LA VEUVE NOIRE
1er octobre, 21 heures. Dîner chez Garance qui
a décidé d’élargir notre cercle d’amis. Ai apporté mon dîner basses
calories avec moi. Deux surprises m’attendent. Ma chère et grande
amie a troqué ses cheveux poivre et sel contre une chevelure
blanche immaculée. Gloups. Elle a par ailleurs invité Sandrine, une
copine à elle que je ne connais pas et dont le sport favori est
d’être désagréable. Regloups.
Liste des choses à
faire :
- - Ne plus lire que Les Échos et La Tribune. Là au moins les chiffres ne mentent pas.
- - Demander à François de m’apprendre à jouer au sudoku. Compter jusqu’à 9, c’est tout ce que je peux faire en ce moment.
Peux difficilement en vouloir à Garance, dont le
plan de table prévoyait initialement de me placer en face de
François. Cette Sandrine que je ne connais de nulle part s’est jetée sur sa chaise. La
chienne a décidé que ce soir je serais son os à ronger. Ai juste le
temps de demander discrètement à Garance ce qui lui a pris pour ses
cheveux.
– Je n’en pouvais plus d’avoir l’air d’être
entre deux couleurs, deux âges, alors j’ai choisi le blanc, c’est
cool, non ?
– Euh, oui, il faut juste que je m’habitue…,
dis-je en m’asseyant en face de la « nouvelle », qui me
met une droite, direct :
– Tu es journaliste, alors ? Sale
métier, plein de compromis, non ?
– Euh, en ce moment je suis en mode pause. Je
ne m’entends pas bien avec mon boss.
– Oui, Garance m’a dit, il te trouve trop
vieille… Tu as quel âge ?
– 46, je lance à cette fille sans réfléchir.
La seule sans doute à laquelle j’aurais dû mentir.
– Ma pauvre ! Tu dois être mal. Après
45, c’est la chute… La cinquantaine, bientôt !
– Oui, c’est pas top. Un cap, dis-je, un peu
décontenancée par tant de franchise.
Garance tente de détourner l’attention de la
malveillante : Tu veux du riz avec le saumon,
Sandrine ?
– Yes, et dis-moi, la ménopause c’est
comment ?
– Je ne sais pas. Je n’en suis pas encore
là…
Compte tenu de la tournure que prend la
conversation, décide de laisser mes endives à l’eau et mon fromage
blanc 0 % dans le frigo de Garance. Pas envie de me faire
chambrer.
– Ta fille va mieux, Sandrine, elle s’est
calmée avec les mecs ? poursuit Garance, qui déplace
habilement le débat.
– Oh oui, elle est très cool en ce moment, on
lui a acheté un grand lit, comme ça au moins on sait où elle dort
et avec qui…
Profite de l’occasion pour enchaîner :
– Ah oui ? C’est pas un peu gênant de
prendre le petit déjeuner avec le mec de sa fille ?
– J’ai résolu le problème, je le leur apporte
au lit, comme ça pas besoin de boire mon café en face de deux
autistes. Puis, avec un naturel déconcertant : Tu ne trouves
pas que ça la vieillit les cheveux blancs, Garance, euh, c’est quoi
déjà ton prénom ?
Je me disais bien aussi que le coup du
« Comment-tu-t’appelles-déjà » devait finir par
sortir.
– Alice…
Puis, malgré mon scepticisme quant à la couleur de
Garance, je la joue solidaire :
– Non, j’aime beaucoup.
Je pousse un immense soupir, me tourne vers
Delphine, quand la folle qui a décidé de me faire la peau
poursuit :
– Tu ne manges pas ?
– Euh, non, je suis au régime…
– Ça doit être difficile de garder la ligne,
non ? Après 45 ans, c’est l’horreur.
– Je vois un nutritionniste justement.
– Moi, je peux manger ce que je veux, je
n’assimile pas les graisses…
– Quelle chance…
– Et ton mari, il vit ça comment, ton flip de
la cinquantaine ?
– Euh, je ne sais pas. C’est surtout lui qui
va les avoir, les 50 ans…
– Ah là là… L’âge où ils quittent leurs
bonnes femmes, les salauds ! Tu dois avoir une pression…
Ne me sens pas bien du tout. Me lève de
table.
– Excusez-moi, je reviens tout de
suite…
Les garçons parlent politique, et notre joute ne
les intéresse pas. Ça tombe bien. Ne me voyant pas revenir, Garance
me rejoint. Suis dans la salle de bains où je m’agrippe furieuse au
lavabo. Devant le miroir, tente de calmer la force obscure qui me
submerge.
– C’est qui cette connasse, Garance,
qu’est-ce que je lui ai fait ?
– C’est la femme de Victor, un super ami de
Jean.
– Tu as vu comment elle te parle de tes
cheveux ? Et moi, qu’est-ce qu’elle me veut ?
– Elle est super mal dans sa peau, t’inquiète
pas.
– Mais putain, faut l’enfermer, elle est
nocive…
– Envoie-la chier un bon coup, ça va la
calmer. Viens, on y retourne.
De retour à ma place, ne dis rien. Écoute. Elle
entreprend Sonia maintenant :
– T’es presbyte ? C’est normal, à partir
des 40, ça commence.
– Toi aussi tu as ça ? interroge
naïvement Sonia.
– Non, moi j’échappe à ce truc de vieux. Je
suis myope comme une taupe… et quand on est myope, on ne peut pas
être presbyte, du moins pas aussi tôt…
– Quel bol ! répond Sonia, qui n’y voit
que du feu. Tu fais quoi comme boulot ?
– Je suis ophtalmo. J’ai fait le bon choix,
je crois, pas de chef, mes propres horaires…
– Je viendrai te voir alors, parce qu’il faut
vraiment que je m’occupe de mes yeux.
– Pas de problème. Je te ferai ça à
l’œil.
Sonia, définitivement conquise : C’est
vachement gentil.
Puis Sandrine fixe les yeux de Sonia.
– Tu as déjà pensé à t’occuper de tes
paupières ?
– Mes paupières ? s’étonne Sonia.
– Tu as des paupières à la Charlotte
Rampling. Jeune, c’est magnifique, mais après, elles retombent,
forment un pli et c’est vraiment pas beau… Moi, j’ai des paupières
qui ne tomb…
N’étant plus attaquée frontalement par cette
psychopathe, retrouve mon sens de la repartie pour défendre Sonia
et remettre à sa place cette salope :
– En fait, tu es la fille parfaite. Tu ne
grossis pas, tu n’es pas presbyte, tu as un boulot génial, tu as
des paupières qui ne tombent pas, ton mec ne te quittera pas… Mais
dis-moi, tu ne serais pas super con ?
RÉCAPITULONS
Tout comme nous avons toutes un Dennis Quaid pour
nous humilier, nous avons généralement parmi nos relations une
personne nocive, dont l’objectif est de nous enfoncer la tête sous
l’eau.
Cette femme va toujours très bien, est parfaite,
fait les bons choix, n’a peur de rien ni de personne, les mots
s’échappent de sa bouche comme des crapauds des lèvres d’une
sorcière.
Dans la mesure du possible, évitez de rencontrer
ces personnes lorsque vous vous sentez fragile.
Mais si vous êtes en forme, la néfaste peut être
un objet d’étude intéressant.
Interrogez-la, intéressez-vous à elle.
Poussez-la à dire ce qu’elle a dans le ventre, c’est seulement
comme ça que vous comprendrez à quel point sa posture n’est qu’une
défense, et qu’au fond elle est aussi fragile que vous.
Si vous
n’avez aucune envie de vous confronter à ce genre de
femmes, n’en avez ni la force, ni le courage, ni
l’envie, ne répondez que par monosyllabes. Soyez grossière et
détournez-vous d’elle pour parler à votre voisine de gauche.
Désarmez-la. Avec humour, demandez-lui
simplement pourquoi elle est aussi agressive, odieuse, fichez-vous
d’elle gentiment. Si elle est aussi intelligente que peste, ce sera
sans doute la meilleure manière de la calmer.
Faites
comme moi, attendez d’être à bout pour l’insulter.
C’est très libérateur.
Dans tous
les cas, ne tendez surtout pas l’autre joue. Cette
saleté laisse souvent des marques.