XXV
«Il existe nécessairement un seuil de la conscience au-delà duquel on acquiert des attributs divins.»
Raja Lon Flatterie, Le Livre de la nef.
Comme hypnotisés par le jeu des voyants et des indicateurs, ils demeuraient tous les quatre figés, presque immobiles. Bickel et Flatterie avaient les mêmes raisons de ne rien faire - la peur que la moindre intervention de leur part suffise à détruire tout le système. Timberlake transpirait de frayeur à l’idée que cet affichage de la console de visualisation pût comporter une menace pour ses protégés enfermés dans les hibernateurs. Seule, Prudence était paralysée par un sentiment de culpabilité.
Le souffle court, elle percevait intensément tous les sons mécaniques accompagnant les clignotements de l’affichage - chaque cliquètement, le moindre bourdonnement ou vrombissement, le plus petit sifflement de ruban - comme si elle avait eu des connexions sensorielles directes avec le système.
Elle porta tout à coup la main gauche à sa bouche, horrifiée par une soudaine prise de conscience : Toutes les jonctions de l’ordinateur passent maintenant par «le Bœuf!»!
- Qu’avez-vous fait ? demanda Flatterie.
- Rien! dit Bickel sans se retourner.
- Ne devrions-nous pas…, commença Timberlake.
- Ne touchez à rien! coupa Bickel d’un ton sec.
- C’est moi qui l’ai fait, dit Prudence d’une petite voix. J’ai introduit une question dans l’ordinateur.
- Quelle question ? demanda Bickel. Il montra du doigt un gros compteur, au-dessus de lui. Regardez-moi cette consommation! Je n’ai jamais rien vu de pareil.
- J’ai reconstitué soixante-huit phases séquentielles de configurations biochimiques du quatrième ordre. J’en ai fait un programme de comparaison d’isomères optiques, une première étape pour essayer de découvrir où et comment nos instincts sont imprimés en nous.
- C’est passé dans les blocs de contrôle, dit Bickel, indiquant d’un hochement de tête un nouvel affichage lumineux de la console. Avec un renforcement multiple d’autres unités…
- Comme quelqu’un qui se concentrerait sur un problème difficile; dit Timberlake.
Bickel hocha la tête.
Avec un sifflement, le terminal de Prudence se mit à cracher de la bande dans la visionneuse. Bickel fit volte-face.
- Qu’est-ce que ça donne ?
Prudence examina la visionneuse, se forçant au calme :
- Une réponse pyramidale. Je n’avais demandé que les quatre premières possibilités. Il en est déjà à la dixième phase! C’est bien dans les acides nucléiques… avec l’information génétique. Mais il explore toutes les impasses… les poids moléculaires et…
- Il est en train d’en discuter avec vous, dit Bickel. Il vous demande votre opinion. Intervenez dans le traitement et éliminez les impasses évidentes à mesure que vous les détecterez.
Prudence repassa la bande dans la visionneuse pour relever les séquences inutiles. Catalyse de l’hydrogène… manifestement pas. Trop de risques de contamination.
Elle fit des coupures dans la bande de sortie avant de la réintroduire dans l’ordinateur.
Le terminal de sortie devint soudain silencieux, mais le jeu de lumières de la console de visualisation redoubla de frénésie. La consommation d’énergie accusa une nouvelle montée, rythmée par une pulsation.
- Avez-vous introduit un cycle résonnant dans le système ? demanda Prudence. Elle était surprise de l’effort qu’il lui fallait déployer pour parler d’une voix égale.
- Cette pulsation correspond à la synchronisation des boucles de réponse du «Bœuf», dit Bickel.
Tandis qu’il parlait, le terminal de Prudence reprit son caquetage. Une bande jaillit dans la visionneuse. Prudence l’examina silencieusement.
- Alors, qu’est-ce que c’est ? demanda Bickel. -La bande cessa enfin de défiler, et le silence se fit brusquement. Prudence expliqua :
- C’est en relation avec la phosphatase acide… catalyse des acides aminés dans les spires d’ADN.
Elle procéda à une comparaison fonctionnelle, rapprochant les résultats des essais pratiqués sur son propre corps. Adrénochrome. Si elle renforçait le OH avec C5H11 (n)… cela lui permettrait-il de franchir la barrière sanguine du cerveau avec un dosage non mortel ?
- Est-il… conscient ? chuchota Flatterie.
Bickel leva les yeux vers la paroi de l’ordinateur; les lumières s’éteignaient une à une, et il ne restait plus que le jeu somnolent des voyants de contrôle - vert-mauve… or…
- Non, dit Bickel. Nous avons seulement produit un ordinateur capable de s’autoprogrammer, de concentrer tous ses bits d’informations sur un problème… de rechercher des données, même s’il doit aller les prendre hors de ses mémoires. Il a su à quel moment il devait poser une question à l’un de nous.
- Et vous n’appelez pas ça être conscient ? demanda Timberlake.
- Pas de la façon dont nous le sommes, dit Bickel. Il faut qu’on lui pose une question avant qu’il ne… prenne vie.
- Phosphatase acide, fit Prudence, songeuse. Que savons-nous de la phosphatase acide ? Elle savait que sa question portait sur le langage ADN de la vie, et qu’elle était liée à leur problème de conscience artificielle. Elle avait envie de se confier aux autres, de discuter ouvertement de ses expériences… mais ce n’était pas seulement le souci des inhibitions de ses compagnons qui la contraignait au silence - d’une certaine façon, elle était allée trop loin sur une route qu’elle devait poursuivre… seule.
- La phosphatase acide est répartie un peu partout dans le corps, dit Flatterie. Il se retourna et regarda Prudence comme s’il la voyait pour la première fois. Elle comprendrait tout de suite, sans aucun doute. Levant les yeux vers l’image de Timberlake et de Bickel, sur l’écran, il se dit qu’eux auraient peut-être besoin d’explications. Puis son attention revint à Prudence - comme elle paraissait maigre et fatiguée!
Prudence hocha la tête, le regard perdu dans ses pensées :
- La chimie du corps, évidemment, dit-elle. La prostate du mâle est riche en phosphatase acide. Les mâles en emmagasinent plus que les femelles.
Et elle pensa : Testostérones Le niveau d’hormones mâles dans le corps était directement lié à une certaine position dans la hiérarchie. De tout l’équipage, Bickel devait en avoir le niveau le plus élevé.
Flatterie poursuivit avec circonspection :
- Il faut que les tissus organiques en contiennent une certaine quantité avant qu’une personne puisse être éveillée.
Prudence se redressa brusquement et regarda Flatterie dans les yeux :
- Une enzyme liée à la physiologie du sexe et de l’éveil…
Elle détourna les yeux, pensant : Sexe et éveil.
- C’est ce que suppriment les anti-S ? demanda Bickel.
- Pas directement, répondit Timberlake. Les anti-S agissent principalement sur la séparation du sérum phénolsulfatase. Ils en empêchent le transport et l’action.
Timberlake, le spécialiste des systèmes biofonctionnels, le biophysicien, devrait comprendre, lui aussi, pensa Flatterie.
Il regarda l’écran, vit Bickel silencieux et pensif, et se sentit pris pour lui d’une soudaine pitié. Un fait tellement simple : L’éveil et le sexe sont liés l’un à l’autre.
Prudence, le visage toujours tourné vers le pupitre de commandes principal, examinait celui-ci sans vraiment le voir. Si la nef s’était mise à tourner brutalement sur elle-même à cet instant-là, il lui aurait fallu plusieurs secondes pour réagir. En regardant Flatterie, elle avait su ce qu’il pensait comme si les mots s’étaient inscrits sur son front.
La conscience liée à la reproduction.
Aucun doute : toutes deux sortaient du même puits génétique. L’histoire les avait baignées des mêmes eaux, transférant les besoins de l’une aux besoins de l’autre.
Bickel se retourna lentement et regarda par l’intermédiaire de son écran le gros chrono-enregistreur à pulsations laser de Central-com, qui marquait le passage du temps terrestre. Il indiquait dix-huit semaines, vingt et une heures et vingt-neuf secondes. Une minute supplémentaire s’inscrivit tandis qu’il l’observait.
La plupart de ces secondes comptées à coups d’impulsions s’étaient écoulées pour l’équipage de l’Œuf de Fer Blanc dans l’atmosphère d’une nef en péril. Quelle qu’en fût la source ou l’intention, le danger était bien réel; il suffisait pour s’en convaincre d’étudier les rapports sur l’accumulation des avaries. Mais les contraintes qui pesaient sur l’équipage ombilical avaient pris naissance avec la perte des Noyaux-Psycho-Organiques, elles étaient survenues lorsqu’ils avaient cessé d’être protégés par une autre conscience.
Pour la première fois, Bickel se mit à envisager le concept de conscience en tant que bouclier - comme un moyen de protéger son possesseur des chocs de l’inconnu. C’était le «Je peux faire n’importe quoi!» jeté en réponse à un univers où n’importe quoi pouvait constituer une menace.
Il abaissa les yeux vers Flatterie, encore à demi enfermé dans le cocon de son siège de quart; la courbure de ses épaules et l’expression de son visage étaient celles d’un vaincu.
Pourquoi est-il si prompt à accepter la défaite ? se demanda Bickel. On aurait presque l’impression qu’il l’a recherchée.
A peine avait-il formulé la question qu’il en trouva la réponse : Quand on est programmé pour détruire, on éprouve un besoin de destruction. Avec un sentiment de perception accrue, il se tourna vers l’assemblage du «Bœuf», concentrant son attention sur les protubérances, les blocs et 1 écheveau des connexions neurales.
Mais j’ai programmé cette bête pour la violence!
Se forçant à garder un air calme et naturel, Bickel déplaça des cavaliers au tableau de connexions pouf procéder à un test de diagnostic et relever le pas-à-pas du programme. Sa gorge se serra lorsqu’il parcourut du regard l’état imprimé.
L’embryon qu’il avait placé à la merci du «Bœuf» était mort. Non… Mort était un mot trop simple pour définir ce qui était arrivé à cet embryon. Il avait été désintégré, déchiqueté, réduit à ses plus simples molécules. Tout était enregistré sur les bandes et les disques, révélant du même coup la raison de cette destruction.
La question de Prue!
Dans sa recherche d’informations, l’ordinateur avait soumis l’embryon à une expérience destructrice.
Une expérience destructrice et inutile qui ne lui avait certainement pas fourni beaucoup de données - à part les caractéristiques les plus grossièrement évidentes de la phosphatase acide et peut-être certaines données négatives dans d’autres domaines biochimiques.
Il est capable de tuer pour obtenir des informations, pensa Bickel. Il a une certaine aptitude à accepter les motivations - si nous lui en fournissons.