Le Web
Il y avait une limite au potentiel de popularité d’Internet, du moins pour l’internaute ordinaire, même quand l’arrivée des modems et l’essor des services en ligne eurent permis à presque tous les gens disposant d’un ordinateur de se connecter. C’était une jungle ténébreuse sans plans ni cartes, remplie de grappes de feuillage bizarres avec des noms comme alt.config ou Wide Area Information Servers qui pouvaient intimider tout le monde sauf peut-être le plus intrépide des éclaireurs.
Or, juste au moment où les services en ligne commençaient à s’ouvrir à Internet au début des années 1990, une nouvelle méthode d’afficher et de trouver du contenu apparut comme par miracle, comme si elle avait jailli d’un accélérateur de particules clandestin, ce qui est d’ailleurs une métaphore assez exacte. Elle rendit obsolètes les services en ligne soigneusement conditionnés et réalisa – ou plutôt surpassa, et de loin – les rêves utopiques de Vannevar Bush, J. C. R. Licklider et Douglas Engelbart. Plus que toute autre innovation de l’ère numérique, elle a été essentiellement inventée par un seul homme ; il lui donna un nom qui réussit à être, comme lui l’était personnellement, à la fois expansif et simple : le World Wide Web.
Tim Berners-Lee
Jeune garçon qui avait grandi à la périphérie de Londres dans les années 1960, Tim Berners-Lee eut une inspiration fondamentale concernant les ordinateurs : ils excellaient à traiter pas à pas des masses de nombres au travers de programmes, mais ils n’étaient pas très doués pour faire des associations aléatoires et des liaisons astucieuses comme pouvait le faire un humain imaginatif.
Ce n’est pas le genre de réflexion auquel s’adonnent la plupart des enfants, mais le père et la mère de Berners-Lee étaient informaticiens. Ils travaillaient comme programmeurs du Ferranti Mark I, version commerciale de l’ordinateur à programmes mémorisés de l’université de Manchester. Un soir à la maison, son père, à qui son patron avait demandé de rédiger un projet de discours sur la manière de rendre les ordinateurs plus intuitifs, évoqua certains ouvrages relatifs au cerveau humain, qu’il était en train de lire. « L’idée qui m’est restée, raconte son fils, était que les ordinateurs pourraient devenir beaucoup plus puissants s’ils pouvaient être programmés pour relier ensemble des informations par ailleurs non connectées1. » Ils parlèrent aussi du concept de la machine universelle de Turing. « J’ai compris alors que les limitations applicables à ce qu’on pouvait faire avec un ordinateur n’étaient que les limitations de notre imagination2. »
Berners-Lee était né en 1955, la même année que Bill Gates et Steve Jobs, et il estime que c’était la bonne époque pour s’intéresser à l’électronique. Les enfants d’alors n’avaient guère de peine à se procurer le matériel et les composants de base avec lesquels ils pouvaient jouer. « Les choses arrivaient au bon moment, explique-t-il. Chaque fois que nous avions compris une technologie, l’industrie produisait ensuite quelque chose de plus puissant que nous pouvions nous payer avec notre argent de poche3. »
Quand ils étaient encore à l’école primaire, Berners-Lee et un copain traînaient dans les boutiques de bricolage, où ils utilisaient leur argent pour acheter des électro-aimants et fabriquer eux-mêmes relais et commutateurs : « On enfonçait au marteau un électro-aimant dans un bout de bois. Quand on l’activait, il attirait un bout de ferraille et ça bouclait un circuit. » À partir de là, ils développèrent une compréhension profonde de ce qu’était un bit, de la manière de le stocker et de ce qu’on pouvait faire avec un circuit. Juste au moment où les commutateurs électromagnétiques étaient devenus trop rudimentaires pour eux, les transistors se démocratisèrent suffisamment pour que ses amis et lui puissent en acheter un sachet de cent pour un prix modique. « Nous avons appris à tester les transistors et à nous en servir pour remplacer les relais que nous avions construits4. » Ce faisant, il pouvait se représenter clairement l’efficacité de tous les composants en les comparant aux vieux interrupteurs électromagnétiques qu’ils remplaçaient. Il s’en servit pour ajouter des effets sonores à son train électrique et créer des circuits qui obligeaient le train à ralentir en certains endroits.
« Nous avons commencé à imaginer des circuits logiques très complexes, mais ils sont devenus impraticables parce qu’il aurait fallu utiliser trop de transistors. » Or, juste au moment où Berners-Lee se heurtait à ce problème, les circuits intégrés devinrent disponibles au magasin d’électronique local : « Vous vous achetiez ces petits sachets de puces avec votre argent de poche, et vous vous rendiez compte que vous aviez là de quoi faire le cœur d’un ordinateur5. » Mieux encore, vous pouviez comprendre le cœur d’un ordinateur parce que vous étiez passé des simples interrupteurs aux transistors, puis des transistors aux circuits intégrés et saviez comment fonctionnaient les uns et les autres.
Un été, juste avant d’entrer à Oxford, Berners-Lee travaillait dans une scierie. Il était en train de jeter un tas de sciure dans une benne à ordures lorsqu’il repéra une vieille calculatrice, moitié mécanique, moitié électronique, avec des rangées de boutons. Il la récupéra, la recâbla avec certains de ses interrupteurs et transistors, et réussit bientôt à la faire fonctionner comme un ordinateur rudimentaire. Il acheta chez un réparateur l’épave d’un téléviseur et récupéra l’écran pour l’affichage après avoir trouvé comment fonctionnait le circuit de tubes à vide6.
Pendant ses études à Oxford, les microprocesseurs arrivèrent sur le marché. Aussi, tout comme l’avaient fait Wozniak et Jobs, ses amis et lui-même conçurent-ils des cartes mères qu’ils essayèrent de vendre. Ils n’eurent pas autant de succès que les deux Steve, d’abord parce que, comme le dirait plus tard Berners-Lee, « nous n’avions pas autour de nous la communauté mûre pour l’informatique et le mélange culturel qu’il y avait au Homebrew Club et à Silicon Valley7 ». L’innovation émerge là où il y a les bons ingrédients, ce qui était le cas de la baie de San Francisco, mais pas de l’Oxfordshire dans les années 1970.
Son éducation pratique étape par étape, commencée avec les interrupteurs électromagnétiques et se poursuivant avec les microprocesseurs, lui donna une compréhension profonde de l’électronique : « Une fois que vous avez fait un truc avec des fils électriques et des clous, quand quelqu’un dit qu’une puce ou un circuit comporte un relais, vous l’utilisez en confiance parce que vous savez que vous pourriez refaire le même montage. Maintenant, on donne aux mômes un MacBook et ils le traitent comme un appareil électroménager. Ils en font une sorte de réfrigérateur qu’ils imaginent tout plein de bonnes choses, mais ils ne savent pas comment il fonctionne. Ils ne comprennent pas totalement ce que je savais, et ce que mes parents savaient – que ce que vous pouviez faire avec un ordinateur n’était limité que par votre imagination8. »
Un autre souvenir d’enfance est resté dans sa mémoire : celui d’un almanach et recueil de conseils victorien trouvé dans la maison familiale et dont le titre magique et vieillot était Cherchez ici à vous informer sur tout. L’introduction proclamait : « Que vous désiriez modeler une fleur en cire, étudier les règles de l’étiquette, servir un hors-d’œuvre au petit déjeuner ou au dîner, rédiger votre testament, vous marier, enterrer un membre de votre famille, quoi que vous vouliez faire, construire ou savourer, pourvu que votre désir soit en rapport avec les nécessités de la vie domestique, nous espérons que vous ne manquerez pas de “chercher ici à vous informer”9. » C’était à certains égards un Whole Earth Catalog du xixe siècle, rempli d’informations et de références accumulées au hasard mais intégralement répertoriées. « Pour toute question, se référer à l’index en fin d’ouvrage », indiquait la première page. En 1894, il en était déjà à sa quatre-vingt-huitième édition et s’était vendu à 1 188 000 exemplaires. « Ce livre fonctionnait comme un portail ouvert sur un univers d’informations, depuis des trucs pour enlever les taches jusqu’aux investissements financiers, note Berners-Lee. L’analogie avec le Web n’est pas parfaite, mais c’est un point de départ primitif10. »
Un autre concept qui préoccupait Berners-Lee depuis l’enfance était la capacité du cerveau humain à opérer des associations aléatoires – l’odeur du café évoque la robe qu’une amie portait la dernière fois que vous avez pris le café ensemble –, alors qu’une machine ne peut qu’opérer les associations pour lesquelles elle a été programmée. « Vous avez une moitié de la solution dans votre cerveau, et j’ai l’autre moitié dans mon cerveau, explique-t-il. Si nous sommes assis autour d’une table et que je commence une phrase, il se peut que vous m’aidiez à la terminer, et c’est comme ça que fonctionne le remue-méninges. On griffonne des trucs sur le tableau blanc, et tout le monde corrige tout le monde. Comment faire ça quand nous sommes séparés11 ? »
Tous ces éléments, depuis l’almanach victorien jusqu’à la capacité du cerveau à opérer des associations aléatoires et à collaborer avec autrui, se bousculaient dans la tête de Berners-Lee quand il sortit diplômé d’Oxford. Plus tard, il comprendrait une vérité de l’innovation : de nouvelles idées naissent quand un grand nombre de concepts hétéroclites sont brassés jusqu’à ce qu’ils s’amalgament. Il décrit ce processus ainsi : « Des idées à moitié formées flottent dans l’air. Elles viennent de différents endroits, et l’esprit a le pouvoir prodigieux de les tourner et les retourner jusqu’à ce qu’un jour ou l’autre elles conviennent. Elles ne cadrent peut-être pas complètement, alors on fait un tour à vélo, par exemple, et ça s’arrange12. »
Les concepts novateurs de Berners-Lee commencèrent à s’amalgamer lorsqu’il prit un poste de consultant au CERN, le grand laboratoire pour la physique des particules, près de Genève. Il avait besoin d’un moyen de cataloguer les connexions entre les quelque dix mille chercheurs, leurs projets et leurs systèmes informatiques. Les ordinateurs comme les humains parlaient nombre de langues et de langages différents et avaient tendance à établir des liaisons ad hoc les uns avec les autres. Berners-Lee avait besoin de suivre ces relations, aussi écrivit-il un programme pour s’aider à y parvenir. Il remarqua que lorsque les gens lui expliquaient les diverses relations au CERN, ils avaient tendance à faire des schémas avec des tas de flèches. Il élabora donc une méthode pour reproduire ces flèches dans son programme. Il saisirait le nom d’une personne ou d’un projet et créerait ensuite des liens qui montreraient lesquels étaient apparentés. C’est ainsi que Berners-Lee créa un programme informatique qu’il appela Enquire – « rechercher » – en souvenir de l’almanach victorien de son enfance, Enquire Within Upon Everything.
« Ce qui me plaisait dans Enquire, écrivait-il, c’est qu’il stockait des informations sans recourir à des structures comme des matrices ou des arborescences13. » De telles structures sont hiérarchiques et rigides, alors que l’esprit fait plus de bonds au hasard. En travaillant sur Enquire, Berners-Lee développa une vision plus grandiose de ce qu’il pourrait devenir : « Supposons que toutes les informations stockées sur les ordinateurs du monde entier soient reliées entre elles. Il y aurait alors un espace d’information mondial unique. Il se formerait comme une toile d’information14. » Ce qu’il imaginait là, bien qu’il ne le sache pas à l’époque, c’était le memex de Vannevar Bush – qui pouvait stocker des documents, les référencer, les extraire – traduit à l’échelle du globe.
Mais avant qu’il ait pu avancer très loin dans la création d’Enquire, son contrat de consultant au CERN se termina. Il abandonna sur place son ordinateur et le disque de huit pouces contenant l’intégralité du code, et le tout fut promptement perdu et oublié. Berners-Lee travailla pendant plusieurs années pour une société qui éditait des logiciels pour la publication de documents. Mais il s’ennuya et sollicita un poste de chercheur au CERN. En septembre 1984, il retourna à Genève pour travailler avec le groupe responsable de la collecte générale des résultats de toutes les expériences effectuées dans l’établissement.
Le CERN était un mélange de nationalités et de systèmes informatiques utilisant des dizaines de langues et de langages. Tous étaient obligés de partager leurs informations. « Dans cette diversité connectée, raconte Berners-Lee, le CERN était un microcosme du reste du monde15. » Dans pareil cadre, il revint aux réflexions de son enfance : comment des individus aux perspectives différentes œuvrent-ils ensemble pour transformer en idées nouvelles les concepts à moitié formés des uns et des autres ? « Je m’intéresse depuis toujours à la manière dont les gens travaillent ensemble. Je travaillais avec des tas de gens attachés à d’autres établissements et universités, et ils étaient obligés de collaborer. S’ils s’étaient trouvés dans la même pièce, ils auraient écrit sur toute la surface du tableau noir. Je cherchais un système qui permette aux gens de se frotter les uns aux autres et de suivre la mémoire institutionnelle d’un projet16. »
Un tel système, à son avis, connecterait les gens à distance de façon à ce qu’ils puissent terminer les phrases les uns des autres et ajouter des ingrédients utiles aux idées à moitié formées des uns et des autres : « Je voulais que cela puisse nous permettre de travailler ensemble, de concevoir des choses ensemble. La partie réellement intéressante de la conception d’un projet, c’est quand des tas de gens, partout sur la planète, en ont des morceaux dans la tête. Ils ont des morceaux du traitement contre le sida, un morceau de la compréhension du cancer17. » L’objectif était de faciliter la créativité en équipe – ce remue-méninges qui se produit quand des gens assis autour d’une table étoffent les idées les uns des autres – lorsque les protagonistes ne sont pas dans le même lieu.
Berners-Lee reconstitua donc son programme Enquire et commença à songer aux moyens de l’étendre. « Je voulais accéder à différents types d’informations – les articles techniques d’un chercheur, le manuel pour différents modules de logiciel, des comptes rendus de réunions, des notes prises à la hâte, et ainsi de suite18. » En réalité, il voulait faire beaucoup plus que cela. Sous l’apparence placide du programmeur congénital était tapie la curiosité malicieuse de l’enfant qui veillait pour lire Cherchez ici à vous informer sur tout. Plutôt que de se contenter d’élaborer un système de gestion de données, il chercha à créer un terrain de jeux collaboratif. « Je voulais construire un espace créatif, dirait-il plus tard, quelque chose comme un bac à sable où tous les gens pourraient jouer ensemble19. »
Il trouva la manœuvre simple qui lui permettrait d’établir les connexions dont il avait besoin : l’hypertexte. Outil à présent familier pour tout internaute qui surfe sur le Web, l’hypertexte est un mot ou une expression codés de façon qu’en cliquant dessus le lecteur soit dirigé sur un autre document ou contenu. Envisagé par Vannevar Bush dans sa description du memex, il fut nommé en 1963 par le visionnaire technologique Ted Nelson, qui avait rêvé d’un projet brillamment ambitieux appelé Xanadu et jamais mené à bien, dans lequel toutes les informations seraient publiées avec des liens hypertexte bidirectionnels vers des informations associées et à partir d’elles.
L’hypertexte était un moyen permettant aux connexions au cœur du programme Enquire de Berners-Lee de proliférer comme des lapins : n’importe qui pouvait être dirigé via un lien sur d’autres ordinateurs, même dotés de systèmes d’exploitations différents, sans avoir à en demander la permission. Berners-Lee exultait : « Un programme Enquire autorisant des liens hypertexte externes était la différence entre l’emprisonnement et la liberté. De nouveaux réseaux permettraient de relier entre eux des ordinateurs différents. » Il n’y aurait pas de nœud central, pas de noyau de contrôle. Si vous connaissiez l’adresse Web d’un document, vous pourriez vous y connecter. Ainsi ce système de liens pourrait-il s’étendre et proliférer « en surfant sur Internet », comme disait Berners-Lee20. Une fois de plus, une innovation fut créée en tissant ensemble deux innovations antérieures, ici l’hypertexte et Internet.
Utilisant un ordinateur NeXT, élégant hybride d’une station de travail et d’un ordinateur individuel que Steve Jobs avait créé après avoir été évincé de chez Apple, Berners-Lee adapta un protocole sur lequel il travaillait, dénommé appel de procédure à distance ou télétraitement sur appel (RPC pour Remote Procedure Call), permettant à un programme tournant sur un ordinateur d’appeler un sous-programme implanté sur un autre ordinateur. Ensuite il élabora un ensemble de principes pour nommer chaque document. Au début, il les appelait identificateurs universels de documents. Les gens de l’Internet Engineering Task Force chargés d’approuver les normes renâclèrent devant « l’arrogance » affiché par Berners-Lee en qualifiant son système d’universel. Il accepta donc de remplacer ce terme par uniforme. En fait, on le poussa à changer les trois mots de l’expression, qui devint les « localisateurs uniformes de ressources », ces URL (pour Uniform Resource Locators), tels que http://www.cern.ch que nous utilisons désormais journellement21. Fin 1990, il avait déjà créé une panoplie d’outils permettant à son réseau de naître : un protocole de transfert hypertexte (HTTP pour HyperText Transfer Protocol) permettant d’échanger de l’hypertexte en ligne, un langage de balisage hypertexte (HTML pour HyperText Markup Language), un navigateur rudimentaire qui servirait de logiciel d’application pour extraire et afficher des informations, et un logiciel serveur pour répondre aux requêtes du réseau.
En mars 1989, Berners-Lee avait mis au point son projet ; il soumit donc officiellement une proposition de financement aux administrateurs du CERN : « On espère autoriser ainsi le développement d’un pool d’informations qui pourrait croître et évoluer. Une “toile d’araignée” de notes reliées par des liens est bien plus utile qu’un système hiérarchique fixe22. » Malheureusement, sa proposition suscita autant de perplexité que d’enthousiasme. « Vague, mais excitant », écrivit son patron, Mike Sendall, sur la couverture du mémorandum. « Quand j’ai lu la proposition de Tim, avouerait-il plus tard, je ne comprenais pas ce que c’était, mais j’ai trouvé que c’était super23. » Une fois de plus, un brillant inventeur eut besoin d’un collaborateur pour transformer un concept en réalité.
Plus que la plupart des autres innovations de l’ère numérique, l’élaboration du Web fut principalement l’œuvre d’une seule personne. Mais Berners-Lee eut tout de même besoin d’un associé pour la mener à bien. Par bonheur, il put le trouver en la personne de Robert Cailliau, un ingénieur belge du CERN, qui avait joué avec des idées similaires et était disposé à s’allier avec lui. « Dans le mariage de l’hypertexte et d’Internet, déclara Berners-Lee, Robert a été le garçon d’honneur. »
Avec sa sociabilité et ses compétences bureaucratiques, Cailliau était le candidat idéal pour être l’évangéliste du projet au sein du CERN et le directeur de projet qui fait bouger les choses. Très soigné de sa personne et attentif à sa coupe de cheveux, il était, d’après Berners-Lee, « ce genre d’ingénieur que peut rendre fou l’incompatibilité des prises de courant dans différents pays24 ». Ils formaient un partenariat comme on en voit souvent dans les équipes innovantes : le concepteur de produit visionnaire accouplé au directeur de projet efficace. Cailliau, qui adorait la programmation des projets et les tâches d’ordonnancement, permit à Berners-Lee de « plonger la tête dans les bits et développer son logiciel ». Un jour Cailliau essaya d’examiner le planning d’un projet avec Berners-Lee et se rendit compte qu’« il ne comprenait carrément pas le concept25 ! » Aucune importance, Cailliau était là pour ça.
La première contribution de Cailliau fut d’affiner la proposition de financement soumise par Berners-Lee aux administrateurs du CERN en la rendant moins vague tout en lui conservant son attractivité. Il commença par le titre, « Gestion des informations ». Il insista pour qu’ils trouvent un nom plus facile à retenir, ce qui ne devait pas être trop difficile. Berners-Lee avait quelques idées. La première était « mine d’information », mais Mine of Information abrégé en MOI aurait été quelque peu égocentrique en français. L’autre idée était The Information Mine, qui, abrégé en TIM, l’était encore plus. Cailliau rejeta la démarche, souvent utilisée au CERN, consistant à aller pêcher dans l’Antiquité le nom de quelque dieu grec ou pharaon égyptien. Puis Berners-Lee trouva un nom à la fois direct et descriptif, Worldwide Web, la Toile (d’araignée) à l’échelle du monde, métaphore qu’il avait déjà employée dans sa proposition initiale. Cailliau hésita : « On ne peut pas l’appeler comme ça, parce que l’abréviation WWW est plus longue que le nom complet26 ! » Les initiales épelées comptent en effet trois fois plus de syllabes que le nom lui-même. Mais Berners-Lee pouvait être obstiné sans élever le ton. « Ça sonne bien », déclara-t-il. Le titre de la proposition fut donc transformé en « WorldWideWeb : Proposal for a HyperText Project ». Ainsi fut baptisé le Web.
Une fois le projet officiellement accepté, les administrateurs du CERN voulurent le faire breveter. Lorsque Cailliau souleva ce problème, Berners-Lee opposa des objections. Il voulait que le Web se répande et évolue le plus vite possible, ce qui signifiait qu’il devrait être libre (et gratuit) et ouvert. À un moment de la discussion, il porta sur Cailliau un regard accusateur et lui demanda : « Robert, tu veux être riche ? » Pour autant que Cailliau s’en souvienne, sa réaction initiale fut : « Ça sert à quelque chose, non27 ? » Ce n’était pas la réponse correcte : « Apparemment, ça ne l’intéressait pas. Tim ne fait pas ça pour l’argent. Il accepte une bien plus grande gamme de chambres d’hôtel qu’un P-DG28. »
Berners-Lee insista pour que les protocoles du Web soient mis à disposition gratuitement, ouvertement partagés et placés à jamais dans le domaine public. Finalement, tout l’intérêt du Web et l’essence de sa conception, c’était de promouvoir le partage et la collaboration. Le CERN produisit un document déclarant qu’il « renonce à tous ses droits de propriété intellectuelle sur ce code, sous forme source et binaire, et que la permission est accordée à quiconque de l’utiliser, le reproduire, le modifier et le redistribuer29. » Le CERN finit par s’allier à Richard Stallman et adopter sa licence publique générale GNU. Le résultat fut l’un des plus grandioses projets de logiciels libres et open source de toute l’Histoire.
Cette démarche reflétait le style effacé de Berners-Lee. Il était réfractaire à toute tendance à amplifier son importance personnelle. Cet esprit avait des origines plus profondes : une morale fondée sur le partage entre pairs et le respect mutuel, et qu’il avait trouvée dans l’Église unitarienne universaliste. Ainsi qu’il le disait à propos des autres Unitariens : « Ils se rencontrent dans des églises et non dans des hôtels à congrès, et débattent de la justice, de la paix et de la moralité plutôt que de protocoles et de formats de données, mais à d’autres égards le respect mutuel entre pairs est très similaire à celui de l’Internet Engineering Task Force […] La conception d’Internet et du Web est la recherche d’un ensemble de règles qui permettent aux ordinateurs de travailler ensemble en harmonie, et notre quête spirituelle et sociale vise un ensemble de règles qui permettent aux humains de travailler ensemble en harmonie30. »
Malgré tout le tapage qui accompagne beaucoup de lancements de produits – songeons aux laboratoires Bell dévoilant le transistor ou à Steve Jobs présentant le Macintosh –, certaines des innovations les plus riches de conséquences s’avancent à pas feutrés sur la scène de l’Histoire. Le 6 août 1991, Berners-Lee consultait le groupe de discussion alt.hypertext sur Usenet lorsqu’il tomba sur cette question : « Quelqu’un est-il au courant d’efforts en recherche ou développement sur des… liens hypertexte permettant l’extraction de données à partir de multiples sources hétérogènes ? » La réponse de Berners-Lee, identifiée « de : timbl@info.cern.ch à 14 h 56 » devint la première annonce publique de l’existence du Web : « Le projet WorldWideWeb vise à permettre l’établissement de liens vers n’importe quelle information où qu’elle soit. Si vous voulez utiliser le code, envoyez-moi un courriel31. »
Avec sa personnalité discrète et ce message encore plus discret, Berners-Lee n’avait pas pris toute la mesure de l’idée qu’il avait libérée. N’importe quelle information où qu’elle soit. « J’ai passé pas mal de temps à m’assurer que les gens puissent mettre n’importe quoi sur le Web, dirait-il plus de deux décennies plus tard. Je n’imaginais pas que les gens y mettraient littéralement tout32. » Oui, tout. Cherchez ici à vous informer sur tout.
Marc Andreessen et Mosaic
Pour pouvoir accéder à des sites sur le Web, les internautes avaient besoin d’un logiciel (dit « client ») sur leurs propres ordinateurs – un navigateur. Berners-Lee en écrivit un qui pouvait à la fois lire et éditer des documents. Il espérait que le Web deviendrait un lieu où les usagers pourraient collaborer, mais son navigateur ne fonctionnait que sur les ordinateurs NeXt, qui étaient rares, et il n’avait ni le temps ni les ressources pour en créer d’autres versions. Aussi recruta-t-il une jeune stagiaire du CERN, Nicola Pellow, étudiante en licence de mathématiques au Leicester Polytechnic, afin qu’elle écrive le premier navigateur multi-usages pour les systèmes d’exploitation UNIX et Microsoft. Il était rudimentaire, mais il fonctionnait. « Il allait être le véhicule permettant au Web de faire son premier pas mal assuré sur la scène mondiale, mais Nicola n’était nullement impressionnée, raconte Cailliau. On lui a confié la tâche, et elle s’y est attelée sans se rendre compte de l’énormité de ce qu’elle allait déchaîner33. » Puis elle retourna au Leicester Polytechnic.
Berners-Lee commença à presser d’autres collègues d’améliorer le travail de Nicola Pellow. « Nous avons énergiquement suggéré à tout le monde partout que la création de navigateurs pourrait constituer des projets utiles34. » En automne 1991, il existait déjà une demi-douzaine de versions expérimentales, et le Web se répandit rapidement à d’autres centres de recherche européens.
En décembre de la même année, il franchit l’Atlantique. Paul Kunz, un physicien des particules du Stanford Linear Accelerator Center, visitait le CERN ; Berners-Lee l’enrôla dans la communauté du Web. « Il m’a tordu le bras et a insisté pour que je vienne le voir », raconte Kunz, qui craignait de se voir infliger une ennuyeuse démonstration de gestion de l’information. « Mais ensuite il m’a montré quelque chose qui m’a ouvert les yeux35. » C’était un navigateur Web tournant sur le NeXT de Berners-Lee et qui sollicitait des informations détenues par un ordinateur IBM quelque part dans le monde. Kunz rapporta le logiciel dans ses bagages et http://slacvm.slac.stanford.edu/ devint le premier serveur Web créé aux États-Unis.
Le World Wide Web atteignit sa vitesse orbitale en 1993. Il y avait cinquante serveurs Web dans le monde au début de l’année, il y en avait déjà cinq cents en octobre. L’une des raisons de cet essor était que la principale autre solution pour accéder à des informations sur le Web était un protocole d’émission-réception, Gopher, développé à l’université du Minnesota*1, et que le bruit courut que ses développeurs projetaient de faire payer l’usage du logiciel sur les serveurs. Une impulsion plus importante fut donnée par la création du premier navigateur web facile à installer doté de possibilités graphiques, Mosaic. Il fut développé au Centre national d’applications pour superordinateurs (NCSA, pour National Center for Supercomputing Applications) sur le campus d’Urbana-Champaign à l’université de l’Illinois, centre qui avait été financé par la loi Gore.
L’homme – ou le grand garçon – responsable de Mosaic était Marc Andreessen, un étudiant de licence aimable mais intensément motivé. Ce joyeux géant d’un mètre quatre-vingt-treize né dans les champs de maïs de l’Iowa en 1971 et élevé au Wisconsin était un fan des pionniers d’Internet, dont les écrits l’inspirèrent : « Quand j’ai eu en main un exemplaire du “Comme nous pouvons le penser” de Vannevar Bush, je me suis dit “Ouais, c’est bien ça ! Il avait déjà tout compris !” Bush avait imaginé Internet aussi complètement qu’on le pouvait à une époque où l’on n’avait pas d’ordinateurs numériques. Lui et Charles Babbage sont au même niveau. » Un autre de ses héros était Douglas Engelbart : « Son labo était le nœud numéro quatre d’Internet, un peu comme s’il avait le quatrième téléphone du monde. Il avait prévu avec une justesse stupéfiante ce que serait Internet avant même qu’il ne soit construit36. »
Lorsque Andreessen vit une démonstration du Web en novembre 1992, il en fut sidéré. Il recruta donc un chercheur du NCSA et programmeur de haute volée, Eric Bina, pour s’associer avec lui dans la création d’un navigateur plus attrayant. Ils adoraient les concepts de Berners-Lee, mais trouvaient le logiciel d’application du CERN terne et dépourvu de charme. « Si quelqu’un arrivait à élaborer la bonne combinaison navigateur-serveur, ça deviendrait vraiment intéressant, dit Andreessen à Bina. On peut démarrer là-dessus et vraiment faire marcher le truc37. »
Deux mois durant, ils s’adonnèrent à une orgie de programmation qui rivalisa avec celles de Bill Gates et Paul Allen. Trois ou quatre jours de suite, ils écrivaient du code sans interruption – Andreessen carburait au lait et aux gâteaux secs, Bina aux bonbons Skittles et à la boisson énergisante Mountain Dew – puis ils s’écroulaient et se prenaient un jour complet pour récupérer. Ils étaient parfaitement complémentaires : Bina était un programmeur méthodique, Andreessen un visionnaire bloqué sur le produit38.
Le 23 juin 1993, avec rien qu’un tout petit plus de fanfare que Berners-Lee lorsqu’il avait lancé le Web, marca@ncsa.uiuc.edu annonça Mosaic sur le forum Internet www-talk : « En vertu des pouvoirs qui me sont conférés par personne en particulier, la version alpha/bêta 0.5 des systèmes informatiques réseautés à base Motif du NCSA et navigateur du World Wide Web, X Mosaic, est rendue publique. » Berners-Lee, initialement charmé, afficha une réponse deux jours plus tard : « Brillant ! Chaque nouveau navigateur est plus sexy que le précédent. » Il ajouta Mosaic à la liste croissante des navigateurs disponibles en téléchargement sur info.cern.ch39.
Mosaic était populaire parce qu’il était simple à installer et qu’il permettait d’incruster des images dans les pages Web. Mais il devint encore plus populaire parce qu’Andreessen connaissait l’un des secrets des entrepreneurs de l’ère digitale : il écoutait fanatiquement les réactions des utilisateurs et passait du temps dans les groupes de discussion Internet à absorber suggestions et doléances. Ensuite il publiait obstinément des versions actualisées : « C’était fascinant de lancer un produit et d’avoir un retour immédiat. Ce que je tirais de cette boucle de rétroaction, c’était l’indication instantanée de ce qui marchait et ce qui ne marchait pas40. »
L’obsession d’Andreessen pour l’amélioration continue du produit impressionna Berners-Lee : « On lui envoyait un rapport d’erreur, et deux heures plus tard il vous renvoyait la correction par mail41. » Des années plus tard, devenu capital-risqueur, Andreessen s’imposa comme règle de favoriser les start-up dont les fondateurs se concentraient sur le code et sur le suivi des clients plutôt que sur les tableaux et les présentations : « Ce sont elles les futures sociétés qui pèseront des milliards de dollars42. »
Il y avait toutefois dans le navigateur d’Andreessen quelque chose de décevant qui finit par agacer Berners-Lee. Mosaic était esthétique, éblouissant, même, mais Andreessen s’efforçait avant tout de mettre en œuvre des médias riches pour publier des pages attrayantes, alors que pour Berners-Lee il fallait se concentrer sur la fourniture d’outils qui faciliteraient une collaboration sérieuse. C’est pourquoi, en mars 1993, après une réunion à Chicago, il traversa en voiture « les champs de maïs apparemment interminables » du centre de l’Illinois pour rendre visite à Andreessen et Bina au NCSA.
Berners-Lee n’en garda pas un bon souvenir : « Toutes mes rencontres antérieures avec des développeurs de navigateurs avaient été des rencontres au niveau de l’intellect. Mais il y avait dans celle-ci une sorte de tension insolite. » Il avait l’impression que les développeurs de Mosaic, qui avaient leur propre personnel de relations publiques et soignaient beaucoup leur notoriété, « tentaient de se faire reconnaître comme le centre du développement du Web et de le rebaptiser carrément Mosaic43 ». Il lui sembla qu’ils essayaient de mettre la main sur le Web, et peut-être d’en tirer bénéfice*2.
Andreessen trouva le récit de Berners-Lee amusant : « Quand Tim s’est pointé, c’était plus une visite officielle qu’une séance de travail. Le Web était déjà devenu un feu de brousse qu’il ne contrôlait plus, et il le vivait mal. » L’opposition de Berners-Lee à l’inclusion d’images lui sembla relever d’un purisme désuet. « Il ne voulait que du texte. Il excluait spécifiquement les magazines. Il avait une vision très épurée. Au fond, il voulait que le Web soit utilisé pour les articles scientifiques. D’après lui, les images étaient le premier pas sur la route de l’enfer. Et la route de l’enfer, c’est le contenu multimédias et les magazines, les couleurs criardes, les jeux et les trucs de grande consommation. » Andreessen, qui ciblait le consommateur, trouvait que pareil discours relevait de l’élucubration universitaire. « Je viens du Middlewest et je suis plutôt du genre manuel. Si les gens veulent des images, ils en auront. Et que ça saute44 ! »
Une critique plus fondamentale de Berners-Lee était qu’en se concentrant sur des détails d’affichage tapageurs, comme les effets multimédias et les polices de caractères exotiques, Andreessen négligeait une fonction qui aurait dû être intégrée au navigateur : des outils d’édition permettant aux usagers d’interagir avec le contenu d’une page Web et d’y contribuer. L’attention portée à l’affichage au détriment des outils d’édition poussait doucement le Web à devenir une plate-forme de publication pour des gens disposant de serveurs plutôt qu’un lieu propice à la collaboration et à la créativité partagée : « J’ai été déçu de voir que Marc n’avait pas mis d’outils d’édition dans Mosaic. S’il y avait eu plus d’insistance à se servir du Web comme d’un média collaboratif plutôt qu’un média de publication, je pense qu’il serait beaucoup plus puissant aujourd’hui45. »
D’anciennes versions de Mosaic avaient certes un bouton « collaboration » qui permettait aux usagers de télécharger un document, de travailler dessus et de l’afficher à nouveau. Mais le navigateur n’était pas un éditeur complet et Andreessen avait l’impression qu’il ne serait pas pratique de le transformer ainsi. « J’étais stupéfait par ce mépris quasi universel envers la création d’un éditeur, déplorait Berners-Lee. Sans un éditeur hypertexte, les gens n’auraient pas les outils pour se servir véritablement du Web comme d’un média intime et collaboratif. Les navigateurs leur permettraient de trouver et de partager des informations, mais ils ne pourraient pas travailler ensemble de manière intuitive46. » Jusqu’à un certain point, Berners-Lee avait raison. En dépit de l’étonnant succès du Web, le monde aurait été un lieu plus intéressant si le Web avait été étudié pour être un média plus collaboratif.
Berners-Lee rendit aussi visite à Ted Nelson, qui habitait sur une péniche à Sausalito, à l’ombre du Golden Gate Bridge. Vingt-cinq ans plus tôt, Nelson avait inauguré le concept d’un réseau hypertexte avec son projet Xanadu, demeuré inachevé. Ce fut une rencontre agréable, mais Nelson était agacé de constater qu’il manquait au Web des éléments cruciaux présents dans Xanadu47. Il estimait qu’un réseau hypertexte devrait disposer de liens bidirectionnels, ce qui exigerait à la fois l’approbation de la personne créant le lien et celle de la personne sur la page de laquelle le lien vous dirigeait. Pareil système aurait l’avantage supplémentaire de permettre des micropaiements au profit des producteurs de contenu. « Le HTML est précisément ce que nous tentions d’empêcher – des liens qui se brisent sans cesse, des liens uniquement orientés vers l’extérieur, des citations dont on ne peut pas remonter à l’origine, pas de gestion de versions, pas de gestion des droits », se plaindrait plus tard Nelson48.
Si le système de liens bidirectionnels de Nelson avait prévalu, il aurait été possible de chronométrer l’usage des liens et de permettre à de modestes paiements automatiques de profiter aux producteurs des contenus utilisés. Toute l’économie de la publication, du journalisme et des blogs en aurait été changée. Les producteurs de contenu numérique auraient pu être facilement rémunérés d’une manière harmonieuse autorisant une variété de modèles de revenu, y compris ceux qui ne dépendaient pas d’un asservissement exclusif aux annonceurs. Au lieu de quoi le Web est devenu un domaine où les agrégateurs de contenus pouvaient gagner plus d’argent que les producteurs de contenus. Le journalisme chez les grands groupes de médias comme sur les petits sites de blogs avait moins de possibilités de rémunération. Comme l’a soutenu Jaron Lanier, auteur de Qui possède notre futur ?, « tout le système consistant à utiliser la publicité pour financer la communication sur Internet porte le germe de sa propre destruction. Si vous avez des liens retour universels, vous avez une base pour des micropaiements quand les informations de quelqu’un sont utiles à quelqu’un d’autre49. » Mais un système de liens bidirectionnels et de micropaiements aurait exigé un minimum de coordination centralisée et n’aurait pas facilité la prolifération du Web, et Berners-Lee résista donc à cette idée.
Au moment où le Web décollait en 1993-1994, j’étais le rédacteur en chef chargé des nouveaux médias chez Time Inc., et donc de la stratégie Internet du groupe. Nous avions au départ passé des accords avec les services de télématique par modem, tels que AOL, CompuServe et Prodigy. Nous fournissions notre contenu, commercialisions leurs services auprès de nos abonnés, gérions les salons de discussion et les forums des serveurs télématiques qui constituaient des communautés de membres. Ce qui nous permettait d’exiger entre un et deux millions de dollars en droits d’auteur annuels.
Quand Internet, système ouvert, devint une solution de rechange à ces services en ligne fermés dits « propriétaires », il sembla offrir l’occasion de prendre le contrôle de notre destin et de nos abonnés. Lors du déjeuner d’avril 1994 des National Magazine Awards, j’eus une conversation avec Louis Rossetto, rédacteur en chef et fondateur de Wired, sur la question de savoir quels seraient pour nous les meilleurs parmi les protocoles et outils de recherche Internet en voie d’apparition : Gopher, Archie, FTP, le Web. Il suggéra que le meilleur choix était le Web à cause des bonnes fonctions d’affichage graphique intégrées à des navigateurs tels que Mosaic. En octobre 1994 eut lieu le lancement quasi simultané de HotWired.com et d’une collection de sites Web de chez Time Inc.
Nous expérimentâmes la reprise de nos marques établies – Time, People, Life, Fortune, Sports Illustrated – et aussi la création d’un nouveau portail, pathfinder.com. Nous créâmes également une gamme de nouvelles marques, depuis Virtual Garden jusqu’à Netly News. Nous avions au départ prévu de faire payer un forfait ou abonnement modique, mais les acheteurs d’espace des publicitaires de Madison Avenue furent si enthousiasmés par le nouveau média qu’ils assiégèrent nos bureaux et proposèrent de nous rémunérer les bannières publicitaires que nous avions développées pour nos sites. C’est ainsi que nous-mêmes et d’autres entreprises de presse décidâmes qu’il valait mieux rendre notre contenu gratuit et accumuler un maximum de lecteurs et de clics pour les voraces annonceurs.
Ce qui s’avéra ne pas être un modèle économique durable50. Le nombre de sites Web et donc l’offre d’espace publicitaire progressait de manière exponentielle tous les trois ou quatre mois, mais le budget publicitaire total demeurait relativement stable. Par conséquent, les tarifs de la publicité finirent par s’effondrer. Ce n’était pas non plus un modèle sain d’un point de vue éthique : il encourageait les journalistes à satisfaire principalement les désirs des annonceurs plutôt que les besoins des lecteurs. À ce stade, toutefois, les consommateurs étaient déjà conditionnés à croire que le contenu devait être gratuit. Il fallut attendre deux décennies avant qu’on n’essaie de remettre ce mauvais génie dans la bouteille.
À la fin des années 1990, Berners-Lee essaya de développer un système de micropaiements pour le Web au travers du World Wide Web Consortium (W3C) qu’il présidait. L’idée était de concevoir un moyen d’intégrer à une page Web les informations nécessaires pour traiter le paiement d’une somme modique, ce qui permettrait la création de différents services de « porte-monnaie électronique » par des banques ou des entrepreneurs. Ce système ne fut jamais mis en œuvre, d’abord à cause de la complexité sans cesse changeante des réglementations bancaires. « Quand nous avons commencé, la première chose que nous avons essayée a été de permettre le paiement de petites sommes aux gens qui affichaient du contenu, explique Andreessen. Mais nous n’avions pas les ressources de l’université de l’Illinois pour appliquer ce programme. Nous étions bloqués par les systèmes de cartes de crédit et le système bancaire. Nous avons vraiment tout essayé, mais que c’était pénible de traiter avec ces mecs ! Cosmiquement pénible51. » En 2013, Berners-Lee commença à ressusciter certaines des activités du Groupe de travail sur le balisage des micropaiements de W3C : « Nous examinons à nouveau les protocoles de micropaiement. Cela changerait beaucoup le Web. Cela pourrait être vraiment positif. La capacité de payer pour un bon article ou une bonne chanson pourrait aider plus de gens qui écrivent ou font de la musique52. » Andreessen espérait que Bitcoin*3, une monnaie électronique et système de paiement pair à pair créée en 2009, deviendrait le modèle pour de meilleurs systèmes de paiement : « Si j’avais une machine à remonter le temps et que je puisse retourner en 1993, une chose est sûre, j’intégrerais Bitcoin ou une forme similaire de crypto-monnaie53. »
Time Inc. – et d’autres groupes de médias – commirent une autre erreur, à mon avis : nous abandonnâmes nos efforts visant à créer une communauté quand nous nous implantâmes sur le Web au milieu des années 1990. Sur nos sites AOL et CompuServe, une bonne part de nos efforts avait été consacrée à créer des communautés avec nos usagers. L’un des tout premiers animateurs de The WELL, Tom Mandel, fut recruté pour superviser les serveurs télématiques de Time et régner en meneur de jeu sur nos salons de discussion. Afficher des articles du magazine était moins important que la création d’une connectivité sociale et d’une communauté parmi nos usagers. Quand nous émigrâmes sur le Web en 1994, nous essayâmes, au début, de reproduire cette démarche. Nous créâmes des serveurs télématiques et des groupes de discussion en ligne sur le portail Pathfinder et incitâmes nos ingénieurs à reproduire la simplicité des fils de discussion AOL.
Mais, à la longue, nous commençâmes à prêter plus d’attention à la publication en ligne de nos propres articles qu’à la création de communautés d’usagers ou aux moyens d’accueillir des contenus générés par les internautes. Nous-mêmes, chez Time Inc., et d’autres groupes de médias reconfigurâmes nos publications papier en pages Web destinées à être passivement consommées par nos lecteurs, transformant les discussions en un chapelet de commentaires de lecteurs égrenés en bas de page. C’étaient souvent des délires et des idioties non soumis au contrôle éditorial et que peu de gens, nous y compris, prenaient la peine de lire. Contrairement aux groupes de discussion Usenet ou à The WELL ou AOL, l’intérêt n’était pas concentré sur les discussions, les communautés, et les contenus créés par les usagers. Au lieu de quoi le Web devint une plate-forme de publication proposant du vieux – le type de contenu qu’on pouvait trouver dans les publications papier – sous un emballage neuf, comme aux premiers temps de la télévision, où les émissions n’étaient rien d’autre que de la radio avec l’image en plus. Et ce fut pour nous le marasme.
Heureusement, « la rue trouve toujours le moyen de se servir du progrès à ses propres fins », et de nouvelles formes de médias ne tardèrent pas à se développer pour profiter des nouvelles technologies. Appelé par la montée en puissance des blogs et des wikis, qui émergèrent les uns et les autres au milieu des années 1990, un Web 2.0 apparut, qui permettait aux internautes de collaborer, interagir, former des communautés et générer leur propre contenu.
Justin Hall et comment les web logs devinrent des blogs
En décembre 1993, Justin Hall, étudiant de première année au Swarthmore College, près de Philadelphie, ramassa un exemplaire du New York Times qui traînait dans la cafétéria et lut un article de John Markoff sur le navigateur Mosaic : « Représentez-le vous comme une carte vous guidant vers les trésors enfouis de l’ère de l’information. Un nouveau programme logiciel mis gratuitement à la disposition des entreprises et des particuliers aide même les usagers novices de l’informatique à se repérer dans l’internet mondial, le réseau des réseaux, qui est riche en informations mais où la navigation peut s’avérer difficile54. » Sourire de geek malicieux, crinière blonde lui retombant sur les épaules, Justin Hall, svelte maniaque de l’informatique, semblait un croisement entre Huckleberry Finn et un elfe à la Tolkien. Comme il avait passé son enfance à Chicago à solliciter des serveurs télématiques par modem interposé, il téléchargea illico le navigateur et commença à surfer : « Le concept m’a complètement scié55. »
Il comprit rapidement que « Presque tous les gens qui publiaient en ligne étaient des amateurs, des gens qui n’avaient rien à dire. » Il décida donc de créer un site Web avec un Apple PowerBook et un logiciel MacHTTP qu’il avait téléchargé gratuitement – un site pour s’amuser, pour lui-même et d’autres qui partageaient son look impertinent et ses obsessions adolescentes. « Je pouvais afficher mes écrits et paroles par voie électronique, soigner la présentation et attaquer le Web avec des liens56. » Il mit son site en ligne à la mi-janvier 1994 et, quelques jours plus tard, il fut enchanté de voir s’y hasarder des internautes de tous les coins du Web.
Sa première page d’accueil était d’une familiarité provocante. Elle comprenait une photo de Hall lui-même bouffonnant derrière le colonel Oliver North, une autre de Cary Grant en train de prendre du LSD, et une apostrophe sincère à l’adresse de « Al Gore, premier piéton officiel de l’autoroute à péage de l’information ». Le ton était plutôt décontracté : « Salut ! Ici l’informatique du xxie siècle. Ça valait la peine d’attendre ? Si je publie ce truc, et qu’a priori vous le lisez, je crois que c’est un peu pour répondre à cette question, hein ? »
À l’époque, il n’y avait pas d’annuaires du Web ni de moteurs de recherche, excepté de très sérieux répertoires ou index comme le W3 Catalog d’Oscar Nierstrasz à l’université de Genève et la page « Quoi de neuf ? » du NCSA sur le site de l’université de l’Illinois. Hall en inventa donc un pour son site, qu’il intitula élégamment « Here’s a Menu of Cool Shit ». Peu après, en hommage aux Mémoires écrits dans un souterrain de Dostoïevski, il le rebaptisa « Justin’s Links from the Underground ». On y trouvait des liens vers l’Electronic Frontier Foundation, la Banque mondiale, et des sites Web créés par des amateurs de bière, des fans de raves, et un certain Ranjit Bhatnagar de l’université de Pennsylvanie qui avait créé une page Web similaire. « L’auteur est un mec très cool, faut me croire », notait Hall. Il affichait aussi une liste d’enregistrements pirates de concerts de groupes comme Jane’s Addiction et Porno for Pyros, avec la mention : « Laissez-moi un message si ces trucs vous intéressent, ou si vous en avez de votre côté. » Vu les fixations de Justin Hall et des usagers de son site, rien d’étonnant à ce qu’on y trouve aussi de nombreuses sections consacrées à l’érotisme, dont des pages intitulées « Enquête sur la sexualité dans la Connurb’ » et « Liste licite des liens lascifs ». Il prévenait les usagers : « N’oubliez pas d’essuyer le sperme sur votre clavier ! »
Les « Liens du Souterrain » de Justin Hall ouvrirent la voie à une prolifération d’indexeurs, tels que Yahoo, puis Lycos et Excite, qui commencèrent à s’épanouir dans le courant de 1994. Mais en plus de fournir un portail vers le pays des merveilles du Web, Hall créa quelque chose de bizarrement séduisant qui s’avéra être encore plus significatif : un journal de bord (log) en ligne de ses activités personnelles, pensées fugaces, réflexions profondes et rencontres intimes. Ce Web log devint la première forme totalement inédite de contenu créée pour les réseaux d’ordinateurs individuels et portée par eux. Celui de Hall comprenait des poèmes poignants sur le suicide de son père, des rêveries sur ses diverses pulsions sexuelles, des photos de son pénis, des histoires à la fois énervantes et attachantes sur son beau-père, et d’autres effusions qui oscillaient de part et d’autre de la frontière de l’excès d’information (TMI pour Too Much Information). Bref, il devint le voyou fondateur de la blogosphère.
« Je collaborais au magazine littéraire du lycée et j’avais publié des trucs très personnels. » Cette formule devint la recette de son blog et des nombreux blogs à venir : rester décontracté, être intime, être provocant. Il afficha une photo de lui, debout, entièrement nu sur une scène, cliché qu’il n’avait pas eu le droit d’utiliser dans l’album de fin d’année scolaire, avec une allusion aux rédactrices du yearbook « étouffant des rires en reluquant la photo en noir et blanc de mon zizi ». Plus tard, il raconta un épisode de rapports sexuels douloureux avec une fille, à l’issue desquels son prépuce avait enflé ; l’article était illustré de nombreux gros plans de sa configuration génitale. Ce faisant, il contribua à inaugurer une sensibilité nouvelle. « J’ai toujours essayé de provoquer, et la nudité fait partie de la provocation, explique-t-il, alors j’ai derrière moi une longue habitude de faire des choses qui feraient rougir ma mère57. »
L’empressement de Hall à repousser les frontières du Too Much Information devint la marque de fabrique du bloguisme. C’était l’impertinence élevée au niveau d’une attitude morale. « TMI, c’est comme les données de labo basiques de toutes nos expérimentations humaines, expliquerait-il plus tard. Si vous révélez TMI, les gens peuvent se sentir un peu moins seuls. » Ce qui, en effet, n’était pas une prouesse triviale. Rendre les gens un peu moins seuls faisait partie de l’essence d’Internet.
Le cas du prépuce enflé de Hall est exemplaire : dans les heures qui suivirent, des internautes du monde entier affichèrent des commentaires présentant leurs propres expériences en la matière et offrant des indications sur les guérisons et l’assurance que cette pathologie était temporaire. Un cas plus poignant est celui des messages affichés par Hall à propos de son père, un alcoolique qui s’était suicidé quand son fils avait deux ans : « Mon père était un homme plein d’humour, humaniste, sensible. Et aussi un salaud intolérant et rancunier. » Hall racontait que son père lui chantait des chansons de Joan Baez, mais aussi qu’il sifflait des bouteilles de vodka, brandissait des armes à feu et houspillait les serveuses. Quand Hall eut appris qu’il avait été la dernière personne à parler avec son père avant qu’il ne se tue, il afficha un poème : « Qu’avons-nous dit / je me le demande / et / cela avait-il de l’importance ? / Aurais-je pu te faire changer d’avis ? » Ces textes déclenchèrent la naissance d’un groupe de soutien virtuel. Des lecteurs envoyèrent leurs propres témoignages, et Hall les afficha. Le partage suscita des connexions. Emily Ann Merkler s’était battue contre l’épilepsie qui lui avait pris son père. Russell Edward Nelson ajouta des scans du permis de conduire de son père décédé et d’autres documents. Werner Brandt envoya en mémoire de son père une page-souvenir comportant des airs de piano qu’il avait aimés. Justin afficha le tout avec ses propres réflexions. Il avait découvert le réseautage social : « Internet encourage la participation. Je m’exhibe sur le Web en espérant que ça donnera l’idée aux gens de mettre un peu d’âme dans leur organisme. »
Quelques mois après avoir démarré son Web log, Hall réussit, après un bombardement tenace de coups de téléphone et de courriels, à décrocher un stage pour l’été 1994 chez HotWired.com à San Francisco. Le mensuel Wired, sous la houlette de son charismatique rédacteur en chef, Louis Rossetto, était en train de créer l’un des premiers sites Web de magazines. Le rédacteur délégué était Howard Rheingold, un philosophe en ligne plein d’intuition qui venait de publier Les Communautés virtuelles, description des conduites sociales et des satisfactions découlant de ce qu’il appelait « l’installation sur la frontière électronique ». Hall devint l’ami et le protégé de Rheingold, et à eux deux ils croisèrent le fer avec Rossetto pour sauvegarder l’âme du nouveau site58. »
Rheingold estimait que HotWired.com, contrairement au magazine papier, devrait être une communauté avec un minimum de contrôle, une « jam-session mondiale » remplie de contenus générés par les usagers. « Je faisais partie de la faction de Howard, les gens qui avaient l’impression que la communauté était importante et qui voulaient construire des forums d’usagers et des outils qui permettraient facilement aux gens de se commenter les uns les autres », raconte Hall. Ils préconisaient l’élaboration de moyens permettant aux membres de la communauté de développer leur propre identité et réputation en ligne. « La valeur, c’est les usagers qui parlent aux usagers, soutenait Hall devant Rossetto. Les gens sont le contenu. »
Rossetto, en revanche, estimait que HotWired.com devrait être une plate-forme de publication minutieusement conçue qui comporterait une riche iconographie, une extension de la marque Wired qui créerait une identité Wired frappante sur le Web. « Nous avons à notre disposition ces grands artistes et nous devrions les mettre en valeur, soutenait-il. Nous allons faire quelque chose de beau, de professionnel, de sophistiqué, parce que c’est cela qui manque au Web. » Élaborer un tas d’outils pour du contenu et des commentaires générés par les usagers serait « une diversion superflue59 ».
Le débat se traduisit en réunions prolongées et en cascades de courriels passionnés. Mais Rossetto triompha, et son point de vue, partagé par beaucoup d’autres rédacteurs en chef de la presse écrite, finit par façonner l’évolution du Web, qui devint principalement une plate-forme pour publier du contenu et non pour créer des communautés virtuelles. « L’ère d’Internet en libre accès est terminée », déclara Rossetto60.
Lorsque Hall eut terminé son stage d’été prolongé chez HotWired, il décida de devenir un évangéliste au service de la cause opposée et de militer pour que le libre accès à Internet soit célébré et soutenu dans tous ses aspects. Avec moins de sophistication sociologique qu’un Howard Rheingold, mais plus d’exubérance juvénile, il commença à prêcher la rédemption par les communautés virtuelles et les Web logs. « J’ai mis ma vie en ligne, raconté des histoires sur les gens que je connais et les trucs qui m’arrivent quand je ne suis pas dans les nuages, expliquait-il en ligne au bout d’un an. Parler de moi, ça me donne l’énergie de continuer. »
Ses manifestes décrivaient l’attrait d’un nouveau média en libre accès. « Quand nous racontons des histoires sur Internet, nous revendiquons l’usage de l’ordinateur pour la communication et la communauté, contre le mercantilisme grossier », déclarait-il dans un de ses premiers messages. Comme il avait grandi en passant des heures sur les forums des serveurs télématiques primitifs, il voulait retrouver l’esprit des groupes de discussion Usenet et de The WELL.
C’est ainsi que Justin Hall devint le Johnny Pépin-de-Pomme qui planterait des blogs au lieu de pommiers. Sur son site, il afficha la proposition d’enseigner la publication en HTML aux internautes qui voudraient l’héberger une nuit ou deux. Pendant l’été 1996, il traversa donc les États-Unis en minibus, faisant halte chez les gens qui l’avaient pris au mot. « Il s’est emparé d’un média conçu à l’origine comme un dépôt de savoir universitaire et l’a adapté à l’échelle de l’individu », écrivait Scott Rosenberg dans son histoire des blogs, Vous pouvez tout dire61. Certes, mais il a aussi contribué à faire quelque chose de plus : ramener Internet et le Web à leur destination initiale, être des outils pour le partage et non des plates-formes pour la publication commerciale. Le Web logging humanisa Internet, ce qui fut une transformation non négligeable. « L’usage optimal de la technologie améliore l’humanité, soutenait Hall. Ainsi pouvons-nous donner forme à notre récit, partager notre vécu et nous connecter62. »
Le phénomène se répandit rapidement. En 1997, Jorn Barger, qui gérait le site Web littéraire Robot Wisdom, créa le terme weblog (en un seul mot) et, deux ans plus tard, un concepteur de sites Web, Peter Merholz, redécoupa facétieusement le terme en disant qu’il allait employer l’expression we blog (« nous bloguons »). Et le mot blog entra dans le langage courant*4. En 2014, il y avait déjà huit cent quarante-sept millions de blogs dans le monde.
Ce phénomène de société ne fut pas apprécié à sa juste mesure par l’élite scripturale traditionnelle. Il était facile – et pas totalement incorrect – de dénigrer une grande partie des âneries égocentriques visibles sur les blogs et de toiser d’un regard méprisant les gens qui passaient leurs soirées à afficher leur vie sur des pages Web rarement consultées. Mais, comme le fit remarquer très tôt Arianna Huffington quand elle créa son magazine en ligne, le Huffington Post, si les gens décidaient de participer à ces actes de discours social, c’est qu’ils y trouvaient un épanouissement63. Ils avaient ainsi l’occasion d’exprimer leurs idées, de les affiner en vue de la consommation publique, et d’avoir des réactions en retour. C’était une nouvelle chance pour les gens qui passaient précédemment leurs soirées à consommer passivement ce dont on les gavait via leurs écrans de télé. « Avant l’arrivée d’Internet, la plupart des gens n’écrivaient pratiquement plus rien du tout pour le plaisir ou la satisfaction intellectuelle une fois qu’ils avaient quitté le lycée ou la fac », notait Clive Thompson dans son livre Plus intelligent que vous le croyez. C’est une réalité particulièrement difficile à saisir pour les membres des professions libérales dont les activités exigent d’écrire en permanence, comme les universitaires, les journalistes, les juristes ou les publicitaires64. »
À sa manière innocente, Justin Hall comprit la valeur de ce raisonnement. C’était ce qui allait différencier l’ère numérique de l’ère de la télévision. « En nous auto-publiant sur le Web, nous rejetons le rôle de récepteurs passifs du marketing médiatisé, écrivait-il. Si nous avons tous un lieu où afficher nos pages – la chaîne Howard Rheingold, la chaîne du Lycée-Urbain-Qui-Monte –, il est impossible que le Web finisse par être aussi banal et médiocre que la télévision. Il y aura autant d’endroits où trouver du contenu frais et motivant qu’il y a de gens qui veulent à tout prix être entendus. La narration sincère d’histoires vécues est le meilleur moyen d’empêcher Internet et le World Wide Web de devenir un immense dépotoir65. »
Ev Williams et blogger
En 1999, les blogs proliféraient déjà. Ils n’étaient plus exclusivement la cour de jeux d’exhibitionnistes non conformistes comme Justin Hall qui affichaient au jour le jour leur vécu et leurs fantasmes. Ils étaient devenus une plate-forme pour des francs-tireurs de l’édition, des journalistes citoyens, des militants, polémistes, activistes et analystes. Mais il y avait un problème : publier et gérer un blog indépendant exigeait un minimum de compétence en programmation et l’accès à un serveur. La création d’une simplicité conviviale est l’un des secrets des innovations réussies. Pour que les blogs deviennent un nouveau média qui transformerait l’édition et démocratiserait la parole publique, il fallait rendre l’opération facile, aussi facile que « Tapez le texte dans cette case puis appuyez sur ce bouton. » C’est là qu’entre en scène Ev Williams.
Né en 1972 dans une exploitation de maïs et de soja en lisière du hameau de Clarks, au Nebraska (374 habitants), Evan Williams, adolescent filiforme, timide et souvent solitaire, avait grandi sans jamais s’intéresser ni à la chasse ni au football américain, ce qui faisait de lui un original. Au lieu de quoi il jouait au Lego, construisait des skate-boards en bois, désossait des bicyclettes et passait pas mal de temps, perché sur le tracteur familial peint en vert, après avoir terminé sa corvée d’irrigation, à scruter l’horizon et à rêvasser. « Les livres et les revues étaient mon ouverture sur le monde extérieur, raconte-t-il. Ma famille ne voyageait pratiquement jamais, alors je ne suis allé nulle part66. »
Il ne disposait pas d’un ordinateur pendant son adolescence, mais lorsqu’il alla à l’université du Nebraska en 1991, il découvrit l’univers des services en ligne et de la télématique. Il se mit à lire tout ce qu’il pouvait trouver sur Internet, et s’abonna même à une revue spécialisée dans les serveurs télématiques. Après avoir décroché de l’université, il décida de créer une entreprise pour produire des CD-ROM expliquant l’univers en ligne aux hommes d’affaires locaux. Tournées dans son sous-sol avec un caméscope d’emprunt, les vidéos évoquaient une émission de télé associative à budget restreint et n’eurent aucun succès. Il émigra donc en Californie et prit un emploi comme rédacteur adjoint chez l’éditeur technologique O’Reilly Media, où il révéla son esprit d’indépendance et sa susceptibilité en envoyant un courriel à tout le personnel pour communiquer son refus de rédiger un texte pour l’un des produits de la société parce que c’était « de la merde ».
Doté de l’instinct d’un entrepreneur en série, il brûlait en permanence de créer ses propres sociétés et, au début de 1999, il lança Pyra Labs avec Meg Hourihan, une femme d’affaires avisée avec qui il avait eu une brève relation. Contrairement à d’autres qui s’empressaient de sauter dans la frénésie des start-up de cette période, ils se concentrèrent sur un usage d’Internet conforme à sa vocation première : la collaboration en ligne. Pyra Labs proposait un ensemble intégré d’applications Web permettant à des équipes de partager des programmes de projets, des listes de tâches et des documents créés collectivement. Williams et Meg Hourihan s’aperçurent qu’ils avaient besoin d’un moyen simple de partager leurs idées en l’air et autres sujets intéressants, alors ils commencèrent à les afficher sur un petit site Web interne, surnommé Stuff (« Trucs et Machins »).
À cette époque, Ev Williams, qui adorait depuis toujours revues et publications, s’était déjà mis à lire les blogs. Délaissant les journaux intimes comme celui de Justin Hall, il devint un fan des commentateurs technologiques tels que Dave Winer, qui avait créé l’un des premiers weblogs, Scripting News, et conçu pour lui un format de syndication XML67.
Williams avait sa propre page d’accueil, EvHead, sur laquelle il affichait une section de notes et de commentaires actualisés. Comme d’autres qui ajoutaient de tels carnets de bord à leurs pages d’accueil, il était obligé de saisir chaque article et sa mise à jour en utilisant le code HTML. Désireux de simplifier ce processus, il rédigea un simple script logiciel qui convertissait automatiquement ses annotations dans le format correct. Ce petit stratagème transforma la procédure : « L’idée que je puisse avoir une pensée et la saisir sous une certaine forme pour qu’elle soit sur mon site Web en quelques secondes a totalement transformé cette expérience. C’était l’une de ces choses qui, en automatisant la procédure, changeaient complètement ce que j’étais en train de faire68. » Il ne tarda pas à se demander si ce petit accessoire ne pourrait pas devenir un produit à part entière.
L’un des principes de base pour la réussite d’une innovation est de se concentrer sur l’objectif. Williams savait que sa première entreprise avait été un échec parce qu’elle essayait de faire trente choses à la fois et n’en avait réussi aucune. Meg Hourihan, qui avait été conseillère en gestion, était inflexible : ce script de conversion pour blogueur était un bon outil, mais il représentait une distraction. Il ne pourrait jamais être un produit commercial. Williams acquiesça, mais en mars il fit discrètement enregistrer le nom de domaine blogger.com. Il n’avait pu y résister : « Je suis depuis toujours un mec branché produit, et j’arrête pas de penser à des produits, et je me suis dit que ça serait une petite idée bien cool. » En juillet, pendant que Meg Hourihan était en vacances, il lança Blogger en tant que produit séparé, sans le lui dire. Il appliquait un autre principe de base de l’innovation : ne pas rester trop concentré.
Quand Meg Hourihan rentra et découvrit ce qui s’était passé, elle commença à pousser des hauts cris et menaça de partir. Pyra n’avait qu’un seul autre employé en plus d’eux-mêmes et n’avait pas la capacité nécessaire pour ce projet adventice. « Elle était fumasse, raconte Williams. Mais nous avons réussi à la convaincre que ça tenait debout. » Effectivement, Blogger attira assez de fans dans les mois qui suivirent pour que Williams, avec son charme gauche et laconique, devienne l’une des vedettes du festival interactif South by Southwest de mars 2000. À la fin de l’année, Blogger avait déjà cent mille comptes.
Il ne produisait toutefois pas de revenus. Williams avait proposé Blogger gratuitement dans le vague espoir de pousser les gens à acheter l’appli Pyra. Or durant l’été 2000, il avait pratiquement abandonné Pyra. Avec l’éclatement de la bulle Internet, ce n’était pas le meilleur moment pour lever des fonds. Les rapports entre Williams et Meg Hourihan, toujours un peu tendus, dégénérèrent à un tel point que de véritables engueulades au bureau étaient régulièrement au programme.
En janvier 2001, la situation financière atteignit le stade critique. Williams, qui avait désespérément besoin de nouveaux serveurs, fit appel à la générosité des usagers de Blogger. Les dons totalisèrent près de dix-sept mille dollars, assez pour acquérir du matériel supplémentaire, mais pas pour payer les salaires69. Meg Hourihan exigea que Williams se retire en tant que directeur général et, quand il refusa, elle partit. « Lundi j’ai démissionné de la société dont j’étais cofondatrice, écrivit-elle sur son blog. Je pleure, je pleure et je pleure encore70. » Les autres employés, qui étaient déjà six au total, démissionnèrent eux aussi.
Williams afficha un long message intitulé « Et il n’en resta plus qu’un » sur son propre blog : « Nous sommes à court d’argent, et j’ai perdu mon équipe […] Ces deux dernières années ont été pour moi un voyage long, difficile, passionnant, éducatif, unique, douloureux et, en dernière analyse, très enrichissant. » Jurant de maintenir le service en vie, même s’il était obligé de le faire tout seul, il termina par un post-scriptum : « Si quelqu’un veut partager un coin de bureau avec moi pendant quelque temps, qu’il me fasse signe. J’apprécierais l’économie réalisée (et sa compagnie)71. »
À ce stade, la plupart des gens auraient abandonné. Il n’y avait pas d’argent pour payer le loyer, ni pour maintenir les serveurs en fonctionnement, aucun espoir de revenus. Williams devait aussi affronter de douloureuses attaques personnelles et juridiques, et les honoraires d’avocats correspondants. « Apparemment, on racontait que j’avais viré tous mes amis, que je ne les avais pas payés et que j’avais pris le contrôle de la société. C’était vraiment odieux72. »
Mais la patience d’un fermier du Nebraska et l’obstination d’un entrepreneur étaient enracinées dans le patrimoine génétique besogneux de Williams. Il jouissait d’une immunité inhabituelle contre la frustration. Aussi persévéra-t-il, testant la frontière floue entre la persistance et l’ignorance, conservant son calme sous l’assaut des problèmes. Il dirigeait la société en solo depuis son appartement. Il s’occupait lui-même des serveurs et de la programmation. « En gros, je suis passé dans la clandestinité et je n’ai rien fait d’autre qu’essayer de maintenir Blogger en vie73. » Les bénéfices étaient proches de zéro, mais il limitait ses frais en conséquence. Comme il l’écrivait sur son blog : « Je tiens en réalité une forme surprenante. Je suis optimiste. (Je suis toujours optimiste.) Et j’ai beaucoup, beaucoup d’idées. (J’ai toujours beaucoup d’idées74.) »
Quelques personnes lui exprimèrent leur sympathie et se proposèrent de l’aider, au premier chef Dan Bricklin, un leader exemplaire de la technologie collaborative, cocréateur de VisiCalc, le premier programme de tableur informatique. « L’idée de voir Blogger sombrer dans le krach des start-up me déplaisait », déclara Bricklin75. Après avoir pris connaissance du message désespéré de Williams, il lui envoya un courriel lui demandant ce qu’il pourrait faire pour l’aider. Ils convinrent de se rencontrer quand Bricklin, qui habitait à Boston, se rendrait à San Francisco pour un colloque O’Reilly. Autour d’un plateau de sushis dans un restaurant proche, Bricklin lui raconta comment, bien des années auparavant, quand sa propre société était au bord de la faillite, il était tombé sur Mitch Kapor de Lotus. Bien que concurrents, ils partageaient une éthique collaborative de hackers, et Kapor avait proposé un marché qui aida Bricklin à rester solvable. Bricklin fonda plus tard une autre société, Trellix, qui produisait un système de publication sur sites Web. Remboursant pour ainsi dire la générosité hacker de Kapor en aidant un quasi-concurrent, Bricklin trouva une solution : Trellix exploiterait sous licence le logiciel de Blogger pour la somme de quarante mille dollars, assurant ainsi sa survie. Bricklin était avant tout un chic type.
Tout au long de l’année 2001, Williams travailla sans trêve depuis son appartement ou un bureau emprunté pour maintenir Blogger en activité : « Tous les gens que je connaissais pensaient que j’étais carrément dingue. » Il toucha le fond en fin d’année lorsqu’il alla voir sa mère, qui s’était installée en Iowa. Son site Web fut piraté le jour même de Noël. « J’étais en Iowa et j’essayais d’évaluer les dégâts avec un modem branché sur un portable minuscule. Et à l’époque je n’avais pas d’administrateur système ni personne qui travaillait pour moi. Finalement, j’ai passé le plus clair de la journée dans un Kinko à limiter les dégâts76. »
La situation commença à évoluer en 2002. Il lança Blogger Pro, qui était payant, et, avec le concours d’un nouvel associé, conclut un accord de licence au Brésil. La blogosphère mondiale croissait de manière exponentielle, et Blogger était un produit très demandé. En octobre, à la suggestion de l’ancien patron d’édition de Williams, Tim O’Reilly, Google frappa à la porte. C’était encore principalement un moteur de recherche qui n’avait pas d’antécédents de repreneur. Mais il fit une proposition d’achat pour Blogger. Et Williams accepta.
Le petit produit simple à l’emploi d’Ev Williams contribua à démocratiser la publication en ligne. « La publication presse-bouton pour tous », tel était son mantra. « J’adore tout ce qui a trait à la publication, et je suis farouchement indépendant, et tout cela vient du fait que j’ai grandi dans une ferme loin de tout, explique-t-il. Quand j’ai trouvé un moyen de permettre aux gens de publier sur Internet, j’ai compris que je pourrais aider à donner le pouvoir et la parole à des millions de personnes. »
Au début, du moins, Blogger était un outil qui visait plutôt la publication que les discussions interactives. « Au lieu de promouvoir le dialogue, [Blogger] donnait aux gens une tribune d’orateur de carrefour, admet Williams. Il y a dans Internet un côté communauté, et un côté publication-diffusion. Il y a des gens qui sont plus obsédés que moi par l’aspect communautaire. Je suis plus motivé par le côté publication des connaissances, parce que j’ai grandi en apprenant le monde à partir de ce que d’autres ont publié, et, je le répète, je ne m’investis pas immensément dans le côté communauté77. »
Or la plupart des outils numériques finissent par être réquisitionnés à des fins sociales, la nature humaine étant ce qu’elle est. La blogosphère évolua pour devenir une communauté plutôt qu’une simple accumulation de tribunes. « Ça a fini par devenir une communauté, même si nous avions tous notre blog personnel, parce que nous nous commentions les uns les autres et que les blogs des uns comportaient des liens vers les blogs des autres, dirait plus tard Williams. Il y avait manifestement là une communauté, tout aussi réelle qu’une liste de diffusion ou un forum télématique, et j’ai fini par en être conscient78. »
Continuant sur sa lancée, Ev Williams deviendrait le cofondateur de Twitter, service de réseautage social et de micropublication, puis de Medium, site de publication conçu pour promouvoir la collaboration et le partage. En chemin, il se rendit compte qu’il attachait effectivement autant de valeur à cet aspect communautaire d’Internet qu’à l’aspect publication : « Le désir viscéral de se connecter à une communauté ne vous quitte jamais. Pour un fils de fermier du Nebraska, se connecter et trouver une communauté de gens qui ont la même vision des choses était difficile avant Internet. J’ai fini par prendre conscience, bien après avoir fondé Blogger, que c’était un outil qui correspondait à ce besoin. Se connecter à une communauté est l’une des pulsions fondamentales qui animent l’univers numérique79. »
Ward Cunningham, Jimmy Wales et les wikis
Lorsqu’il lança le Web en 1991, Tim Berners-Lee le concevait comme un outil de collaboration ; aussi fut-il consterné en voyant que le navigateur Mosaic ne donnait pas aux utilisateurs la possibilité d’éditer les pages Web qu’ils consultaient. Il transformait les surfeurs du Web en consommateurs passifs de contenus publiés. Cette lacune fut en partie comblée par l’essor des blogs, qui encourageaient les contenus générés par les utilisateurs. En 1995 fut inventé un autre média qui alla encore plus loin dans la mise en œuvre de la collaboration sur le Web. Ce wiki permettait aux internautes de modifier des pages Web – non pas avec un outil d’édition incorporé à leur navigateur, mais en cliquant sur un emplacement et en saisissant directement leur texte sur des pages Web où le logiciel wiki était activé.
Cette application fut développée par Ward Cunningham, encore un sympathique natif du Middlewest (de l’Indiana, cette fois-ci) qui grandit en montant des postes de radioamateur et en se passionnant pour les communautés mondiales encouragées par les ondes courtes. Une fois diplômé de l’université Purdue, il trouva un emploi dans une société de matériel électronique, Tektronix, où il était chargé du suivi des projets, tâche similaire à celle qu’affrontait Berners-Lee lorsqu’il entra au CERN.
À cette fin, il modifia un superbe produit logiciel développé par l’un des innovateurs les plus envoûtants de chez Apple, Bill Atkinson. Il s’appelait HyperCard et permettait aux utilisateurs de construire sur leur ordinateur des « piles » de cartes virtuelles et des documents utilisant des liens hypertexte. Apple ne savait pas trop quoi faire de ce logiciel ; à l’instigation d’Aktinson, Apple décida donc de le livrer gratuitement avec ses ordinateurs. Il était facile à utiliser, et même des enfants – surtout les enfants – trouvèrent des moyens de construire des piles HyperCard liant des images et des jeux.
Cunningham fut enthousiasmé par HyperCard la première fois qu’il le découvrit, mais il le trouva lourd à manipuler. Il créa donc une manière super simple d’élaborer de nouvelles cartes et de nouveaux liens : une case vide sur chaque carte, dans laquelle on pouvait saisir un titre, un mot ou une expression. Si vous vouliez mettre un lien vers Jane Smith ou le Projet Vidéo de Harry, vous n’aviez qu’à saisir ces mots dans la case. « C’était amusant », dirait Cunningham en 200580.
Il créa ensuite une version Internet de son programme HyperText, qu’il rédigea en quelques centaines de lignes seulement en langage PERL. Le résultat était une nouvelle application de gestion de contenu qui permettait aux internautes d’éditer une page Web et d’y ajouter leurs contributions. Cunningham utilisa cette application pour élaborer un service, le Portland Pattern Repository, qui permettait aux développeurs de logiciels d’échanger des idées en matière de programmation et d’améliorer les schémas que d’autres avaient affichés. « Le principe est que les intéressés écrivent des pages Web sur les gens, les projets et les schémas qui ont changé la manière dont ils programment, écrivait-il dans une annonce affichée en mai 1995. Le style d’écriture est décontracté, comme du courriel […] Voyez cela comme une liste de diffusion réglementée où n’importe qui peut jouer les modérateurs et où tout est archivé. Ce n’est pas tout à fait du dialogue en ligne, mais la conversation est possible81. »
À présent, il lui fallait un nom. Il venait de créer un outil rapide pour le Web, mais « QuickWeb » était bien peu imaginatif, comme produit par une commission ad hoc chez MicroSoft. Par bonheur, un autre synonyme de « rapide » émergea du tréfonds de sa mémoire. Pendant son voyage de noces à Hawaï treize ans plus tôt, « le type au guichet de l’aéroport m’a dit de prendre le wiki-wiki bus pour aller d’un terminal à l’autre. » Quand il demanda ce que cela signifiait, on lui dit que wiki était le mot hawaïen pour « rapide », et que wiki-wiki signifait « super rapide ». Il appela donc ses pages Web et le logiciel correspondant WikiWikiWeb, vite abrégé en wiki82.
Dans la version originale de Cunningham, la syntaxe qu’il utilisait pour créer des liens dans un texte consistait à créer des termes en agglutinant des mots avec une majuscule à l’initiale, comme dans MajusculeInitiale. Le procédé, dit CamelCase, se retrouverait dans le nom de dizaines de marques Internet comme AltaVista, MySpace ou YouTube.
Ce qu’on finit par appeler WardsWiki permettait à n’importe quel internaute d’éditer du contenu et d’y contribuer sans même avoir besoin d’un mot de passe. Des versions antérieures de chaque page seraient stockées au cas où quelqu’un se trompe, et il y aurait une page « Changements récents » de façon que Cunningham et d’autres puissent suivre les modifications. Mais il n’y aurait pas de superviseur, ni de contrôleur pour approuver préalablement tout changement. Cela marcherait, disait-il avec son allègre optimisme du Middlewest, parce que « les gens sont en général honnêtes ». C’était exactement ce que Berners-Lee avait imaginé, un Web en lecture-écriture plutôt qu’en lecture seule. « Les wikis furent l’une des choses qui ont permis la collaboration, dirait Berners-Lee en 2013. Les blogs en étaient une autre.83 »
Comme Berners-Lee, Cunningham mit son logiciel à la disposition de quiconque voudrait le modifier et l’utiliser. Par conséquent, il y eut bientôt des dizaines de sites wiki et d’améliorations en open source apportées à son logiciel. Mais le concept de wiki ne fut pas largement connu au-delà du cercle des ingénieurs logiciel avant janvier 2001, quand il fut adopté par un entrepreneur Internet besogneux qui essayait sans beaucoup de succès d’élaborer une encyclopédie en ligne libre et gratuite.
Jimmy Wales est né en 1966 à Huntsville, en Alabama, ville de ploucs bon teint et d’experts en balistique aérospatiale. Six ans plus tôt, dans le sillage de Spoutnik I, le président Eisenhower s’était personnellement déplacé pour ouvrir le Marshall Space Flight Center. « Grandir à Huntsville pendant l’âge d’or du programme spatial vous donnait comme une vision optimiste de l’avenir », notait Wales84. Quand j’étais petit, les fenêtres de notre maison tremblaient quand ils testaient les fusées, je m’en souviens encore. Le programme spatial était pour ainsi dire notre équipe sportive, alors c’était passionnant et on avait l’impression d’habiter dans une ville vouée à la technologie et à la science85. »
Wales, dont le père était gérant d’une épicerie, fréquenta une école privée à salle de classe unique mise sur pied par sa mère et sa grand-mère, qui enseignaient la musique. Il avait trois ans quand sa mère acheta une World Book Encyclopedia à un représentant qui faisait du porte-à-porte ; quand Jimmy apprit à lire, cet ouvrage devint un objet de vénération. Il mettait à sa portée une abondance de connaissances complétées de cartes et d’illustrations et même de couches de cellophane transparente qu’on pouvait soulever pour explorer, par exemple, les muscles, les artères et le système digestif d’une grenouille disséquée. Mais Wales ne tarda pas à découvrir que l’encyclopédie avait des lacunes : elle avait beau contenir beaucoup de choses, il y en avait encore plus qui n’y figuraient pas. Et ce défaut s’aggrava avec le temps. Au bout de quelques années, toutes sortes de sujets – l’homme sur la Lune, les festivals de rock, les manifestations de masse, les Kennedy et les têtes couronnées – étaient absents. L’éditeur de la WBE envoyait des addenda autocollants aux propriétaires des livres afin qu’ils puissent les mettre à jour eux-mêmes, et Wales le faisait méticuleusement : « Je dis pour plaisanter que j’ai commencé tout jeune à réviser l’encyclopédie en mettant des autocollants dans celle que ma mère avait achetée86. »
Après avoir obtenu sa licence à l’université d’Auburn et poursuivi ses études en finances sans les conclure par le doctorat, Wales prit un poste de directeur de recherche dans une société commerciale de Chicago. Mais cela ne l’occupait pas totalement. Son érudition universitaire se combinait avec un amour d’Internet affirmé dans l’univers ludique et fantasmé des Multi-User Dungeons, qui étaient essentiellement des versions externalisées de jeux du type Donjons et Dragons. Il fonda et administra une liste de diffusion Internet consacrée à Ayn Rand, l’écrivaine américaine d’origine russe qui prônait une philosophie objectiviste et libertaire. S’il était très ouvert quant à l’inscription au forum de discussion, il tolérait moins les messages délirants et les attaques personnelles enflammées et gérait les comportements d’une main souple. « J’ai choisi une méthode “intermédiaire” de modération, une sorte de rappel à l’ordre discret », écrivait-il dans un de ses messages87.
Avant l’essor des moteurs de recherche, les services Internet les plus demandés étaient sans doute les annuaires ou répertoires Web, qui offraient des listes compilées manuellement de sites « cool » classés par catégories, et les Web rings, réseaux Web en anneau qui créaient via une barre de navigation commune un cercle de sites apparentés liés les uns aux autres. Prenant ces deux trains en marche, Wales et deux amis créèrent en 1996 une entreprise qu’ils nommèrent par antiphrase BOMIS (pour Bitter Old Men In Suits – « vieux bonshommes aigris en costard »), et se mirent à chercher des idées à droite et à gauche. Ils lancèrent une panoplie de start-up typiques du boom de la fin des années 1990 : un réseau en anneau pour voitures d’occasion comprenant un répertoire illustré, un service de livraison de plats à domicile, un annuaire commercial pour Chicago, et un réseau en anneau de sports. Après s’être installé à San Diego, Wales lança un répertoire et un réseau en anneau qui constituaient un « moteur de recherche plutôt pour mecs » et présentait des photos de femmes dévêtues88.
Ces réseaux en anneau montrèrent à Wales tout l’intérêt qu’il y avait à permettre aux usagers de contribuer au contenu, idée qui se renforça lorsqu’il vit que les parieurs rassemblés sur son site sportif fournissaient un meilleur tableau des cotes du jour que n’importe quel expert individuel. Il fut aussi impressionné par l’ouvrage d’Eric Raymond La Cathédrale et le Bazar, qui expliquait qu’un bazar ouvert et configuré par la foule était un meilleur modèle de site Web que la construction verticalement hiérarchisée et soigneusement contrôlée d’une cathédrale89.
Wales essaya ensuite une idée qui remontait à son enfance et à sa chère World Book Encyclopedia : une encyclopédie en ligne. Il la baptisa Nupedia – prononcé « new-pedia » pour New Encyclopedia –, et elle avait deux particularités : elle serait rédigée par des bénévoles, et elle serait gratuite. L’idée avait été proposée en 1999 par Richard Stallman, ce pionnier du logiciel libre et gratuit90. Wales espérait finir par rentabiliser l’opération en vendant de la publicité. Pour l’assister dans le développement du produit, il engagea Larry Sanger, un doctorant en philosophie qu’il avait rencontré dans plusieurs groupes de discussion en ligne. « Il tenait tout particulièrement à trouver un philosophe pour diriger le projet », raconte Sanger91.
Sanger et Wales développèrent un rigoureux processus en sept étapes pour la création et l’approbation des articles : entre autres, attribuer des sujets à des experts reconnus dont les références avaient été vérifiées, puis soumettre les brouillons à des spécialistes externes, puis au public, faire réviser les textes par des correcteurs professionnels, puis par les usagers. « Nous souhaitons que les réviseurs soient d’authentiques experts dans leur spécialité et qu’ils soient (à quelques exceptions près) titulaires d’un doctorat », stipulaient les lignes directrices de Nupedia92. « L’opinion de Larry était que si nous ne donnions pas à [Nupedia] un tour plus universitaire qu’une encyclopédie traditionnelle, les gens ne lui feraient pas confiance et ne la respecteraient pas, explique Wales. Il se trompait, mais son opinion était logique vu ce que nous savions à l’époque93. » Le premier article, publié en mars 2000, portait sur l’atonalité et avait été rédigé par un spécialiste de l’université Johannes Gutenberg de Mayence.
C’était un processus douloureusement lent et, pis encore, pas amusant du tout. Tout l’intérêt de l’écriture en ligne, comme l’avait démontré Justin Hall, était qu’elle vous procurait un frisson de joie. Au bout d’un an, Nupedia n’avait publié qu’une douzaine d’articles, ce qui la rendait inutile en tant qu’encyclopédie, et cent cinquante autres étaient encore au stade de brouillons, ce qui indiquait à quel point le processus était devenu désagréable. Il avait été minutieusement conçu, mais pas à l’échelle de la réalité. Ce que Wales comprit brusquement quand il décida de rédiger lui-même un article sur Robert Merton, un économiste qui avait reçu le prix Nobel pour avoir créé un modèle mathématique applicable à des marchés comportant des produits dérivés. Wales, qui avait déjà publié un article sur la théorie de l’évaluation des options, connaissait très bien les travaux de Merton : « J’ai commencé à essayer d’écrire l’article, et c’était très intimidant, parce que je savais qu’ils allaient envoyer mon premier jet aux professeurs de finances les plus prestigieux qu’ils puissent trouver. Soudain j’ai eu l’impression d’être retourné à la fac, et c’était très stressant. J’ai compris que le projet comme nous l’avions conçu ne marcherait jamais94. »
C’est alors que Wales et Sanger découvrirent le logiciel wiki de Ward Cunningham. À l’instar de maintes innovations de l’ère digitale, l’application du logiciel wiki à Nupedia afin de créer Wikipedia – la combinaison de deux idées pour créer un concept nouveau – fut un processus collaboratif impliquant des pensées qui étaient déjà dans l’air. Or en l’occurrence une querelle pas du tout dans l’esprit wiki éclata sur la question de savoir qui pouvait revendiquer le principal mérite de la découverte.
La version de Sanger est la suivante : il déjeunait début janvier 2001 dans une gargote mexicaine en bord de route avec un ami, Ben Kovitz, ingénieur en informatique. Kovitz, qui avait utilisé le wiki de Cunningham, le lui décrivit en détail. Il vint alors à l’idée de Sanger – du moins à ce qu’il prétend – qu’un wiki pourrait l’aider à résoudre les problèmes qu’il avait avec Nupedia. « Je me demandai immédiatement si wiki fonctionnerait comme système éditorial plus ouvert et plus simple pour une encyclopédie libre, gratuite et collaborative, raconta plus tard Sanger. Plus j’y réfléchissais, sans même avoir jamais vu de wiki, plus ça me semblait manifestement être la bonne solution. » Toujours dans sa version de l’histoire, il persuada alors Wales d’essayer la démarche wiki95.
Kovitz, en revanche, affirma que c’était lui qui avait trouvé l’idée de recourir aux logiciels wiki pour une encyclopédie en production collaborative et qu’il avait eu du mal à convaincre Sanger : « J’ai suggéré qu’au lieu de se contenter d’utiliser le wiki avec le personnel approuvé par Nupedia il l’ouvre au grand public et laisse chaque modification apparaître immédiatement sur le site, sans processus éditorial de révision. J’ai dit exactement qu’il fallait permettre “à n’importe quel imbécile dans le monde qui a accès à Internet” de modifier librement n’importe quelle page du site. » Sanger souleva alors des objections : « Est-ce que des idiots absolus ne pourraient pas afficher des descriptions manifestement fausses ou partiales des choses ? » Ce à quoi Kovitz répondit : « Oui, et d’autres idiots pourraient effacer ces changements ou les rectifier96. »
Jimmy Wales, quant à lui, affirmerait plus tard qu’il avait entendu parler des wikis un mois avant le déjeuner de Sanger avec Kovitz. Après tout, ils existaient depuis plus de quatre ans et fournissaient un sujet de discussion parmi les programmeurs, dont celui qui travaillait chez BOMIS, Jeremy Rosenfeld, un grand gaillard avec un sourire encore plus grand. « Jeremy m’a montré le wiki de Ward en décembre 2000 et a dit que ça pourrait peut-être résoudre notre problème », raconte Wales. Il ajoute que lorsque Sanger lui montra la même chose, il répondit : « Oh oui, le wiki. Jeremy m’a montré ça le mois dernier97. » Sanger contesta cette version des faits et il s’ensuivit un méchant feu croisé sur les forums de discussion Wikipedia. Wales essaya finalement de désamorcer la situation avec un message disant à Sanger : « Eh, calme-toi », mais Sanger poursuivit son combat contre Wales dans de nombreux autres forums98.
Ce différend est un exemple classique du défi qu’un historien doit relever quand il s’agit de créativité collaborative : chaque protagoniste conserve un souvenir différent de qui a apporté quelle contribution, avec une tendance naturelle à exagérer la sienne. Nous avons constaté cette propension maintes fois chez nos amis, et peut-être même une ou deux fois chez nous-mêmes. Il est tout de même ironique que pareil conflit ait accompagné la naissance d’une des créations les plus collaboratives de l’Histoire, un site fondé sur la conviction que les gens sont disposés à apporter leur contribution sans en revendiquer le mérite*5.
La détermination des mérites relatifs des uns et des autres est moins importante que la reconnaissance de la dynamique qui se produit quand les gens partagent des idées. Ben Kovitz, par exemple, l’avait compris. C’est lui qui avait l’intuition la plus profonde – appelons-la « la théorie du bourdon providentiel » – sur l’aspect collaboratif de la création de Wikipedia : « Certaines personnes, voulant critiquer Jimmy Wales ou le déconsidérer, ont pris l’habitude de me désigner comme l’un des fondateurs de Wikipedia, voire “le véritable fondateur”. Je n’étais que le bourdon. J’avais butiné un certain temps la fleur wiki, et ensuite j’ai pollinisé la fleur de l’encyclopédie gratuite. J’ai parlé avec des tas d’autres gens qui avaient eu la même idée, seulement pas à des moments ou dans des lieux où elle pouvait prendre racine99. »
C’est ainsi que fleurissent souvent les bonnes idées : un bourdon apporte une demi-idée d’un certain domaine, et pollinise un autre domaine fertile rempli d’innovations à moitié formées. C’est pourquoi les outils Web sont précieux, comme les déjeuners dans les gargotes mexicaines en bord de route.
Cunningham était plus que d’accord, il était même enchanté lorsque Wales l’appela en janvier 2001 pour dire qu’il avait l’intention d’utiliser les logiciels wiki pour donner un coup de fouet à son projet d’encyclopédie. Cunningham n’avait pas cherché à faire breveter ni à déposer le logiciel ni le nom wiki ; il était un de ces innovateurs qui était heureux de voir ses produits devenir des outils que n’importe qui pouvait utiliser ou adapter.
Au début, Wales et Sanger concevaient Wikipedia comme une simple addition à Nupedia, une sorte de parc d’alimentation ou de club-école. Sanger assurait les réviseurs experts que les articles wiki seraient relégués dans une section distincte du site et ne seraient pas sur la même liste que les pages Nupedia normales. « Si un article wiki atteignait un niveau élevé, il pourrait être soumis au processus éditorial normal de Nupedia », écrivait-il dans un message de forum100. Néanmoins, les puristes de Nupedia repoussèrent l’idée, insistant pour que Wikipedia demeure complètement séparée, de façon à ne pas contaminer la sagesse des experts. Le Conseil consultatif Wikipedia déclara sèchement sur son site Web : « Veuillez noter que les processus et politiques éditoriaux de Wikipedia et de Nupedia sont totalement séparés ; les rédacteurs et membres du comité de lecture Nupedia ne souscrivent pas obligatoirement au projet Wikipedia, et les collaborateurs de Wikipedia ne souscrivent pas obligatoirement au projet Nupedia101. » À leur insu, les pédants de la prêtrise Nupedia rendaient un immense service à Wikipedia en tranchant le cordon ombilical.
Libérée de ses chaînes, Wikipedia décolla. Elle devint pour le contenu Web ce que GNU/Linux était pour le logiciel : une collaboration communautaire pair à pair créée et entretenue par des bénévoles travaillant pour la satisfaction civique qu’ils y trouvaient. C’était un concept délicieusement contraire à l’intuition, parfaitement adapté à la philosophie, l’attitude et la technologie d’Internet. N’importe qui pouvait éditer une page, et les résultats étaient instantanément visibles. Vous n’étiez pas obligé d’être un expert. Vous n’étiez pas obligé d’envoyer par fax une copie de votre diplôme. Vous n’aviez pas à solliciter la permission des autorités en place. Vous n’étiez même pas obligé de vous enregistrer ni d’utiliser votre vrai nom. Certes, cela voulait dire que des vandales pouvaient défigurer des pages. Mais des idiots ou des idéologues aussi. Or le logiciel conservait toutes les versions successives. Si une modification indésirable apparaissait, la communauté pouvait s’en débarrasser simplement en cliquant sur un lien « retour à la version antérieure ». « Imaginez un mur où il serait plus facile de supprimer des graffitis qu’en ajouter. » C’est ainsi que le spécialiste des médias Clay Shirky expliquait le processus. « La quantité de graffitis sur un tel mur dépendrait de l’engagement de ses défenseurs102. » Dans le cas de Wikipedia, ses défenseurs étaient farouchement engagés. Des guerres ont été menées avec moins d’intensité que les combats pour revenir à la version antérieure sur Wikipedia. Et, fait quelque peu stupéfiant, les forces de la raison ont régulièrement triomphé.
Un mois après le lancement de Wikipedia, elle comportait un millier d’articles, soit environ soixante-dix fois plus que Nupedia n’en avait au bout d’une année. En septembre 2001, au bout de huit mois d’existence, elle en avait déjà dix mille. Ce mois-là, lorsque se produisirent les attaques du 11 Septembre, Wikipedia démontra son agilité et son utilité : les collaborateurs se bousculèrent pour créer de nouveaux articles sur des sujets comme le World Trade Center et son architecte. Un an après, le total des articles atteignit quarante mille, plus qu’il y en avait dans la World Book Encyclopedia achetée par la mère de Jimmy Wales. En mars 2003, le nombre d’articles dans l’édition anglophone avait déjà atteint la barre des cent mille, avec près de cinq cents rédacteurs-réviseurs actifs travaillant presque quotidiennement. À ce stade, Wales décida d’arrêter Nupedia.
Sanger était déjà parti depuis un an. Wales l’avait laissé partir. Ils s’étaient affrontés de plus en plus souvent sur des questions fondamentales, par exemple le désir de Sanger d’accorder plus de respect aux experts et aux spécialistes. Pour Wales, « les gens qui s’attendent à de la déférence parce qu’ils ont un doctorat et ne veulent pas avoir affaire aux gens ordinaires ont tendance à être agaçants103 ». Sanger estimait au contraire que c’étaient les masses non universitaires qui avaient tendance à agacer. « En tant que communauté, il manque à Wikipedia l’habitude ou la tradition d’un respect pour la compétence », écrivit-il dans un manifeste pour la veille du nouvel an 2004 – une des nombreuses attaques qu’il lança après son départ. « Une politique que je tentai d’instituer pendant la première année de Wikipedia, mais pour laquelle je ne pus rassembler un soutien suffisant, était une politique de respect et de déférence polie envers les spécialistes. » L’élitisme de Sanger fut rejeté non seulement par Wales, mais aussi par la communauté Wikipedia. « Par conséquent, pratiquement tous les gens dotés de grandes compétences mais d’une patience limitée éviteront Wikipedia », déplora Sanger104.
Il se trouva qu’il avait tort. La foule des non-référencés n’évinça pas les experts. Au contraire, la foule elle-même devint l’expert, et les experts finirent par faire partie de la foule. Au début du développement de Wikipedia, je faisais une recherche pour un ouvrage sur Albert Einstein et j’avais remarqué que son article dans Wikipedia soutenait qu’il s’était rendu en Albanie en 1935 afin que le roi Zog Ier puisse l’aider à échapper aux nazis en lui procurant un visa pour les États-Unis. C’était totalement faux, bien que le passage en question contienne des références à d’obscurs sites Web albanais qui proclamaient fièrement cette affirmation, se fondant généralement sur une série de souvenirs de troisième main répétant ce que l’oncle de quelqu’un aurait appris d’un ami. Utilisant à la fois mon vrai nom et un pseudonyme Wikipedia, je supprimai cette affirmation de l’article, mais sans résultat, puisque je la vis réapparaître. Sur la page de discussion, je fournis les sources indiquant le lieu où il séjournait à l’époque en question (Princeton) et le passeport qu’il possédait (suisse). Mais de tenaces partisans albanais continuèrent de réinsérer leur affirmation. Le bras de fer à propos d’Einstein en Albanie dura des semaines. Je finis par craindre que l’obstination de quelques passionnés mine la confiance investie par Wikipedia dans la sagesse des foules. Mais au bout d’un moment la guerre des rectifications prit fin et il n’était plus question dans l’article d’un voyage d’Einstein en Albanie. Au début, je n’attribuai pas ce succès à la sagesse des foules, puisque l’impulsion pour une rectification était venue de moi et non de la foule. Puis je me rendis compte que, comme des milliers d’autres internautes, j’étais en fait une partie de la foule et que j’ajoutais à l’occasion une minuscule parcelle à sa sagesse.
Un principe essentiel de Wikipedia était que les articles devraient avoir un point de vue neutre. Ce qui réussit à produire des articles généralement francs, même sur des sujets controversés comme l’avortement ou le réchauffement climatique. Cela facilitait aussi la collaboration entre gens d’opinions différentes. « Grâce à la politique de neutralité, nous avons des rédacteurs partisans qui travaillent ensemble sur les mêmes articles, expliquait Sanger. C’est tout à fait remarquable105. » La communauté réussissait habituellement à se servir du principe directeur de neutralité pour créer un article consensuel proposant des opinions rivales sur un ton non partisan. Ce qui devint un modèle, rarement imité, de la manière dont les outils numériques peuvent être employés pour trouver un terrain commun dans une société conflictuelle.
La création collaborative concernait non seulement les articles de Wikipedia, mais aussi ses pratiques opératoires. Wales encouragea un système peu contraignant de gestion collective, dans lequel il était un guide et un discret incitateur, mais pas un patron. Il y avait des pages wiki où les usagers pouvaient formuler des règles et en débattre en commun. Au travers de ce mécanisme, des lignes directrices furent élaborées et adaptées pour traiter des problèmes comme les pratiques de retour aux versions précédentes, la médiation des conflits, le blocage d’usagers individuels et la promotion de quelques rares individus au statut d’administrateurs. Toutes ces règles évoluèrent de manière organique à partir de la communauté au lieu d’être dictées hiérarchiquement par une autorité centrale. Comme Internet lui-même, le pouvoir était délocalisé. « Je ne peux pas imaginer qui aurait pu rédiger des lignes directrices aussi détaillées à part un groupe de gens travaillant ensemble, estime Wales. Si nous aboutissons, comme cela arrive souvent chez Wikipedia, à une solution bien pensée, c’est parce qu’un grand nombre d’esprits ont eu l’occasion de l’améliorer106. »
En croissant sur un mode organique dans lequel à la fois son contenu et sa gouvernance poussent à partir de la base, Wikipedia a réussi à proliférer comme la vigne kudzu. Début 2014, il y avait des éditions en deux cent quatre-vingt-sept langues, de l’afrikaans au žemaitėška. Le nombre total d’articles était de trente millions, dont 4,4 millions dans l’édition anglophone, alors que l’Encyclopedia Britannica, qui a cessé de publier son édition imprimée en 2010, avait quatre-vingt mille articles dans son édition électronique, soit moins de deux pour cent du nombre d’articles dans Wikipedia. D’après Clay Shirky, « l’effort cumulatif des millions de collaborateurs de Wikipedia signifie qu’avec un simple clic vous pourrez savoir ce qu’est une infection myocardique, la cause de la guerre de la bande d’Agacher ou qui était Spangles Muldoon. C’est un miracle non programmé, à la manière dont “le marché” dicte la quantité de pain à mettre dans la boutique. Or Wikipedia est encore plus bizarre que le marché : non seulement tout ce contenu a été créé gratuitement, mais il est gratuitement à votre disposition107. » Le résultat a été le plus grand projet collaboratif de l’Histoire en matière de connaissances.
Alors pourquoi les gens collaborent-ils à Wikipedia ? Yochai Bender, professeur à Harvard, a qualifié Wikipedia, ainsi que les logiciels en open source et d’autres projets collaboratifs libres, de « production par les pairs fondée sur un terrain commun […] Sa caractéristique centrale est que des groupes d’individus collaborent avec succès à des projets de grande envergure quand ils sont mus par un agglomérat diversifié de pulsions motivationnelles et de signaux sociaux, plutôt que par les prix du marché ou des ordres directoriaux108. » Parmi ces motivations se trouvent la récompense psychologique fournie par l’interaction avec autrui et la satisfaction personnelle d’accomplir une tâche utile. Nous avons tous nos petites joies et marottes – collectionner des timbres, être à cheval sur la grammaire, connaître le batting average de Jeff Torborg dans l’équipe de son université, ou l’ordre des vaisseaux à la bataille de Trafalgar. On trouvera tout cela dans Wikipedia.
Il y a ici quelque chose de fondamental, voire de primordial à l’œuvre. Certains wikipédiens en parlent comme d’un « flash wiki ». C’est le brusque pic de dopamine qui semble toucher le centre du plaisir cérébral quand vous faites une correction intelligente et qu’elle apparaît instantanément dans un article. Jusqu’à une date récente, être publié était un plaisir auquel seule pouvait prétendre une petite minorité d’élus. La plupart d’entre nous qui relèvent de cette catégorie se souviennent très bien du frisson éprouvé en voyant pour la première fois notre texte paraître en public. Wikipedia, comme les blogs, permit à n’importe qui de jouir de ce privilège. Vous n’étiez pas obligé d’avoir des références ni d’être sanctifié par l’élite médiatique.
Par exemple, bon nombre d’articles de Wikipedia sur l’aristocratie britannique ont été rédigés par un usager qui signait lord Emsworth. Ils témoignaient d’une telle compréhension intuitive du système complexe de la pairie que certains furent sélectionnés comme « Article du jour », et lord Emsworth fut élevé à la dignité d’administrateur Wikipedia. Il s’avéra en fait que lord Emsworth – nom tiré des romans de P. G. Wodehouse – était un lycéen américain de seize ans habitant South Brunswick, New Jersey. Sur Wikipedia, personne ne sait que vous êtes un roturier109.
Ajoutons à cela la satisfaction encore plus profonde de contribuer à créer les informations que nous utilisons au lieu de nous contenter de les absorber passivement. D’après Jonathan Zittrain, professeur à Harvard, « l’implication des gens dans les informations qu’ils lisent est par elle-même une fin importante110 ». Une Wikipedia que nous créons en commun signifie plus pour nous que la même Wikipedia servie sur un plateau. La production par les pairs autorise l’engagement.
Jimmy Wales a souvent réitéré sa définition de la mission simple et exemplaire de Wikipedia : « Imaginons un monde dans lequel tous les habitants de la planète sans exception aient librement et gratuitement accès à la somme de toutes les connaissances humaines. C’est ce que nous faisons. » C’était un dessein démesuré, audacieux et respectable. Mais c’était grossièrement sous-estimer ce que faisait Wikipedia. L’enjeu dépassait le simple fait de donner aux gens le libre accès au savoir : il s’agissait aussi de les émanciper, d’une manière encore jamais vue dans l’Histoire, en leur permettant de faire partie du processus de création et de diffusion des connaissances. Wales en était conscient : « Wikipedia permet aux gens non seulement d’accéder aux connaissances d’autrui, mais aussi de partager leurs propres connaissances. Quand vous contribuez à édifier quelque chose, cela vous appartient, vous vous y êtes investi. C’est beaucoup plus gratifiant que d’en être le simple destinataire ou consommateur111. »
Wikipedia fit faire au monde un pas de plus vers la vision proposée par Vannevar Bush dans son essai de 1945, « Comme nous pouvons le penser », qui prédisait que « des formes totalement nouvelles d’encyclopédies apparaîtront, toutes faites, traversées par un réseau de pistes associatives, prêtes à être insérées dans le memex où elles seront amplifiées ». Il y avait là comme un écho d’Ada Lovelace quand elle affirmait que les machines seraient capables de faire presque tout, sauf penser par elles-mêmes. Le projet Wikipedia ne consistait pas à construire une machine qui puisse penser par elle-même. C’était en revanche un exemple éblouissant de la symbiose humain-machine, où sagesse humaine et puissance de calcul informatique s’enchevêtraient comme dans la trame d’une tapisserie. Quand Jimmy Wales et sa nouvelle épouse eurent une fille en 2011, ils l’appelèrent Ada, en l’honneur de lady Lovelace112.