UN PETIT DERNIER POUR LA ROUTE
Pour l’instant, ma vie suit un cours plutôt
normal, si toutefois croiser son mari et ses enfants entre
21 h 45 et 22 heures fait partie du cours normal des
choses… Disons que ma vie est calme. Comme avant une
tempête ?
28 août, 21 h 30. Quitte le
bureau. Trop tard comme toujours. Suis fatiguée. Prendrais bien une
année sabbatique. Ferais bien un bébé.
21 h 45. Enfin à la maison. Mon
cocon, ma petite famille, mon chat. Le bonheur… ?
Liste des choses à
faire :
- - Penser à arrêter la pilule… et vérifier que Camille la prend bien.
- - Annoncer à François que je suis enceinte, juste pour voir la tête qu’il fait.
Je suis rentrée. François n’était pas seul.
Thierry Roland et Jean-Michel
Larqué s’égosillaient avec lui pour encourager l’OM.
Lui, sans se retourner : Bonne
journée ?
– Ouais, je crois que je suis enceinte…
Lui, soudain debout les bras en l’air :
Buuuuuut ! Marseille a marqué, Ethaaaaan, Marseille a
marqué !
– Tu disais ?
– Rien, je suis enceinte…
François, captivé par mon annonce : On a
mangé ce qu’on a pu, y avait plus rien dans le frigo.
Monte au premier pour découvrir Ethan armé
jusqu’aux dents. MSN ? Daylymotion ? YouTube ? Je ne
sais jamais. Le téléphone fixe et le portable sous la main,
son casque autour du cou. Il paraît que c’est à 13 ans que le
virus technologique attaque.
Assis dans le noir, ses affaires de foot jetées au
milieu de mon bureau, ce mutant de 1,77 mètre ne ressemble
plus à rien. Acné pas franchement déclarée, cheveux sales
« parce que comme ça ils tiennent mieux en l’air,
maman », nez en pleine croissance lui aussi, deux poils sous
le menton, Ethan se laisse embrasser puis s’essuie la joue.
– Mamoune, il faudrait que tu m’épiles là (il
me montre le milieu de ses sourcils), c’est moche, mon entraîneur
de foot m’a dit que bientôt je ressemblerais à Emmanuel Chain, je
ne sais même pas qui c’est…
– Il est sympa, ton entraîneur… Ne l’écoute
pas, tu es très beau.
Camille, extraterrestre blonde aux yeux verts,
16 ans, est comme toujours perchée au deuxième dans sa chambre. Elle sait que je vais
monter quémander un bisou et crie :
– Plus le droit de monter dans ma chambre,
mamounette. C’est mon espace privé…
Je lui parle donc les mains en
porte-voix :
– Dis donc, la pilule, t’en es
où ?
– Ah là là, ça te regarde pas !
– Et les préservatifs, t’y
penses ?
Elle finit par descendre, tend une joue que
j’embrasse et remonte aussitôt.
– Tu sais qu’il faut faire vraiment
attention…
– Qu’est-ce qui te prend mamounette ?
J’en suis pas encore là… Et quand j’y serai, je t’embêterai pas,
ils nous bassinent avec ça depuis la primaire… Je sais ce qu’il
faut faire.
– Si, je t’en prie, embête-moi avec ça, je
veux tout savoir.
Je me laisse tomber au milieu du palier. Mon nid
douillet… Une chambre d’hôtes. Même le chat, que j’ai pourtant
sauvé de l’abandon, use de cette maison comme d'un hôtel.
Je redescends, Félix, qui se prend pour un chien,
sur les talons.
C’est la mi-temps. François me lance comme si sa
vie et la mienne en dépendaient :
– Marseille mène 2 à 1.
– Génial… Eh bien moi, j’aimerais faire un
bébé…
Ça y est, il a tilté :
– Encore ? Alice, tu nous imagines avec
un troisième enfant ? Tu
as vu l’âge qu’on a ? Non, on est trop vieux…
– Pas pour jouer à la Wii…
– Tu vois, en plus je suis immature… Allez,
arrête…
– Moi, je me sens prête, et puis après ce
sera trop tard…
– Alice, tu es une vraie gosse, c’est déjà
trop tard. Tu te vois à 60 ans avec un enfant de 14 ans…
Sérieusement… Le match va reprendre. Viens le regarder avec moi,
s’il te plaît, on se voit jamais…
Oui, pour François, regarder un match ensemble,
c’est se voir, les yeux rivés sur l’écran plat immense qu’il vient
de « m’offrir ».
Je sors alors ma botte secrète :
– Tu vois, avec un petit tu pourrais regarder
le rugby, le ski, le foot, jouer à la Wii, pendant les dix
prochaines années… Parce que moi le sport, j’en ai un peu ma
claque. Camille aussi. Même Ethan préfère aller sur MSN
maintenant…
No answer. Le bide. Ne peux rien contre Thierry
Roland, Jean-Michel Larqué et tous ces petits spermatozoïdes qui
courent dans tous les sens en espérant entrer dans les buts.
– Bon, je t’attends là-haut… Après le match,
on fait un bébé.
RÉCAPITULONS
Alors que vos parents devenaient grands-parents
entre 45 et 55 ans, vous êtes de « vieux » parents
d’ados grognons qui ne sont
pas près de quitter la maison, devenue sans que vous vous en
rendiez compte un Bed and Breakfast. La situation vous convient.
(Aucune envie de prendre un coup de vieux supplémentaire en les
voyant partir.) Mais parfois, elle vous horripile. Ces ados sont
des carpes, et lorsqu’ils vous adressent la parole, c’est pour
demander à boire, manger, sortir, ou acheter.
Il n’y a pas trente-six solutions :
Acceptez
le fait que vous êtes une vieille maman
et agissez en conséquence en cessant d’être leur pote. Ils
arrêteront alors de vous considérer comme une pote.
Assurez
votre rôle ingrat de vieux guide, moralisatrice,
éducatrice. Vous êtes là pour les aider à se
construire, pas pour vous servir d’eux pour rester jeune.
Faire un
petit dernier pour la route. Une folie ! … Il y
a un temps pour tout. Préparez-vous plutôt à être grand-mère d’ici
cinq, dix ans… Oui, je sais, rien que d’y penser, vous avez
une poussée d’herpès. Moi aussi. Mais être « une jeune
grand-mère » doit avoir son charme…