FÊTE DE SAINT JACQUES
Belorado, le 24 juillet.
Il fait encore grand jour, les autres sont
partis au cinéma, et j’écris dans le jardin. Si : j’écris. Je
note l’itinéraire et quelques points de repère, sinon je vais tout
confondre ; je commence déjà.
Pour une fois, j’ai été sociable :
j’ai déjeuné, à l’heure espagnole, avec tous nos camarades, même
les copinasses de Raquel qui avaient fait la cuisine, pains frottés
d’huile et d’ail à la tomate et au jambon, chefs-d’œuvre absolus,
dans ce charmant refuge privé de Belorado, où nous nous sommes
arrêtés, sous la houlette de Crispín. Surnommé par les filles
« les meilleures jambes de Mondragón » (naguère
« les plus belles », jusqu’à ce qu’une accélération du
peloton conduise à un examen rapproché qui les révèle légèrement
torves), ce vieux paysan passe pour un sage ; il a déjà fait
le chemin, au moins une fois, se lève très tôt, marche très vite,
et attire dans son sillage jeunes gens (José le Galicien et Joaõ le
Brésilien) et jeunes femmes (le trio des Basques, plus Sonia)
sportifs et béats. Cet engouement semble un peu étonnant, comme une
soudaine envie de gourou, de vieux chef blanc.
Au déjeuner, il a étalé sa serviette de
son côté, sorti son pain, son fromage, son fruit, et déplié son
couteau de poche, comme je l’avais vu faire autrefois à Marceau, le
maréchal-ferrant de Valenton, et depuis, beaucoup plus souvent, à
des photographes citadins en reportage, qui voulaient ébouriffer
les foules ignorantes avec leur « vrai » Laguiole.
Pas de quoi tomber à la renverse. Mais je
voudrais savoir, quand même. Je lui demande le secret de sa
forme ; d’après lui, tout est dans le temps de récupération,
comme pour les footballeurs, et plus on vieillit, plus il est long,
il faut faire la sieste ou s’allonger au moins l’après-midi... Et
le chemin ? « Au début, tu es ébloui par les paysages,
mais quand tu rentres chez toi, tu ne te rappelles que les
visages ; les rencontres, les gens, voilà ce qui compte ici
pour moi. »
Très joli, mais d’ici à se mettre à courir
comme un lapin avant l’aube... Raquel est de plus en plus tentée.
Appartenir à la dernière division ne l’empêche pas de vouloir jouer
la Coupe du Monde avec les pros. Quant à récupérer, en l’absence de
Crispín, elle déteste la sieste et trouve toujours quelqu’un à
entreprendre, qui n’a pas encore entendu le récit de ses dernières
mésaventures. Elle se tient ainsi au courant de tout...
Je suis en train d’écrire dans le jardin
cette phrase : « Nous ne pourrions être nulle part
ailleurs », qui correspond à la conversation du troisième
soir, quand la dame qui tient le refuge, la hospitalera,
l’hospitalière, me dit de rentrer : je vais attraper froid, et
ne plus rien y voir. Je réponds que je reste dehors parce que je
fume. « Tu ne devrais pas fumer, ça donne le cancer du poumon,
mais tu peux fumer à l’intérieur. »
J’ai entendu douze mille fois que fumer
donnait le cancer, et je ne peux rien répondre parce que cette
femme a un cancer. On m’a prévenue ; elle a perdu tous ses
cheveux, et porte un foulard noué autour de la tête qui, couronnant
un visage aux pommettes très hautes, lui donne un petit air slave.
J’ouvre mon cahier sur la grande table ; en face de moi, elle
est en train de terminer des bouquets de glaïeuls jaunes et mauves
dont elle va gratifier le Santiago en bois doré de la maison. C’est
la fête de saint Jacques demain, et tous les refuges pavoisent sur
le chemin.
Arrive un jeune homme brun, grand et
maigre, qui salue d’une voix très grave, et s’assied, un peu
recroquevillé, au bout de la table ; il veut un lit ;
elle lui demande sa crédentiale, son carnet de pèlerin ; il
n’en a pas ; il n’est pas pèlerin ; elle propose alors de
le dépanner pour une nuit, mais juste une, sans le faire payer. Il
veut rester plus. Impossible. Même les pèlerins ne peuvent pas
s’attarder ; un refuge n’est pas un hôtel.
Il sort un paquet de cigarettes ;
elle lui dit comme à moi : « Tu ne devrais pas fumer, ça
donne le cancer du poumon.
— J’ai le cancer du poumon.
— Et tu continues ! »
Elle roule des yeux ; il hausse les
épaules :
« Qu’est-ce que ça
change ?
— Tu vas aux séances, au
moins ?
— Je ne veux plus y
retourner. »
Il montre un bleu à son bras ; elle
lui en montre plusieurs aux siens.
Et, les poings sur les
hanches :
« Quel âge as-tu ?
— Vingt-huit ans.
— Ils te donnent combien de
temps ?
— Avec le traitement : deux ans,
on m’a dit. Mais je ne veux pas me soigner. Je n’ai pas peur de la
mort, après il y a un monde merveilleux ; je veux le
connaître. »
Il parle les yeux fixés sur la table d’une
voix très basse.
Furieuse, elle crie :
« Moi j’ai quarante-six ans, je ne
sais pas ce qu’il y a après, et je ne veux pas le savoir !
J’ai très peur de la mort et je veux vivre ! Et je me bats
pour vivre ! Tu es un trouillard, fils ! Tu as peur de la
vie ! La jeunesse est un trésor divin. On te donne deux ans,
prends-les ! D’ici là, la médecine aura peut-être fait des
progrès, tu ne peux pas savoir. »
Je note leurs paroles. Le garçon s’appelle
Raphaël (l’ange de la guérison !), il est d’Alicante, porte un
anneau d’or à l’oreille, et surtout un téléphone portable
sophistiqué qui l’inquiète davantage, elle, dont je ne sais pas le
nom, vu son coût : beaucoup de drogue circule en Espagne...
Elle me prend à témoin :
« Et moi, qu’est-ce que je vais faire
de lui ? »
Je suis là, assise à la même table, avec
mon cahier. Je ne sais pas quoi répondre ; ça n’a pas aucune
importance.
Il dit qu’il veut travailler dans les
champs, et vivre à la campagne, par ici.
Elle continue à l’engueuler :
« Qu’est-ce que tu t’imagines ?
Que c’est facile ? Que c’est tranquille ? Mais dans un
village, on trouve tous les vices du monde ! »
Elle lui fait prendre du café au lait et
une banane, tout ce qu’il accepte, lui parle de
l’assistante sociale qu’elle connaît, de sa famille, de s’il a une
petite amie, des médicaments qui sont sûrement dans son sac ;
elle arrive à lui en faire sortir quatre boîtes...
Et les autres rentrent du cinéma
enchantés ; ils ont bien ri ; ils ont vu un bon
film.
Il est dix heures, l’hospitalière nous
envoie tous au lit, moi aussi, avec mon cahier.
*
Saint Jacques, 25 juillet.
Six heures moins le quart. Ce charmant
refuge est aussi très célèbre pour ses petits déjeuners. On paie
plus cher qu’ailleurs (sept euros au lieu de trois ou quatre), mais
il y a un super petit déjeuner, dixit super Crispín, avec
différents pains, du beurre, des confitures, des jus de fruits, des
céréales, du chocolat, du lait frais, des œufs, que sais-je ?
Je n’en prends jamais. Cela m’est bien égal. Mais rien n’est prêt.
Le couvert n’a même pas été mis la veille. On n’entend personne
bouger, ni l’hospitalière ni son mari. Ils auront eu du souci avec
Raphaël, sans doute, certains ont entendu des bruits bizarres
pendant la nuit. Je ne vais pas me mettre à raconter son histoire
devant tout le monde. Ça ne ferait pas venir les croissants, de
toute façon.
J’allume une cigarette et je regarde le
Santiago doré dans sa niche entre ses deux vases de glaïeuls. Je
lui dis : C’est ma dernière cigarette, on a beau être sourd,
il y a un moment où tant de signes, juste sous son nez, ça devient
trop clair. J’arrête, c’est ta fête, c’est ton cadeau, mais occupe-toi du reste, de moi et des autres. C’est
ton affaire.
J’envisage de laisser le paquet entamé à
ses pieds, en hommage, mais je pense à l’hospitalière avec ses
bleus, à Raphaël, l’ange noir, ça pourrait être interprété de
travers, voire de façon agressive, mes symboles à la noix, on ne
sait jamais. Non. Décidément, il faut renoncer à tous les jolis
gestes aujourd’hui. Je range le paquet dans mon sac à dos.
Et je me barre derrière la bande à
Crispín, avec un inconnu qui a une lampe torche et une chemise
orange.
Tous les signes d’une nouvelle vie.
*
Comme les jours commencent à diminuer, on
marche sur des bouts de nuit qui traînent. Je n’ai pas de lampe,
donc je dois suivre des gens qui en ont, en levant haut les pieds.
Je marche derrière la lumière de l’homme orange, à deux mètres,
pendant que le soleil se prépare à un nouveau triomphe.
Mes prières me valent la bourdonnante
compagnie des miens, comme des guêpes autour d’un pot de miel, et
je suis contente d’avoir arrêté de fumer, au moins vis-à-vis de
ceux qui ont un cancer ; c’était indécent, toute cette
tabagie. Et ce serait encore plus indécent de m’y remettre à
présent.
Mais il est hors de question de promettre
quoi que ce soit à qui que ce soit, en dehors de l’apôtre.
Quand on a fumé au moins trois bureaux de
tabac, arrêter flanque un peu le vertige. C’est une aventure
étrange. Depuis le lycée, l’une après l’autre, du lever au coucher, mes cigarettes étaient l’air que je
respirais, le voile qui me cachait, le feu où je rôtissais mon
angoisse, l’ouvrage qui occupait mes mains, le bijou qui décorait
mes doigts ; une partie de moi-même.
Je suis dépouillée.
Mais je serai toujours une fumeuse, même
si je ne fume pas, comme les alcooliques anonymes disent qu’ils
sont « des alcooliques qui ne boivent pas ». J’ai la même
nature camée : je ne peux pas fumer une cigarette sans que le
paquet y passe. Jamais je n’atteindrai ces fameuses trois bonnes
cigarettes par jour, dont se suffit le sage ; à la première,
je replongerai. Donc, il ne faut pas qu’il y en ait une. C’est
tout. Et c’est pour ça que c’est facile d’arrêter ; il suffit
de renverser ses habitudes ; il n’y a rien de plus facile à
changer qu’une habitude, disait mon père.
Attention à ne pas passer du côté non
fumeur de l’existence : morale, vertu et légumes mi-cuits à
tous les étages ! Jamais ! Au secours !
Sur le chemin, je me crée deux mots
d’ordre, l’un absurde : « Tu n’as jamais fumé, il serait
idiot de t’y mettre » ; et l’autre aussi : « Tu
as déjà fumé cette cigarette, elle ne peut rien
t’apprendre. »
Il est plus facile d’être héroïque que
raisonnable. Drapons-nous donc d’héroïsme ! Ici, c’est très
bien porté.
*
Ça grimpe beaucoup, c’est très joli, le
soleil s’est levé depuis un moment, sans aucune discrétion, dans
une explosion de couleurs, et je suis toujours à la remorque de
l’homme orange au milieu des fougères... Nous
arrivons dans un village abandonné où plus aucune flèche ne va
nulle part. Finalement : demi-tour. Il n’y a rien de pire,
pour moi, que de faire demi-tour. Même l’idée fait mal. Mais
apparemment, l’homme orange s’est gouré, et comme je l’ai suivi
sans faire attention, voilà. Bien la peine de partir tôt...
Donc reprendre la piste, mais d’où ?
J’en retrouve un bout, lui un autre, et nous naviguons un peu à vue
quand, sur la colline d’en face, à trois cents mètres, j’entends
hurler mon nom : Raquel et ses copinasses ! Celles des
pains à l’ail, qui avaient voulu me faire rechercher l’autre nuit
par les flics, dès le matin, c’est dur ! N’empêche qu’elles
sont sur la bonne route et pas moi. Donc je dois traverser une
sorte de fossé avec des fougères jusqu’au cou. Rires,
encouragements ; je n’ai pas fini d’entendre parler de l’homme
orange...
Arrêt à une fontaine. Elles sont
dégoûtées : elles ont attendu leur petit déjeuner jusqu’à neuf
heures ! Et ont fini par partir le ventre vide, scandalisées
par ce « vol ». Il me reste des petits gâteaux ; on
partage. Je leur raconte un peu l’histoire de Raphaël, qui ne les
touche pas beaucoup, et je leur annonce que j’ai arrêté de
fumer : grand succès ! Félicitations, Raquel se proclame
très fière de moi. Elle l’annonce urbi et orbi à tous ceux qui nous
doublent ; ils me disent bravo ; on dirait que c’est mon
anniversaire, cette fête de saint Jacques. Est-ce bien la peine
d’ameuter ainsi toute la population ?
D’après Raquel oui, c’est indispensable,
car elle ne pourra pas être là tout le temps derrière moi, à me
surveiller, alors que désormais toutes ces personnes pourront la
relayer, puisqu’elles sont au courant ! De cette façon, m’explique-t-elle, il me sera impossible de
fumer en cachette.
L’idée de fumer en cachette me paraît
complètement ridicule, mais Raquel ne me croit pas. Sa vision du
mal doit être encore très influencée par son enfance ; pour
moi, de toute façon, le tabac n’a jamais été « mal »,
juste mauvais pour la santé, et encore...
*
En arrivant à San Juan de Ortega, tous
ceux qui font la queue au refuge (prévenus par ceux qui nous ont
dépassés dans la matinée) me saluent et me congratulent en tant que
« la Française qui a fait un vœu ». J’entre désormais
dans une catégorie de pèlerins classique, et facile à
identifier.
Raquel veut aller plus loin. Pas moi.
Vingt-quatre kilomètres depuis ce matin avec la montée qu’on vient
de se taper me suffisent amplement. À quoi ça nous avancera d’être
plus loin si l’on a une tendinite (ce mot de tendinite me fascine
depuis le début) et qu’on doit finir à l’hôpital ? Raquel,
elle, a une « crispinite » qui lui donne des
ailes...
Certes, cet ancien monastère en pleine
forêt, à plus de mille mètres d’altitude, est bien « au milieu
du silence et du néant », comme le décrit le guide espagnol,
mais le prochain refuge est à Atapuerca, sur un site préhistorique.
Je préfère les moines aux menhirs. Même s’il n’y a plus qu’un
pauvre vieux curé ; il est célèbre pour servir de la soupe à
l’ail aux pèlerins après la messe, une gloire du chemin.
La soupe retient Raquel. Elle ne manque
pas de me signaler qu’il n’y a pas d’eau chaude
dans les douches, qui datent du haut Moyen Âge, ni davantage de
repas chauds dans l’unique bistrot où le patron, frappé par un
deuil familial, a décidé de ne faire que des sandwichs. Les grandes
douleurs sont froides. Tandis qu’un homme préhistorique, avec deux
silex, te fait du feu comme qui rigole...
La douche est une épreuve de congélation,
d’autant plus que le sol, en marbre bien glacé, est aussi
excessivement glissant et dur ; on s’y écrase comme des
mouches. Sauf Raquel, qui a déclaré ne pas avoir besoin de grippe
ni de plâtre pour rattraper Crispín.
*
La messe, apéritive à la soupe, attire
plus de monde que d’habitude. Il faut dire qu’en dehors du bistrot
qui menace fermeture, il n’y a absolument rien à voir ni à faire
dans le secteur. Sauf peut-être grimper aux arbres, pour qui aurait
l’âme un peu préhistorique et ne craindrait pas les
fractures.
C’est une messe rapide comme elles le sont
en Espagne, moins d’une demi-heure, où le très vieux curé, en
l’honneur de Santiago, célèbre avec amour les ampoules et les
crampes du pèlerin, cet être étrange qui, au lieu d’aller à la mer,
vient attraper toutes sortes de maux en marchant. Don José Maria
ajoute que tout ce qui a du prix dans la vie vaut sa peine. Et que
le chemin est dur parce qu’il est précieux. Il contient un grand
trésor spirituel qui révèle les hommes à eux-mêmes et les rapproche
de Dieu.
Dûment bénis, nous attendons la soupe. Pas
de soupe. Et les traditions ? Plus de. Le
curé est vexé. Parce que trois jours auparavant, un pèlerin mal
luné, ou à qui l’ail reprochait, on ne sait, lui a dit qu’on
n’avait pas idée de servir un truc aussi infect à des gens qui
étaient obligés de l’accepter s’ils ne voulaient pas paraître
grossiers, risque qu’il assumait sans problème, lui. Moyennant quoi
l’humanité jacquaire entière se voit désormais privée de
soupe.
Dont Raquel.
Pour la distraire, je lui donne mon paquet
de cigarettes qu’elle cache avec le plus grand soin. Toute la
soirée, elle me suit avec un regard noir, persuadée que je vais me
précipiter à sa recherche dès qu’elle aura le dos tourné.
*
Atapuerca, le 26 juillet.
Le Lascaux espagnol. Le campement de
l’homme préhistorique ressemble à un champ de manœuvres ; sa
tête sur l’affiche est bien moche. Raquel (qui vient de passer une
heure à essayer de me faire deviner où elle avait si bien caché mon
paquet de cigarettes !) proclame qu’elle aurait adoré visiter
cet endroit, plutôt que de ne pas manger de soupe dans un lieu
désert et glacé, loin de Crispín, qui vole désormais des kilomètres
devant...
Ses deux copinasses se révèlent très
drôles. Je ne devrais pas essayer de maîtriser ce chemin en
prétendant méditer dans ma tour de silence (sans aucun succès
d’ailleurs), mais me laisser faire par lui, envahir par tous ces
gens bavards et le bruit de leurs mots.
On retrouve aussi les petits fiancés de
Bordeaux, plus détendus, lancés dans des essais
de langue espagnole assez cocasses. Et on se fait la photo, tous,
dans un village, devant un panneau où nous lisons :
Santiago 518 km. Je me rappelle le premier...
On a
fait 765 – 518 = 247 km ! C’est
absolument incroyable ! Il en reste énormément, c’est très
abstrait ce 518, mais la chose invraisemblable, c’est qu’on ait
fait presque deux cent cinquante kilomètres à pied ! Raquel et
moi sommes dans l’euphorie la plus totale : nous sommes folles
et nous arriverons à Santiago. Qu’est-ce que c’est, maintenant,
cinq cents bornes ? Deux fois ce qu’on a déjà fait !
Rien.
Un peu beaucoup, quand même.
Ce qui aide Raquel à tenir, c’est l’idée
qu’elle va recommencer. Depuis le début, elle me dit : l’année
prochaine, quand nous ferons le chemin du Nord, ou la vía de la
plata, le chemin de l’argent, celui qui part de Séville, ou
bien le chemin anglais depuis La Corogne, plus court... Je ne suis
pas d’accord sur ce « nous », et je proteste
toujours : ce qui m’aide à tenir, moi, c’est que le pas que
j’ai fait n’est plus à faire ; que mon bâton repousse à chaque
fois une terre que je ne foulerai plus jamais — et que je
ne reviendrai pas.
Je pense aussi que nous sommes les rouages
d’une horlogerie céleste. En plantant la pointe de nos bâtons dans
le sol pour le repousser derrière nous, en une file ininterrompue
et obstinée, nous, les pèlerins de Saint-Jacques, depuis des
siècles, nous faisons tourner la terre.
Tout simplement.
Raquel dit : « C’est une belle
image, peut-être que tu es un vrai écrivain, finalement, ¡
hombre ! »
*
Au soir, Burgos : une arrivée plus
moche, plus interminable et plus épuisante encore qu’à Pampelune,
et pluvieuse...
Et puis... la plus légère bière du monde,
sur un guéridon, à portée de la main ; la plus belle
cathédrale du monde, à saturation du regard, devant les yeux, et au
creux de l’oreille, au téléphone, les plus belles voix du monde...
Sauvée ! Rien ne s’oublie plus vite que la douleur physique,
les pieds en l’air, en terrasse.
Il ne manque qu’une cigarette.
On dira qu’elle ne manque pas.
Au générique de ce miracle : une
douche dans un Algéco, un sandwich au complexe sportif et une
demi-sieste dans un dortoir en batterie, chaud comme une couveuse,
qui traite l’être humain comme un poulet breton.
Raquel est allée voir sa mère, qui est
venue de Madrid, chez des amis ; Sonia a retrouvé ses parents,
qu’elle a emmenés visiter la cathédrale où se trouve ce très doux
et tout tabassé Christ en jupe, dont je garde précieusement la
photo... Nous nous sommes tous embrassés. Les Suisses vont dîner au
coin de la rue ; ils repartent ; ils continueront l’an
prochain ; les petits fiancés aussi ; ils rentrent à
Bordeaux ; d’autres arrivent.
Et moi, à ce moment-là, sur cette place au
soleil, je suis dans une goutte de pur bonheur.
À ta santé, l’apôtre !