XXI


«Aucune idée distincte n’occupait mon esprit; tout était confus… une étrange multiplicité de sensations m’assaillait; je voyais touchais, entendais et sentais tout à la fois. Il me fallut longtemps, certes, pour apprendre à distinguer entre les activités de mes différents sens.»
Paroles du monstre de Frankenstein.

Prudence, aux commandes depuis moins d’une heure, sentait déjà venir la fatigue, et elle savait qu’elle n’atteindrait la fin de son quart qu’à force de volonté. Ce qui contribuait en grande partie à l’épuiser, c’était le jeu incessant de ses compagnons autour des concepts, la jonglerie verbale.

Les mots semblaient tellement dérisoires, dans leur situation. Ils avaient besoin d’action - d’une action déterminée, constructive.

Timberlake s’éclaircit la voix. Une curiosité impérieuse le pressait d’aller examiner et essayer ce qu’avait construit Bickel - de retracer le cheminement des circuits et de comprendre pourquoi les fonctions générales de l’ordinateur n’en étaient pas perturbées.

- Si nous tombons sur le problème de la Reine de cœur, dit Timberlake, la nef aura plus de chances de s’en tirer si elle est contrôlée par une intelligence consciente et imaginative.


- Notre type de conscience  ? demanda Flatterie.


Voilà ce qui le tracasse, pensa Bickel. C’est manifestement lui qui est chargé de veiller à ce que nous ne lâchions pas dans l’univers une machine à tuer. L’homéostasie au niveau d’une race peut différer de l’équilibre requis pour la survie d’un individu. Mais ici, nous sommes isolés - toute une race dans un tube à essai.


- Nous parlons de créer une machine dotée d’une qualité particulière, dit Flatterie. Elle doit diriger son propre fonctionnement depuis l’intérieur, par probabilité. Nous ne pouvons pas déterminer tout ce qu’elle fera. Il leva une main pour arrêter Bickel, qui allait parler. Mais nous pouvons déterminer certaines de ses émotions. Si nous pouvions faire qu’elle se soucie de nous  ? Qu’elle nous admire et qu’elle nous aime  ?


Bickel le regarda. C’était une idée audacieuse - tout à fait dans la ligne des fonctions de Flatterie en tant qu’aumônier, avec une nuance de sa formation psychiatrique et un souci de protection de la race dans son ensemble.


- Considérez la conscience comme une structure de comportement, dit Flatterie. Qu’est-ce qui a contribué au développement de cette structure  ? Si nous remontons…


Sa voix se perdit dans le beuglement du klaxon d’alarme.

Ils sentirent tous l’embardée que fit la nef, puis l’absence immédiate de pesanteur dès que le disjoncteur-cage de sécurité eut déconnecté le système gravifïque.

Bickel se laissa dériver vers l’avant de l’atelier, où il se cramponna à une épontille et pivota pour se projeter d’un coup de pied vers la porte de Central-com, qu’il déverrouilla aussitôt. D’un même mouvement, il 1 ouvrit et se propulsa vers son siège de quart, dans lequel il s’arrima avant d’examiner les répétiteurs. Tim et Flatterie arrivèrent immédiatement derrière lui.


Prudence procédait à des corrections minimes au pupitre directeur, les yeux fixés sur les compteurs de consommation.


Quand Bickel s’aperçut que l’ordinateur absorbait près de quatre-vingts pour cent de sa capacité maximale, il entreprit aussitôt de rechercher les échauffements ou les courts-circuits éventuels. Il entendit le déclic des cocons de Flatterie et de Timberlake, qui prenaient leur place.


- Consommation anormale au niveau de l’ordinateur, dit Timberlake.

- Fuite de radiations à la Soute Quatre, dit Prudence d’une voix rauque. Accroissement régulier de température en arrière des cloisons de la seconde coque -non, elle commence à se stabiliser.


Elle lança un programme d’inspection des coques, et garda les yeux fixés sur les voyants lumineux des senseurs.

Bickel, qui surveillait le pupitre directeur par-dessus son épaule, comprit en même temps qu’elle ce que signifiaient les clignotements dès qu’ils apparurent.


- Nous avons perdu une section du bouclier extérieur!

- Et de la coque, ajouta-t-elle.


Bickel se radossa, brancha l’écran répétiteur sur les senseurs, et entreprit une analyse extérieure de la zone indiquée  :


- Surveillez le pupitre; je vais procéder aux vérifications.


Les images se succédèrent sur le petit écran d’angle de son pupitre à mesure qu’il l’accordait sur des senseurs de plus en plus éloignés. Au milieu de la Soute Quatre apparut l’obscurité pailletée d’étoiles de l’espace cosmique. Les objectifs des senseurs révélaient un flot de mousse coagulante craché par les dispositifs automatiques de sécurité en direction d’un large trou ovale.

Du coin de l’œil, Bickel vit Flatterie procéder à un micro-examen des lèvres de la déchirure  :


- On dirait une coupure au couteau, dit Flatterie. Lisse et régulière.

- Une météorite  ? demanda Timberlake, qui venait de procéder à une vérification des hibernateurs.

- Aucune fusion sur l’arête, aucun signe d’échauffement par friction, dit Flatterie, abandonnant son pupitre. Il pensait à l’île de Puget Sound - à la campagne environnante saccagée. Une conscience sauvage. Était-ce déjà le début  ?

- Qu’est-ce qui aurait bien pu faire cette entaille dans le bouclier extérieur et dans la coque sans les porter à une température solaire  ? demanda Bickel.


Personne ne répondit.

Se tournant vers Flatterie, Bickel remarqua ses lèvres blanches et crispées. Il sait!


- Raj, qu’est-ce qui peut avoir causé ça  ? Flatterie secoua la tête.


Bickel releva sur ses répétiteurs les données du chrono-enregistreur à impulsions laser, en extrapola une estimation de leur position et inscrivit le délai de transmission à LBA. Puis il fit pivoter le transmetteur à son côté et l’enclencha sur le codage RT.


- Que faites-vous  ? demanda Flatterie.

- Ça, c’est une chose que nous ferions bien de signaler, dit Bickel. Il commença à couper la bande.

- Si nous réenclenchions la gravité  ? demanda Timberlake, avec un regard à Prudence.

- D’après les indicateurs, le système est en état de fonctionner, dit-elle. Elle enfonça la touche de réenclenchement.


Ils furent aussitôt happés par la gravité normale d’un quart de g terrestre.

Timberlake déverrouilla son cocon et posa les pieds sur le pont. ^


- Où allez-vous  ? demanda Prudence.

- Je vais sortir jeter un coup d’œil, dit Timberlake. Une force capable de sectionner une portion de notre coque sans aucun échauffement et sans aucune trace d’impact, cela n’existe pas. Il faut que j’aille voir ce qui se passe.

- Restez où vous êtes, dit Bickel. Il risque d’y avoir des cargaisons désarrimées dans le secteur… n’importe quoi.


Timberlake pensa à la douce Maida, écrasée par une cargaison en folie. Sa gorge se serra.


- Qu’est-ce qui l’empêche de nous couper proprement en deux par le milieu, la prochaine fois  ? demanda Prudence.

- Quelle est notre vitesse, Prue  ? demanda Timberlake.

- C sur cinq cent vingt-sept, stabilisée.

- Avons-nous été ralentis par ce qui nous a… heurtés  ? demanda Flatterie.


Prudence vérifia l’enregistrement comparatif. Non. Timberlake inspira profondément, le souffle incertain  :


- Un phénomène dont l’impact est virtuellement nul et dont la force est… quoi  ? Infinie  ? Il secoua la tête. H n’existe aucun équivalent cinétique.


Bickel enfonça la touche de transmission et attendit que s’établissent les connexions. Il regarda Timberlake  :


- L’univers a-t-il commencé avec le «grand bang» de Gamow, ou sommes-nous en plein dans la création continue de Hoyle  ? Et s’ils avaient tous les deux…

- Ce n’est qu’un jeu mathématique, dit Prudence. Oh, je sais  : l’union d’une masse infinie et d’une source finie peut s’accomplir en supposant un impact nul -une force infinie. Mais ce n’est quand même qu’un jeu mathématique, un exercice d’annulation réciproque. Ça ne prouve rien.

- Cela prouve le pouvoir original de la Genèse, murmura Flatterie.

- Oh, Raj, voilà que vous recommencez! fit Prudence sur un ton de reproche. Toujours vouloir triturer les mathématiques pour prouver l’existence de Dieu.

- Dieu nous a flanqué une calotte  ? demanda Timberlake. C’est ce que vous disiez, Raj  ?


- Cette attitude n’est pas digne de vous dans les circonstances présentes, rétorqua Flatterie. Quand ils vont recevoir ce message, à LBA, ils sauront que nous avons atteint le stade de la conscience sauvage. C’est la seule réponse possible.


- Vous alliez émettre une supposition, Bick, dit Timberlake.


Bickel regardait l’aiguille du signal chrono progresser lentement sur le cercle du cadran. Il lui restait encore un long chemin à parcourir avant le bip qui leur indiquerait que le message aurait un momentum suffisant pour atteindre son but.


- Il s’agit peut-être d’un phénomène d’interface qui ne se manifesterait qu’ici, dans la région transsaturnienne, dit Bickel. Peut-être un effet de champ causé par des ondes de pression issues de la zone de convection solaire. Il y a dans l’univers une sacrée variété de mouvements oscillatoires. Peut-être sommes-nous tombés sur une nouvelle combinaison.

- C’est ce que vous avez laissé entendre à LBA  ? demanda Flatterie.

- Oui.

- Et si ce n’était pas un jeu mathématique  ? demanda Timberlake. Pourrions-nous programmer la prévision, par une courbe de probabilité, des limites de ce phénomène hypothétique  ?


Bickel lâcha le clavier du RT et réfléchit à la question de Timberlake.

Il se dit qu’un tel programme pouvait se réaliser sous forme de fonctions matricielles». Il présentait une similitude avec leur chasse au Facteur de Conscience -essayer de recréer un système d’une complexité excessive à partir de données insuffisantes. Ils pouvaient l’aborder par l’intermédiaire de faisceaux d équations linéaires simultanées, dont chacune définirait des hyperplans parallèles dans un espace à n dimensions.

- Qu’en pensez-vous, Prue  ? demanda-t-il.

Elle, vit où l’imagination de Bickel les avait menés et fit un essai mental, visualisant au fur et à mesure de leur apparition les valeurs diagonales comme autant de coefficients des équations simultanées.

Tout le processus ne prit que quelques secondes, mais elle garda le silence un moment, savourant cette expérience nouvelle. Elle avait composé mentalement une simulation de programme, procédé à un essai et enregistré les résultats en mémoire, se rappelant chaque bit avec précision, là où il devait se trouver. C’était un exploit dont elle ne se serait jamais crue capable. Son esprit… un ordinateur.

Elle expliqua à Bickel ce qui s’était passé, et relut les résultats pour lui. Bickel s’aperçut qu’il comblait lui-même les vides lorsqu’elle sautait certaines opérations pour donner directement les réponses. Quelque part - sans doute au cours des longues séances d’études à LBA - il avait absorbé une énorme quantité de mathématiques abstruses. La nécessité et l’exemple de Prue l’avaient hissé à un niveau où ces connaissances devenaient disponibles.

Il se sentit soudain robuste et grandi de plusieurs pouces. L’effort mental l’avait élevé à un stade d’hyperconscience - il était détendu, et pourtant alerte, conscient de son état vascomusculaire et de son tonus émotionnel dans leur totalité.

Puis la sensation commença à se dissiper. Bickel fut repris par la nef et les contraintes qu’elle lui imposait - le mouvement régulier et imperturbable de la matière dans sa course vers l’extérieur du système solaire.

Toute l’expérience avait duré moins d’une demi-minute. Bickel la sentit s’effacer avec un mélange de tristesse et de fureur. Il savait qu’il venait de vivre quelque chose d’extrêmement précieux, et il en conservait une partie en mémoire, comme un fil très fin qui le reliait à 1 expérience elle-même et lui donnait l’espoir de pouvoir remonter jusqu’à sa source. Mais les contraintes que constituaient la nef et ceux qui l’entouraient ne le* lui permettaient pas.

Il se rendit compte soudain qu’il portait en lui un poids énorme susceptible de rompre complètement ce précieux fil, et il en éprouva un accès de frayeur.


- Pensez-vous qu’un tel programme soit réalisable  ? demanda Timberlake d’un ton pressant.


— Impossible à programmer! répondit sèchement Bickel. Nous ne pouvons pas donner de limites aux variables. Il se retourna vers le clavier du RT et se mit à taper le message d’un mouvement saccadé.

Il pensa aux modifications qu’il avait apportées au système informatique. Boîte noire - boîte blanche. La mise en route de l’entité qu’ils étaient en train de construire nécessitait une boîte noire, et il n’y en avait manifestement qu’une qui pût se prêter au processus de duplication dans la boîte blanche de l’ordinateur  : un cerveau humain. Je servirai de modèle.


L’entité/ordinateur serait-elle un autre Bickel  ?


Prudence fixait le pupitre principal en cherchant les raisons de la soudaine colère de Bickel, ce qui lui évitait momentanément de penser à ce qui était arrivé à la nef. Mais elle ne pourrait esquiver longtemps le problème.

Les dégâts avaient été causés par un facteur extérieur à la nef. La faible embardée qu’ils avaient ressentie s’était transmise avec un décalage temporel, alors que les voyants rouges et jaunes des indicateurs d’avarie clignotaient déjà. L’embardée avait été provoquée par la baisse de tension et le déclenchement des équipements de commutation mettant en service les automatismes d’intervention.


Impact nul — force infinie.


Quelque chose, à l’extérieur de la nef, avait sectionné une partie de leur coque avec autant de facilité qu’un rasoir pénétrant dans du beurre. Et encore, l’image était trop faible.


Quelque chose venu de l’extérieur.


Elle porta une main à sa joue. Cela tendait à désigner quelque chose qui dépassait les périls programmés dans la nef.

Ce qu’ils avaient rencontré sortait tout droit du fond de l’inconnu. Elle pensa soudain aux monstres marins peints sur les anciennes cartes de la Terre, aux dragons à douze pattes et aux formes humanoïdes dont les poitrines s’ornaient de bouches garnies de crocs.

Elle retrouva un certain calme en se disant que tous ces monstres avaient disparu devant la curiosité quasi simiesque de l’humanité. Et pourtant… quelque chose les avait bien heurtés.

Elle parcourut des yeux une fois encore les voyants du pupitre, et constata que les automatismes d’intervention avaient presque inondé de mousse coagulante la Soute Quatre. Les portes étanches des différents secteurs étaient hermétiquement closes sur deux niveaux autour de la zone endommagée. Quelle que fût la chose qui les avait heurtés, elle n’avait emporté qu’une fine tranche de leur coque… cette fois-ci.

Bickel leva la main vers la touche d’impulsion du transmetteur, qu’il enfonça. La salle s’emplit aussitôt du bourdonnement de l’instrument accumulant l’énergie nécessaire à la projection des giclées multiples d’informations à travers l’espace. Le claquement sec de solidarisation du transmetteur, accompagné d’une légère odeur d’ozone, fut par contraste presque décevant.


- Ils ne vont pas y croire beaucoup plus que nous, dit Timberlake.

- Il y a à LBA certains des spécialistes les plus éminents de la physique des particules, dit Bickel. Peut-être pourront-ils trouver une réponse.

- Un phénomène du type neutrino  ? demanda Timberlake. Des clous! Ils vont prétendre que nous avons mal interprété l’observation.


- C’est l’heure de mon quart, dit Flatterie. Prue  ? Aux paroles de Flatterie, Prudence prit soudain conscience de l’immensité de sa fatigue. Son dos était douloureux et les muscles de ses avant-bras tremblaient. Elle ne se rappelait avoir été aussi épuisée qu’une seule fois - après avoir pratiqué une intervention chirurgicale de près de cinq_ heures.


Sous de nombreux rapports, elle demandait trop à son organisme - les quarts prolongés, le travail dans l’atelier, les expériences auxquelles elle se prêtait comme cobaye. Mais l’adrénochrome THC lui posait des problèmes. Impossible de lui faire franchir la barrière sanguine du cerveau pour l’amener en contact actif avec les tissus nerveux… à moins d’approcher de très près la dose mortelle. Elle n’avait pas encore osé, bien que le jeu lui parût en valoir la peine.

Si seulement elle parvenait à inhiber les structures inférieures du cerveau et à provoquer l’activité maximale des structures supérieures, elle pourrait fournir à Bickel les différentes phases séquentielles pour qu’il les reproduise sous forme de fonctions électroniques.

- Transmission du pupitre au top, dit-elle.

Tandis qu’ils échangeaient le pupitre directeur, Flatterie examina ses instruments pour s’imprégner de l’humeur de la nef. Car elle a vraiment des humeurs.

Il avait parfois l’impression que la nef transportait des spectres - ceux des seize clones tués par accident au cours de son assemblage sur la Lune, ceux des membres de l’équipage ombilical tués par la sauvagerie programmée du système - à moins que ce ne fussent ceux des NPO sacrifiés sur cet autel. Un autel dressé à l’orgueil humain… Et les essais précédents - tous les équipages disparus, les colons… et les NPO. Autant de fantômes qui voyagent avec nous.


Ces cerveaux sans corps avaient-ils une âme  ? se demanda Flatterie. À cet égard - si nous insufflons une conscience dans cette machinerie, notre création aura-t-elle une âme  ?


-, Les dispositifs automatiques ont-ils fini de combler la brèche  ? demanda Bickel.


- Tout est refermé, dit Flatterie. Et il se demanda  : Quand la conscience sauvage va-t-elle frapper à nouveau  ?


- Qu’y avait-il dans la Soute Quatre  ? demanda Prudence. Qu’avons-nous perdu  ?

- Des concentrés alimentaires, répondit Bickel. C’est la première chose que j’ai vérifiée. Le ton de sa voix disait  : Vous étiez de quart; c’est vous qui auriez dû le faire.

- Raj, voulez-vous que nous commencions à partager les quarts  ? demanda Timberlake. Quand j’aurai pris un peu de repos…

- Quand vous aurez pris du repos, vous pourrez m’aider à l’atelier, dit Bickel.


Flatterie jeta un coup d’œil à’ Bickel, puis à Timberlake, en se demandant comment l’ingénieur des systèmes biofonctionnels allait prendre cette rebuffade. Timberlake avait les yeux fermés. Son visage pâle et ses traits tirés trahissaient sa fatigue. Il semblait presque endormi… mais son souffle était court et superficiel.


- Vous voulez continuer coûte que coûte, hein  ? demanda Prudence. Vous ne pensez pas que nous devrions attendre que les otaries savantes de Hempstead aient potassé la question  ?

- Ce qui nous a frappés venait de l’extérieur, dit Bickel. C est un autre problème.

- John a raison, dit Timberlake d’une voix rauque. Il s éclaircit la voix, déverrouilla la sécurité de son siège de quart et se redressa. Je suis claqué!

- Alors, nous avons décidé comme ça, tout d’un coup, Prudence fit claquer ses doigts, que vous pouviez continuer à tripatouiller l’ordinateur comme un fou furieux  ?

- Mais bon sang! s’écria Bickel. Aucun de vous n’a-t-il encore compris que nous sommes censés utiliser l’ordinateur comme élément de base pour attaquer ce problème  ?


Bickel regarda autour de lui  : Flatterie occupé au pupitre, Timberlake à moitié endormi sur son siège, Prudence qui le fixait d’un œil furieux.


- Ce n’est pas un ordinateur comme les autres. Il possède des éléments dont nous ne soupçonnons même pas l’existence. Il est demeuré connecté à un Noyau-Psycho-Organique durant près de six ans, tout le temps qu’ont duré l’assemblage et la programmation de la nef. Il est bourré de tampons, de conducteurs et de connexions croisées dont ses propres créateurs n’ont peut-être jamais entendu parler!

- Insinuez-vous qu’il est déjà conscient  ? demanda Prudence.

- Non; je prétends seulement que le couplage de l’ordinateur avec notre «Bœuf» simulateur de lobes frontaux a déjà fait du chemin. Nous sommes arrivés plus loin que n’y était parvenu le programme de LBA en vingt ans! Et nous devrions continuer. Nous coupons en ligne droite à travers…

- Il n’y a pas de lignes droites dans la nature, dit Flatterie.


Bickel soupira. Quoi encore  ? se demanda-t-il.


- Si vous avez quelque chose à dire, sortez-le.

- La conscience est un type de comportement, dit Flatterie.

- D’accord.

- Mais les racines de notre comportement sont enfouies si loin dans le passé que nous ne pouvons pas les atteindre directement.

- L’émotion, encore une fois  ? demanda Bickel.

- Non, dit Flatterie.


- L’instinct, dit Prudence. Flatterie hocha la tête  :


- Le type d’empreinte génétique qui dit à un poussin comment casser sa coquille pour en sortir.

- Émotion ou instinct, quelle est la différence  ? demanda Bickel. Les émotions sont produites par l’instinct. Continuez-vous à prétendre que nous ne pourrons pas rendre le «Bœuf» conscient à moins de le doter d’une combinaison d’instincts et d’émotions  ?

- Vous savez très bien ce que je veux dire, murmura Flatterie.

- Il faut qu’i7 nous aime, dit Bickel. Il se mordit la lèvre supérieure, saisi une fois encore par la merveilleuse simplicité de cette suggestion. Flatterie avait raison, bien sûr. C’était une rêne suffisante pour satisfaire les exigences de sécurité, mais assez lâche pour conduire sans blesser.

- Il faut qu’i/ dispose d’un système autonome de réactions émotionnelles, dit Flatterie. Il faut que le système puisse réagir selon un ensemble d’actions physiques dont «le Bœuf» soit… conscient.


Émotion, pensa Bickel. La caractéristique qui nous donne notre sens de l’individualité, l’élément qui récapitule tous les jugements personnels. Un processus encapsulé qui peut se déclencher hors de toute séquence.


C’était une rupture avec tous les concepts mécanistes du temps. L’émotion comme processus, une façon audacieuse de considérer le temps.


- Il n’y a rien en nous à propos de quoi nous puissions être objectifs, dit Bickel, sauf nos propres réactions physiques. Vous vous souvenez  ? C’est ce que le Dr Ellers répétait toujours.


Flatterie pensa à Ellers, chef de psycho à LBA. Bickel est /’«objectif», la force qui donnera une direction à vos recherches, avait dit Ellers. Naturellement vous avez tous des suppléants. Les accidents, cela arrive. Mais vous n’avez rien qui soit aussi affilé que Bickel. C’est un découvreur créatif.


Un «découvreur créatif» - les échecs de tous ceux qui étaient venus avant lui… de tous ces frères-clones… tout servait de préparation à cet assaut du problème. Si nous réussissons, nous survivrons; et si nous échouons…


Et Bickel pensait  : Émotion. Comment la symboliser et la programmer  ? Que fait le corps  ? Nous sommes à l’intérieur, en contact direct avec tout ce que fait le corps. C’est la seule chose à propos de laquelle nous puissions être réellement objectifs. Qu’est-ce que le corps…


- Il a besoin d’un corps dont les fonctions soient totalement interconnectées, dit Bickel. Le problème et sa solution lui apparaissaient dans leur ensemble comme une soudaine révélation. Il lui faut un corps qui ait connu des traumas et des situations critiques. Il regarda Flatterie. Et aussi la culpabilité, Raj. Il a besoin d’un sens de la culpabilité.

- Culpabilité  ? répéta Flatterie tout en se demandant pourquoi cette suggestion provoquait en lui à la fois de a colère et une certaine frayeur. Il était sur le point de répliquer lorsqu’il prit conscience d’un bruit rauque et rythmique. Il crut d’abord au défaut de fonctionnement d’un signal d’alarme, puis se rendit compte qu’il s’agissait de Timberlake. L’ingénieur des équipements biofonctionnels avait verrouillé le cocon de son siège de quart, et il dormait - en ronflant.

- Culpabilité, dit Bickel, les yeux fixés sur Flatterie.

- Comment  ? demanda Prudence.

- En termes de programmation, dit Bickel, nous devrons prévoir des fonctions de déroutement, des systèmes d’alarme internes - des contrôles qui interrompront les opérations selon les besoins fonctionnels du système global.

- La culpabilité est une émotion artificielle; elle n’a rien à voir avec la conscience, objecta Flatterie.

- La culpabilité est fille de la peur. Vous ne pouvez avoir de culpabilité sans la peur.

- Mais vous pouvez avoir la peur sans la culpabilité, dit Flatterie.


- Vraiment  ? demanda Bickel. Et il pensa  : C’est le syndrome de Caïn et Abel. Où l’espèce a-t-elle pris ça  ?


- Pas si vite, dit Prudence. Proposez-vous que nous installions un… que nous… inspirions de la crainte à ce «Bœuf»  ?

- Ouais.

- Il n’en est pas question! dit Flatterie. Il avait branché l’exerciseur automatique de son siège, mais il l’arrêta pour se tourner vers Bickel d’un air furieux.

- Notre créature dispose déjà d’une mémoire vaste et rapide, dit Bickel. C’est une mémoire fixe - si on ne tient pas compte de nos problèmes d’adressage, qui n’interfèrent pas de toute façon avec son fonctionnement - et je parie que cette machiné possède une zone de mémoire protégée déjà remplie d’illusions en prévision du moment où elle en aura besoin pour se protéger.

- Mais la peur! dit Flatterie.

- C’est le côté pile de votre pièce, Raj. Vous voulez qu’elle nous aime  ? D’accord. L amour est une sorte de besoin, n’est-ce pas  ? Je suis prêt à lui donner le besoin d’une source extérieure de programmes - c’est-à-dire nous, vous comprenez  ? Je laisserai dans sa constitution les lacunes nécessaires que nous serons les seuls à pouvoir combler. Elle aura des émotions, mais cela veut dire une gamme illimitée d’émotions, Raj. Cette gamme comprend la peur.


Peur et culpabilité, pensa Prudence. Il va falloir que Raj se rende à l’évidence. Elle regarda Bickel, remarqua son regard voilé et lointain.

- Plaisir et douleur, marmonna Bickel. Il regarda tour à tour Prudence, Timberlake endormi et Flatterie. Se rendent-ils compte qu ‘il faudrait également que * le Bœuf» soit capable de se reproduire  ?

Prudence sentit son pouls s’accélérer. Elle se détourna de Bickel et porta une main à sa tempe pour y mesurer les palpitations, mesure qu’elle rapprocha de son souffle plus court, de sa température, de la faim, de son état de fatigue et de son niveau de perception. Les expériences chimiques auxquelles elle était en train de soumettre son propre corps la dotaient d’une perception aiguë de ses fonctions corporelles, et cette perception lui indiquait qu’elle avait besoin d’un réajustement chimique.

- Alors, Raj  ? dit Bickel.

Il faut que je me calme, se dit Flatterie en se retournant sur son siège. Il faut que j’aie l’air naturel et serein. Il évitait de poser les yeux sur le panneau factice de son pupitre répétiteur. Derrière ce panneau se dissimulaient la mort et la destruction. Bickel devenait extrêmement sensible aux moindres indices. Flatterie nota le vert paisible du panneau des voyants lumineux, le cliquètement des relais dans les compteurs graphiques. Tout, à bord de la nef, semblait normal et apaisant. Tous les systèmes semblaient fonctionner sans heurt.

Pourtant, tout au fond de lui-même. Flatterie se sentait tendu, comme un animal qui se fige en entendant le chasseur.


Plaisir et douleur. Cela peut se faire, bien sûr  : orientation graduelle vers un objectif, puis refus… interférence… retrait… frustration… menace de destruction.


- Je retourne à l’atelier, dit Bickel. La façon de procéder est suffisamment claire, n’est-ce pas  ?

- Pour vous, peut-être, dit Flatterie.

- Impossible de s’arrêter, dit Prudence, en espérant que Flatterie comprendrait le sous-entendu  : Impossible de l’arrêter.

- Allez-y, dit Flatterie. Assemblez vos simulateurs de réseaux nerveux. Mais prenons le temps de bien réfléchir avant de relier votre système à l’ensemble de l’ordinateur. Il regarda Bickel. Envisagez-vous toujours cette expérience boîte noire - boîte blanche  ?


Bickel se contenta de le regarder fixement.


- Vous connaissez le danger, dit Flatterie. Bickel ressentit soudain une sorte d’exultation, la découverte de quelque facteur interne qui lui avait échappé. La nef, ses organismes vivants et ses problèmes ressemblaient à des marionnettes et à des jouets de marionnettes. La solution lui apparaissait avec une clarté extraordinaire - jusque-là, il n’avait fait que l’approcher. Il voyait tous les schémas nécessaires empilés dans son esprit comme des diapositives superposées.


Un assemblage à quatre dimensions, se remémora-t-il. Nous allons créer un réseau en profondeur et le doter de ramifications universelles complexes qui lui permettront d’absorber les transmissions asynchrones. Il faut qu’il soit capable de dégager des configurations discrètes à partir des surcharges d’impulsions qu’il reçoit. L’important n’est pas le matériau mais la structure. L’important, c’est la topologie. Voilà la clef de tout notre foutu problème.


- Prue, donnez-moi un coup de main, dit-il. Il jeta un coup d’œil au chronomètre situé à côté du pupitre de Central-com, puis regarda Timberlake. Qu’il dorme; Prue était capable de les aider. Elle faisait en électronique du travail soigné - d’une exactitude chirurgicale, propre, avec une longueur de fil minimale et des connexions solides.


- Il va nous falloir une zone de couplage pour chaque groupe de blocs multiples, dit Bickel en regardant Prudence, Je vais vous confier ce travail pendant que j’assemblerai les systèmes de blocs principaux.


Comme si les paroles de Bickel s’étaient entassées dans son esprit jusqu’à ce que la pression accumulée les> fasse se déverser dans le domaine de la compréhension, elle comprit ce que Bickel avait l’intention de faire. Il allait introduire une charge continue de données dans l’association «Bœuf-ordinateur», immensément élargie. Comme on projette un film sur un écran, il allait projeter dans l’ordinateur un éventail géant, un psychoespace presque infini.

Les opérateurs nécessaires s’alignaient dans son esprit en rangées parallèles de nombres binaires, à liaisons croisées. Et elle vit qu’elle pouvait recadrer le problème, le superposer à des fonctions matricielles, créant ainsi un tableau problème-solutions pareil à un échiquier multidimensionnel.

Dans l’instant même de cette révélation, elle se rendit compte que Bickel n’aurait pu délimiter l’approche de cette solution sans avoir recours au même levier mathématique pour se charger du gros œuvre.

- Vous vous êtes servi de matrices de contiguïté, dit-elle, accusatrice.

Il hocha la tête. Elle avait compris qu’il s’aventurait dans une conception mathématique nouvelle - une algèbre de qualités grâce à laquelle il pouvait suivre le cheminement des impulsions neurales et les disperser entre les psycho-espaces intercalaires du «Bœuf-ordinateur».

Prudence avait commencé à saisir ce que voyait Bickel, mais les autres n’en étaient encore qu’au stade des pressentiments. Les possibilités étaient ahurissantes. Les méthodes impliquées permettraient la construction d’ordinateurs entièrement nouveaux, dont la taille et la complexité fondamentale pourraient être réduites d’un millier de fois au moins. Mais plus importante encore était la compréhension ainsi acquise par Bickel de ses propres psycho-espaces et de leur fonction d’abstraction - l’excitation globale des cellules nerveuses de son propre corps, et la façon dont elle était réduite à des valeurs reconnaissables.

Bickel se rendit compte que le fait de penser dans le cadre de cette structure l’amenait à un seuil. Une certaine pression ici, l’application d’une certaine énergie là, et il savait qu’il serait projeté dans un domaine de conscience dont il n’avait jamais fait l’expérience.

Il en éprouvait à la fois de la crainte, de la surprise et de l’attirance. Il se dirigea vers la porte de 1 atelier, l’ouvrit, et se retourna vers Flatterie.


- Raj, dit-il. Nous ne sommes pas conscients.

- Quoi  ? Hein  ? C’était Timberlake qui sortait de son sommeil en se frottant les yeux, le regard posé sur Bickel.

- Nous ne sommes pas éveillés, dit Bickel.