SAUVE QUI PEUT SA PEAU
25 septembre. Ça m’a pris ce
matin comme une envie de beurre de cacahuète. Badigeonnée
d’huile d’Argan directement importée de la vallée de l’Ourika, une
pince dans les cheveux afin d’éviter qu’ils ne trempent dans le
gras, je découpe dans les journaux des pages qui pourraient servir
à faire des collages.
Liste des choses à
faire :
- - Planter dès demain une Pueraria lobata dans le jardin.
- - Me procurer au plus vite cette tortue Maxine qui, à 60 ans, en paraît 30.
- - Créer pour la télé un jeu de télé-réalité intitulé Foreveryoung Story.
Que je me mette à la peinture n’a pas beaucoup
étonné François et les mutants. C’est dans mes gènes. En revanche,
ce matin, Camille me demande un peu étonnée ce que je fais par terre avec ma paire de
ciseaux et tous ces journaux étalés autour de moi. Je la
rassure :
– J’ai décidé de me mettre aux
collages.
Mon explication l’inquiète plutôt : Maman, il
faut que tu retournes travailler…
– Mais je travaille là, c’est comme la
peinture, tu sais…
– Ah, d’accord… Enfin, moi des collages, j’en
faisais en primaire, dit-elle, pas très convaincue.
J’étais sur le point de lui parler de Marcel
Duchamp, mais elle a filé aussi vite qu’elle était apparue. Et de
toute façon je serais encore passée pour une vieille qui lui
explique la vie…
Cernée de magazines, commence à tourner les pages,
mais très vite suis happée par la pub. Pas le choix. Dior, Chanel,
Sisley, Clarins, Lancôme, Vichy, Diadermine, Nivea, Barbara Gould,
L’Oréal, Clinique… monopolisent les premières pages des journaux.
Un vrai cocktail anti-âge auquel j’échappe normalement lorsque je
feuillette un magazine, puisque comme la plupart des filles, c’est
bien connu, je tourne les pages de la fin vers le début.
Je sais bien que les pubs font des promesses
jamais tenues et sont là pour faire rêver, mais il y a des limites.
Du moins je le pensais. Les yeux rivés sur ces mensonges en papier
glacé, je lis les petites phrases censées illustrer les photos de
visages parfaits et je me surprends à parler toute seule à haute
voix. J’ai l’air très en colère : « Quel baratin… Quelle
honte… Non, ils n’ont pas osé ! »
Il y a la crème qui désamorce les rides
réversibles dans la journée, celle qui
agit comme une véritable perfusion
d’hydratation durable, ou bien encore celle qui resculpte les contours du visage. Je me demande si
en appliquant les trois en même temps sur le visage et le cou,
j’obtiens un triple effet… Une envie irrésistible d’appeler
60 millions de consommateurs me
submerge. Mais non finalement, je vais plutôt appeler Garance pour
lui crier mon indignation face à tous ces mensonges…
– SOS Amitié bonjour j’écoute ?
– Je te dérange ? Puis, sans écouter sa
réponse : Je suis en train de regarder les pubs pour les
crèmes anti-âge, c’est effarant les conneries qu’ils te
racontent…
– Tu sais que ça fait quelques dizaines
d’années que la pub existe.
– Oui, mais j’avais jamais lu les textes. Je
n’en reviens pas ! Il y en a quand même une qui estompe les
rides et dit que notre peau paraît dix ans plus
jeune !
– Tu es restée couchée cent ans comme la
Belle au bois dormant ou quoi ?
– Non, mais ils ont le droit de promettre des
trucs pareils ?
– Ben oui, j’imagine !
– Il y en a qui te parlent de Maxine, une
petite tortue, qui malgré ses presque 60 ans en paraît à peine
30, et que toi, ça va être pareil si tu utilises sa crème ! Et
la Pueraria lobata, une plante qui
signifie éternelle jeunesse, et tu ne paraîtras pas 40 ans si
tu te la colles parce qu’elle est à base de ses feuilles… C’est
n’importe quoi !
– Et qu’est-ce qu’on fait alors ? On
tague leurs affiches ? On prend en otages les patrons de
L’Oréal ?
– Non, mais je ne sais pas moi, c’est quand
même un scandale. En plus en tout petit, ces marques te précisent
toujours que trente femmes les ont testées et que ça marche… Elles
sont où ces gonzesses ?
– Là, je suis absolument d’accord avec toi,
me dit Garance le plus sérieusement du monde, ils feraient mieux de
créer une émission de télé-réalité où on suivrait pendant une
dizaine de semaines le rajeunissement de la peau de candidates
volontaires !
– Là au moins on y croirait.
Puis, après avoir gloussé en chœur : On
pourrait peut-être y aller toutes les deux…
Foreveryoung
Story
RÉCAPITULONS
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais a
priori j’ai le sentiment que :
– ce ne sont pas ces promesses qui me
poussent à dévaliser les rayons cosmétiques ;
– ce ne sont pas les échantillons collés sur
les pubs qui me conduisent tout droit chez Sephora ;
– ce ne sont pas les visages photoshoppés des
femmes sans une ride qui me font dévaler les escaliers de chez moi
pour me rendre aux Galeries Lafayette…
Alors quoi ?
Eh bien, je me dis que finalement ces
merveilleuses phrases sorties du Monde de Narnia, ces belles images
revues et corrigées par des
petites mains avec une souris d’ordinateur sur ce beau papier
glacé, doivent être aussi pénétrantes que les crèmes qu’elles
vendent. Et là, je me reporte au « Que sais-je » sur la
pub et je lis « Impact : ce qui reste quand on a tout
oublié ». C’est ça, même atteintes d’Alzheimer, on se souvient
de Maxine la tortue qui à 60 ans en paraît 30, de la
Pueraria lobata et de sa jeunesse
éternelle.