CHAPITRE XIX
Il ne bougea pas quand la porte de sa cellule s’ouvrit. Une fois de plus… Il avait eu beaucoup de visiteurs. Le médecin de la prison venait le voir très souvent. Ainsi que les prêtres et les juges. Et, bien sûr, les geôliers.
Quand il avait repris conscience sur son grabat, une silhouette féminine, drapée dans une robe pourpre à larges plis, se dressait au-dessus de lui. La haute Dame du tribunal ? Elle plaquait sur son visage un tampon parfumé. Il avait d’abord senti le parfum. Puis il avait vu le regard pâle et cruel fixé sur lui. C’était bien la haute Dame. La cellule était brillamment éclairée. Il avait fermé les yeux.
Cette fois, le geôlier n’avait que sa lampe de poche habituelle. Le halo trouble permit à Dennic de distinguer le nouveau visiteur, un petit homme maigre, enveloppé dans une sorte de toge grisâtre et qui portait un sac à la main. Il y eut un bruit métallique. Dennic comprit que le geôlier avait déposé sur le sol un récipient lourd.
— Laissez-nous, dit l’inconnu d’une voix douce.
Le geôlier et les gardes se retirèrent lentement, comme à regret. L’homme posa son sac, alluma une torche et s’approcha de Dennic.
— Tu souffres beaucoup ?
Dennic essaya de se soulever sur sa couche.
— Un peu, dit-il. Ça va mieux. J’ai beaucoup dormi.
— Tu cicatrises bien… Bon, tu es quand même dans un sale état, Dennic Joboem. Je vais te laver et te soigner. Je te ferai sans doute un peu mal, mais c’est nécessaire.
— Je résiste bien à la douleur, dit Dennic.
— Je le sais, fit l’autre sur un ton que le prisonnier jugea sarcastique.
L’homme approcha le seau de la paillasse de Dennic, sortit de son sac des linges, du coton, un flacon aérosol. La toilette et les soins commencèrent. L’inconnu se montrait habile et plein de prévenances. Dennic demanda à boire.
— Je t’ai apporté du vin avec de l’eau. Tu vas en profiter pour avaler quelques comprimés.
— Des antibiotiques ?
— Des antibiotiques et autre chose.
— Les médicaments du nouveau programme ?
— Oui, si l’on veut.
— Vous êtes médecin, señor ?
— Non, mon fils. Je suis un humble prêtre de Géova.
— Vous…
— Oui, tu as deviné : je suis le prêtre Juan.
— Je vous attendais depuis si longtemps, mon père !
Dennic était sorti de sa somnolence. Il s’assit péniblement sur sa couche. Il tremblait de la tête aux pieds. Le prêtre Juan l’aida à s’enrouler dans le drap taché de sang qui lui servait de vêtement.
— Merci, mon père. Pourrez-vous témoigner pour moi ?
— Témoigner ?
— C’est bien vous qui avez envoyé les mendiants, Jèke, Lo Cristofo ? Vous savez que je suis revenu à Santa-Maria pour travailler au nouveau programme ?
— Je sais beaucoup de choses, convint le prêtre.
Il avait commencé à remettre dans son sac les objets qui avaient servi à la toilette et aux soins. Dennic but un gobelet de vin coupé d’eau et avala trois ou quatre comprimés.
— Vous leur direz que je ne suis pas un sorcier ni un rebelle ?
— La bête ancienne est remontée en toi, mon fils. Je ne peux pas prouver le contraire. D’ailleurs, c’est bien ainsi.
Dennic s’étouffa.
— Quelqu’un l’a voulu ? C’était un piège ?
— Quelqu’un l’a voulu. Mais ce n’était pas un piège… Les exigences du nouveau programme sont terribles.
Il avait parlé à voix basse. Dennic serra la main sur sa poitrine. Le prêtre l’aida à s’étendre.
— Alors, je suis… sacrifié ?
— Dieu te protège, mon fils. Tu seras sauvé.
Deux ou trois jours passèrent. Dennic ne faisait plus aucun effort pour tenter de mesurer le temps. Il s’en moquait. Il n’attendait plus rien, même pas le prêtre Juan. Les visiteurs se faisaient rares. En dehors des geôliers, la haute Dame vint une fois, accompagnée de quatre gardes, les narines toujours défendues par un tampon parfumé au jasmin.
Elle observa longuement le prisonnier et dit d’une voix frémissante de haine :
— Le traitement pourra bientôt commencer. Et quand tu auras retrouvé ta sensibilité, on t’interrogera sérieusement. Le prêtre Juan aura beaucoup de travail pour soigner tes plaies. De toute façon, tu n’échapperas pas au bûcher. La bête ancienne doit être brûlée vivante pour qu’elle ne ressuscite pas !
La haute Dame s’en alla en faisant claquer ses bottes sur les dalles mal jointes de la cellule. Dennic dormait quand le prêtre Juan lui rendit sa seconde visite.
— Ils n’ont pas encore commencé le traitement ?
Dennic fit un geste vague. Le prêtre approcha le seau, ouvrit son sac. Son matériel pour la toilette et les soins semblait un peu moins sommaire. Dennic se taisait. Ses plaies n’étaient presque plus douloureuses. Il récupérait vite : geôliers, médecins, juges et prêtres s’en apercevraient forcément, quels que fussent ses efforts pour le cacher… Devait-il considérer le prêtre Juan comme un ennemi ? Ce serait difficile. Quelque chose le poussait – peut-être le programme – à voir en cet homme un allié et un guide.
Il se laissa laver et panser en silence puis demanda sur un ton neutre, calmement :
— Quelles nouvelles m’apportez-vous, mon père ?
Le prêtre attendit un petit moment puis répondit à voix basse :
— Nora est en sécurité à San-Luis du Désert. Tout va bien.
Ainsi, le programme avait raison : le prêtre Juan était un ami.
— Merci.
— Maintenant, il va falloir que je te mette au courant de la situation. Je ne pourrai pas le faire totalement cette fois, ni même peut-être la prochaine. Je n’aurai pas le temps. Il serait suspect que je m’attarde trop. Je sais qu’on ne nous écoute pas.
Les geôliers se font payer leur discrétion, d’ailleurs. Mais je me méfie de la señora Clara d’Aranda.
— La haute Dame du tribunal ?
— Oui… J’espère que tu es bien réveillé et que tu as l’esprit clair… comme notre belle clairelangue espagnole. Oui ? Il faut que tu comprennes bien ce que je vais t’expliquer et que tu en saisisses toutes les implications. Il y va peut-être de ta vie. Tu es prêt à m’entendre, mon fils ?
— Oui… Vous êtes sûr qu’on ne nous écoute pas ?
— Sûr. Du moins, pour le moment. Mais il faut que notre conversation soit aussi brève que possible. Bois quand même un verre de vin : ça t’aidera.
Il remplit dans la pénombre un gobelet de métal que Dennic vida en s’étranglant. Puis il remit timbale et bouteille dans son sac et commença :
— Tu sais beaucoup de choses déjà. Sur Képler, tu as subi une formation approfondie, à l’aide de techniques hypnotiques, notamment, et aussi à l’aide d’éléments ribo-magnétiques qui ont été injectés dans ton sang. C’est ce qu’on appelle une programmation personnelle. Dans ton cas, c’est un peu plus compliqué. Il se trouve que tes gènes haniens sont prépondérants. Chez toi, la bête ancienne, comme disent les Virginiens, n’est pas très loin. On s’est occupé de la réveiller. C’est-à-dire qu’on a pu lever certaines inhibitions physiologiques et psychologiques qui empêchaient ta nature hanienne de se manifester. On a fait aussi des opérations encore plus compliquées. Mais peu importe.
« Il faut que tu comprennes bien qu’on a fait cela parce que tu le désirais secrètement, et avec force. Le programme correspond en tout à tes désirs profonds. C’est un moyen de verrouiller ces désirs pour leur donner leur pleine puissance et les rendre plus actifs, plus efficaces… Et puis on t’a apporté un certain nombre d’informations. Ou plutôt, on t’a aidé à les découvrir toi-même. On t’a préparé à deviner l’essentiel.
« Tu sais donc que Han n’est pas la Terre et que les Haniens ne sont pas des Terriens. Corollaire : les Géoprogrammateurs sont des envahisseurs et n’appartiennent pas à la même race que les habitants de la planète. Mais ces derniers ont subi une évolution forcée qui est sans doute irréversible. Même ceux qui ont, comme toi, gardé une part du capital génétique ancien sont très loin de la race hanienne primitive. Nous sommes tous des Hano-Terriens.
« Les Géoprogrammateurs ont pris le pouvoir sur la Terre, la vraie, la lointaine Terre, au LXXIVe siècle de leur ère. Cela fait environ un millier d’années. Cette planète était alors dans un état effroyable : ravagée par des guerres endémiques, complètement déstabilisée sur le plan écologique, polluée et désertifiée… Les rivalités raciales, tribales, idéologiques, religieuses et autres avaient atteint un niveau suicidaire. Il y avait plusieurs milliards d’habitants sur la Terre, mais la moitié au moins mouraient de faim… On ne peut pas comprendre ce qu’est la Géoprogrammation galactique actuelle sans se référer à cette situation de départ.
« La Géoprogrammation a voulu faire disparaître les inégalités en remodelant de façon rationnelle la géographie politique et économique du monde. Pour abolir les inégalités, on a commencé à éliminer les particularismes. Pour abolir la guerre, on a effacé les nations. Pour supprimer les antagonismes raciaux, on a déprogrammé génétiquement les races et on a reprogrammé les hommes.
« On a abouti à une société désespérante d’uniformité et de ce fait à peu près invivable. Alors, il a fallu rétablir une certaine variété. On a créé de nouvelles différences, artificielles et superficielles… comme celles qui existent aujourd’hui entre les nations de Han.
« Et quand les Terriens, gouvernés par la Géoprogrammation, se sont répandus dans l’espace, ils ont appliqué leur méthode et leur modèle aux planètes qu’ils occupaient. Et pour que le modèle s’applique, il fallait d’abord terraformer les planètes, du moins quand c’était possible. Et il fallait modifier les habitants humanoïdes pour qu’ils ressemblent le plus possible aux Terriens.
« Quand les Géoprogrammateurs se trouvaient devant des êtres trop différents, ils renonçaient avec horreur, car ils en étaient venus au point de ne pouvoir supporter ce qui ne correspondait pas à leurs normes.
« Han est une de leurs conquêtes : une demi-réussite, sans doute.
« La Géoprogrammation s’est étendue à l’échelle de la galaxie. C’est un système totalement figé, fossilisé même, qui ne peut que reproduire sans fin les mêmes modèles, et les mêmes erreurs, les mêmes folies.
« C’est pourquoi…»
Le prêtre Juan baissa encore la voix. Il s’était agenouillé près de Dennic, étendu sur sa paillasse, et il murmurait à son oreille.
« C’est pourquoi certains hauts programmateurs ont décidé d’agir en sortant du système ! »
Il changea aussitôt de ton et dit en se relevant :
— Priez, mon fils. Géova vous aidera et je reviendrai demain.
Un peu plus tard, le fameux traitement commença. Dennic fut conduit dans une salle qu’il ne connaissait pas, au deuxième ou troisième étage de la prison. Les examens furent douloureux mais assez brefs. Puis le prisonnier reçut une série d’injections et dut avaler une certaine quantité d’un liquide au goût très désagréable. Tout cela se fit sans qu’il eût les mains déliées, et en présence des gardes armés qui ne le perdaient pas de vue.
On le ramena dans sa cellule secoué par la nausée. Il dormit longtemps. Quand il se réveilla, il se sentait prêt à se battre, d’une façon ou d’une autre, pour sa liberté et pour sa vie.
S’évader ? Il ne voyait pas comment. Mais le prêtre Juan l’aiderait peut-être. En tout cas, il devait agir le plus vite possible, avant que le traitement fasse effet et que les tortures recommencent, en pire.
Mieux valait être abattu en essayant de fuir que brûler vif sur un bûcher.
Peut-être pourrait-il aussi abattre les murs de l’autre prison, celle qui était dans sa tête. Ou, à défaut, creuser un passage dans le sol, écarter un peu les barreaux… En clair, cela signifiait tourner le programme ou établir avec lui une sorte de compromis. Le programme intérieur, naturellement.
La méthode du dialogue lui semblait trop incertaine. Il l’avait remplacée par une introspection systématique, appuyée de saynètes mentales, dans lesquelles il visualisait des hypothèses et se mettait en action.
Il lui sembla bientôt qu’il pouvait s’allier à son programme intérieur. Celui-ci correspondait bien à ses désirs. Le prêtre Juan avait employé le mot « verrouillage »… Mais qu’est-ce qui était verrouillé, au juste ? Cela il ne parvenait pas à le savoir.
« Mon désir profond est de travailler à la réconciliation de Géova et de Mr’gun, c’est-à-dire d’aider à la renaissance de la culture hanienne pour qu’elle se fonde à la culture terrienne. Quelle se fonde et la féconde… Aucun doute : c’est mon désir. C’est aussi, probablement, le but visé par le nouveau programme. Programme général de transformation de notre société, en commençant par la Sainte Espagne. Mon programme intérieur est partie intégrante du programme général… un simple moyen, alors que le programme général fixe les fins.
« Les moyens doivent être subordonnés aux fins. C’est le résultat qui compte. Pour que je puisse me rendre utile – utile au programme général – il faut, de toute évidence, que je survive et en bon état. Je dois échapper à la torture et au bûcher. Pour le succès du programme général, mon programme intérieur doit tenir compte de cela. Il doit m’aider à survivre ou, en tout cas, ne pas me créer d’obstacle si je tente ma chance…»
Dennic écoutait en lui-même l’écho de cette démonstration. D’une certaine façon, c’était une tentative pour convaincre le programme de lui rendre sa liberté. En même temps, il plaidait le faux pour savoir le vrai.
Et ce qu’il découvrit le terrifia. « Pour le nouveau programme, pour Géova et Mr’gun, il faut peut-être que je souffre et que je meure. Ma mort fait peut-être partie des plans du Géoprogrammateur général… Un sorcier brûlé vif, ce serait peut-être le signal de la renaissance pour les rebelles et les adorateurs de Mr’gun. Ou n’importe quoi de ce genre… Alors, mon programme intérieur a sûrement été conçu pour que je ne puisse échapper au bûcher ! »
Il ne se laissa pas accabler plus de quelques secondes par cette pensée. Il avait encore un moyen. S’il ne pouvait biaiser ou transiger avec le programme intérieur, il pouvait se révolter contre les ordres qu’on lui avait plantés dans la tête. Se révolter avec toute sa force, sa colère, son désespoir et son sincère amour des dieux rivaux. Faire éclater le conditionnement, au risque d’en mourir…
Mais alors mourir en combattant.