Anvers prospère.

Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique, à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d’adjuvants, tels que les sociétés d’études coloniales et les banques qui pullulent et travaillent ; grâce à la pénétration chaque jour plus profonde, à l’organisation chaque jour plus méthodique, du continent africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l’aventure guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles, administratives, sont d’autant mieux tolérées qu’elles ont pour complices l’ignorance des uns et le silence de tout le monde… Il a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres, comme tous les grands ports, abrités sur les fleuves, prospèrent au détriment des rades et des havres inutiles.

Marseille n’a pas diminué, Le Havre n’a pas été battu par Rouen pour d’autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen, et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port français… J’entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de poisson de mer, deviendra le plus grand port de l’Europe, quand, aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin, en dépit des anciennes plaisanteries d’opérette, une colossale flotte marine dans leur République.

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Là-bas, à l’embouchure de l’Escaut, c’est en vain que Flessingue s’épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais n’ont pas épargné l’argent. Les bassins ont été agrandis ; d’autres ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la science… Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de là, des écluses s’entr’ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer que de l’eau et, quelquefois, que du vent… On a jeté dans la mer un môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on accède par de splendides escaliers de temple babylonien… On s’attend toujours à y voir apparaître, cuirassée d’or et voilée d’argent, Sémiramis. Mais un port n’est pas un décor d’opéra ; les bassins et les môles, si formidables qu’ils soient, ne suffisent pas à créer un port. Il y faut aussi des bateaux. Et pour qu’il y ait des bateaux, il faut tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à Flessingue… Aussi, l’herbe pousse autour des bassins, l’herbe pousse sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent… Et les docks sont vides… En vain les phares fouillent la mer, et les pilotes y font la chasse… En vain, sitôt que paraît au large un mât, une volute de fumée, une forme grise, on s’apprête… Et l’espoir, mille fois déçu, renaît… Toute la ville accourt sur le môle… On escalade joyeusement les marches de pierre… On braque des lorgnettes, on agite des mouchoirs. On crie :

– Cette fois, c’est pour Flessingue !

– Anvers est perdu ! C’est bien pour Flessingue…

– Vive Flessingue !

– À bas Anvers !…

Le navire approche, s’engage dans la passe :

– Le voilà !… le voilà !

– Je vous dis que c’est pour Flessingue.

Mais non… Le navire a passé… C’est toujours pour Anvers…

Les navires ont l’air de se moquer de ces foules entassées sur le môle de ce port maudit, où il n’entre guère que le petit bateau de Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras trop rouges…

En haut du môle, dominant la mer et gardant l’Escaut, le superbe amiral Ruyter, en bronze, ne commande plus qu’à des souvenirs… Il a l’air de se dire, mélancoliquement :

– Ah ! si j’avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français !…

Oui… mais voilà, il n’a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter… Il n’a plus rien que sa gloire… et les deux pauvres bachots de Breschens et de Terneusen… Et encore, ils sont belges !…

Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché de crevettes…

Toute la richesse d’Anvers n’a pas sa grâce.