CHAPITRE XIV
Il rêvait qu’il était de retour en Bretagne. Il respirait l’air doux et parfumé de son pays. Il crut même reconnaître l’odeur des pommes kargi, dont l’écorce fendue laissait échapper le suc acide, d’un beau rouge vif.
Il rêvait qu’il était couché dans l’herbe verte de la campagne bretonne : le clocher de Memphis se découpait dans la lumière du soleil couchant, au-dessus de la brume qui recouvrait les prés.
Il s’éveilla sur cette image d’une extrême précision. Il cligna deux fois les yeux. Le clocher avait disparu, comme avalé par la brume. Et le soleil… Bien que ce fût le jour, gris, terne, on ne voyait plus le soleil.
Lentement, les souvenirs tombaient dans la mémoire de Dennic comme des gouttes de pluie sur une eau dormante. Nora… Képler… la planète Han !
Han… Les mines de la Lune. Il pensa : « Je suis sur la Lune ! » Il se dressa à demi, ouvrit les yeux. Il s’attendait à une effroyable vision de bagne lunaire, mais il découvrait peu à peu un paysage familier. Peut-être le nord de la Virginie, aux abords du désert Mocamédès. Une steppe à l’herbe rare, un bouquet d’arbres morts, une lagune hérissée de roseaux bleus… Au loin, paissait un troupeau de bisons nains, au pelage roussâtre.
Dennic tourna la tête et vit une pâle fumée qui s’élevait paisiblement sur le flanc d’une colline boisée en direction du sud. Il eut le cœur serré, sans savoir pourquoi. Il réfléchit un moment. La paix qui régnait sur ce paysage lui semblait précaire et menacée. Et il portait lui-même cette menace.
Maintenant, il se rappelait le choix de Santa-Maria, la fuite avec Nora, l’équipée spatiale, son séjour à Képler et la révélation. La vraie, la grande révélation. Mais tout cela n’était-il qu’un cauchemar, puisqu’il se réveillait chez lui, près du camion rouge ?
Oui, le camion rouge était là, intact, inchangé.
Un cauchemar ? Dennic se leva et étudia de nouveau le décor qui l’entourait. Le soleil montait à l’horizon. L’air était vif, le matin un peu gris, la brume gommant la luminosité du jour. On voyait les monts Demanda au sud-ouest. Il reconnut trois pics aigus, plantés au-dessus des crêtes : les Trois Dents. Oui, il se trouvait en Virginie, près de la frontière galate, à cent kilomètres environ à l’ouest du point où il avait franchi cette frontière en arrivant en Espagne.
Mais comment avait-il pu rêver tout le reste ?
Il regarda ses vêtements. Des vêtements qui ressemblaient aux siens, mais qui n’étaient pas les siens. Et le camion… Oui, le camion ressemblait à son « petit chariot », mais était-ce bien lui ? Il s’approcha pour l’examiner. Il en fit le tour… Le véhicule avait été repeint, en tout cas.
Il ouvrit la portière lentement et fit un bond de surprise. Quelqu’un dormait dans la cabine. Dormait ou faisait semblant… Une femme… une jeune femme brune qui… Naturellement, c’était Nora.
Dennic prit sa tête dans ses mains. Les souvenirs se précipitaient dans son esprit. À l’aube, trois hommes armés, vêtus de combinaisons blanches, étaient entrés dans sa chambre d’hôpital, quelque part sur Képler et… Non, il n’avait pas pu rêver cela ! Le voyage dans l’espace, le séjour sur Képler, la mission des Géoprogrammateurs, tout cela était réel. Senkursk, Lee, Emma Glen étaient des êtres réels. Senkursk lui avait dit. : « Vous serez affecté aux mines, sur la Lune…»
Et pourtant il se retrouvait sur la Terre… ou plutôt sur Han, sa planète, en Virginie de l’ancien programme, près de la frontière galate. Il se rappela sa dernière rencontre avec Nora, sous les bouleaux du parc. Elle lui avait dit : « J’ai parlé à quelqu’un qui est intervenu auprès du Géoprogrammateur général. Aie confiance ! » Il sourit. Elle avait réussi.
Tout simplement.
La jeune femme se souleva, cligna les paupières, promena la langue sur ses lèvres sèches. Ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules nues. Une expression de grande surprise parut sur son visage. Puis elle vit Dennic, debout sur le marchepied du camion. Son regard se voila d’incompréhension.
Il se demanda si elle le reconnaissait. Peut-être avait-elle été choquée pendant le voyage de retour sur Han. Peut-être avait-elle perdu la mémoire.
Elle se mit à genoux sur la banquette. Son corsage à la mode espagnole, jaune rayé de noir, déboutonné jusqu’au ventre, bâilla largement et découvrit ses petits seins dorés. Sa jupe à volants multicolores retomba sur ses cuisses.
Dennic lui adressa un signe, n’osant approcher. Elle lui rendit son sourire, en serrant le col de son corsage sur sa gorge. Il baissa les yeux sur ses jambes et vit qu’elle avait une blessure au-dessus de la cheville. Un filet de sang coulait sur son pied nu… Une blessure fraîche ? Non, le mouvement avait dû rouvrir la plaie.
Nora frotta ses joues et son front maculés de traînées noirâtres comme si elle était gênée par la crasse qui recouvrait son visage. Dennic pensa à vérifier si le chargement de savon était bien toujours dans le camion. Mais cela pouvait attendre.
Il s’amusa un instant de l’air désorienté de la jeune femme. Il songea – un instant – que tous les événements situés après la fuite dans le désert avec Nora auraient pu constituer la trame d’un long cauchemar. Cela eût été infiniment rassurant. Il joua cinq secondes avec cette idée : « Nous avons échappé à nos poursuivants, mais nous n’avons pas retrouvé l’appareil de Nora. Nous avons dormi ensemble, cette nuit, pour la première fois. Et…»
Il secoua la tête. Non, il n’avait pas le droit. Il lui fallait affronter la réalité, si effrayante qu’elle fût. D’ailleurs, il était prêt.
Il avait une mission à accomplir sur Han et il était prêt à se battre.
— Nora, dit-il.
— Dennic !
— Tu te souviens de ce qui est arrivé ?
Elle parut hésiter. Elle ouvrit la bouche, respira profondément. Un éclair d’interrogation ou de doute s’alluma dans ses yeux verts. Puis elle répondit d’une voix calme.
— Naturellement. Quelqu’un est intervenu auprès du Géoprogrammateur général. La décision de t’envoyer dans les mines a été annulée. On nous a ramenés sur la Terre après nous avoir endormis…
Dennic eut un rire de dérision.
— Sur la Terre !
— Oui. Tu vois bien que nous sommes en Virginie ! Nous sommes bien en Virginie, n’est-ce pas ? Ou tout au moins en Espagne ?
— Nous sommes en Virginie, près de la frontière galate. Dans la région des steppes et des lagunes, précisa-t-il, entre les monts Demanda et le désert Mocamédès.
Elle parut très soulagée. Elle se mit debout et sa jupe remonta de nouveau, tandis qu’elle se glissait le long de la banquette pour sauter à terre. Dennic la reçut dans ses bras. Il la serra contre lui, nue jusqu’à la taille ou presque. Sous sa longue jupe espagnole, elle portait un minuscule slip képlerien, en tissu transparent. Il la désira brutalement, avec une sauvagerie hanienne, de toute son âme et de tout son corps haniens. Il arracha le morceau d’étoffe étranger et sa main força les cuisses nerveuses, jusqu’à la tendre soierie du sexe.
Elle se débattit un peu, pendant qu’il la repoussait dans le camion. Puis elle cessa toute résistance, fit tomber sa jupe espagnole et se laissa enlever son corsage virginien.
Dennic s’aperçut que le corps de sa compagne était entièrement mouillé. Pourtant, la température du petit matin lui semblait très fraîche. Il pensa qu’elle transpirait de désir. Le même phénomène se produisait sur sa peau. Un liquide qui ressemblait à une sorte de lymphe ambrée ruisselait sur son visage, sur son cou, sa poitrine, son ventre, ses bras et ses jambes… Leurs deux épidermes huilés collaient l’un à l’autre, glissaient l’un contre l’autre avec une infinie douceur. Ils étaient des Haniens. Ils faisaient l’amour avec tout leur corps, toute leur peau, et non avec leur seul sexe, comme les étrangers au visage métallique, les envahisseurs terriens. Mais…
Nora chantonnait sous lui, ce qui était peut-être une façon hanienne de crier de plaisir. Puis les positions s’inversèrent et Dennic s’entendit murmurer une mélopée douce, animale… hanienne.
Une question traversa son esprit embué par le désir et le plaisir : « Comment cela est-il possible ? »
Comment Dennic et Nora avaient-ils pu devenir en quelques heures ou quelques jours de véritables Haniens ? Comment cette extraordinaire régression raciale avait-elle pu suivre si vite et si totalement la prise de conscience de Dennic ?
« Dans le satellite de transfert, j’ai commencé à souffrir du mal de l’espace. La crise s’est poursuivie sur Képler. J’ai eu d’interminables cauchemars. J’ai cru qu’une entité non humaine prenait possession de mon cerveau. Plus tard, je me suis senti différent. J’ai su que les Terriens qui m’entouraient étaient des étrangers. Puis j’ai compris que Han n’était pas la Terre et que les Géoprogrammateurs avaient conquis Han… Et aussitôt après, j’ai subi une sorte de mutation et je suis devenu hanien. Enfin, je me retrouve sur la Terre, ou plutôt sur Han, avec Nora qui est elle aussi redevenue hanienne. Du moins, c’est l’impression que j’ai et quelle doit avoir également, et cela ne nous surprend ni l’un ni l’autre…
« Alors ? »
Ils se regardèrent en riant. Une légère vapeur montait de leurs corps enlacés, humides et tièdes. Et ils riaient.
— Dennic, dit Nora.
— Nora, fit-il.
Puis il ajouta d’un air attendri et moqueur, sans cesser tout à fait de rire :
— Oh ! ma Sainte Espagne Programmée !
Nora pouffa.
Une seconde après, Dennic la vit pâlir. Elle se dressa à demi, les mains jointes sur ses seins et lança un cri de surprise et de terreur.
Au lieu de se relever pour voir ce qui avait tant effrayé sa compagne, Dennic s’aplatit davantage. Il se mit à rajuster ses vêtements de la main droite, en fourrageant de la main gauche sous le siège du camion, à la recherche d’une arme. En fermant son pantalon, il put saisir son pistolet à aiguilles, avec lequel il avait effrayé les pillards le jour de la mort du singe Minijissi.
— Des mendiants, souffla Nora. Mais ils sont armés. Ils ont des frondes et des…
Une troupe de loqueteux des deux sexes, armés de frondes, de gourdins et de coutelas s’agglutinait autour du véhicule.
Il jura :
— Mais d’où sortent-ils donc, ceux-là ?
— Je crois qu’ils viennent de Santa-Maria, répondit Nora en finissant d’enfiler son corsage.
Elle poussa du pied son slip képlerien complètement lacéré et se glissa dans sa jupe froissée.
— Essaie de foncer, dit-elle à voix basse. Vite ! Par surprise !
Dennic eut un geste de refus. Quelques-uns des mendiants s’accrochaient aux ailes et au capot du camion. D’autres se tenaient devant et brandissaient leurs frondes.
— Nous n’avons aucune chance de passer.
— Mais tu as des armes ! Où est la carabine ?
— Non, fit Dennic. Je ne veux pas tirer sur ces pauvres gens. Il faut discuter.
Un homme d’âge moyen, à la lèvre barrée d’une moustache noire qui occupait toute la largeur de son visage maigre, ouvrit brusquement la porte de la cabine. Il releva le bord de son chapeau de feutre crasseux, juste assez pour découvrir son regard.
— Je m’appelle Alexandre, dit-il d’une voix rauque, avec un fort accent virginien. Nous appartenons à la Claire Maison des Enfants de Géova. Le prêtre Juan nous envoie. Vous êtes bien Dennic Joboem le marchand et Nora Vally la visiteuse ?
Dennic se tourna vers sa compagne.
— Tu es une visiteuse ?
La jeune femme s’était agenouillée derrière lui. Elle avait ouvert la caisse d’armes placée sous la banquette.
— Je n’ai pas confiance, dit-elle à voix basse. Le prêtre Juan est un…
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Au moment où elle se relevait en serrant un fusil contre ses genoux, les mendiants bondissaient dans la cabine de tous les côtés à la fois : par les deux portes, par le toit, par l’arrière. Dennic braqua son pistolet à aiguilles sur Alexandre. Une lanière de cuir lancée depuis le toit s’enroula autour de son poignet et détourna son bras. Presque en même temps, une pierre frappa violemment son poignet gauche et lui arracha l’arme. Il aurait pu tirer, et de toute façon les projectiles n’auraient pas touché Alexandre qui s’était jeté au sol en hurlant, mais il retint ce geste inutile.
Il saisit le fouet de la main droite et tira. Désarçonné, le mendiant qui tenait l’autre bout depuis le toit du camion tomba la tête la première et roula, assommé, près de son chef.
Emporté par l’élan, Dennic sauta par-dessus les deux corps en faisant tournoyer le fouet. C’était une arme dérisoire, mais les mendiants n’étaient peut-être pas de redoutables combattants.
Un couteau, lancé avec plus de force que d’adresse, siffla à quelques pouces de son visage. Il s’éloigna de quatre ou cinq pas.
Les loqueteux qui encerclaient le camion étaient une bonne quinzaine. Autrefois, il ne se serait pas laissé surprendre par ces gens-là. Il était revenu amolli, amoindri, de son séjour sur Képler. Même pour se défendre, il se sentait incapable de tuer d’autres hommes, d’autres Haniens…
Il vit que les mendiants avaient capturé Nora. La jeune femme se débattait au milieu d’un groupe de cinq ou six individus de sexe indistinct qui essayaient de lui arracher ses vêtements. Il se précipita sur le chef de bande qui se relevait. Un bâton lancé par un gamin le frappa à l’épaule et il trébucha. Il réussit quand même à rejoindre l’homme au chapeau de feutre crasseux. Il l’aveugla d’un coup de fouet et lui écrasa le nez de son poing droit.
Alexandre continuait de crier d’une voix aiguë et cassée. Son chapeau s’envola, entraînant une perruque grise poisseuse. Il était tout à fait chauve mais paraissait ainsi beaucoup plus jeune. Dennic était presque sûr d’avoir déjà vu quelque part sa tête d’ivrogne. Finalement, il réussit à renverser le bonhomme, à nouer le fouet autour de son cou décharné et à poser un genou sur sa poitrine.
Une petite fille lui lança un couteau qui l’atteignit au bras. Les adultes, craignant pour la vie de leur chef, n’osaient intervenir. Dennic ne put s’empêcher de crier à son tour. Mais il ne lâcha pas son otage.
— Arrêtez ! gémit Alexandre. C’est une er…
Dennic tira plus fort sur l’attache de cuir. Le mendiant suffoqua.
— Dis à tes hommes de laisser ma femme tranquille, salopard !
— Ta f…
Alexandre émit un gargouillement désespéré. Dennic relâcha un peu le lien. Le sang coulait sur son bras blessé. Une vive douleur l’élançait, au-dessus du coude et il sentait son épaule se paralyser. Le chef des mendiants put enfin prononcer quelques mots :
— La visiteuse est pas ta femme, Joboem.
Dennic serra de nouveau le fouet.
— Elle m’a choisi ! Lâchez-la ! cria-t-il de toutes ses forces.
— Lâ…chez la f… femme, a… migos ! gémit Alexandre.
À ce moment, Dennic reconnut à la fois ses traits et sa voix. C’était Jèke. Jèke le mendiant, le buveur de mun’h…Et aussi le premier agent de la Géoprogrammation qui l’avait accueilli en Virginie. Bizarrement, une phrase du bonhomme, ampoulée et grandiloquente, se reconstitua dans sa mémoire : « Notre sainte province, consacrée à l’épouse de notre dieu par le programme antique, est encore régie par la coutume de Bonne Espérance…»
— Bonne Espérance ! dit-il à haute voix.
— Crè…ve le Pour… ri ! souffla Alexandre, ou plutôt Jèke. Tu causes comme un bon chrétien.
Nora s’approcha en boitillant. Elle retenait d’une main sa jupe déchirée, qui découvrait une cuisse nue, marquée de griffures sanglantes. Elle donna un coup de pied au chef de bande que Dennic forçait à l’immobilité.
— Tu es Jèke ! fit-elle avec mépris. Et tu oses attaquer une visiteuse !
Jèke essaya de-repousser Dennic avec son bras libre. Une légère traction sur son licol et il se remit à haleter.
— Laisse-le parler, qu’il s’explique ! dit Nora.
Dennic obéit à regret. Jèke se démena en hoquetant.
— Je suis pas… C’est pas moi, señora ! Mon vénéré maître, l’humble prêtre Juan, a dit…
— Ce sont tes amis ? dit Dennic à Nora. Alors, qu’est-ce qu’on fait avec eux ?
— Lâchez-moi ! commanda Jèke. Lâche-moi, Breton. Il faut que je parle à la très haute dame visiteuse.
— Non ! fit Dennic.
— Je n’ai pas confiance, dit Nora. Ni à toi, ni au prêtre Juan… Juan est peut-être un saint prêtre de Géova, mais il protège depuis longtemps les voyous de Santa-Maria et il se sert d’eux pour ses basses besognes. Qu’est-ce que tu veux, Jèke ? Réponds-moi ! Qui t’a envoyé ?
— L’humble prêtre Juan m’a ordonné de vous rejoindre ici et de vous ramener avec le camion à Santa-Maria de Cristobal-Colon. Nous allons travailler tous ensemble au nouveau programme. Crève le Pourri !
— Comment le prêtre Juan savait-il que nous étions ici ? demanda Dennic.
— Il a eu une vision cette nuit !
— Une vision !
— Saint-Jacques d’Espagne lui est apparu.
— Nora, qui a pu renseigner le prêtre Juan… à part Saint-Jacques ?
— Notre transfert a sûrement été organisé par les services du Géoprogrammateur général… Je ne comprends pas.
— Aide-moi à attacher ce jagchien ! fit Dennic. Qu’on me jette un autre fouet. Vite !
Son bras blessé s’ankylosait. La fatigue le gagnait. Il était loin d’avoir récupéré toutes ses forces depuis son mystérieux retour sur la Terre… ou sur Han ! Il lutta contre une pénible sensation de faiblesse, accompagnée de vertige. Il s’allongea sur son prisonnier pour le maintenir. Il vit Nora arracher son pistolet à un mendiant. Jèke essaya de se dégager. Il resserra le fouet.
Jèke gémit. Sa respiration devint sifflante. Dennic commençait à voir trouble. « Je vais m’évanouir ? » Il aurait dû se reposer plusieurs heures après son retour sur la planète. Au lieu de cela, il avait commencé par faire l’amour avec Nora, puis il s’était battu avec les mendiants et il avait reçu un couteau dans le bras…
Il avait l’impression de peser deux fois son poids. Peut-être risquait-il d’écraser Jèke… Bien fait pour ce salopard ! Il sentit qu’il allait perdre connaissance. D’instinct, il tira sur le fouet avec tout ce qui lui restait de force.
Une réflexion se noua dans son esprit embrumé. Sur Képler, il avait choisi de résister aux Géoprogrammateurs. Il avait pensé : « Je m’évaderai des mines de la Lune. Je me battrai. Peut-être n’est-il pas trop tard pour libérer Han…» Maintenant, il était prêt à collaborer au nouveau programme. Il trouvait cela naturel. Mais il n’abandonnait pas pour autant ses anciens rêves. Il avait le sentiment de pouvoir concilier le service des Géoprogrammateurs et le combat pour la renaissance de Han. Il lui semblait même extrêmement souhaitable de réunir Mr’gun et Géova dans une nouvelle religion hano-terrienne. Bien avant de soupçonner la vérité sur la Géoprogrammation, il avait eu le désir secret de réunir le progrès et la tradition. Et maintenant, les nouveaux programmes allaient combler tous ses vœux, il en était sûr.
« Tout va bien ! » pensa-t-il. Et il s’endormit, à la façon hanienne, profonde et réparatrice.