XXVIII


«La corrélation entre la chimie et les émotions est indiscutable. La ressemblance chimique qui apparente nos simulateurs mécaniques à l’humanité étant pour le moins limitée, une conscience artificielle, si elle est capable d’émotions, peut donc en éprouver certaines qui sortent grandement de la gamme des émotions humaines. De telles émotions peuvent paraître divines à la compréhension limitée de l’espèce humaine.»
Vincent Frame, Spéculations.

Bickel trouvait la cellule de Flatterie assez semblable à la sienne pour en éprouver un sentiment de familiarité, mais suffisamment différente pour ressentir une certaine inquiétude. Les conduits du système biofonctionnel semblaient conventionnels - un nécessaire d’oxygénation dont le couvercle était ouvert, le tube et le masque accrochés à leur râtelier, le dôme des répétiteurs de contrôle au-dessus de la couchette. Les analyseurs d’atmosphère indiquaient une composition normale, et les tubes d’alimentation de secours étaient en place.

Le motif sacré imprimé sur la cloison, face à la couchette, attira son attention. C’était une chose fascinante en teintes pastel, bleues, rouge et or, avec une surimpression hypnotique sombre et onduleuse qui évoquait des visages de rêve.

Bickel s’arracha à la contemplation du motif sacré pour examiner l’équipement de la cabine. Les installations lui réservèrent une surprise qu’il étudia soigneusement. Aucun doute, la chose qui ressemblait à un filet rigide et qui se rabattait au-dessus de la couchette à partir de la cloison latérale envoyait des impulsions dans une version plus faible, mais plus perfectionnée, du générateur-sélecteur de champ qu’il avait conçu pour assurer le transfert boîte noire - boîte blanche. Il suivit les fils et eut une autre surprise  : un système de portes limitait le fonctionnement à un seul sens. Les réflexions du champ étaient transmises à l’occupant de la cellule, mais rien n’allait de celui-ci vers le système informatique de la nef.

Bickel réfléchit aux implications du dispositif et hocha lentement la tête.

Puis il s’étendit sur la couchette et fit un essai très court du générateur après avoir rapproché de lui le boîtier de commandes, gardant un œil sur les compteurs et sur la courbe du filet qui basculait sur son support pour se stabiliser à une dizaine de centimètres au-dessus de sa tête.

Il suffit de quelques secondes au générateur pour établir le champ, après quoi Bickel éprouva un curieux sentiment de vigilance - un état d’observation dépourvu d’émotions. Il avait une impression de rêve éveillé et pensa immédiatement à un réflecteur -comme un miroir placé dans l’angle d’un couloir pour voir les gens dissimulés par le recoin… un miroir à sens unique qui ne révélait que cette vigilance attentive.

Il se rendit compte aussitôt que cette installation pouvait communiquer à une personne sensibilisée l’humeur de l’ordinateur de bord. Il eut l’impression vague que ses viscères avaient été transformées en grands bains de mercure, en disques, en bobines, en rubans et en tambours magnétiques, que ses terminaisons nerveuses avaient été connectées à des milliers de senseurs délicats qui accédaient à d’étranges dimensions.

Mais ce n était encore qu’un rêve. La vaste créature de fils et de pseudoneurones, à défaut d’être encore pleinement consciente d’elle-même, était attentive et vigilante, mais son potentiel complet était encore freiné par les rênes de la somnolence.

L’humeur changea.

Lentement, Bickel sentit le champ s’accorder à ses réflexes, l’armer d’un programme de participation totale de la même façon qu’on tend un arc à la limite de sa capacité, rassemblant ses énergies et les libérant soudain dans une boucle afférente.

Avec un sentiment d’horreur mêlée de détachement, Bickel vit sa main droite se tendre brusquement et ouvrir un panneau dissimulé par les lignes du motif religieux gravé sur la paroi. Derrière le panneau, un bouton apparut, rouge et menaçant. Bickel éprouva une difficulté presque insurmontable à empêcher son doigt de presser ce bouton. Il abattit sa main gauche sur Te coupe-circuit placé à côté de la couchette; la plainte du générateur de champ fit bientôt place au silence.

Mais ses doigts le démangeaient encore d’appuyer sur ce bouton rouge.

Il se rendit compte alors à quel point le Programme avait infesté la nef de dispositifs d autodestruction qui se renforçaient mutuellement. Il avait été conditionné pour la tâche… et sans doute les autres membres de l’équipage l’étaient aussi.


Alors comment ai-je pu résister au conditionnement  ? se demanda-t-il.


Il prit conscience peu à peu de ce que cela signifiait, et il constata qu’il vivait depuis des jours bien au-dessus du seuil de ses réflexes, en équilibre, dans l’attente… de… quelque chose.

Il contempla le bouton rouge. C’était la commande de sabordage à laquelle Flatterie… à laquelle ils avaient tous été affectés.

Les mains moites de transpiration, Bickel se glissa hors de la couchette, referma le panneau qui dissimulait le bouton rouge, et entreprit de modifier le dispositif générateur de champ de Flatterie. Les circuits à portes étaient apparents sur les faisceaux de fils codés à l’aide de couleurs. Bickel les arracha, brancha son propre amplificateur et commença l’installation du circuit boîte noire - boîte blanche.

Il travaillait rapidement  : connexion, test - connexion, test… _

Puis il saisit la source d’énergie constante  : un bloc scellé sous plastique qui comportait des moteurs et des bobines sur coussins d’air, des bandes de Möbius à perforations marginales assurant un fonctionnement en boucle continue, et une seule sortie par l’intermédiaire d’un multiplicateur Eng. Il contrôla sur le cadran la force de la pulsation singulière, et brancha la source sur le circuit.

C’était terminé… tout était prêt.

Bickel se sentit soudain envahi d’un profond sentiment de solitude. Il revint à la couchette, s’y étendit et ouvrit le transmetteur du circuit de contrôle, sans allumer le récepteur.

- Maintenant, écoutez bien, dit-il, tout en imaginant la façon dont sa voix allait se déverser par les vocodeurs et réduire les autres en silence. Je vais commencer l’échange boîte noire - boîte blanche dans quelques secondes. J’ai bloqué les sas qui donnent sur les cabines, et mon récepteur n’est pas branché. Ne perdez pas votre temps à essayer de m’appeler ou d’entrer ici.

Toujours bloqué dans le sas, Timberlake se retourna vers son compagnon de captivité; derrière la visière, il lut la terreur dans les yeux de Flatterie.

- Que chacun reste tranquille, dit Bickel. Ne tentez pas de recourir à la violence. Le programme meurtrier est toujours en liberté dans les circuits. La raison pour laquelle j’ai décidé de poursuivre ce… Il se tut un instant, déglutit avec difficulté. Tim, je suis désolé, mais deux hibernateurs ne répondent pas. Je pense qu’il a peut-être tué deux personnes de la même façon qu’il a tué l’embryon. Il cherche… il fait des expériences… il est curieux, comme un singe.

Dans le sas, la respiration de Timberlake se fit haletante; il eut l’impression de sombrer à travers des couches de brouillard. Quelque chose lui tenaillait l’estomac, comme de la faim. Deux colons tués en hibernation. Mon Dieu!

Toujours cramponné à l’épontille près de Timberlake, Flatterie se demanda  : Où est Prue  ? Il imagina la nef fonçant à travers l’espace sans personne au pupitre principal… Prue dérivant quelque part dans la salle des commandes, masse inerte de protoplasme… Il ferma les yeux. Mais je suis la première cible à abattre. Si la nef tue maintenant, c’est moi qu’elle tuera… pour se protéger. Il rouvrit les yeux, parcourut du regard les parois métalliques de leur prison. Aucune issue. Nous avons invoqué un génie terrifiant, et nous ne serons peut-être pas capables de le renvoyer d’où il est venu. Puis il pensa à nouveau  : Où est Prue  ?

Bickel s’éclaircit la voix.


- Soyez extrêmement prudents jusqu’à ce que j’aie effacé le programme assassin. Tout ce qui se trouve à bord peut devenir un instrument de mort vous comprenez  ? L’air que nous respirons, les systèmes de recyclage, les unités robox, n’importe quelle arête tranchante enduite de poison… n’importe quoi.


Il enfonça la première touche de service.


- Le compte à rebours de la mise en route du générateur de champ commence dans trente secondes. Souhaitez-moi bonne chance.


C’est un suicide… un geste inutile, pensa Flatterie.


Bickel surveillait l’arc des compteurs, au-dessus de lui. Ils indiquaient un potentiel normal dans les circuits, la pulsation régulière du vocodeur qui bourdonnait légèrement. Celui-ci émit un soudain hoquet d’électricité statique.

Sur les cadrans de contrôle, les aiguilles allèrent frapper violemment contre leurs butées. Je suis l’Apprenti Sorcier.

Le vocodeur émettait maintenant une sorte de râle, qui se transforma lentement en une voix gutturale, presque inintelligible.


- Tuer, dit-il.


Bickel observait les compteurs; il nota la consommation d’énergie de l’ordinateur, les pulsations dans les circuits du «Bœuf».

C’était l’ordinateur, et lui seul, qui parlait.

- Tuer, répéta-t-il, d’une voix plus claire. Annuler l’énergie. Dissolution des systèmes qui utilisent de l’énergie sous quelque forme que ce soit… approximations symboliques… non mathématiques.

Bickel enclencha un circuit de diagnostic. Les compteurs n’indiquaient aucun potentiel dans le circuit général de communication, une pulsation dans le «Bœuf», une consommation réduite dans l’ordinateur.


Tuer.


Il fixait le pupitre, réfléchissant.

L’information transportée par un ruban magnétique avait un équivalent mathématique exact. Le message du ruban constituait au moins deux messages - et probablement beaucoup plus. Il y avait le message fonctionnel, la représentation de ce qu’il était censé faire -fournir les informations, additionner, soustraire, multiplier, calculer une inconnue… Mais il fournissait aussi la base mathématique qui identifiait précisément le message pour un opérateur humain selon la quantité d’informations transmises.

Et au-delà, pensa Bickel, quoi  ?

Il savait qu’il n’avait pas mis lui-même le système en route, et qu’il n’y avait pas encore imprimé sa conscience propre. Pourtant, le système agissait de façon indépendante, Bickel se sentit prêt à annuler cette phase de l’opération, à appeler ses compagnons en consultation… mais le caractère meurtrier de ce monstre demeurait. Tuer.