CHAPITRE III
La ferme du Mont-Perdu
Cet après-midi-là, nos amis pédalèrent avec tant d’ardeur qu’ils seraient arrivé au Mont-Perdu plus tôt que prévu, n’eût été Dagobert qui soufflait beaucoup. Pour lui permettre de se reposer le petit groupe s’arrêtait à peu près tous les quarts d’heure.
« C’est dommage qu’il soit si gros, déplora Annie, S’il s’agissait d’un petit chien, nous aurions pu le prendre à tour de rôle dans un panier sur notre porte-bagages ! »
Le Mont-Perdu se précisait devant eux. Il était en effet bizarrement découpé et rappelait, avec un peu d’imagination, un chapeau déformé par l’usage. Sa situation isolée, son éloignement de tout centre, lui avait autrefois valu son nom. Près du sommet, un troupeau de moutons broutait l’herbe rare. Plus bas, dans des pâturages verts et drus, paissaient des vaches. Au pied, une vieille ferme était blottie, avec ses dépendances.
« C’est la ferme des parents de Philippe, dit François. Malgré nos nombreux arrêts, nous ne sommes pas en retard. Il n’est que trois heures et demie. Lavons-nous la figure dans un ruisseau, car nous sommes couverts de sueur et de poussière. Dagobert, tu peux te baigner si tu en as envie ! »
L’eau fraîche leur fit le plus grand bien. Ils eussent voulu imiter Dagobert, qui se couchait dans le courant.
« Je me sens mieux », dit Mick en essuyant son visage et son cou avec un mouchoir presque aussi grand qu’une taie d’oreiller. « J’espère que Philippe n’a pas oublié que nous arrivons aujourd’hui et qu’il a promis de nous prêter le nécessaire pour camper ! »
Ils sortirent leur peigne de poche et se coiffèrent soigneusement, secouèrent leurs vêtements poussiéreux, puis, se jugeant présentables, ils prirent le chemin de la ferme. Ils arrivèrent bientôt en vue du bâtiment principal. Les poules picoraient dans la cour, les canards nageaient dans une mare. Les chiens se mirent à aboyer de loin; un petit animal rond et rose surgit de l’angle de la maison d’habitation et déboula vers les enfants.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Annie, toute surprise. Oh ! mais c’est un petit cochon ! Qu’il est mignon ! Regardez comme il est propre ! »
Le porcelet poussa de petits cris du plus haut comique. Il fonça sur Dagobert, qui se demanda s’il s’agissait ou non d’une sorte de chien assez laid, sans poils, mal élevé par surcroît, pour se permettre de le bousculer ainsi. Afin de rappeler à l’ordre cet étourdi, il gronda en faisant sa plus inquiétante grimace.
François se mit à rire. « Calme-toi, dit-il, cet animal est inoffensif. »
Alors un petit garçon d’environ cinq ans s’avança vers eux. Il avait de belles boucles blondes, de grands yeux bruns et un gentil sourire. Mick et François pensèrent aussitôt que l’enfant devait être le cadet de leur camarade.
« C’est mon petit cochon, dit le blondinet en s’avançant vers eux. Il s’est sauvé ! »
Annie sourit. « Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-elle.
— Dudule, répondit l’enfant.
— Sommes-nous bien à la ferme du Mont-Perdu ? As-tu un frère qui s’appelle Philippe ? demanda François.
— Philippe ? Bien sûr ! Il est là-bas, dans la grange, avec Clairon. Ils chassent les rats.
— Merci », dit François.
L’enfant s’éloigna avec son animal favori. « Clairon… C’est un nom de chien, dit Claude. Il vaut mieux se méfier. Dagobert, ici !
— Tu as raison, dit François. Ne bouge pas pour le moment. Mick, viens avec moi. Nous allons en reconnaissance à la grange.
— J’attendrai ici avec Claude », décida Annie, que la chasse aux rats ne tentait aucunement.
Quand Mick et François approchèrent de la grange, ils reconnurent la voix de Philippe qui criait : « Attrape-le, Clairon, il est sous le sac !… Oh! tu l’as encore laissé filer. »
Des aboiements lui répondirent, puis les garçons entendirent le bruit d’un bâton qui s’abattait sur le sol.
Très intrigués, François et Mick pénétrèrent dans la grange qui leur parut sombre. Ils virent leur ami Philippe, rampant parmi des sacs, en compagnie d’un très beau chien — un colley écossais au museau fin et aux longs poils noirs et blancs — qui aboyait sans arrêt.
« Ohé! Philippe ! » appela François.
L’interpellé se releva et tourna vers les arrivants une figure rouge, au front couvert de sueur.
« Enfin, vous voilà ! dit-il en accourant vers eux. Je me demandais si vous aviez renoncé à venir. Où sont les autres ? J’ai préparé des tentes et du matériel pour quatre !
— Ma sœur et ma cousine nous attendent un peu plus loin, en compagnie de notre chien. Crois-tu que le tien le verra d’un bon œil ? demanda Mick avec un peu d’inquiétude.
— Tout ira bien si je les présente l’un à l’autre», répondit Philippe.
Ils sortirent tous de la grange. Quand Clairon aperçut Dagobert, il s’arrêta net, se raidit et se mit à grogner sourdement, tandis que les poils de son cou se hérissaient.
« Amenez votre chien ici ! cria Philippe aux fillettes. Clairon n’est pas méchant. »
Claude s’avança prudemment, en tenant Dagobert par son collier. Dagobert lui-même semblait hésitant devant ce congénère de belle taille, si différent de lui. Philippe se pencha et parla à l’oreille de Clairon :
« Donne la patte à cette gentille demoiselle, c’est une amie. »
Puis il dit à Claude : « Tendez-lui la main ! »
Claude se pencha vers le colley, qui ne fit aucune difficulté pour lui donner la patte.
« Maintenant, à vous ! » dit Philippe à Annie.
Cette dernière trouva Clairon très sympathique avec ses beaux yeux bruns et son museau allongé. Quand elle lui eut serré la patte, Philippe demanda :
« Est-ce que votre chien est capable de dire bonjour aussi gracieusement ?
— Certainement, affirma Claude.
— Dans ce cas, dites-lui de donner la patte à Clairon. Clairon, donne la patte ! commanda Philippe.
— Dagobert, donne la patte ! » ordonna Claude, incertaine du résultat.
Dagobert la regarda, surpris. Il trouvait étrange qu’un autre chien lui tendît la patte. Il hésita un instant, puis posa la sienne sur celle de Clairon. Ce faisant, les deux chiens s’interrogeaient du regard. Le résultat de cet examen fut sans doute favorable, car Dagobert éclata en bavardages compliqués dans son langage, Clairon lui répondit, et tous deux partirent à fond de train à travers la cour; ils se pourchassèrent en aboyant à tue-tête, se roulèrent par terre… De toute évidence, ils s’amusaient follement !
« Tout va bien entre eux, comme vous le voyez, dit Philippe, ravi. Clairon est un chien formidable, excepté pour la chasse aux rats. Venez voir ma mère. Elle vous a préparé un bon goûter. »
Tout s’annonçait pour le mieux. Annie regarda Philippe. Elle lui trouva l’air gentil. Quant à Claude, elle se méfiait, car il portait une rose à sa boutonnière… Allait-il lui demander de la respirer ?
« Tout à l’heure, nous avons vu un garçon blond dans la cour. Il se promenait avec un petit cochon, dît Annie.
— C’est mon jeune frère Jeannot et son ami Dudule, dit Philippe en riant. Nous lui avons proposé un chien ou un chat, mais il n’en a pas voulu. Il ne s’intéresse qu’à son cochon. Ils vont partout ensemble. Les petits frères sont généralement très ennuyeux, n’est-ce pas, mais celui-ci est bien gentil, je n’ai pas à m’en plaindre.
— Les jeunes sœurs sont quelquefois assommantes aussi », dit Mick en regardant perfidement Annie, qui lui envoya aussitôt une bonne bourrade. « Pourtant, s’empressa-t-il d’ajouter, Annie n’est pas parmi les plus mauvaises, il faut bien le reconnaître. »
La mère de Philippe, Mme Thomas, était une personne replète, souriante comme son fils. Elle leur fit un accueil chaleureux.
« Entrez, dit-elle. Philippe est très content que vous veniez camper dans notre pays. Il a préparé les tentes et le matériel nécessaire. Vous pourrez vous ravitailler ici en œufs, lait, pain, beurre et tout ce que vous voudrez parmi les produits de la ferme. N’ayez pas peur de demander ce qu’il vous faut. »
À ce moment-là, on entendit le claquement léger de minuscules sabots sur les pavés de la cour, et le porcelet entra dans la cuisine, suivi de Jeannot.
« Par exemple ! s’écria Mme Thomas. Voici encore cet insupportable animal. Jeannot, tu sais bien que tu n’as pas le droit de l’amener ici. Passe pour un chat ou un chien, mais un cochon ! C’est un comble ! »
Jeannot parut tout confus. « Ne te fâche pas, maman, dit-il. Aujourd’hui, il n’est pas sale. Oh ! Quel beau gâteau ! On peut goûter ? poursuivit-il en lançant vers la table des regards d’envie.
— Tout de suite ! répondit Mme Thomas. Asseyez-vous, mes enfants. Voulez-vous du café au lait ?
— Je préfère boire du lait froid », dit François qui avait remarqué près de lui un pot de lait particulièrement crémeux.
Les quatre invités regrettaient d’avoir copieusement déjeuné. Un superbe jambon trônait sur la table; une énorme tarte aux fraises voisinait avec un pot de miel doré…
« Quel dommage que je n’aie pas très faim, soupira Mick. Ce n’est pas un goûter, c’est un repas complet !
— Allons, Philippe, occupe-toi de tes amis, dit Mme Thomas. Jeannot, mets ce cochon par terre, ou je vais me fâcher !
— Dudule aura beaucoup de chagrin s’il reconnaît sur la table un jambon de son grand-père ! » dit Philippe malicieusement.
Très inquiet, Jeannot s’empressa de poser Dudule sur le sol, car il ne voulait pas lui faire de la peine. Le porcelet alla s’étendre auprès de Dagobert, qui accepta sa compagnie sans protester.
Ce fut un goûter des plus joyeux. Philippe servit copieusement ses invités. Annie, assise près de Jeannot, trouvait le petit garçon adorable.
« On dirait un personnage de conte de fées », remarqua-t-elle à voix haute.
Quand tout le monde se fut restauré, Mme Thomas dit à son fils aîné :
« Philippe, montre à tes amis les tentes et le matériel de camping que tu as préparés pour eux. Ensuite, ils choisiront un endroit pour s’installer.
— Venez avec moi, dit Philippe. Je vais vous aider à transporter vos affaires et à chercher un coin agréable sur la hauteur. J’aimerais bien pouvoir camper avec vous ! »