Chapitre 2
La potion
alcoolisée du Montana
Montana, pays des Indiens Crow
La vieille diesel Cutlass jaune pisseux, qui s’appelait Précède Le Nuage Noir, déboula à toute vitesse sur le parking de gravier de la station-service Wiley, sur la nationale 90, à la sortie de la réserve Crow. À elle seule, l’Oldsmobile rafistolée venait de secouer de sa frisquette torpeur matinale la vallée de la Little Big Horn tout entière. Précède Le Nuage Noir stoppa, toussa, cracha et s’enveloppa elle-même dans son brouillard de gaz d’échappement. Quand ce dernier se fut volatilisé telle une éclipse derrière le rideau de frênes et de peupliers aux feuilles jaunies qui longeait la rivière, Adeline Mangetou apparut… en train de tortiller le bout de fil de fer qui maintenait fermée la portière du conducteur.
Adeline portait un énorme anorak rose bonbon par-dessus une épaisse chemise de flanelle et une salopette de travail qui lui donnait une allure de Bibendum sous sa chevelure de jais. Alors que la voiture qui refusait d’agoniser émettait encore quelques borborygmes de refroidissement intempestifs, Adeline alluma une Salem 100, tira une longue bouffée et expédia un grand coup de Reebok rouge vif dans le pare-chocs de Précède Le Nuage Noir.
« Mais vas-tu pas fermer ta gueule ? » fit Adeline.
Obéissante, la voiture obtempéra. Alors Adeline flatta gentiment la carrosserie. Cette guimbarde avait indirectement été à l’origine de son boulot, de son mariage et de la naissance de ses six enfants. Alors forcément, Adeline ne pouvait pas très longtemps se montrer désagréable avec le tas de ferraille.
En gagnant l’arrière de la station pour en ouvrir la porte de service, Adeline remarqua une forme allongée dans l’herbe à bison, une forme humaine elle-même recouverte de givre.
« S’il est crevé, se dit-elle, ça peut attendre que j’aie fait du café. S’il est pas crevé, il en voudra sûrement. Dans les deux cas, faut que j’en fasse. »
Entrée dans le magasin, elle alluma toutes les lumières, mit la cafetière en route et alla ouvrir la porte de la laverie automatique. Ce bâtiment de parpaings était l’un des nombreux éléments du complexe autoroutier également composé d’un motel de huit chambres. Adeline revint vers le corps qui n’avait pas bougé d’un pouce. S’il n’y avait pas eu cette gelée blanche, sûr que le père Wiley serait allé poser des pièges à écureuils et qu’il aurait en même temps réglé le problème de ce corps vautré dans l’herbe. Et comme depuis quinze ans, il en aurait profité pour maudire le tas de ferraille qu’Adeline osait encore appeler automobile.
C’était lui, Wiley, un Blanc, qui avait donné son surnom à la vieille Cutlass. Les Crows n’avaient pas pour habitude de baptiser les voitures ou les animaux. Wiley avait donc encore raté l’occasion de se rapprocher des Indiens qu’il exploitait et qui le faisaient vivre. Mais pour goûter une paix matinale, il valait peut-être mieux, pensa Adeline, avoir à s’occuper seule d’un corps trouvé dans la nature.
Quand le café fut passé, elle en emplit deux grandes tasses de polystyrène dans lesquelles elle versa beaucoup de sucre. Le corps portait de longues nattes. Assurément, c’était un Indien qui, s’il respirait encore, boirait son café sucré. S’il était mort, Adeline se faisait fort de vider la tasse qu’elle lui avait préparée.
Autrefois, du temps où il y avait encore des bisons sauvages, un prophète Cheyenne, du nom de Médecine Douce, avait eu la vision d’hommes barbus et moustachus, utilisateurs d’un sable blanc qui deviendrait un véritable poison pour les Indiens. La prophétie s’était hélas réalisée. Le sable blanc n’était autre que du sucre et Adeline maudissait les Blancs de lui avoir fait découvrir la substance qui l’avait conduite à afficher un bon quintal sur la bascule.
Elle empoigna les tasses, ouvrit la porte d’un déhanchement de postérieur et déambula jusqu’au corps inerte. Le type était face contre terre, sa veste et ses pantalons de denim recouverts de cristaux bleutés. Adeline lui envoya un coup de pied dans les côtes :
— Es-tu congelé ? demanda-t-elle.
— Non, répondit le corps.
Comme il parlait avec la bouche contre terre, un peu de poussière accompagna la condensation.
— T’es blessé ?
— Non.
Un autre nuage de poussière monta du sol.
— T’es soûl alors ? demanda Adeline.
— Ouais.
— Un café. Ça te dirait ?
Adeline posa la tasse près de la tête du type. Quand le corps roula sur lui-même elle reconnut Pokey le menteur.
Craquant de partout comme un vieux gréement, Pokey entreprit de s’asseoir. Il voulut prendre la tasse de café mais sa main gelée refusa de s’exécuter. Adeline lui tendit la tasse.
— J’ai bien cru qu’t’étais mort, Pokey.
— Ç’a bien failli. Mais je me suis offert une belle apparition.
Comme il portait le café à sa bouche, à cause des tremblements, il dut, pour boire correctement, appuyer le bord de la tasse contre sa lèvre.
— T’sais, j’suis déjà mort deux fois… avant, dit-il.
Adeline fit celle qui n’avait rien entendu et lui montra une de ses tresses qui trempait dans le café. Pokey retira la mèche et essuya les gouttes sur sa veste.
— Il est bon ton café, dit-il enfin.
Adeline prit une cigarette dans son paquet et la lui offrit.
— Merci, répondit Pokey. Tu sais qu’il faut prier quand on a eu une apparition ?
Adeline lui tendit du feu avec son briquet Bic.
— J’suis devenue chrétienne, dit-elle.
Elle espérait qu’il n’utiliserait pas la cigarette qu’elle venait de lui offrir comme support pour sa prière. Elle ne s’était que très récemment convertie et les coutumes ancestrales la mettaient encore mal à l’aise. De toute façon, au sujet de son apparition comme pour tout le reste, Pokey mentait comme un arracheur de dents. Et à ce propos, il ne lui en restait plus qu’une seule et unique. De dent.
Pokey toisa Adeline du coin de l’œil et lui sourit. Il ne priait pas.
— En rêve, j’ai vu le fils de mon frère Frank, t’sais bien, le gamin qu’avait balancé le flic par-d’ssus le parapet du barrage ? Le môme avec les yeux jaunes ? Tu t’en souviens pas ?
Adeline hocha la tête. Elle aurait souhaité avoir oublié cette histoire.
— Tu devrais consulter un homme-médecine, suggéra-t-elle.
— Mais je suis un homme-médecine ! répliqua Pokey. C’est juste le fait que personne ne me croit. J’ai besoin de personne pour m’aider à décoder mes apparitions. J’ai vu le gamin et Vieux Bonhomme Coyote, et y avait une ombre qui les entourait, une ombre qui ressemblait à la Mort.
— Faut que j’aille bosser maintenant, dit Adeline.
— Ben moi, faut que je mette la main sur ce gamin et que je le prévienne, fit Pokey.
— Ce gosse, ça fait plus de vingt ans qu’il est parti. Il est sans doute mort. T’as juste fait un cauchemar, c’est tout.
Adeline savait que pour rien au monde elle ne devait accorder le moindre crédit aux divagations de ce foutu hâbleur de Pokey. Mais c’était plus fort qu’elle.
— Tu crois pas à la magie, alors ? fit Pokey.
— Y a M’sieur Wiley qui va pas tarder à arriver. Faut qu’j’aille ouvrir le magasin, répéta Adeline avant de tourner les talons.
— Hey ? Ce serait-y pas une chouette-effraie qu’on entend là ? lui cria Pokey.
Adeline en lâcha sa tasse de café, tomba à genoux et, de trouille bleue, leva les yeux au ciel. Dans la tradition des anciens, la chouette-effraie constituait le pire des présages. L’entendre ou la voir, c’était comme rencontrer sa propre fin au coin d’un bois. Adeline en fut toute retournée.
Pokey rigola :
— Non, à la réflexion, ça devait être un faucon.
Adeline récupéra un instant et pénétra à nouveau dans le magasin, priant Dieu et tous les saints de pardonner à ce pauvre Pokey. Elle ajouta que ce ne serait pas plus mal si Jésus trouvait le temps de débarrasser Pokey de ses tourments.