

—  Dans ce cas, dit Mason, prenez avec vous deux ou trois hommes, et armez-les. Je ne peux me défendre de la crainte que l'île soit habitée et que les habitants se cachent. »

Purcell le regarda, et  Mason poursuivit d'une voix calme et unie comme s'il voulait prouver au lieutenant que l'incident avec Mac Leod l'avait laissé insensible : « A vrai dire, c'est assez improbable. Nous n'avons pas trouvé trace de feu, de sentiers ou de cultures. Mais vous verrez : l'île est ceinturée d'un collier de brousse. Cette brousse est quasi impénétrable.  Elle procurerait des cachettes idéales pour la guérilla. Imaginez des petits palmiers. Des milliers de petits palmiers, serrés les uns contre les autres. Par places, il faut écarter les troncs pour pouvoir passer. A d'autres endroits, des fougères géantes comme à Tahiti. Avec des troncs comme ma... » Il allait dire « comme ma cuisse », mais il se retint. Le mot « cuisse » lui paraissait indécent.

« ... Des troncs énormes, monsieur Purcell. Des feuilles immenses! Plus grandes qu'à Tahiti! Vous faites trois pas : vous disparaissez...

— Cependant, dit Purcell, si vous n'avez pas trouvé trace de feu...

—  Je n'ai pas visité la montagne qui occupe le sud de l'île. Je me suis contenté d'en faire le tour. C'est peu attirant : un chaos de rocs. On conçoit mal comment des hommes pourraient y vivre. Et pourtant, c'est possible. L'unique torrent de l'île y prend sa source.  Il y a donc un point d'eau... »

Il s'interrompit, et dit brusquement, d'un ton sec et officiel, comme s'il se rappelait qu'il parlait à un subordonné :

« Soyez de retour à midi.

—  Si tôt? dit Purcell, étonné. Y a-t-il une raison?...

—  Je vous attendrai à midi, monsieur Purcell, dit Mason d'un ton sec.

-— Bien, capitaine », dit  Purcell en détournant les yeux.

Il se sentait  gêné. Pauvre Mason, c'était enfantin.

 Mac Leod lui était resté sur le cœur, et il éprouvait le besoin d'affirmer, dans un petit détail, son autorité. « Comme si c'était moi qui l'ébranlais », pensa Purcell en tournant les talons.

Mason le rappela.

« Prenez ce plan, dit-il d'un ton plus doux. Je l'ai dessiné hier. Il vous sera utile. »

Purcell redescendit sur le pont et choisit pour l'accompagner Baker, Hunt et Mehani. Quand elle vit « Jono » se placer aux côtés du lieutenant, Omaata s'avança majestueusement et pria Purcell de la laisser venir. Il accepta. Sur quoi Ivoa, sans ouvrir la bouche, fixa ses beaux yeux bleus sur lui d'un air de prière. Il inclina la tête. Là-dessus deux autres Tahitiennes, Itia et Avapouhi, s'avancèrent à leur tour, et toutes les autres auraient suivi, si Mason n'avait crié du haut de la dunette de ne plus prendre personne, le déchargement du navire exigeant un grand nombre de bras.

Il fallut vingt minutes de la gymnastique la plus violente sous un soleil brûlant pour atteindre le sommet de la falaise et pendant tout le temps que dura l'ascension, les sternes qui nichaient par milliers dans les rochers, n'arrêtèrent pas de tournoyer agressivement autour du petit groupe en l'assourdissant de leurs cris. Purcell s'attendait, en arrivant au sommet de la falaise, à traverser les petits palmiers que Mason avait décrits, mais juste au surplomb de la plage, une brèche d'une vingtaine de mètres s'ouvrait dans le collier de brousse, découvrant des arbres magnifiques et un sous-bois aéré.

Purcell ne s'y engagea pas aussitôt. Il fit dans les rochers un détour pour pousser jusqu'à la pointe où Mac Leod avait installé son treuil. Le petit groupe le suivit. A son approche, le silence se fit, et les matelots se serrèrent autour du treuil en construction, comme si cette machine avait été pour eux le symbole de leur liberté. Quant à Mac Leod, il ne releva pas un instant de son ouvrage son visage anguleux, mais Purcell sentit, à la tension de son corps maigre, qu'il n'attendait que le moment de redoubler d'insolence. Il est déplaisant, pensa Purcell, mais je ne lui donne pas tort. Pourquoi les officiers du Blossom feraient-ils la loi dans l'île?

Il s'approchait à pas lents du treuil et, à mesure qu'il s'approchait, il sentait un raidissement chez les matelots. A cet instant il était à leurs yeux l'officier en second du Blossom, délégué par le capitaine pour décider s'il fallait achever le treuil. Purcell se sentit tout d'un coup furieux contre Mason. Il lui avait donné un rôle impossible. S'il le jouait sérieusement, il serait odieux aux hommes. S'il ne le jouait pas, il leur serait quand même suspect. Le mieux serait sans doute de ne rester qu'une minute et de ne pas ouvrir la bouche. Au même instant, Purcell pensa : « Au diable la prudence. » II fit un pas en avant. Tant pis. Il les attaquerait de front.

Il n'en eut pas le temps. Mac Leod attaqua le premier. Chose curieuse, il ne s'en prit pas à lui, mais à Baker, contre qui Avapouhi, à ce même instant, s'appuyait. Il le dévisagea d'un air hostile, et sans même jeter un coup d'oeil à Avapouhi, il dit d'une voix traînante :

« Y en a qui vont s'promener, pendant qu'y en a qui travaillent,

— Tu m'as rien demandé », dit Baker, en lui rendant regard pour regard, et en posant la main sur l'épaule d'Avapouhi.

L'échange s'arrêta là et Purcell dit d'une voix claire :

« Matelots, vous attendez de moi que je vous dise ce que je pense. Eh bien, je vais vous le dire. Pour le treuil, c'est une bonne idée, et je fais confiance à Mac Leod. Mais ce n'était peut-être pas nécessaire d'être insolent à l'égard de M. Mason. Puisque nous allons vivre tous ensemble dans cette île, autant y vivre en paix. »

Mac Leod releva avec lenteur son visage coupant, lança un long jet de salive à ses pieds, et Purcell eut le temps de penser : ça y est, il ne va pas me rater.

« Si vous trouvez que le treuil est une bonne idée, dit Mac Leod de sa voix lente et râpeuse, personne vous empêche de nous donner un coup de main. Après tout, je travaille pour tout le monde ici. Et à mon avis, tout le monde devrait s'y coller. »

C'était habile, et il y eut chez les hommes comme un frémissement de plaisir. Mac Leod avait évoqué cette idée agréable : un officier travaillant de ses mains sous les ordres d'un simple matelot...

« Et le pire, pensa Purcell, c'est qu'il a raison. Il est odieux, mais il a raison. »  Il dit d'une voix sèche :

« Comme vous l'avez remarqué vous-même, je ne m'y connais pas assez en charpente pour vous être utile. »

Il ne voulut pas rester sur cette rebuffade, et il ajouta d'un ton plus conciliant :

« Mais si vous avez besoin de moi pour traduire vos instructions aux Tahitiens, je vous aiderais bien volontiers. »

C'était une ouverture, mais Mac Leod la méprisa.

« Je n'ai pas besoin d'interprète, dit-il d'un ton si rogue et si insolent que Purcell rougit.

—  Dans ce cas, c'est parfait », dit Purcell en parvenant avec peine à maîtriser sa voix. 

Et il s'en alla, furieux contre Mac Leod, contre lui-même. Peut-être eût-il mieux valu ne rien dire, après tout.

Il s'enfonça dans le sous-bois, escorté par ses compagnons.

« On t'a fait de la peine, Adamo? » dit Omaata en appuyant avec légèreté son énorme main sur son cou.

Même ainsi, la main était lourde. Purcell s'arrêta, retira doucement les doigts d'Omaata, mais les garda dans les siens, ou plutôt autour des siens, car ils disparurent aussitôt, happés, invisibles. En même temps, il releva la tête et vit très haut au-dessus de lui le visage sombre de la géante, ses larges narines, et ses immenses yeux noirs, moirés, luisants, affectueux. Des lacs sous la lune, pensa Purcell, voilà à quoi me font penser ses yeux. Dans son autre main il sentit tout d'un coup la main fraîche d'Ivoa. Il tourna la tête. Elle lui souriait. Il jeta un coup d'œil à ses compagnons. En cercle autour de lui Mehani, Avapouhi et Itia le regardaient. Son cœur se dilata. Il se sentait baigné par leur affection. « Comme ils sont bons! pensa-t-il avec gratitude. Comme ils sont fraternels! »

« Cela se voit donc tant que ça quand je suis contrarié, dit-il enfin.

—  Beaucoup, dit Ivoa. Quand tout va bien, tu as un visage comme un Tahitien. Mais quand quelque chose te chagrine, tu as un visage comme un Peritani. »

Mehani se mit à rire aux éclats.

« Comment c'est, un visage de Tahitien? dit Purcell en souriant.

—  Lisse et joyeux.

—  Et un visage de Peritani?

—  Attends, dit Itia, je vais te montrer.  »

Elle fronça les sourcils, raidit la nuque, abaissa  les commissures des lèvres, et son joli visage puéril prit tout d'un coup un air soucieux et important. Mehani et les Tahitiennes se mirent à rire aux éclats.

Purcell rencontra le regard de Baker et dit en anglais :

« Itia imite l'air soucieux des Britanniques. »

Baker sourit.

« J'comprends pas un mot de leur jargon. Va falloir que j'm'y mette. »

Avapouhi se pencha vers Purcell.

« Qu'est-ce qu'il dit?

—  Qu'il ne comprend pas.

—  Je lui apprendrai », dit Avapouhi.

Elle posa la main sur le bras de Baker et dit dans un anglais chantant : « I...  speak... you.

—  To you, dit Purcell.

—  To you », répéta Avapouhi en faisant chanter les deux syllabes.

Purcell la regarda avec amitié. Elle était jolie, mais ce n'était pas sa beauté qui frappait. Il émanait d'elle une extraordinaire douceur.

Omaata prit le bras de Hunt, il poussa un petit grognement heureux, et elle l'entraîna en tête du groupe. Purcell entendait le roulement de sa voix mais ne comprenait pas ce qu'elle disait. L'ombre et la fraîcheur étaient délicieuses et dès qu'on eut fait quelques pas dans le sous-bois, on cessa d'entendre les sternes. Mais au bout de cinq minutes, le silence, loin d'être apaisant, parut presque anormal à Purcell. Il se rappela les forêts de Tahiti : la marche n'y éveillait rien : aucun frôlement dans l'herbe, aucun bruit de chute ou de fuite, pas un froissement de feuille. Sur ces terres fertiles, sous le climat le plus doux du monde, la faune se réduisait aux cochons sauvages et aux oiseaux.

 Ceux-ci étaient si brillants et si petits que Purcell les avait pris d'abord pour des papillons, et si familiers qu'ils se perchaient sur les épaules des intrus. Si l'île, comme on le croyait, était inhabitée, leur confiance dans la bonté de l'espèce humaine n'était pas étonnante. Purcell ne se lassait pas de les admirer : ils faisaient en voletant des taches de couleurs éclatantes. Quelques-uns étaient pourpre et bleu azur; d'autres, écarlate et blanc; et les plus somptueux, noir et or avec des becs rouge sang. Purcell s'avisa d'une particularité curieuse. Ils ne chantaient pas. Ils ne piaillaient même pas. Tout était silencieux dans cette forêt. Les oiseaux même étaient muets.

Mehani et les Tahitiennes poussaient, en avançant, des exclamations de joie. Ils retrouvaient, pas à pas, tous les arbres de Tahiti, et les énuméraient, au fur et à mesure, sur leurs doigts : le cocotier, l'arbre à pain, le manguier, l'avocat, le pandanus : celui-ci, fort utile, fit remarquer Omaata, car son écorce servait à faire un tissu, et il fallait bien penser que les vêtements qu'on portait ne dureraient pas toujours. Mehani découvrit dans l'herbe, des ignames, à vrai dire assez petites, des taros, des patates douces et une plante qu'il appela « ti », et dont les feuilles, expliqua-t-il, donnent une infusion excellente « contre les maladies ».

Purcell éprouvait une impression bizarre. Il y avait un paradoxe dans cette fertilité de l'île. Elle contenait tout ce qui était nécessaire à l'homme, et l'homme en était absent. Cependant, la présence des ignames fit dire à Mehani que l'île avait été jadis habitée, et comme pour lui donner raison, on découvrit dans une clairière les entassements de pierre d'un moraï et trois statues gigantesques, grossièrement taillées dans le basalte noir de la falaise. Les Polynésiens qui avaient vécu autrefois dans l'île avaient dû nourrir, sur l'au-delà, des idées assez rudes, car ces effigies offraient des physionomies terrifiantes. Mehani et les Tahitiennes les regardèrent en silence, impressionnés par l'air de malignité de ces dieux. A Tahiti, la religion elle-même était aimable, et la divinité, bienveillante.

Depuis que le groupe s'était enfoncé dans la forêt, il n'avait cessé de marcher dans la direction du sud sans faire beaucoup de chemin, le sous-bois ne comportant pas de sentier. Le terrain, depuis le sommet de la falaise, offrait une pente douce et régulière, si bien que l'île, à cet endroit, présentait l'aspect d'un plateau. Il y avait une demi-heure environ qu'on avait quitté Mac Leod quand la forêt cessa et on se trouva devant un coteau caillouteux et fort abrupt, mais couronné, cependant, de verdure, ce qui laissait penser qu'à son sommet le bois recommençait. On le gravit non sans mal, tant il était raide, pierreux, brûlé par le soleil, et on fut fort heureux d'atteindre l'ombre à nouveau. On découvrit alors un second plateau qui comportait la même végétation que le premier, mais ses arbres étaient plus espacés, son sous-bois moins touffu, sa pente plus forte.

Purcell s'arrêta et tira de sa poitrine le plan de Mason. D'après le dessin, l'île s'allongeait du nord au sud en affectant la forme d'un ovale. Sa longueur, si l'on en croyait les chiffres de Mason, atteignait deux milles. Sa largeur ne dépassait pas trois quarts de mille. Du nord au sud, Mason avait divisé l'île en trois compartiments d'importance presque égale : sur le compartiment le plus au nord, il avait écrit : Premier plateau. Sur le compartiment central : Deuxième plateau. Et sur le compartiment sud : Montagne, et entre parenthèses : très aride. Tout le pourtour de l'île était hachuré, et sur ces hachures Mason avait écrit à un endroit : Petits palmiers, et à un autre : Fougères. Le compartiment montagne ne comportait rien d'autre qu'un trait sinueux qui aboutissait sur la côte sud.

Purcell se tourna vers Baker.

« Je suppose que c'est le torrent? »

Baker s'approcha et se pencha sur le plan.

« Oui, lieutenant. Ça doit être ça. Mais nous ne l'avons pas remonté jusqu'au bout.

—  Merci. »

Baker alla s'asseoir au pied d'un pandanus et Avapouhi le suivit. Purcell jeta un coup d'ceil à Ivoa. Ivoa sourit et dit à voix basse : « Ouili est gentil. » Ouili était la version tahitienne de Willie Baker. Purcell fit « Oui » de la tête et regarda à nouveau le plan de Mason. Il confirmait l'impression qu'il avait eue la veille du pont du Blossom : l'île était vraiment très petite. A vrai dire, elle ne paraissait pas telle, mais cela tenait sans doute à la pente, à la difficulté de la marche, à l'effet de profondeur du sous-bois. Si la montagne était, comme avait dit Mason, un « chaos de rocs », il était clair que le futur village devrait se dresser au nord, sur le premier plateau : il disposait du seul accès possible à la mer. Dans cette hypothèse, le deuxième plateau qu'on foulait en ce moment, recevrait les cultures. Ainsi la partie vraiment habitable de l'île comportait ces deux plateaux, c'est-à-dire, si l'on en croyait le dessin de Mason, un rectangle d'une longueur d'un mille et quart et d'une largeur de trois quarts de mille, le reste de l'île étant occupé par la montagne. Etant donné sa fertilité, cette surface suffirait peut-être à nourrir une trentaine de personnes. On pouvait douter qu'elles s'y sentissent à la longue très à l'aise. Qui sait si ce n'était pas l'exiguïté de leur île qui avait poussé ses premiers habitants à la quitter et à se risquer sur l'océan à la recherche de terres plus vastes?

Purcell remit le croquis dans sa poche, rappela ses compagnons qui s'étaient égaillés dans le sous-bois, et le groupe se remit en marche. Purcell était étonné, alors qu'il en était si proche, de ne pas apercevoir la montagne entre les cimes des arbres. Mais elle était cachée par une masse de feuillage vert clair qui dominait de très haut les frondaisons de la forêt. Purcell axa la marche sur lui et dix minutes plus tard le groupe déboucha sur une petite clairière au bout de laquelle se dressait un banian gigantesque.

Il y eut des exclamations de joie et les Tahitiennes se mirent à courir jusqu'à l'arbre. Purcell pressa le pas. Il ne pouvait encore voir le tronc, caché qu'il était par les innombrables rejets qui, retombant au sol, y avaient pris racine, et soutenaient les branches dont ils venaient. L'arbre donnait ainsi l'impression de sortir de terre, d'y retourner et d'en ressortir à nouveau. La prolifération des branches verticales s'était faite avec une telle exubérance que le banian s'était étalé en largeur et en profondeur sur une vingtaine de mètres et présentait l'aspect d'un temple soutenu par des piliers. Des lierres aux feuilles énormes grimpaient autour de ces piliers, cachant l'intérieur du « temple », et Purcell se demanda s'il n'y avait pas, en réalité, plusieurs banians confondus en cette masse unique. Certains des rejets verticaux avaient la grosseur d'un tronc ordinaire, et il fallait bien que leur support fût efficace, car une des branches maîtresses, fendue par la foudre et presque détachée du tronc, tenait encore dans l'air grâce aux racines aériennes que son terrible poids avait infléchies, mais sans parvenir à les rompre. Les Tahitiennes, en poussant des cris de joie, se glissèrent entre les colonnes. Toute la bande les suivit, et avant d'arriver au tronc, on découvrit une série de chambres de verdure, cloisonnées par des rideaux de lianes, et dont le sol était recouvert d'une mousse épaisse comme un tapis.

Les Tahitiennes passaient et repassaient dans ces pièces de feuilles, émerveillées, riant de plaisir. Puis Itia, ramassant une poignée de mousse, la jeta au visage de Mehani et s'enfuit. Les Tahitiennes, en poussant des cris aigus, l'imitèrent, et les hommes se lancèrent à leur poursuite dans un dédale de pièces où il était facile de se perdre, le poursuivant n'étant souvent séparé du poursuivi que par un rideau de feuilles.

Purcell jouait et criait comme les autres, et cependant, il n'était pas vraiment joyeux, il ne s'abandonnait pas tout à fait. Au bout d'un moment, il se dégagea du banian, prit du champ et s'étendit dans la clairière. « Pourquoi ne puis-je plus m'amuser comme eux, pensa-t-il, sans rien réserver, comme un enfant? Qu'est-ce donc que j'ai perdu que les Tahitiens ont encore. » Il se sentait attristé de découvrir en lui un pli soucieux, une inquiétude de tout.

Baker et Hunt le rejoignirent, et quelques minutes plus tard, Mehani et les Tahitiennes, essoufflés, joyeux. Ils étaient surpris que Purcell eût si vite mis fin au jeu.

« Il est déjà tard, dit Purcell en désignant le soleil. On va se reposer un peu, puis on rentrera à bord. »

Il tira de nouveau de sa poitrine le plan de Mason et se mit à l'étudier.

« Baker, dit-il au bout d'un moment, voudriez-vous me montrer sur ce plan l'itinéraire que le capitaine Mason a suivi hier. »

Baker vint s'asseoir à côté de Purcell et pencha sur le dessin son visage brun aux traits nets.

« J'vais vous dire, lieutenant. Une fois sur l'premier plateau, on a mis l'cap à l'est jusqu'à la brousse. Là on a viré et on a piqué sud. Et on a fait l'tour de la montagne. On a tout l'temps élongé la brousse sur tribord. Et c'était pas une marche bien agréable, vous pouvez m'croire.

—  En somme, vous avez pris par la périphérie, et nous, par le centre. Je m'explique que Mason n'ait pas porté le banian sur la carte. »

Purcell reprit :

« Je vois sur le dessin que le capitaine évalue à cent pas la largeur du collier de brousse. Il l'a fait reconnaître?

—  Deux fois. Une fois à l'est. Une fois à l'ouest. La première fois, c'était moi. Ça fait une sale impression d'être là-dedans, lieutenant. C'est noir, c'est étouffant. On s'écorche les mains à tirer sur les troncs des petits palmiers, et comme ils sont élastiques, si on les lâche trop vite, ils vous reviennent dans le dos. Avec cela, il fait si noir qu'au bout d'un moment on sait plus où on est.  Heureusement on avait convenu avec le capitaine qu'il m'appellerait de minute en minute. C'est au son que j'ai pu m'orienter.

—  Qu'est-ce qu'on trouve de l'autre côté?

—  La falaise.

—  Sans transition?

—  Sans transition.

— Et de la forêt à la falaise, vous avez compté cent pas? «

Baker eut un sourire fugitif.

« A vrai dire, lieutenant, j'ai perdu mon compte plusieurs fois. Il faisait noir, je me suis un peu énervé et ce sacré fusil se mettait dans mes jambes. » Purcell regarda Baker. Le Gallois était sec et brun, et dans son visage de médaille ses yeux brillaient d'intelligence.

« Et puis, reprit Baker, il faut bien se rendre compte. On peut pas aller en ligne droite dans cette brousse. On va en zigzag. Et ça veut pas dire grand-chose, finalement, de compter ses pas.

—  Cependant, vous avez dit au capitaine que vous aviez compté cent pas. »

Le visage fin et brun de Baker se plissa et ses yeux marron brillèrent de malice.

« J'ai même dit « cent quatre pas », lieutenant. J’ai été très précis.

—  Pourquoi?

—  Si j'avais pas été précis, le capitaine m'aurait fait recommencer.

—  Je vois », dit Purcell sans sourciller. Il regarda la carte et reprit :    

« Comment se fait-il que le matelot qui a reconnu la brousse à l'est ait également trouvé cent pas? »

Baker prit un temps, ses yeux pétillèrent et il dit avec gravité :

«  C'était Jones, lieutenant. Je l'avais mis au courant.

—  Merci, Baker », dit Purcell, le visage impassible. Il regarda Baker, une lueur gaie passa dans ses yeux et il dit d'une voix posée et officielle :

« Vous avez contribué d'une façon tout à fait remarquable à l'établissement de cette carte.

—  Merci, lieutenant », dit Baker, imperturbable. Purcell se leva.

« Où sont donc les femmes? » cria-t-il en tahitien à Mehani.

A quelques pas de là, Mehani était allongé sur l'herbe tout de son long. Il se souleva sur le coude gauche et pointa de la main droite par-dessus son épaule.

« Elles ont trouvé un fourré d'hibiscus. »

A ce moment, Avapouhi, Itia et Ivoa apparurent. Omaata les suivait, les dominant de si haut qu'elle avait l'air d'une matrone poussant devant elle des petites filles. Toutes quatre avaient semé leurs cheveux noirs des larges fleurs rouges de l'hibiscus, et elles avançaient en souriant, les bras souples comme des lianes, et leurs cuisses rondes écartant, à chaque pas, les lanières d'écorce de leurs courtes jupes.

Dès qu'il vit Omaata, Hunt leva vers elle ses petits yeux pâles et anxieux. Il ne s'était pas aperçu de son départ, et depuis quelques minutes il se sentait perdu.

« Jono, Jono », dit Omaata de sa voix profonde.

En un clin d'œil elle fut sur lui et, flattant de la main la toison rousse de son poitrail, elle se répandit en paroles caressantes dans une langue inintelligible. Au bout d'un moment, Hunt appuya son mufle contre sa vaste poitrine, et testa là, dans une attitude d'abandon et de tendresse, poussant des petits grognements de plaisir comme un ourson dans le giron de sa mère. Etouffant les sonorités de sa voix — sourde et puissante comme le roulement d'une cataracte — Omaata continua à lui parler dans son incompréhensible jargon. En même temps, ses bras puissants passés autour du cou de Hunt, elle le pressait contre elle comme un gigantesque bébé.

« Que dit-elle, Mehani? » dit Purcell.

Mehani se mit à rire.

« Je ne sais pas,  Adamo. Je croyais que c'était du Peritani.

— Il y a des mots qui paraissent Peritani, dit Purcell, mais même ceux-là je ne les comprends pas. »   

Omaata releva la tête.

« C'est une langue à Jono et à moi, dit-elle en tahitien. Jono me comprend très bien. »

L'énorme Hunt entendit son nom et grogna avec tendresse. Depuis qu'Omaata l'avait pris en main, il était lavé et récuré comme un pont de bateau. « C'est son bébé », pensa Purcell. Il regarda la géante en souriant :

« Quel âge as-tu, Omaata?

—  Depuis que je suis femme, j'ai vu deux fois dix étés. «

Trente-deux ans... Peut-être moins. Elle était jeune, par conséquent. Plus jeune que lui, plus jeune que Jono. Mais ses dimensions la classaient dans un monde à part.

A ce moment, Avapouhi vint s'agenouiller devant Baker, son doux visage levé vers lui. Elle le regarda quelques secondes avec gravité, puis lui glissa entre les cheveux et l'oreille une fleur d'hibiscus, sourit, battit des cils et, se relevant avec prestesse, s'enfuit à toutes jambes, traversa la clairière et disparut dans le sous-bois.

« Qu'est-ce que ça veut dire? fit Baker en se tournant vers Purcell.

—  Qu'elle vous a choisi comme  tané (Indifféremment un homme, un amant ou un mari.).

—  Ah! dit Baker en rougissant sous son haie. Chez eux, ce sont les femmes qui choisissent?

—  En Angleterre aussi, dit Purcell avec un sourire des yeux. Mais en Angleterre, c'est plus voilé.

—  Et pourquoi elle s'est enfuie?

—  Pour que vous la poursuiviez,

—  Ah! bon! » dit Baker.

Au bout d'un moment, il se leva, et dit avec un sourire embarrassé sans regarder personne :

«  Fait bien chaud pour jouer encore à cache-cache. »

Il s'éloigna dans la direction du sous-bois. Il n'osait pas presser le pas, et il était très conscient des regards qui pesaient sur son dos.

« Qu'a-t-il dit? » demanda Mehani.

Il avait observé l'embarras de Baker avec un intense amusement. Il le constatait une fois de plus, les Peritani étaient tout à fait fous : ils se gênaient pour les choses les plus simples.

« Je suis étonnée, dit Omaata. Je croyais qu'elle avait choisi le Squelette. »

Le Squelette était le surnom que les Tahitiens avaient donné à Mac Leod.

« Sur la grande pirogue, dit Itia, elle avait choisi le Squelette, mais elle n'en veut plus : il la bat. »

Savoir, pensa Purcell, si Mac Leod va accepter que Baker lui succède. Les difficultés ne vont pas manquer dans cette île.

Mehani souleva son torse puissant sur ses deux coudes, et renversa la tête en arrière pour apercevoir Itia.

« Moi, Itia, dit-il d'un ton plein de sous-entendus, moi je ne te battrai pas. Ou très peu », ajouta-t-il en riant.

Itia secoua la tête avec pétulance. Elle était, avec Amoureïa, la plus jeune, et par la taille, la plus petite des Tahitiennes. Son nez était un peu retroussé, et les commissures des lèvres étaient relevées vers les joues, ce qui lui donnait un air de gaieté. Itia était aimée pour sa vivacité, mais selon l'étiquette tahitienne, ses manières n'étaient pas bonnes : elle manquait de réserve. Elle portait trop de jugements sur les gens.

« Eh bien, reprit Mehani d'une voix taquine, tu ne me donnes pas de fleur?

—  Non, dit Itia, tu ne le mérites pas. »

Et elle lui lança une petite pierre qui vint atterrir sur sa poitrine.

« Une pierre! dit-elle avec une petite moue, c'est tout ce que je te donne. »

Mehani s'allongea tout de son long sur le sol et croisa les mains sous sa nuque.

« Tu as tort », dit-il d'une voix paisible.

Itia lui lança de nouveau une petite pierre. Mehani retira ses mains de dessous sa nuque et les croisa devant ses yeux pour les protéger. Il ne disait rien. Il souriait.

« Et d'abord, dit Itia, tu n'es pas beau.

—  Ta parole est vraie, Itia, dit Ivoa en riant aux éclats. Mon frère est laid!  Il n'y a pas d'homme plus laid dans l'île!

—  Ce n'est pas seulement sa laideur, dit Itia. Comme tané il ne vaut rien.

—  Oh! Oh! » dit Mehani.

Allongé dans toute la royauté de son corps magnifique, il s'étira, gonfla sa poitrine et fit jouer les muscles de ses cuisses.

« Cesse de faire le coq! dit Itia en lui lançant d'un seul coup toutes les petites pierres qu'elle avait dans la main. Pour rien au monde je ne voudrais d'un tané tel que toi. Aujourd'hui, moi. Demain, Avapouhi. Après-demain, Omaata.

—  Moi, dit Omaata de sa voix aux résonances profondes, moi, j'ai Jono. »

Purcell se mit à rire.

« Pourquoi ris-tu, Adamo?

—  Je ris, parce que j'aime bien  ta voix. » Il dit en anglais :

« On dirait une colombe qui rugit. »

Il voulut traduire, mais il ne trouva pas de mot pour « rugir ». Il n'y avait pas de fauve à Tahiti.

« A mon avis, reprit Itia, le meilleur tané de l'île, c'est Adamo. Il n'est pas grand, mais ses cheveux sont comme le soleil du matin à travers les palmes. Et ses yeux, oh! j'aime ses yeux! Ils sont plus clairs que l'eau du lagon à midi. Et il a un nez tout droit, tout droit! Quand il sourit, il a une fossette dans la joue droite et il a l'air gai comme une jeune fille. Mais quand il ne sourit pas, il a l'air imposant comme un chef. Je suis sûre que, dans son île, Adamo est un grand chef et qu'il possède beaucoup de cocotiers. »

Purcell se mit à rire.

« Il n'y a pas de cocotiers dans mon île.

—  Oh! dit Itia, stupéfaite. Comment vivez-vous?

—  Mal. C'est pourquoi nous allons vivre dans les îles des autres.

—  N'empêche, dit Itia en le regardant de ses yeux pétillants, même sans cocotiers, tu es un bon tané. Tu es le meilleur tané de l'île. »

Ivoa se souleva sur son coude, et sourit à Itia avec un mélange de bonne grâce et de dignité.

« Adamo, dit-elle sans cesser de sourire, et avec un geste large et expressif de la main qui rappelait Otou, Adamo est le tané d'Ivoa. »

Ce coup de semonce fit rire Mehani aux éclats, et Omaata sourit avec dédain. Itia baissa la tête en repliant son coude droit devant les yeux comme un enfant qui va pleurer. On l'avait rappelée à l'ordre, et elle avait honte de ses mauvaises manières.

Il y eut un silence, il faisait chaud et Purcell, étendu tout de son long sur l'herbe, la main d'Ivoa au creux de la sienne, sentait une somnolence l'envahir.

« Je me demande, dit-il à mi-voix, ce que sont devenus les hommes qui habitaient dans cette île.

—  Peut-être, dit Omaata en baissant elle aussi la voix, il y a eu une maladie et ils sont morts.

—  Peut-être, dit Mehani sur le même ton, il y a eu une guerre entre deux tribus, et ils se sont tous massacrés.

—  Même les femmes? dit Purcell.

—  Quand les prêtres d'une tribu décrètent l’éventratïon de la poule (    L'anéantissement total de l'adversaire.) ,  les femmes aussi sont massacrées. Et les enfants. »

Purcell se souleva sur son coude. « Mais tout le monde ne meurt pas. Il y a toujours un vainqueur.

—  Non, dit Mehani en hochant la tête avec tristesse. Pas toujours. A Mana, ils se sont entre-tués, tous! tous! hommes et femmes! Il y a eu un seul survivant. Il n'a pas voulu vivre dans l'île avec tous ces morts. Il a sauté dans sa pirogue, il a réussi à atteindre Tahiti et il a raconté toute l'histoire.  Puis, deux semaines après, il est mort. On ne sait pas de quoi il est mort. Peut-être de chagrin. Mana était une petite île, pas plus grande que celle-ci, et maintenant elle est vide. Plus personne ne veut y aller.

—  Moi. je pense, dit Itia en redressant la tête, que les gens qui ont vécu ici sont partis sur leurs pirogues parce qu'ils avaient peur.

—  Peur de quoi? dit Purcell.

—  Des Toupapahous (Les revenants). » Purcell sourit.

« Tu as tort de sourire, Adamo, dit Omaata. Il y a des Toupapahous si méchants qu'ils passent leur temps à tourmenter les hommes.

—  Comment font-ils?

—  Par exemple, tu allumes le feu, et tu mets de l'eau à chauffer. Eh bien,   dès que tu as le dos tourné, les Toupapahous font déborder l'eau et éteignent le feu. »

Il y avait une place libre entre Mehani et Purcell, et Itia vint l'occuper. Elle se coucha sur le côté, parut se recroqueviller et, tournant vers Purcell un petit visage tout gris d'émotion, elle dit

« Donne-moi ta main.

—  Pourquoi? dit Purcell

—  J'ai peur. ».

Purcell hésita, jeta un coup d'oeil à Ivoa, et Ivoa dit aussitôt :

« L'enfant a peur. Donne-lui ta main. »

Purcell obéit. Itia enferma sa main dans ses doigts tièdes, et la plaça sous sa joue avec un soupir.

« Adamo, dit Omaata, est-ce qu'il y a des Toupapahous dans ton île?

—  Les gens le disent.

—  Qu'est-ce qu'ils font?

—  Ils se promènent la nuit avec des chaînes.

—  Il n'y a pas de chaînes à Tahiti, dit Mehani avec un sourire, mais nos Toupapahous aiment aussi faire du bruit.

—  Quel bruit?

—  Toutes  sortes de bruits.   »

Il ajouta sans que Purcell pût savoir s'il plaisantait ou non :

« Tous les bruits que tu ne t'expliques pas, c'est les Toupapahous qui les font.

—  Le jour aussi?

—  Le jour aussi.

—  Silence! » cria Purcell tout d'un coup.

Ils s'immobilisèrent, retenant leur souffle. Les oiseaux brillants et muets continuaient à voleter autour d'eux, et on n'entendit rien d'autre que le battement feutré de leurs ailes.

« Tu vois, Mehani, dit Pureell, les Toupapahous, eux aussi, sont partis. Ils ont suivi les pirogues, quand les hommes de l'île ont pris la mer.

—  Peut-être, dit Mehani, et peut-être ils se taisent, parce qu'ils ont peur.

—  Comment! dit Purcell, stupéfait. Les Toupapahous ont peur, eux aussi! Et de qui?

—  Mais des hommes, dit Mehani avec un éclair de malice dans les yeux.

—  Eh bien, dit Purcell, c'est réconfortant d'apprendre que la crainte est réciproque. »

Les yeux de Mehani brillaient d'amusement. « Il ne croit à rien de tout cela », pensa Purcell.

« Les Toupapahous se taisent, parce qu'ils ont peur de Jono, dit Itia en se redressant, mais sans lâcher la main de Purcell. Jono est très terrible à voir. Je suis sûre que les Toupapahous de cette île n'ont jamais vu un homme comme Jono.

—  O jeune fille qui lances des cailloux, dit Mehani, comment les Toupapahous pourraient voir Jono, puisqu'ils n'ont pas d'yeux?

—  Qui te dit qu'ils n'ont pas d'yeux? dit Itia.

—  S'ils avaient des yeux, tu les verrais. Par exemple, tu te promènes dans la forêt, et tout d'un coup, entre deux feuilles, tu vois deux gros yeux qui te fixent...

—  Que l'Eatua (La Divinité) me  protège!  dit Itia en  serrant la main de Purcell contre sa joue, je ne vais plus oser me promener seule dans la forêt.

—  Je t'accompagnerai », dit Mehani. Ivoa se mit à rire.

« Frère! dit-elle, cesse de la taquiner!

—  Moi, dit Omaata avec fierté, je pense aussi que les Toupapahous ont peur de Jono. Jono est vraiment très effrayant. Il est gros comme un requin-tigre, et il a des cheveux rouges sur le corps.

—  C'est vrai, dit Itia. Avec Jono, je n'ai pas peur. Même dans une île que je ne connais pas,

—  Même dans la forêt, dit Ivoa.

—  Jono est une montagne d'homme, dit Itia en gonflant la voix. Et il est rouge. »

Purcell les regardait en souriant. Ce peuple avait vraiment l'art de tirer agrément de tout : il était évident que les Tahitiennes jouaient à se faire peur pour avoir le plaisir de se rassurer.

Purcell regarda le soleil, retira ses mains des mains d'Itia, se leva, et se penchant, ramassa son fusil. Hunt et Mehani l'imitèrent.

« Et Avapouhi? » dit Itia.

Purcell fit un petit geste de la main et Mehani dit de sa voix taquine :

« Viens avec moi. Nous allons la chercher.

—  Non, dit Itia, je veux rester avec Adamo. »

Au bout d'un moment, Purcell rejoignit Mehani qui marchait en tête du petit groupe. « Que penses-tu de l'île, Mehani?

—  Elle n'est pas bonne, dit  Mehani sans hésitation. Elle est fertile, mais elle n'est pas bonne.

—  Pourquoi?

—  D'abord, dit Mehani en dressant l'index et le médius de la main droite, il n'y a pas de lagon. Quand il y aura gros temps, on ne pourra pas pêcher. Ensuite, à cause des cultures et de l'ombre, il faut construire les huttes au nord, et le torrent est de l'autre côté de l'île. Il faudra aller chercher l'eau tous les jours : une heure pour y aller. Une heure pour revenir.

— Oui, dit Purcell, tu as raison. »

Il regarda Mehani et fut frappé de son air réfléchi. Quel étonnant visage il avait! A la fois viril et féminin, rieur et tout d'un coup, sérieux. Mason considérait les Tahitiens comme des enfants, mais il n'avait pas su voir, comme Mehani, du premier coup d'ceil, les inconvénients de l'île.

« Tu vas regretter d'être venu avec moi », dit Purcell au bout d'un moment.

Mehani tourna vers lui son visage et dit avec une gravité sentencieuse :

« Mieux vaut cette île avec mon ami que Tahiti sans mon ami. »

Purcell se sentit embarrassé. « Je suis stupide, pensa-t-il aussitôt. En Angleterre, cela ne se fait pas d'exprimer ses sentiments, et encore moins de les exprimer avec éloquence. Mais comment suspecter la sincérité de Mehani? Il a quitté son île pour moi. »

Il entendit le rire de Mehani à ses côtés et leva les yeux.

« Tu es gêné, dit Mehani, Tu sais que je dis la vérité, et pourtant tu es gêné.

—  Les Péritani ne disent pas ces choses-là, dit Purcell en  rougissant.

—  Je sais, dit Mehani en posant sa main gauche sur son épaule. Tout ce qui est bon à dire, ils ne le disent pas. Et tout ce qui est bon à faire... »

Il se mit à rire.

« ... Ils le font, mais avec des grimaces. »

Purcell se mit à rire et Mehani rit en écho. Ils se sentaient bien, marchant épaule contre épaule sous les taches d'ombre et de soleil du sous-bois.

Purcell se retourna, sourit à Ivoa et, en reprenant sa marche, emporta la vision de ses grands yeux bleus fixés sur lui. Quand ils étaient partis le matin, les Tahitiennes qui étaient restées avec Mason préparaient un cochon sauvage pour le faire cuire à l'étouffée, et Purcell respira, en avançant, la bonne odeur du feu de bois. Son estomac se creusa délicieusement et il pressa le pas. Il se sentait jeune tout d'un coup, plein d'allégresse, sa poitrine gonflée d'air pur, si joyeux et si dispos qu'il avait l'impression de rebondir sur le sol. Par moments, son épaule rencontrait celle de Mehani, et ce contact envoyait dans son corps une onde de chaleur. L'île était belle, odorante, toute brillante d'oiseaux. Un monde neuf s'ouvrait devant eux. Il jeta les yeux autour de lui avec un sentiment de joie et de possession.

«   E Adamo é! dit Mehani, tu fais plaisir à voir!

— Oui », dit Purcell.

Il voulut dire : « Je suis heureux », mais il ne put y parvenir. Au lieu de cela, il dit d'une voix rapide et confuse :

« Pour l'eau, tu as raison, Mehani. C'est un inconvénient. Je ne m'en étais pas aperçu. Je pensais seulement que l'île était un peu petite.

— Non, dit Mehani avec un sourire, elle n'est pas trop petite. Il y a encore beaucoup de coins où on peut jouer à cache-cache. »

Puis son visage redevint sérieux, et il dit d'une voix où perçait l'inquiétude :

« Non, Adamo, elle n'est pas trop petite — si on s'entend bien.

 —  Qu'est-ce que tu veux dire? Si les Peritani et les Tahitiens s'entendent bien, ou si tout le monde s'entend bien?

—  Si tout le monde s'entend bien », dit Mehani au bout d'un moment.

Mais il y avait eu une note d'hésitation dans sa voix.