I
«Nous l’appelons Programme Conscience, et nos outils de base sont des clones soigneusement sélectionnes - nos doubles. L’élément catalyseur est la frustration; nous incluons donc dans la conception de notre système un certain nombre de faux objectifs et de malfaçons. C’est pourquoi nous avons choisi Tau Ceti pour destination : il n’existe pas de planète habitable dans le système de Tau Ceti.»
Morgan HEMPSTEAD, Conférences de Lunabase.
- Il est mort, dit Bickel.
Il montra l’extrémité sectionnée d’un tube d’alimentation, les yeux fixés sur le panneau d’où il l’avait coupé. Son cœur battait trop vite, et il sentait ses mains trembler.
Sur le panneau, devant lui, un avertissement s’étalait en lettres rouges fluorescentes hautes de huit centimètres. Après ce qu’il venait de faire, l’avertissement avait quelque chose de dérisoire.
«NOYAU PSYCHO-ORGANIQUE - ACCÈS STRICTEMENT RÉSERVÉ À L’INGÉNIEUR DES ÉQUIPEMENTS BIOFONCTIONNELS.»
Bickel eut l’impression que l’astronef était soudain plus calme. Quelque chose (pas quelqu’un, pensa-t-il) avait cessé d’exister. On aurait dit que la tranquillité moléculaire de l’espace cosmique avait envahi les coques concentriques de Terra et s’était infiltrée jusqu’au cœur de ce morceau de métal ovoïde qui fonçait vers Tau Ceti.
Bickel se rendit compte que ses deux compagnons étaient enkystés dans ce silence. Ils craignaient de briser le calme de ce moment de honte, de culpabilité, de colère… et de soulagement.
*- Que pouvions-nous faire d’autre ? demanda-t-il. Il éleva le tube sectionné en le fixant d’un œil farouche.
Raja Lon Flatterie, leur psychiatre-aumônier, s’éclaircit la voix :
- Du calme, John. La responsabilité est partagée par tous.
Bickel tourna son regard furieux vers Flatterie, observant l’expression narquoise, calculée et pénétrante, le visage étroit à l’air hautain dont les yeux bruns distants concentraient d’une certaine façon sous des sourcils noirs hérissés le sentiment dune terrible supériorité.
- Vous savez ce que vous pouvez faire de votre responsabilité! grommela Bickel. Mais les paroles de Flatterie avaient anéanti sa colère, il se sentait vaincu.
Il reporta son attention sur Timberlake - Gerrill Lon Timberlake, ingénieur des équipements biofonctionnels, l’homme qui aurait dû se charger de ce sale boulot.
Timberlake, qui évoquait un épouvantail vif et nerveux dont la peau avait pratiquement la même teinte que ses cheveux bruns, gardait les yeux fixés sur le pont métallique à ses pieds, évitant le regard de Bickel.
Honte et peur - voilà tout ce que ressent Tint, pensa Bickel.
La faiblesse de Timberlake - l’inhibition qui l’avait empêché de tuer le NPO alors même qu’il s’agissait de sauver la nef et les milliers de vies sans défense qui se trouvaient à bord - avait failli les tuer. Et tout ce que cet homme éprouvait maintenant c’était de la honte… et de la peur.
La décision à prendre n’avait pourtant fait aucun doute. Le NPO s’était emballé, transformé en une conscience déchaînée, incontrôlable. Ce n’était plus qu’une boule morbide à base de matière grise qui avait transformé chacun des servomécanismes de la nef en une arme mortelle, qui les épiait de manière démente par chaque senseur, qui leur jetait des propos hargneux et incohérents par chaque vocodeur.
Non, il n’y avait eu aucun doute - trois d’entre eux n’avaient-ils pas déjà été tués ? - et le seul élément de surprise était qu’on leur eût permis de détruire la chose.
Peut-être voulait-il mourir, pensa Bickel.
Et il se demanda si les six autres nefs du Programme qui avaient disparu sans laisser de trace dans le néant avaient connu le même sort.
Leurs NPO sont-ils devenus fous ? Les équipages ombilicaux ont-ils flanché quand il fallait choisir entre tuer ou être tué ?
Une larme se mit à glisser sur la joue gauche de Timberlake. Pour Bickel, c’en fut trop. Une partie de sa colère lui revint. Il se tourna vers l’ingénieur : «Que faisons-nous, maintenant, Capitaine ?»
L’ironie du titre n’échappa à aucun de ses compagnons. Flatterie fut sur le point de répondre, mais se ravisa. Si l’on pouvait considérer que la cosmonef Terra avait un capitaine (hormis le Noyau Psycho-Organique en service à un moment donné), un accord tacite attribuait ce titre à l’ingénieur des équipements biofonctionnels de l’équipage ombilical. Aucun d’entre eux, cependant, n’avait jamais employé le terme officiellement.
Timberlake finit par soutenir le regard de Bickel, mais il se contenta de dire : «Vous savez pourquoi je n’ai pas pu me résoudre à le faire.»
Bickel continuait à l’observer. Quelle mesquine vanité avait produit cette excuse venant d’un ingénieur des équipements bio fonctionnels ? L’équipage ombilical avait comporté six membres - les trois ici présents plus l’infirmière de bord Maida Lon Blaine, le spécialiste de l’outillage Oscar Lon Anderson, et le biochimiste Sam Lon Scheler. A présent, Blaine, Anderson et Scheler étaient morts - le corps éclaté de Scheler bloquant un boyau de communication sur le périmètre arrière, Anderson étranglé par un sas-sphincter assassin, et la gentille Maida broyée par une cargaison désarrimée.
Pour la plus grande part, Bickel attribuait la responsabilité de cette tragédie à Timberlake. Si ce maudit imbécile avait seulement pris dès les premiers signes de difficultés les mesures impitoyables qui s’imposaient! Les deux premiers NPO frappés de catatonie auraient dû constituer un avertissement suffisant. L’origine de leurs ennuis avait été évidente. Et les symptômes… exactement les mêmes que ceux qui avaient précédé l’échec de l’ancien programme de Conscience Artificielle, sur la Terre : destruction démente de personnel et matériel. Mais Tim avait refusé de l’admettre. Tim avait débité des sornettes à propos du caractère sacré de toute vie.
La vie, ha, ha! pensa Bickel. Ils étaient tous - même les colons dans leurs hibernateurs - du matériel sacrifiable issu de biopsies, des doubles élevés sur Lunabase dans une stérilité gnotobiotique. «Vierges de tout contact humain[1]«C’était leur plaisanterie secrète. Tout ce qu’ils avaient connu de leurs professeurs venus de la Terre, c’étaient des voix et des images en réduction sur les écrans cathodiques du réseau intercom de la base - et en de rares occasions une vision directe à travers la triple cloison de verre des sas qui isolaient la crèche stérile. Ils avaient émergé des cuves embryogéniques pour être pris en charge par les pinces métalliques et capitonnées de nurses qui n’étaient que des extensions servomotrices du personnel de Lunabase, bannis à jamais de tout contact personnel avec ceux qui les commandaient.
Bannis de tout contact - voilà l’histoire de notre vie, pensa Bickel, et cette pensée adoucit la colère qu’il éprouvait à l’égard de Timberlake.
Celui-ci commençait à s’agiter nerveusement sous le regard insistant de Bickel.
Flatterie intervint : «Bon… il vaudrait peut-être mieux faire quelque chose», dit-il.
Flatterie savait qu’il devait les faire agir. Cela faisait partie de ses fonctions - les maintenir actifs, occupés, en mouvement, même si ce mouvement aboutissait à un conflit déclaré. Un conflit était un problème qu’on pouvait résoudre quand et s’il se présentait.
Raj a raison, pensa Timberlake. Il faut que nous fassions quelque chose. Il prit une profonde inspiration, essayant de chasser le sentiment de honte et d’échec… et son ressentiment contre Bickel - maudit Bickel, Bickel le supérieur, Bickel l’unique, l’homme aux innombrables talents, Bickel de qui leurs vies dépendaient.
Timberlake jeta un regard circulaire sur la salle familière du poste Central de Commandes, située au cœur de l’astronef - un espace de vingt-sept mètres de long sur douze de diamètre. Comme l’astronef lui-même, Central-com avait une forme vaguement ovoïde. Équipés de tableaux de commandes pratiquement identiques, quatre sièges-couchettes de service pareils à des cocons en occupaient l’extrémité la plus large, disposés à peu près parallèlement dans la courbe. Des tuyaux et des fils multicolores, des cadrans et des pupitres de commandes, des panneaux d’interrupteurs et des lampes témoins s’étalaient en une confusion ordonnée sur les parois de métal gris. Tout cela était nécessaire au contrôle du vaisseau et de sa conscience autonome - le Noyau Psycho-Organique.
Noyau Psycho-Organique, pensa Timberlake, et il se sentit submergé à nouveau par la culpabilité et l’affliction. Pas un cerveau humain, oh non. Un Noyau Psycho-Organique. Mieux encore, un NPO. L’euphémisme aide à oublier que le noyau a d’abord été un cerveau humain dans le corps d’un monstre enfant condamné à mourir. Nous ne prenons que des cas terminaux, ce qui rend plus acceptable l’aspect moral de l’acte.
Et voilà que nous l’avons tué.
- Je vais vous dire ce que je vais faire, dit Bickel. Il regarda le pupitre du Récepteur-Traducteur auxiliaire de son transmetteur, sur sa console de commandes personnelle. «Je vais rendre compte à Lunabase de ce qui s’est passé.» Il se détourna du panneau fracturé et laissa tomber le tube d’alimentation sectionné sur le pont sans y accorder un regard. Le tube descendit lentement dans le champ gravifique de 0,25 g qui régnait à bord de la nef.
- Nous n’avons pas de code pour ce… ce genre d’urgence. Timberlake faisait face à Bickel, fixant d’un oeil furieux le visage carré de son compagnon, plein d’aversion pour le moindre de ses traits, depuis les cheveux blonds coupés ras jusqu’à la bouche large et la mâchoire agressive.
- Je sais, dit Bickel et il contourna Timberlake. Je vais transmettre en clair.
- Vous ne pouvez pas faire ça! protesta Timberlake qui s’était retourné et continuait à fixer d’un air courroucé le dos de Bickel. «
- Chaque seconde ajoute au décalage temporel, dit Bickel. Il faut déjà que ça franchisse un quart du système solaire. Il se laissa tomber dans son siège de quart, referma à demi son cocon sur lui et mit le transmetteur en position.
- Toute la Terre va vous entendre, y compris vous-savez-qui! dit Timberlake.
Parce qu’il était en partie d’accord avec Timberlake, et qu’il voulait gagner du temps, Flatterie s’approcha de façon à surplomber Bickel, installé dans son siège :
- Qu’allez-vous leur dire exactement ?
- Je n’ai pas l’intention de mâcher mes mots, répliqua Bickel. Il enclencha les interrupteurs de préchauffage du transmetteur, commença à vérifier la bande de séquence. Je vais leur dire qu’il a fallu que je débranche le dernier cerveau des systèmes de contrôle de l’astronef… et que je le tue par la même occasion.
- Ils nous diront d’abandonner, dit Timberlake. Une hésitation à peine perceptible des doigts de
Bickel sur le clavier du perforateur de bande indiqua qu’il avait entendu.
- Et comment allez-vous leur expliquer ce qui est arrivé aux cerveaux ? demanda Flatterie.
- Je leur dirai qu’ils sont devenus dingues, dit Bickel. Je vais rendre compte de nos pertes.
- Ce n’est pas précisément ce qui s’est passé, dit Flatterie.
- Nous ferions mieux d’en discuter d’abord, dit Timberlake qui commençait à se sentir proche du désespoir.
- Ecoutez, vous, dit Bickel en se tournant vers Timberlake, vous êtes censé tenir le rôle de capitaine à bord de ce morceau de ferraille, et nous voilà en train de dériver sans personne aux commandes. - Il reporta son attention sur le clavier. - Vous pensez que vous êtes qualifié pour me dire ce que je dois faire ?
Timberlake blêmit de colère. Bickel me mouche à tous les coups, pensa-t-il, mais il se contenta de marmonner : «Le monde entier sera à l’écoute.» Puis il se dirigea vers son propre siège, où il brancha les commandes de fortune mises en place peu après les premiers signes de défaillance du cerveau originel, avant de s’installer pour vérifier les circuits de 1 ordinateur et demander les données de cap.
- Les Noyaux Psycho-Organiques ne sont pas devenus dingues, dit Flatterie. Vous ne pouvez pas…
- En ce qui nous concerne, c’est ce qui s est passé. Bickel enclencha le contact principal. Central-com s’emplit aussitôt du bourdonnement irritant des amplificateurs laser qui atteignaient progressivement leur pleine puissance.
Je pourrais l’arrêter, se dit Flatterie tandis que Bickel introduisait la vocobande dans le transmetteur. Mais il faut que le message parte, et la seule façon de l’envoyer, c’est en clair.
On entendit le cliquetis indiquant que le message était comprimé et multiplié avant d’être projeté par laser à travers le système solaire.
D’un geste sec qui trahissait de façon subtile une certaine indécision, Bickel enfonça la touche orange du transmetteur, puis il s’adossa dans son siège tandis que la séquence de transmission prenait la relève. La salle ovoïde retentit du cliquetis des relais qui s’enclenchaient les uns après les autres.
Faire quelque chose, même si c’est une erreur, se rappela Flatterie. Les manuels de règlements ne servent à rien, là où nous sommes. Et maintenant, il est trop tard ‘pour arrêter Bickel.
Il vint alors à l’esprit de Flatterie qu’il avait été trop tard pour arrêter Bickel dès l’instant où leur vaisseau avait quitté son orbite lunaire. Cet homme direct, autoritaire et violent (ou l’un de ses remplaçants dans les chambres hibernatoires) détenait la clef de leur véritable objectif. Tous les autres n’étaient que des figurants.
Au bruit des relais qui s’enclenchaient, Timberlake saisit une poignée et l’étreignit désespérément dans un geste de frustration. Il savait qu’il ne pouvait pas en vouloir à Bickel d’être furieux. Le sale boulot qui constituait à tuer leur dernier Noyau Psycho-Organique aurait dû incomber à l’ingénieur des équipements biofonctionnels. Mais Bickel connaissait certainement les inhibitions inculquées aux spécialistes des équipements biofonctionnels.
Il laissa ses pensées s’attarder un instant sur la crèche stérile et les laboratoires lunaires - le seul foyer qu’eussent jamais connu les occupants de Terra.
La plus grande aventure humaine : le saut vers les étoiles!
Ils avaient vécu avec cet imposant concept depuis leurs premiers instants de conscience. Ceux qui servaient à bord de Terra avaient été triés sur le volet; c’étaient les trois mille six survivants du plus sévère processus d’élimination que les responsables du Programme aient pu concevoir pour les Doubles dont ils avaient la charge. Les six derniers représentaient la fleur de l’élite - l’équipage ombilical qui devait contrôler le fonctionnement de la nef jusqu’à ce qu’elle eût quitté le système solaire, puis déconnecter les quelques commandes manuelles et s’en remettre, pour les deux cents ans de traversée jusqu’à Tau Ceti, à la conscience solitaire d’un Noyau Psycho-Organique.
Et tandis que les trois mille six passagers vivraient au ralenti derrière les boucliers de protection hydrauliques des hibernateurs, au cœur de la nef, leurs vies devraient dépendre des servomécanismes et des senseurs chirurgicalement connectés au NPO.
Mais nous ne sommes plus que trois mille trois, pensa Timberlake avec le même sentiment de chagrin, de honte et de défaite. Et notre dernier NPO est mort.
Face aux commandes de secours, Timberlake se sentait maintenant seul et vulnérable. Tant que les cerveaux existaient et que l’un d’eux était responsable en dernier ressort de la sécurité de la nef, il avait gardé une certaine confiance, que la présence des commandes de secours avait d’ailleurs contribué à renforcer… jusqu’à présent.
Maintenant, les yeux fixés sur les rangées d’interrupteurs, les compteurs, les voyants de contrôle, les commandes manuelles, le pupitre auxiliaire de l’ordinateur avec les entrées-sorties accouplées du vocodeur et du code ruban - maintenant, Timberlake se rendait compte de l’insuffisance de ses pauvres réactions humaines face à des exigences qui se chiffraient en millisecondes pour la moindre urgence.
Tout va trop vite, songea-t-il.
Il savait que leur vitesse était faible par rapport à ce qu’elle aurait dû être à ce stade de leur voyage… mais c’était pourtant trop rapide. Il alluma le petit écran d’un senseur, à sa gauche, et s’accorda une brève vision du cosmos, les yeux fixés sur l’éclat dur des étoiles piquées dans le néant énergétique de l’espace.
Comme à l’accoutumée, cette vision le réduisit au sentiment qu’il n’était qu’une minuscule étincelle à la merci du hasard aveugle. Il éteignit l’écran.
Un mouvement, à son côté, le fit se retourner. Il vit s’approcher Bickel, qui s’appuya contre une main courante près de la console des commandes. Son visage exprimait un tel soulagement que Timberlake eut une soudaine intuition : Bickel venait d’expédier sa culpabilité vers Lunabase en même temps que le message. Timberlake se demanda alors ce qu’il avait pu éprouver au moment de tuer - même si le meurtre était dirigé contre une créature dont l’humanité avait disparu derrière une aura mécanique depuis bien longtemps, depuis le moment où on l’avait extraite d’un corps mourant.
Bickel examina le tableau de contrôle des propulseurs. Ils avaient mis hors circuit le dispositif d’accélération quand le second NPO avait commencé à donner des signes de défaillance. Mais le Terra n’en serait pas moins sorti du système solaire dans dix mois.
Dix mois, songea Bickel. Trop vite - et trop lent.
Au cours de ces dix mois, les probabilités statistiques d‘un état d’alerte général demeureraient maximales. L’équipage ombilical n’avait pas été préparé à de telles contraintes.
Regardant Flatterie à la dérobée, Bickel remarqua l’air taciturne et renfermé du psychiatre-aumônier. Il y avait des moments où il était agacé de constater combien il était difficile de cacher quoi que ce fût à Flatterie, mais ce n’était pas le cas pour l’instant. Là où ils étaient, il se rendait compte que chacun d’eux devait apprendre à connaître à fond ses compagnons. Sinon, la conjugaison des contraintes technologiques et des contraintes psychologiques risquait de les détruire.
- A votre avis, combien de temps faudra-t-il à Lunabase pour répondre ? demanda Bickel en s’adressant à Timberlake.
Flatterie se raidit, les yeux fixés sur la nuque de Bickel. Cette question… un mélange parfait de camaraderie et d’excuse dans le ton de la voix… Flatterie se rendit compte que Bickel avait agi délibérément. Bickel était plus subtil qu’ils ne l’avaient supposé, mais peut-être auraient-ils dû s’en douter. Après tout, il était la figure centrale de Terra.
- Il va leur falloir un moment pour digérer ça, répondit Timberlake. Je persiste à penser que nous aurions, dû attendre.
Mauvaise tactique, pensa Flatterie. Une première approche devrait être acceptée. Il passa un doigt sur 1 un de ses sourcils épais et s’avança vers eux avec une maladresse calculée, les forçant à prendre conscience de sa présence.
- Leur principal problème est celui des relations publiques, dit-il. C’est cela qui va prendre un certain temps.
- La première chose qu’ils vont demander, c’est la raison de la défaillance des NPO, dit Timberlake.
- Il n’y avait aucune raison médicale, assura Flatterie. Il se rendit compte qu’il avait parlé trop vite, qu’il s’était mis sur la défensive.
- On va s’apercevoir que c’est quelque chose de nouveau, quelque chose que personne n’avait prévu, vous verrez, dit Timberlake.
Quelque chose que personne n’avait prévu ? se demanda Bickel. Il en doutait, mais il garda le silence. Pour la première fois depuis qu’il était à bord, il ressentit la masse de Terra, autour de lui, et songea à tous les espoirs et à toute l’énergie investis dans cette aventure. Il prit alors conscience du gigantesque travail d’organisation pratique qui avait été consacré au Programme.
Il devinait les nuits blanches, les séminaires réunissant ingénieurs et savants, où les rêveurs pragmatiques jonglaient avec leurs idées par-dessus les tasses de café et les cendriers débordants de mégots.
Quelque chose que personne n’avait prévu ? Peu probable.
Et pourtant, six autres nefs avaient disparu dans le silence de l’espace - six autres nefs tout à fait semblables à leur Terra.
Quand il parla, ce fut plus pour se redonner courage que pour discuter :
- Ce n’est pas le genre de chose qu’ils auraient laissé passer. Lunabase doit avoir un plan. Quelqu’un, à un moment ou à un autre, a envisagé cette possibilité.
- Alors pourquoi ne nous y ont-ils pas préparés ? demanda Timberlake.
Flatterie observa attentivement Bickel, conscient de la façon dont la question l’avait touché. Maintenant, il va commencer à avoir des doutes, pensa-t-il. C’est maintenant qu’il va commencer à se poser des questions véritablement insidieuses.