JE DOIS ÊTRE PARANO !
5 septembre, 7 heures du matin sous la
douche. Mes vertiges paroxystiques font un break. Retournée comme
une crêpe, décide finalement que ma place est au sein de
l’entreprise. Garance est trop radicale. Dennis Quaid s’est
peut-être mal exprimé. Reprends le (droit) chemin du bureau.
Liste des choses à
faire :
- - Prouver au monde entier que je suis une femme forte et qu’il m’en faut plus pour sombrer dans la déprime.
- - Reprendre ma place de leader sur ce projet. Au fond, Dennis Quaid veut savoir ce que j’ai dans le ventre.
- - Ne pas oublier que c’est la petite nouvelle qui a besoin de moi et non le contraire.
Oui, c’est vrai, Garance et François ont raison,
je dois réagir. Mais pas en laissant tomber. Pas en claquant la porte comme me le conseille
Garance, c’est trop facile. Non, plutôt en m’imposant, comme le
suggère François.
Il fait beau. Dans ma C2, je chante avec Duffy
Mercy. Me sens revivre. Déboule dans le
bureau, joyeuse, positive, jeune.
Feuillette les journaux, crise, destructions
d’emplois… Tombe sur le dernier Gala : « Elles veulent toutes
rajeunir », quand ma remplaçante arrive, comme un poisson dans
l’eau.
Déjà.
– Ah, tu es là, tu as l’air d’aller mieux…
C’est génial. Viens, il faut que je te présente James, mon
adjoint, il revient des US où il a travaillé pour le Vogue américain. Je vous laisse deux minutes, je
fais passer un entretien pour une assistante…
Moi qui de ma vie n’ai eu d’assistante – il
fallait serrer les coûts –, j’enchaîne :
– Vas-y, je t’en prie, puis me tourne vers le
sémillant James : Salut, alors tu es l’adjoint de
Valérie ?
– Oui, elle m’a appelé dès qu’elle a su
qu’elle venait ici, et toi ?
– Moi ? Eh bien, à vrai dire…
– Au fait, me coupe le garçon, on s’est
installés dans ton bureau… Dans l’autre il n’y avait pas de prise
pour mon ordi.
– Faites comme chez vous, lui dis-je, lasse
soudain.
– Si tu veux, tu peux te joindre à nous tout
à l’heure, Valérie doit me briefer sur quelques trucs…
James…
Dennis Quaid avait omis de me parler de son
arrivée. Je vais aux infos, apprends par ma copine du marketing que
James a débarqué il y a deux jours.
– Il est jeune, brillant, a plein d’idées,
c’est le chouchou de Valérie qui ne jure que par lui. On est mal…,
résume-t-elle.
Tout ce que je parviens à cracher c’est un
« Ah… super ! » malveillant en repartant vers ma
nouvelle niche.
J’avais raison, c’est Valérie qui a besoin de moi,
pas l’inverse.
Elle a plein de choses à me demander :
– Quelle est la manip pour joindre la
secrétaire de Dennis Quaid ?
– Tu connais le type qui s’occupe des
installations informatiques ?
– Où se trouve la photocopieuse
couleur ?
Suis indiscutablement irremplaçable.
James, lui, m’explique sa conception du
journalisme. Vanity Fair, Vogue, In
Style… La vraie vie, quoi, l’Amérique, l’Italie, la
Grande-Bretagne, la modernité. Me fait au passage un grand show sur
sa vision de la direction artistique…
Suis définitivement excédée.
Pour le coup, je me sens vraiment trop vieille
pour aider de sales mômes de moyenne section maternelle auxquels on
a confié les clés de la salle des profs pour prendre ma place. Ma
tête s’est remise à tourner – bénins mais persistants, mes
vertiges paroxystiques. Je titube vers les ascenseurs, direction
l’infirmerie.
La dame, que je n’ai vue qu’une fois en dix ans,
me dit simplement : Ça n’a pas l’air d’aller, en m’indiquant
le lit de camp qu’elle recouvre de Sopalin géant comme si j’allais
faire pipi dessus.
Je m’y assieds la tête bien droite. Ne dis rien.
N’ai plus de mots. Une bonne demi-heure plus tard, elles sont deux
à m’observer : Ça ne va pas, vous !
Je les entends de loin, comme si j’étais dans un
bocal. Elles ont appelé Xavier, mon adjoint, qui m’a apporté mon
sac, mon manteau, me range dans ma C2 à la place du mort, et qui,
malgré mes protestations (les vieilles supportent mal qu’on les
aide), prend le volant direction Colombes.
C’est comme ça que je me retrouve de nouveau à la
maison. Puis, une fois que Xavier m’a lâchée, chez mon médecin,
après avoir conduit ma C2 à 20 à l’heure…
Je feuillette quinze fois un vieux Point qui est là depuis cinq ans en écoutant
Radio-Nostalgie une bonne vingtaine de minutes, et le voilà qui
arrive avec son sourire énigmatique. Celui du chat de
Cheshire.
– On ne se quitte plus, tous les
deux ?
Moi, butée, enfin en larmes : Je ne veux plus
retourner là-bas. Plus jamais… Ils m’ont humiliée. Après dix
minutes pendant lesquelles je pleure, renifle, tout en racontant
mes malheurs, ce sacré Wish, impassible, bras croisés,
m’observe – il ne m’a jamais vue dans cet état –,
comprend que je suis à bout, prend son bic, me tend une ordonnance,
sort une feuille de Sécu. Arrêt d’un mois pour dépression. Puis il ouvre sa boîte de
Chupa-Chups destinée aux enfants et me la tend.
– Vous êtes surmenée, allez voir ce kiné de
ma part (il me donne sa carte), il va vous remettre tout ça en
place, je vous ai prescrit des antidépresseurs, légers… Marchez,
aérez-vous, et surtout ne pensez plus à rien…
Je lui serre la main, qu’il a rassurante, et me
demande comme à chaque fois que je lui rends visite, si cet homme
sait que je regarde en boucle Dr House en rêvant qu’il est mon médecin
traitant…
Je reviens sur mes pas, passe ma tête par la
porte, ma sucette à la bouche.
– Je n’aime pas ça, je n’ai jamais pris un
jour depuis vingt ans que je bosse…
– Oui, c’est pour ça que vous êtes dans cet
état. Pensez à vous. Arrêtez de vous croire indispensable…
– Je ne me crois rien du tout !
– Oui, c’est bien le problème.
Je vais vers ma voiture, dont je referme le
coffre, à peine étonnée de l’avoir laissé ouvert, m’assois et là je
me lâche, pleure doucement, puis sanglote sans retenue… Un type
s’approche, tape sur la vitre et me dit, visiblement
désolé :
– Vous êtes assise dans ma voiture…
– Oh, pardon, pardon, je perds la tête, je
suis désolée… Je me disais bien que je n’avais plus ma Twingo
noire, mais je suis si fatiguée…
Si Dennis Quaid ne sait pas ce que j’ai dans le
ventre, moi je sais. Un tas de couleuvres. En ai trop avalé.
RÉCAPITULONS
Vous y êtes. Quelle chance, non ? Enfin TROP
VIEILLE pour Dennis Quaid. TROP VIEILLE pour accepter. Pour faire
abstraction de ce que vous êtes. Vous venez de le comprendre enfin.
Vous avez grandi d’un seul coup. Vous savez que ce n’est pas
auprès de Dennis Quaid que vous risquez d’avancer. Il veut vous
voir capituler, baisser la tête et continuer à dire merci pour les
coups de règle sur les doigts.
Vous vous demandez pourquoi il vous a fallu autant
de temps pour réagir.
Alice, répondez…
– Je ne sais pas… Trop obéissante, peut-être.
Trop idéaliste, trop naïve, trop désarmée ?
Oui, mais c’est fini. Vous êtes enfin armée. Vous
êtes libre.