CHAPITRE XXII
Dennic Joboem : Le nouveau Livre de Han (extraits) :
Que me restait-il alors de liberté ? Le programme intérieur et la bête ancienne se disputaient férocement mon esprit. Mon corps était dominé par son instinct hanien, ce qui m’a permis de m’évader du bureau de Don Juan, malgré mes deux blessures et surtout de sauter dans le fleuve après avoir reçu une balle dans le dos.
Quand suis-je mort ? Mort au sens terrien du mot et du phénomène… Qu’est-ce que la mort pour un Hanien ? Je ne peux toujours pas répondre avec précision à ces deux questions. Je me souviens mal de ces instants : les derniers de mon autre vie. J’ai ressenti de nouveau l’impression que j’avais connue sur Képler pendant la programmation : quelque chose m’avalait ; tout mon être se fondait dans un magma psychique, qui était peut-être Dieu ou l’inconscient collectif de Han, ou n’importe quoi. Peut-être la balle tirée par le garde m’a-t-elle foudroyé. Ou peut-être me suis-je tué en tombant dans les eaux boueuses du fleuve, dix-huit mètres au-dessous de la terrasse. Ou peut-être encore me suis-je noyé une minute plus tard…
Quand les rebelles du désert ont recueilli mon corps le lendemain, à plusieurs kilomètres en aval de San-Luis, mon cœur ne battait plus. Environ un jour et demi s’était écoulé. C’était beaucoup ; mais je n’avais cessé de baigner dans la boue du fleuve, imprégnée de suc lagunaire : ma cure de régénération était déjà commencée.
Venus du poste de Santander, les rebelles ne passaient pas par là au hasard. Ils me cherchaient depuis des heures et des heures. Ils avaient été alertés par la cathédrale. Le Géoprogrammateur général, Don Juan Muhammad-al-Zahra, avait prévu un accident et organisé sa succession provisoire. L’évêque programmé de San-Luis, Mgr Badajoz, était prêt à le remplacer. Le plan me concernant fut donc appliqué, malgré la mort de Don Juan.
Le Géoprogrammateur n’avait pas succombé immédiatement sous mon coup de couteau ; mais lorsqu’on avait pu, un quart d’heure plus tard environ, le placer dans le caisson de transport réfrigéré, il était en état de mort clinique. Encore quelques minutes, sa navette personnelle décollait : il était en route pour Képler ou une autre base, suivant sa propre filière de résurrection, celle de la médecine terrienne avancée.
J’ai repris conscience onze jours plus tard, à Santander, dans un ancien piège à guano transformé en gourbi. Nora était près de moi. Son visage penché sur le mien est le seul souvenir que j’aie gardé de ce premier retour. Il a fallu vingt jours de plus pour que je sois tout à fait « guéri de ma mort », que je puisse ouvrir les yeux, boire, prononcer quelques mots, et boire, boire, boire sans jamais étancher ma soif… Je ne veux pas parler ici de mon expérience de la résurrection hanienne. Je dirai simplement que je me suis réveillé comme après un long sommeil « profond et réparateur ». Il me semblait avoir été broyé, puis réparé patiemment par d’innombrables fourmis, chacune s’occupant d’une cellule de mon corps. Je me sentais inchangé. Mon passé me semblait solidement noué au présent. J’étais bien moi. Un peu plus tard, je me suis rendu compte, surtout grâce à Nora, que j’avais rajeuni. De cinq ans peut-être… Nous, Haniens, pourrions être immortels. Nous le serons sans doute un jour.
J’ai vécu une longue convalescence dans ce refuge des lagunes où soufflait le gun’m, le vent pourri, parmi les rebelles et les fidèles de Mr’gun. Certains de ces hommes et de ces femmes étaient eux-mêmes ressuscités. Quelques-uns venaient du centre de régénération installé dans les caves de la cathédrale par Muhammad-al-Zahra. C’est ainsi que Jèke le mendiant avait fini par me rejoindre. Nora ne me quittait pas.
Je ne trouvais aucune trace du programme dans mon esprit. Don Juan Muhammad m’avait dit que la mort hanienne avait un effet de déprogrammation. Cela semblait d’ailleurs très logique. Mais il m’a fallu des années pour être tout à fait sûr que le programme intérieur n’avait laissé aucune trace dans mon cerveau. Je n’étais pas obligé de croire Muhammad lorsqu’il me racontait que bien avant de sauter dans le fleuve et de mourir, j’avais déjà « vaincu le programme »…
Environ une quarantaine de jours après ma résurrection, un jeune rebelle m’a apporté le poste émetteur-récepteur du groupe et m’a dit que le prêtre Juan voulait me parler. Naturellement, les fidèles de Mr’gun et les indépendantistes haniens, qui avaient été, pour la plupart, recrutés et formés par Muhammad, ignoraient que celui-ci était aussi le Géoprogrammateur général. Au cours de cette conversation, le mouvement de la renaissance hanienne fut pour ainsi dire fondé.
— Dennic Joboem ?
— Je reconnais votre voix, mon père.
Nous avons échangé des généralités sur la résurrection à la mode hanienne et à la mode terrienne. Puis Don Juan Muhammad m’a confirmé ce que Nora m’avait aidé à pressentir : mon évasion avait été sinon programmée, du moins prévue et souhaitée.
— Mon fils, si tu avais accepté de retourner en prison, tu n’aurais pas été digne de devenir le sorcier de Han ou le fondateur de la renaissance hanienne.
— Je n’ai jamais eu l’intention de devenir sorcier ou fondateur !
— Mais c’était ton désir profond… et ton destin… Ton programme avait été conçu pour agir brièvement. Dès qu’il a commencé à faiblir, tu as résisté. Tu t’es libéré, au moins en partie. Tu t’es battu. Tu as tenté ta chance et pris des risques. Tu as prouvé que tu étais celui qu’il nous fallait pour lancer le mouvement de renaissance. Trois ou quatre avaient échoué avant toi.
— Pourquoi ne pas vous contenter d’un serviteur programmé et docile ?
— Je ne pouvais pas faire la demande et la réponse, Dennic Joboem. J’avais déjà un robot à San-Luis, l’évêque Badajoz. À l’extérieur, j’avais besoin d’un allié. Autonome, peut-être difficile, mais capable d’initiative, d’imagination et d’enthousiasme. Capable de s’enflammer pour la cause de la renaissance hanienne !
— Mais pourquoi avez-vous choisi d’aider la renaissance hanienne ?
— Nous n’avons pas le choix. Seule une renaissance hanienne peut sauver ce monde du dépeuplement et de la mort. La Géoprogrammation a échoué sur Han.
— Oui… Et vous jouez la renaissance et la rébellion contre la Géoprogrammation. Pour devenir le seul maître de Han ! Vous ne craignez pas que les rebelles vous disputent un jour la suprématie ?
— Si… Dans mille ans. En attendant, nous avons besoin les uns des autres. Nous sommes condamnés à une alliance totale, contre la Géoprogrammation galactique. Ton désir profond est de réconcilier Géova et Mr’gun. Nous le savons. Tu pourras agir dans ce sens librement. Ton seul programme sera celui que tu as formé dans ton cœur. Acceptes-tu ce rôle ?
Mon désir profond ? Oui, je souhaitais faire revivre la tradition hanienne tout en gardant la technologie terrienne que j’admirais toujours. Je n’avais guère plus confiance en Muhammad qu’au moment où j’étais son invité forcé à la cathédrale. Pourtant, il disait vrai sur un point essentiel : nous étions condamnés à nous allier pour réussir. De nouveau, j’ai tenté ma chance et pris un risque, dans l’autre sens.
— Oui. J’accepte.
Je savais maintenant que j’avais été manipulé par le Géoprogrammateur Muhammad-al-Zahra, dit le prêtre Juan, depuis mon enfance jusqu’à la fin de ma première vie. Mais je pensais que le jour de ma revanche viendrait.
Ce jour est venu, frères haniens. Il n’a pas fallu mille ans.