La
Digue.
Depuis Gorinchem, c’est presque, jusqu’à Dordrecht, une succession de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l’intérieur des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d’entrer, les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace, même de son, sur les parquets et les dalles qu’on voit briller, au passage… Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous pareils… Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement ; d’autres astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de la maison, afin qu’aucune besogne malpropre ne puisse la souiller… Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée, mais à peine, de fils de métal… Ce qui est charmant, c’est que, derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l’eau du polder, avec deux ou trois bachots à l’amarre, qui leur servent pour la coupe des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites routes liquides, à travers la plaine verte…
Je me rappelle, au détour d’une ruelle où commençait un jardin, fleuri de fritillaires, avoir vu s’accroupir une paysanne à la peau fraîche, et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l’avais vue déjà, cette même paysanne, dans un tableau…
Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent l’eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le charme du déjà vu. D’eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres qui les ont présentés, avec amour, à tout l’univers…
Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoïevski et à Tolstoï, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et que Cézanne, qui ne chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs, l’anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux, aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi, grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu’ils les ont vues dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins, sous l’ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des frises grecques…
Le soleil échancrait déjà l’horizon, quand nous nous trouvâmes, tout à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules, nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l’heure, qui amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue… La Meuse – ou plutôt la Merwede – était encombrée, comme la rue d’une grande ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas… Il nous fallut attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu à peu l’éclat de leurs couleurs, jusqu’à devenir tout à fait noirs, et tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l’envergure de leurs énormes ailes ténébreuses… Les coques des chalands émergeaient de l’eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs, qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans leur sillage… À force de s’allumer de toute part, la ville devint un brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons… Le vent qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le feu et préparer la forge qu’il fallait au travail d’on ne savait quel surhumain forgeron…