Dordrecht.

Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie sur les vitres, qui nous réveilla.

Le joli Dordt s’était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville ennuyeuse et crottée, où je me rappelai – pourquoi éclatai-je de rire subitement ? – qu’Ary Scheffer était né…

Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie, elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville trempée d’eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout environnée de routes fluviales… On y distingue, mais amorties, des traditions magnifiques d’autrefois… Dans des maisons à pignons qui abritaient beaucoup d’activité, et où le luxe avait tant de morgue, il semble que ne vive plus personne… Dans ses églises, avant que la foi catholique ait eu le temps de les achever, c’est la Réforme qui s’est installée… Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus d’orgueil que les pompes des rites orientaux qu’elle en a chassés. Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où la piété païenne s’agenouillait devant les Images, on a rangé des sièges en quantité où la raison puisse s’installer comme il faut, afin de s’examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La Groote-kerke est une cathédrale d’autrefois… Seulement, elle est tout à fait nue… Les stalles sont, pourtant, toujours là que les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.

Ces cuivres et ces arabesques m’en évoquent d’autres ; des rampes, des balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le nom de modern-style, nom anglais d’une manie où les Belges ne sont parvenus qu’en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et les déformant affreusement…

Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries, dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et cuivres d’or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse, l’honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais ?

Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants. Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues et caquetantes, elles se pressent l’une contre l’autre, comme des poules sous l’auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où s’avivent les plaies anciennes, pleurent ; tous les ponts, aux arches de guingois, qui s’étagent dans la perspective, pleurent aussi ; tout pleure. L’eau des canaux, sous les gouttes de l’averse qui s’acharne, semble dégager des bulles de gaz, comme d’une mare putride. Derrière les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues formes d’êtres humains… On dirait des ombres, des fantômes du passé.

Heureusement, tout n’est pas du passé, tout n’est pas mort à Dordrecht, et c’est avec une joie « bien moderne » que j’ai vu vivre les machines et se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point, comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l’air, Dordrecht commerce de tout, avec toute la terre. C’est, au carrefour de ses fleuves, une des plus importantes gares d’eau de l’Allemagne. Ce que les artères des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu’à son port, elle le fabrique, le malaxe, le forge, l’ajuste elle-même : poissons fumés et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d’Allemagne et d’Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire des machines, vaisseaux qui feront – combien de fois ? – le tour du monde. Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s’embarque, parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n’en finissent pas des sirènes.

On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force expansive et laborieuse, qu’elle la laisse retomber en pluie, sans s’arrêter de travailler, sur la ville morte.