La
ville.
Après avoir longtemps longé les méandres de la Senne – la route et l’eau se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en jouant – après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante de vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne nous sommes arrêtés qu’au milieu de la ville, place de Meir, pour déjeuner.
Si l’on devait juger de la beauté d’une ville, par l’excellence de ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. À Anvers qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est, dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas de luxe ; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés, et l’on s’en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois n’ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde, moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu’à Bruxelles.
La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui ne s’attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse… Elles vont au travail, aux affaires… Cela rappelle, avec moins de fébrilité trépidante, l’activité de Londres, dans les rues de la Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, dans la Friedrichstrasse. Peu de caractère dans les types, au premier abord. En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les beautés blondes, la luxuriance, l’épanouissement lyrique des chairs de Rubens… Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout au village, à la campagne, au seuil des portes, et j’ai remarqué, à quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les humanités, ont vite fait d’unifier, en un seul type, le caractère des visages… Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations, tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres.
Il ne faut pas grand’chose pour que la badauderie reprenne le dessus, en cette foule qui paraît si affairée. Il suffit d’une automobile, arrêtée devant un restaurant. Dois-je croire qu’il y ait ou qu’il passe, à Anvers, si peu d’automobiles, que la nôtre y soit un spectacle à ce point nouveau, ou si rare ? Ce serait surprenant. Elle fait sensation, il n’y a pas à dire ; elle fait même scandale. On la regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue, dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se laisse caresser. Des gamins, d’abord, comme partout, puis des femmes, s’approchent, s’interrogent d’un regard à la fois inquiet et réjoui. Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la machine, respectueusement… Chacun se dit :
– Si, tout d’un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous !…
Puis, au bout de quelques minutes, c’est une véritable foule qui, d’instant en instant, grossit, grossit. On s’enhardit jusqu’à la toucher, jusqu’à vouloir faire jouer la manette des vitesses, celle du frein, la pédale d’embrayage, jusqu’à soulever les ouvertures du capot. Bientôt, on ne distingue plus les têtes confondues, on ne voit que des ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d’où s’élèvent des murmures…
Brossette a fort à faire. Je crains qu’il ne laisse échapper quelque parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il arriver ? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-même, autant que sa machine, est l’objet de la curiosité générale. Comme le vent était froid, ce matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos d’un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les autres se scandalisent, d’autres encore ont presque peur. On n’a jamais vu une créature humaine habillée comme une bête… Tous, ils veulent tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet homme étrange et fabuleux… Un loustic, au milieu des rires, demande à Brossette s’il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire le beau, sur deux, comme un homme… Ah ! enfin ! l’esprit parisien, je le retrouve donc sur ces bords de l’Escaut, qui furent nôtres… Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéïsme et de blague… Et je le retrouverai bien mieux encore, ce soir, au théâtre, dans une revue satirique : Tout Anvers à l’envers, qui semble, obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un monsieur de Gorsse du cru… Et c’est probablement tout ce qu’Anvers a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination si éphémère, bien que Lazare Carnot, qui le gouverna, n’eût point la réputation d’un esprit très parisien, ni d’un vaudevilliste des boulevards extérieurs.
Je ne sais comment tout cela va finir, comment nous allons pouvoir remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m’en inquiète auprès du patron du restaurant… Il est souriant, empressé, fier de nous recevoir dans son établissement. Il me dit :
– Rien… rien… ne craignez rien… Ils s’amusent… Ils n’en voient pas souvent… ou alors de toutes petites machines de rien du tout… vous comprenez ?… Braves gens… braves gens…
Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace :
– Tout de même… votre mécanicien ferait bien de retirer ça… oui… enfin… sa peau, là !… Ah ! sa peau !… C’est cette peau, voyez-vous… c’est cette peau…
Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut s’empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau… Ah ! cette peau !
Cette curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais… Elle nous suivra, dans toute la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye, et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes, des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses…
*
* *
Je n’aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures qui dégringolent les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s’exerce l’érudition hebdomadaire des sociétés d’art départemental qui, le dimanche, s’en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées, les chambranles et les poutres aux historiages disparus… Je n’aime plus les vieux porches s’ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le lichen… Et je n’aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des eaux noires et putrides. Si le pittoresque m’en plaît tout d’abord ; si je suis tout d’abord séduit par le dessin souple et compliqué de ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le temps polit et modela ; si ce faux « sentiment artiste » que je dois à une éducation régressive, me retient quelques minutes devant ce spectacle de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment – un sentiment de révolte et de dignité humaine – m’en éloigne bien vite avec horreur. Car j’y vois le triomphe de l’ordure, de la maladie, de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s’étiolent misérablement les réalités du présent…
Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie à n’aimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort, et à condamner, au nom d’une beauté imbécile et stérile, le jeune et magnifique effort que font les hommes d’aujourd’hui, pour soumettre à une domination créatrice l’élément indompté et toutes les farouches forces que la nature n’employait qu’à la destruction ?
Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d’un abîme de roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d’eau, qui l’a transformée en énergie motrice, en lumière, en source infinie de travail qu’elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à travers tout un vaste pays, est-ce que vous n’éprouvez pas une émotion autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement grandiose, que devant quelques pierres effritées ?
Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et catholique. Et voyez. Dès qu’il s’agit de jeter bas un pâté de vieilles maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de l’ordure des siècles, pour y faire pénétrer l’air, la lumière, la santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés de protection artistique, historique, se forment, des commissions bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes les plus folles, s’excitent l’un l’autre, le radical, le socialiste, le royaliste, à préserver, contre ce qu’ils appellent un acte de vandalisme, ce qu’ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine national. Finalement, l’administration recule devant le danger électoral qu’il y a toujours, en France, à tenter d’accomplir une œuvre d’assainissement. Pour honorer la poésie, l’art et l’histoire, elle conservera ces redoutables foyers d’infection. Elle fera mieux : elle nommera, pour les conserver, un conservateur.
Ah ! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime social ? N’est-il pas, à lui seul, toute la poésie ? N’a-t-il pas gravé tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions, toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible de ses vers ?
*
* *
Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d’Anglais parcourir interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo, l’historien médaillé qui leur enseigna l’histoire de Napoléon, enfin vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m’irrite que Rubens s’ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces rideaux tirés de lustrine verte, autant qu’au Jardin Zoologique, ces pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de Lisle, et pour authentifier ses vers, dorment, non plus dans l’air glacé des Andes, mais dans leurs cages,
… les ailes toutes grandes.
Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont M. Ingres – ô ma chère Hélène Fourment ! – écrivait qu’il n’était que le « boucher ivre », le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de la peinture.
Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande, toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux narcisses ; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m’y retient. Il me tarde d’être au port d’où m’arrivent déjà, à pleines bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses, les enivrantes odeurs de salure et de coaltar.
Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande ville belge, si ce n’était, en réalité, une ville allemande. Allemands, tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands, les ingénieurs ; allemandes, les maisons de courtage, les maisons d’arbitrage, les compagnies d’assurances maritimes, de navigation, d’émigration ; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et travaille à s’enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure, combine des chiffres, brasse les affaires et l’argent.
Du moins, l’affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet orgueilleux monumentalisme que l’Allemagne a pris à l’Amérique, et dont l’Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s’obstine à multiplier, en nos rues, l’aspect alourdi, parodique, d’un dix-huitième siècle de pacotille et de caricature.
C’est à Anvers, dans un immeuble d’affaires, que j’ai vu, pour la première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de trottoirs roulants, perpendiculaires, que l’on prend en marche, que l’on quitte en marche, et qui, sans s’arrêter jamais, mènent jusqu’au toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui accourent de la Bourse ou qui s’y ruent.
Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications ont de la prestance. Les Belges en sont très fiers. Ils prétendent que la ville est imprenable. Le malheur est qu’elle est déjà prise. Je veux croire que les uhlans auraient plus de peine à y pénétrer que dans Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d’y pénétrer par la force ? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement.
Mais voici des rues noires, des chaussées que l’on dirait faites avec de la poussière de charbon ; des maisons crasseuses, saurées, une foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de petites boutiques, d’étranges petits comptoirs, tassés les uns contre les autres… tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent, de locomotives qui sifflent, de lourds camions… Et des figures boucanées, des figures exilées, des figures d’autre part, de nulle part et de partout… des entassements de sacs, des piles de caisses, des barriques roulantes… et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux, qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c’est la guerre…
Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l’alcool, la bière, l’huile grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l’orange…
Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le ciel, la noire chevauchée de leurs fumées… et, de place en place, par un échappement de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes de l’Escaut.
C’est le port.