CHAPITRE PREMIER

Dennic Joboem regarda le ciel par le toit ouvrant de la cabine. Devant lui, la piste s’étendait, poussiéreuse et presque droite. Il pouvait sans risque distraire son attention pendant quelques secondes.

Il eut une grimace d’inquiétude : les nuages s’accumulaient à l’ouest, du côté de la mer d’Amérique. On était à la fin de la matinée. Le temps couvert signifiait pour son véhicule électro-solaire un arrêt forcé de durée indéterminée. D’autant que ses batteries étaient presque à plat… Or, il se trouvait dans une région tout à fait désolée, quelque part en Eurasie, à la limite de l’Espagne et de la Galatie.

La roue avant gauche du camion s’enfonça dans une ornière. Il y eut un choc très sec, suivi d’un bruit suspect à l’arrière. Un bruit que Dennic connaissait bien : il avait encore perdu une caisse de savon ! Résigné, il s’arrêta et descendit sans couper le contact. La caisse avait éclaté et quelques dizaines de savonnettes parfumées, répandues sur la piste, embaumaient le désert. Un lièvre rouge détala d’une touffe de buissons ; un rapace à long bec, perché sur un arbre mort, s’envola bruyamment. Le u’hvon, la bête maudite du Han’hrar Dennic ricana. Grâce à Dieu, il ne croyait pas au Han’hrar. Mais il ne se sentait qu’à moitié rassuré.

Il se retourna pour observer le paysage. Quelques taches vertes sur les collines de l’est trouaient à peine la grisaille qui semblait s’étendre à l’infini, sur la terre comme au ciel. On racontait pourtant que l’Espagne, la Galatie, la Bretagne et l’Eurinde étaient à une époque lointaine couvertes de prairies grasses et de forêts touffues. Oui, on le racontait. Le Han’hrar prétendait au contraire que tous ces pays n’avaient jamais existé, que l’Europe, l’Asie, l’Amérique étaient des mythes inventés par les Géoprogrammateurs… Cela ne changeait rien à la réalité actuelle. Ou peut-être cela changeait-il tout ?

Dennic recloua la caisse tant bien que mal et arrima une fois de plus le chargement. « J’en ai trop, se dit-il avec bonne humeur. Au moins dix de trop ! » Cette surcharge s’expliquait fort bien. Au quart de sa tournée, il n’avait encore presque rien vendu.

« Bougre d’âne ! Ça te sert à quoi, l’expérience ? » Il courait les routes d’Eurasie depuis dix ans. Cinq ans avec son père, cinq ans seul, depuis la mort de son père. Marchand ambulant était un métier passionnant et difficile. Il fallait bien, parfois, tenter un gros coup pour sortir de la routine. Mais Dennic savait maintenant qu’il avait commis une erreur en achetant le stock de savon que proposait un vieux capitaine de cargo de Zanzibar. Et peut-être avait-il commis une deuxième faute en modifiant le plan de sa tournée pour écouler cette marchandise inhabituelle.

— Les dés sont jetés ! dit-il à haute voix, en haussant les épaules avec ce fatalisme qu’enseignait le livre secret de Han.

Son petit singe à crête, Minijissi, qui dormait dans le camion, et venait de se réveiller, le rejoignit en piaillant et lui sauta au cou.

— On le vendra, ce sacré savon ! promit Dennic à son compagnon. Il suffit d’aller dans une grande ville du sud où les gens se lavent tous les jours ! Non, tu ne crois pas, vieux Mini ? L’Espagne est bourrée de villes : Cesaraugusta, Aden, Santa-Maria, Oran, Beaulieu, Le Cap… Et j’en oublie ! Mais tu t’en fous, sacré singe. Ce qui t’intéresse, c’est les bananeraies !

Il recula pour observer le chargement et admira le camion qui était tout son bien : sa maison et son outil de travail. À l’avant, au-dessus du moteur électrique, une cabine spacieuse. Derrière, la plate-forme, avec les batteries et le chargement. Un toit arrondi à l’avant, effilé à l’arrière, entièrement garni de cellules photovoltaïques, recouvrait le tout en formant un large auvent de chaque côté. Le nom du véhicule – « Le Petit Chariot » – était peint en grosses lettres blanches sur la cabine rouge. Les cellules solaires donnaient au toit l’aspect d’un quadrillage serré, de couleur bleu foncé. Des creux et des bosses marquaient durement la tôle. Il y avait aussi des traces de balles et de projectiles divers. Le torse de Dennic, nu sous un gilet sans manches, portait en outre quelques cicatrices de blessures à l’arme blanche. Et le fouet à billes, manié par l’exempt de la police marchande, un jour à Zanzibar, avait imprimé de fines marques indélébiles sur son dos et sur ses fesses. La vie d’ambulant avait ses bons et ses mauvais moments.

Le camion rouge repartit vaillamment, sur un coup d’accélérateur, presque en silence. C’était une solide mécanique, en provenance des usines du Togo : trente bœufs à bosse de Bretagne n’auraient pas suffi à la payer.

Minijissi alla aussitôt se coucher sous le siège de son maître. Un moment plus tard, le ciel s’éclaircit. Dennic fit une nouvelle grimace. Il n’aimait pas ça. « Un miracle ! » pensa-t-il. Selon lui, les miracles ne présageaient rien de bon. Il chercha pour se rassurer un précepte du Han’hrar. Guette le temps, disait le livre secret. Attends le temps, prends le temps, souffre le soleil, aime la pluie, écoute le vent et maudis le gun’m… Cela ne l’aidait pas beaucoup. Et le gun’m était un phénomène exceptionnel sur le continent. Par bonheur…

Il atteignit la frontière galato-espagnole plus tôt que prévu. Le paysage était toujours aussi désolé, seulement un peu plus blanc, avec des collines calcaires, éventrées par d’anciennes carrières. En guise de poteau frontière, un épouvantail se dressait au bord de la piste, sur un socle de pierre. Une hideuse tête de mort jaillissait du col d’une redingote noire. De longues phalanges blanches, renforcées avec du fil de fer, dépassaient des manches effrangées. Un squelette qui signifiait : « Vous entrez en Espagne à vos risques et périls. Bienvenue et tant pis pour vous ! »

Les habitants de ce pays méridional et chaud avaient une telle horreur de la nudité qu’ils habillaient même les squelettes.

— Mr’gun ! fit Dennic.

Il rectifia mentalement : « Géova…» Il enfila sa chemise et vérifia la fermeture de son pantalon avant de continuer sa route. Car il n’avait pas l’intention d’abandonner, malgré les risques et les mauvais présages. Il avait eu trop de peine à obtenir le laissez-passer du consul d’Espagne à Memphis. Le Régent l’autorisait à pénétrer dans le territoire de la Sainte Espagne Programmée et à y rester trois mois pour exercer son commerce. Ce délai passé, il devrait solliciter un nouveau visa. S’il lui restait du savon… et s’il était encore vivant !

Il lui fallait vendre à tout prix – mais pas à n’importe quel prix – cette sacrée marchandise sur laquelle il avait misé sa fortune.

Il s’arrêta au village de Tirengo pour un premier essai en Espagne. Ici commençait la province de Virginie occidentale, belle oasis entre la mer d’Amérique et le désert de Mocamédès. Mais Tirengo n’avait rien de très riant. C’était une petite bourgade aux froides maisons de pierre, presque aveugles, entourée de vergers et de prairies fermées par des palissades de bambous aux pointes acérées. Des troupeaux de moutons à cornes paissaient, mêlés aux bisons nains, tandis que les équichams caravaniers se tenaient majestueusement à l’écart. Les buissons de cerisisiers portaient des grappes mûres très appétissantes. Dennic en eut l’eau à la bouche. Non… Ce n’était pas le moment de se faire prendre à voler des fruits. Les Virginiens possédaient mille façons de traiter les pillards, selon leur humeur. Même les plus anodines n’étaient guère agréables.

Il entreprit sa tournée dans le village, sans y croire. Les gens semblaient aussi méfiants qu’il l’avait prévu. Pas vraiment hostiles, d’ailleurs… Il s’adressa à eux en clairelangue. Quelques-uns lui répondirent dans un idiome local qui était un mélange de galate et d’eurindien. Dennic connaissait ces deux langues, mais il ne savait pas très bien doser la mixture et il n’était pas sûr de se faire comprendre des habitants.

Les femmes ne se montraient pas, soit à cause de sa présence, soit parce qu’elles avaient coutume de rester dans les maisons. Et c’était pourtant elles qu’il devait rencontrer pour vendre sa marchandise.

Il essaya de se renseigner. On l’envoya à la galerie des prostituées. Il ne s’attendait pas à trouver une galerie dans une si petite agglomération. Mais peut-être les paysans venaient-ils de loin à Tirengo. De toute façon, c’était une galerie minuscule : quatre arcades et deux boutiques et une demi-douzaine de filles, vêtues de longues robes somptueuses. Dennic se présenta avec révérence et génuflexion et deux jeunes femmes consentirent à examiner ses savonnettes parfumées, à les flairer, à les caresser du bout des doigts. Visiblement, elles étaient fascinées par ces petites choses oblongues et douces qui glissaient dans leur paume et jetaient de suaves fragrances. Elles avaient en outre les moyens de s’en offrir une caisse chacune ou bien toutes ensemble. Dans un monde où il y avait quatre hommes en moyenne pour une femme, les filles des galeries fixaient elles-mêmes leurs tarifs, leurs règles et leurs rites. Elles étaient riches et libres. Parfois même, elles faisaient la loi. En tout cas, elles dictaient souvent les mœurs et les coutumes.

Le produit leur plaisait, mais elles ne se décidaient pas à acheter. Finalement, elles rejetèrent les savonnettes dans le sac de cuir que Dennic avait ouvert sur une table. L’une esquissa une moue de mépris ; l’autre se détourna comme si l’odeur la gênait. Mais Dennic avait le sentiment qu’elles jouaient la comédie. Pourquoi ? Peut-être aurait-il dû louer l’une d’elles ; mais les villageois risquaient de l’apprendre et de ne pas l’apprécier. De plus, même en choisissant la moins jeune et la moins jolie, c’était sûrement trop cher pour lui.

En souriant, il prit deux savonnettes dans le sac et les tendit aux deux filles qui l’avaient reçu.

— Je vous les offre, dit-il en clairelangue. Puis il répéta la phrase en galate et en eurindien.

Elles refusèrent le cadeau d’un air gêné ou dégoûté.

— Vous n’aimez pas ?

— Allez-vous-en, dit la blonde qui avait feint le mépris, après avoir montré le plus vif désir.

— Partez, dit l’autre en galate.

— Pourquoi ?

— Emportez ça, voyageur !

Dennic obéit tristement. L’échec, pourtant, ne lui semblait pas irrémédiable. Il décida de tenter sa chance le lendemain. Il trouva un bon endroit pour établir son campement, ni trop près ni trop loin du village. Un bon endroit, sauf qu’il n’y avait pas d’eau. Mais il avait franchi un pont de bois à quelques centaines de mètres. Le ruisseau ne devait pas couler très loin. Il partit avec une outre, après avoir attaché le singe au camion. Minijissi servait à l’occasion de chien de garde.

Quand son maître s’éloigna, il se mit à geindre, la crête dressée. Dennic vérifia la présence à sa ceinture de son pistolet à aiguilles, une arme destinée à la défense rapprochée et efficace également pour le petit gibier.

Le ruisseau était plus loin qu’il n’avait pensé. Sur le chemin du retour, il entendit crier le singe. D’abord, deux ou trois petits cris d’avertissement. Puis un appel. Puis un couinement aigu d’effroi ou de souffrance. « Souffrance, plutôt », pensa Dennic. Le singe avait en général une façon plus discrète d’exprimer la peur.

Dennic courut vingt ou trente mètres, son outre sur l’épaule ; puis il la déposa pour aller plus vite.

Cinq ou six hommes étaient en train de charger des caisses de savon sur un chariot que tiraient deux chevaux à bosse. Ils portaient à peu près les mêmes vêtements que les gens du village ; mais cela pouvait être un déguisement. Un guetteur, qui semblait être une fille, signala Dennic en sifflant longuement. Le jeune marchand s’approcha en suivant l’abri d’une haie d’arbres-serpents, son pistolet à aiguilles au poing gauche.

Un des pillards déchargea une bruyante pétoire. La balle souleva la poussière du chemin… Brusquement, la troupe se débanda. Peut-être les voleurs jugeaient-ils leur chargement suffisant ; peut-être l’un d’entre eux avait-il vu le pistolet dans la main de Dennic… Leur butin ne devait pas représenter le dixième du stock. « Ça prouve au moins que la marchandise intéresse quelqu’un dans ce sale pays ! »

Minijissi avait été tué d’un coup de couteau. Égorgé… et scalpé. En outre, ses organes sexuels avaient été tranchés et posés en évidence à côté de la crête, à un pas du corps. Cela formait un misérable petit tas sanglant sur l’herbe verte.

C’était, selon toute probabilité, un message. « Si tu portes plainte, voyageur, on en a autant à ta disposition ! » Dennic n’avait aucune intention de se laisser traiter comme le petit singe. Mais, d’un autre côté, il avait hâte de s’en aller. Quand on se met à haïr les habitants d’une ville ou d’un pays, on n’a guère de chance d’en faire des clients… Il se demanda si l’opération n’avait pas été organisée par les dames de la galerie. Possible mais non certain. Et puis, quelle importance ?

Il mangea sans appétit une nourriture préparée distraitement et composée surtout de légumes secs et de porc salé. La nuit tombait. Il fit un trou et enterra le singe. Puis il alluma un feu et se mit à jouer du h’mua, une sorte de guitare. Non sans avoir posé son pistolet à portée de sa main gauche et son fusil contre son genou droit. « Qu’ils viennent donc, ces salopards…»

Il joua d’abord des airs plaintifs et un peu désespérés. Puis il se rendit compte qu’il était en train de s’apitoyer sur lui-même. Ce genre de faiblesse, pour un marchand ambulant d’Eurasie en l’an 301 de la Géoprogrammation, c’était le commencement de la fin. « Imbécile ! Toi et ton singe…»

Est-ce qu’il avait l’étoffe d’un véritable ambulant comme son père ? Il se mettait à en douter. « La paix, avec ton singe ! Et jure de ne pas le remplacer, sauf par un loup gapa ou un jagchien… ou un associé un peu plus malin que toi… Ou par une femme qui…» Mais il ne savait pas très bien quelles qualités il pourrait demander à une femme qui battrait les pistes en sa compagnie.

Il but quelques gorgées de vin d’oda, rose et aigre. Puis il joua longtemps, sur un rythme d’allégresse et de rage mêlées.

Oui, il se sentait seul. Il rêvait d’une compagne qui partagerait sa vie, son lit et son camion. Mais c’était un rêve très difficile à réaliser, pour lui comme pour des millions d’hommes en Eurasie programmée. Les femmes étaient quatre ou cinq fois moins nombreuses que les mâles bretons, galates, indiens ou espagnols. Et la situation ne semblait pas très différente à Zanzibar, en Arcadie, en Mongolie, au Yémen, en Urugue… Seule, l’Amérique bénéficiait d’un certain équilibre des sexes.

Les habitants des cités gardaient jalousement leurs filles. Dans quelques régions d’Eurasie, les paysans tenaient les leurs en esclavage ou presque. En Eurinde, on les vendait… Très cher. En Bretagne, le candidat au mariage devait apporter une énorme dot, en argent et en biens divers et accomplir trois exploits au moins… En Espagne, les femmes choisissaient leurs maris dans des sortes de foires. Elles pouvaient en avoir trois. Les plus belles préféraient souvent s’installer dans une galerie et faire payer leurs services à prix d’or. En tout cas, un petit marchand ambulant, comme Dennic Joboem, avait peu de chances d’être épousé. Sauf en Espagne, peut-être, s’il voulait bien devenir le serf-homme d’une haute dame d'un certain âge. Et, naturellement, renoncer au petit chariot !

Il somnola un peu, tandis que ses doigts traînaient sur les cordes du h’mua. Puis il s’endormit pour de bon et rêva d’une brune aux seins pointus et aux cuisses longues, nue comme le serpent du Han’hrar.