LA FEMME AUX SEPT MARIS

Désormais, sans cuisinier pour nous imposer le lieu et le menu de l’étape du soir, seule la liberté guidait nos pas. La joie naturelle à notre janta y gagna une sorte de légèreté nouvelle, et je découvris, grâce à mes sept maris, la vraie vie de pèlerin.
Car, en fin de compte, j’avais toujours sept maris. Comme Matthias avait remplacé Judas après sa trahison parmi les apôtres, Alfredo l’Argentin, depuis quelque temps, s’était agrégé au groupe sans qu’on s’en aperçût, car c’était un homme discret et très occupé. Il prenait des photographies. Pas de façon brouillonne comme Santo, mais topographique, avec toutes les flèches et tous les panneaux, en vue d’une future conférence pour réunir les fonds nécessaires à la construction d’une chapelle dédiée à saint Jacques dans son village. Gardant tous les prospectus, il était parvenu à accumuler une telle quantité de documentation que son sac à dos pesait plus de douze kilos, ce qui était deux fois trop lourd pour un homme si mince aux cheveux si blancs, d’à peine soixante kilos tout mouillé, et l’état de ses pieds aurait désespéré le plus consciencieux des pédopsychiatres. Même ses ongles étaient atteints. En conséquence, si je lui fournissais tout le matériel pour se soigner, je refusais de m’en occuper. Je ne traitais pas les cas désespérés. Tant qu’il s’obstinerait à ne pas renvoyer chez lui tout ou partie de sa paperasse, ni pommades ni pansements ne serviraient à rien. J’essayai donc de le convertir à l’usage de la poste espagnole (admirable institution à laquelle Raquel vouait un véritable culte), et ne désespérais pas d’y arriver avant Santiago...
La discrétion d’Alfredo venait aussi de sa nationalité difficile à porter, en raison des contestables régimes politiques qui s’étaient succédé dans son pays, et déclenchaient souvent de violentes passions chez ses interlocuteurs. Ruiné par la crise, et bien décidé à ne jamais refaire fortune malgré son inépuisable énergie d’Argentin toujours prête à rebondir sans la moindre amertume, il était l’un des rares à aller à la messe, avec Santo quand il ne dormait pas, mais se montrait souvent anticlérical ou ironique à l’égard de la religion (vis-à-vis de Maria, par exemple), dès qu’il prenait la parole. Sur le chemin, il cherchait des réponses à ses questions, sans être sûr qu’elles se trouvent là. Lui aussi marchait pour essayer de comprendre ce qu’il pensait.
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Le premier matin de notre liberté, nous avons visité l’église romane de saint Martin de Tours, à Frómista. Saint Martin, mon pays, est mort à douze kilomètres de chez moi, à Candes, le long de la Loire, en 397. Ancien officier romain d’origine hongroise, il est connu pour avoir coupé la moitié de son manteau et l’avoir donnée à un pauvre qui grelottait sous la neige. Il avait gardé l’autre moitié parce qu’elle appartenait à l’armée, et qu’il ne pouvait pas en disposer, m’avait expliqué le colonel, mon papa... Que faisait saint Martin, devenu ensuite le premier évêque de Tours, au beau milieu de l’Espagne ? Il y était arrivé, huit siècles après sa mort, en chameau, très exactement à Villarmentero de Campos, où nous fûmes saucissonner dans une espèce de guinguette en pleine cambrousse. Tandis que mes maris sortaient de leur sac chorizo, fromage et pain, une dame du coin nous raconta comment un chameau égaré loin de sa caravane africaine était arrivé là, précisément là, un matin de Pâques 1204, et que les cloches s’étaient mises à sonner toutes seules. Les gens d’ici n’ayant jamais vu de chameau, ils l’avaient pris pour une mule avec des ailes, une bête magique, une sorte de licorne. Le chameau était vêtu de soie, très richement paré. Dans ses bâts, ils ont trouvé des reliques : la tête de saint Martin, les bras de saint Jacques, les jambes de saint Blaise et les côtes de saint Laurent. La belle aubaine ! Ils ont gardé saint Martin et ses deux fêtes, celle du 4 juillet et celle du 11 novembre, quand, au passage de son corps, ramené par les Tourangeaux depuis Candes, en gabarre sur la Loire, la légende rapporte que toutes les plantes se mirent à fleurir comme en plein été ; ce fameux été de la Saint-Martin...
Pour mes maris, en l’honneur de mon pays retrouvé, j’achetai de la bière, et ils m’offrirent de leurs provisions. Tandis que Carlos et moi avions commandé un sandwich, chacun avait déballé ses possessions, qu’il tranchait en fines rondelles ou en petits cubes devant lui, selon que c’était du saucisson ou du fromage, et plaçait certains morceaux au centre de la table pour les autres, comme une sorte de pot au jeu de cartes. Seul Rodrigo (au grand énervement de Paco !) adorait piquer avec la pointe de son couteau directement chez les autres, sous leur nez, au lieu de se servir dans ce qui était proposé au milieu, et régulièrement approvisionné... Chris et David le laissaient faire en rigolant. Même leur pain se retrouvait coupé en petits dés, avant d’être mastiqué, bouchée après bouchée. Tandis qu’ils partageaient leur repas assis, en prenant leur temps, Carlos et moi avalions en vitesse nos sandwichs debout. Et quand ils nous proposèrent de les rejoindre à table, où ils nous invitèrent à nous servir, il fut évident que nos sandwichs n’étaient pas partageables, ou au maximum en deux. Du reste, ils nous les laissèrent volontiers.
Leur manière de déjeuner rituelle et ludique, découpage et partage, n’avait rien à voir avec la façon gloutonne et individualiste dont Carlos et moi nous nourrissions. En les observant, je me souvins de ce que m’avait dit Ricardo des Asturies, l’hospitalier amoureux de la Japonaise : un vrai pèlerin ne mangeait pas de sandwichs ; il en achetait les différents éléments lui-même, et se composait un déjeuner en pièces détachées ; c’était moins cher et meilleur. Chercher à gagner du temps était absurde, quand on passait sa journée à faire du quatre kilomètres à l’heure, et dépenser de l’argent pour faire exécuter par d’autres ce qu’on pouvait faire soi-même avec eux, a fortiori en s’amusant, l’était tout autant. Le cuisinier, même à cinq euros le repas, avait été une erreur. Et ce déjeuner, une joyeuse démonstration de liberté reconquise. J’avais des leçons à prendre de la classe ouvrière.
Je pensais aussi au vieux vagabond dont m’avait parlé mon père, si pauvre qu’il n’avait que du pain à manger ; il réservait une petite partie de sa miche pour la débiter en fines lamelles qu’il faisait alterner avec de grosses tranches : « Je ferme les yeux, et je me pense que c’est du fromage », lui avait-il expliqué avec son accent du Sud...
Ce que j’avais trop vite pris pour de la radinerie était de la pauvreté. « Heureux les pauvres ! » dit Jésus dans l’Évangile qui leur promet le royaume de Dieu, où il sera plus difficile au riche d’entrer qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille. Les théologiens ont eu beau essayer d’élargir la brèche en racontant que le trou de l’aiguille était le nom d’une porte de Jérusalem équipée d’un sas qui bloquait le passage des gros animaux, n’empêche, « Malheur aux riches » est aussi écrit en toutes lettres...
Sur le chemin, la pauvreté n’était pas à fuir, mais à rechercher. Comme la marche, elle transformait le rapport avec le temps. « Tu as la montre, et moi j’ai le temps », avait dit un berger du Mali, il y a vingt ans, à un copain photographe, qui me l’avait rapporté. C’était très juste. Et quand Rodrigo, la veille, déclarait qu’il aurait aimé passer toute sa vie sur le chemin, parce qu’on ne s’y embêtait pas comme en vacances où tous les jours se ressemblaient, il exprimait quelque chose du même genre ; en vacances, on passait le temps, on le tuait même parfois, alors qu’ici chaque minute était employée, occupée, vécue. Au premier degré. Même s’il ne dépendait plus, comme au Moyen Âge, de la charité publique, un vrai pèlerin était pauvre, et s’il ne l’était pas, il devait s’efforcer de le devenir. Pour être en harmonie avec le chemin. L’économie du monde spirituel fonctionnant à l’inverse de l’économie du monde matériel (plus on donne d’amour et plus on en a, par exemple), pour vivre vraiment au présent, le temps des enfants, des poètes et des mystiques, il me fallait apprendre à être pauvre. Et, dans ce domaine, mes maris furent de merveilleux professeurs.
Je reçus ma première leçon du plus jeune, David. Je n’avais plus d’encre dans mon stylo à bille, et je devais en acheter un autre. Dans les villages que nous traversions, je ne trouvais aucune épicerie ; il n’y avait que des cafés. Je m’en étais ouverte aux « personnes aînées », qui n’avaient pas l’air de le comprendre, mais peut-être avais-je besoin d’un stylo spécial pour écrire puisque c’était mon métier... Non je n’avais besoin que d’un stylo à bille, un bolí. Seul David me dit : « Ça ne s’achète pas, un bolí ! Tu demandes à la dame du café ! » Au bar suivant, je demandai à la barmaid où je pourrais en acheter. « Attends, je vais t’en donner un ! » et elle me donna le sien, à la gloire de je ne sais quelle marque de bière. « Eh bien, tu vois, ce n’est pas difficile ! » triompha David. Deux jours plus tard, au refuge de Terradillos, le bolí, oublié dans une poche de mon gilet, fut embarqué dans la fureur des tambours d’une machine à laver, où il constella de taches bleues ma polaire rouge... « Ça te fera quelque chose à brûler à Finisterre », me dirent les garçons, tandis que j’abandonnais le fuyant coupable, après une oraison funèbre où je l’enjoignis de ne plus écrire de bêtises, et en retrouvai un autre au premier bar. Comme il n’avait pas de bouchon, Paco m’offrit le précieux chapeau du sien, en plastique bleu, et je ne le perdis plus jamais... Plus tard, je lui fis cadeau de ma frontale, qui lui faisait très envie depuis le fatal dîner dans la nuit glacée de Burgos où je l’avais mise sur mon bonnet, et qui lui serait très utile pour aller à la pêche. J’avais déjà une lampe de poche ; il ne servait à rien d’avoir les choses en double.
Ainsi donc, j’achetai chaque matin un pain rond, qui faisait juste la taille de la poche du haut de mon sac à dos, du saucisson et du fromage. Pas plus qu’il n’en fallait pour la journée, question de poids et d’éthique ; le pain doit être quotidien ; il en devient meilleur à tous les sens du terme. Nous arrivions, avec notre manger, dans les bars, où nous prenions du vin depuis que nous avions constaté qu’il était beaucoup plus avantageux que la bière : cinquante centimes le verre. Bon et pas cher, tel était le principe. On nous laissait nous asseoir et déballer nos affaires. Ni cuiller ni fourchette pour découper et partager avec les autres. Juste la grande lame de mon couteau suisse bleu, dont je n’avais utilisé jusqu’à présent que les accessoires, la pince à épiler, les ciseaux ou le tire-bouchon, et qui passait pour un objet d’un luxe inouï. On ne jetait rien ; on nettoyait ; on récupérait les pommes et les noix laissées pour nous par les paysans dans des paniers sur le pas de leurs portes, et qui constituaient une sorte de dessert mobile, imprévu et permanent. Tout nous était donné, à condition d’avoir l’œil, et je finis par porter sur le paysage un regard presque aussi gourmand que celui de l’âne Pompon...
Nous ne faisions aucun usage des innombrables distributeurs à friandises et autres fontaines à soda, grands placards métalliques réfrigérés qu’on trouve pourtant sur tout le chemin de Saint-Jacques, et même quelquefois calés contre des murs médiévaux en ruine, si moches que je n’en avais pas parlé jusqu’à présent.
En revanche, Chris trouva par terre un petit bracelet orange avec le Yin et le Yang, qu’il accrocha à son bâton. En signe de chance et de rébellion, dit-il. Après tout, il n’avait pas encore étudié le bouddhisme ; on en ferait peut-être un lama — à condition qu’il ne l’étudie pas trop...
Dans la foulée des dépouillements, je dus abandonner aussi ma manie journalistique et pourtant joyeuse, à mon sens, d’offrir des tournées générales — elle compliquait trop la vie de mes maris ; parce qu’ils devaient m’inviter ensuite et que, comme j’étais une et qu’ils étaient sept, on n’en sortait jamais... Après un temps de confusion, je compris que je m’y prenais mal. On n’offrait pas un verre à tout le monde, mais un verre à une personne à la fois. Qui vous le rendait ensuite. C’était comme ça la justice.
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Le matin, le soleil déversait des louches de miel sur les terres de Castille, où nous suivions nos longues ombres noires. Puis sur le León, qui ressemblait à du Dalí. Orange la terre, bleu le ciel, et une seule longue ligne de jeunes platanes. Interminable. La fatigue chaque jour. Et chaque soir les chahuts au dortoir, comme en colonie de vacances, en grande enfance. Le bonheur. La nuit, je faisais des cauchemars, mais à l’aube, tout se nettoyait. Ma cervelle fonctionnait comme un intestin à digérer le cafard.
Le temps se rafraîchissait, et mes maris se trouvèrent des gants à soixante-quinze centimes, en fil, qui, m’expliquèrent-ils, tout fiers, protégeaient du froid à 75%... Dans de petites boutiques de village, où l’on vend un peu de tout en tout petit pour les pèlerins, j’achetai une fiole de shampoing, deux mouchoirs en papier à l’unité, et un quart de Lagarto, le savon de Marseille local, qui lave le linge et le corps. De l’autre côté, près de l’autoroute, au poste à essence de Bercianos, un immense supermarché vendait au contraire, pour les automobilistes, tout par douzaine, dans un monde parallèle de provisions, de coffres et de familles nombreuses, comme notre chemin était parallèle à la route et à l’autoroute. Les pèlerins étaient des anti-consommateurs, même s’ils n’arrêtaient pas de bouffer...
Et de picoler ! Car mes maris, s’ils étaient des enfants du Bon Dieu, n’en demeuraient pas moins, grâce à Dieu, des canards sauvages. D’ailleurs, pour me donner un coup de main dans l’éducation religieuse de Carlos, Rodrigo n’hésita pas à enrichir la théologie de la boisson inaugurée par Pascal le Nantais (La bière est la preuve de l’existence de Dieu) et complétée par Yolanda d’Alicante (Le rioja, c’est la preuve que Dieu est bon) d’une nouvelle illustration des trois vertus théologales : « La foi, c’est croire qu’il y aura un bar au prochain village ; l’espérance qu’il sera ouvert, et la charité que tu m’y paieras un verre. »
Pour David, je gardais le sucre, généralement en poudre, qu’on nous donnait avec le café, que je ne prenais jamais, et dont il était friand. En vertu de mon grand âge, je m’octroyais aussi le droit de lui offrir son petit déjeuner, un croissant géant et de vraies oranges pressées, merveilles qu’on trouve partout, sans avoir jamais l’impression de réussir à rassasier sa carcasse de jeune Don Quichotte. Pour Rodrigo, l’aspirine effervescente ; pour Carlos et Chris, désinfectant, pansements et talc ; pour Paco, des cigarettes. Il y eut un choc culturel quand Paco, qui n’avait plus de tabac, en demanda à Carlos, qui fumait la pipe... mais sans le moindre tabac ! « Tu le savais, ça toi ? C’est pas mauvais pour son ciboulot ? » me demanda Paco, toujours en aparté. Ça ne l’empêchait pas de marcher, en tout cas ! Je chantais à Santo « Alouette, gentille alouette » avec les gestes, et discutais avec Alfredo du grave problème de la plantation des eucalyptus. Avec nos économies du midi, nous nous offrions le soir, après nous être installés dans un refuge municipal où la participation, quand elle n’est pas laissée à la libre appréciation du pèlerin, culmine à trois euros, des menus entre sept et dix euros, avec de la soupe, un plat et du dessert. Pain et vin à volonté. On sauçait jusqu’au blanc de l’assiette.
À León, dans une grande boutique de sport, je faillis acheter un nouveau chapeau, mais non. Le mien, c’était le mien. Avec son épingle de nourrice et sa façon d’être trop chaud sous le soleil et pas vraiment imperméable sous la pluie, il était idéal ! L’épingle donnée par Santo, et la ficelle blanche qui pendait. Qu’aurais-je pu rêver de mieux que ce chapeau de Mémé dégoté au PMU de Pissos ? Il était parfait les trois quarts du temps, comme les gants de mes maris, qui les protégeaient du froid à 75 %...
Le refuge était dans un couvent où chaque soir les bénédictines organisent une prière pour les volontaires. C’était là que j’avais appris la mort de Nita. Après le Salve Regina, toujours si doux à retrouver dans la nuit, la prieure a prononcé quelques mots : « Jésus a dit : Je suis le chemin. Le camino c’est le moment de rechercher un trésor, Dieu dans le silence et la solitude. Pas du tourisme. » C’était beau et simple. Je n’avais jamais pensé que Jésus était le chemin, pourtant elle est connue, cette phrase ! Il fallait d’abord chercher Dieu, et le reste était donné ; c’était écrit. Mais, en marchant, nous étions à l’intérieur même de Dieu, et c’est nous qui le faisions marcher ; nous lui débouchions les artères ! Dans le grand pontage du chemin de Saint-Jacques, nous faisions circuler le sang entre ses trois Personnes, la beauté de la création paternelle, le sacrifice souffrant du Fils partagé dans la douleur quotidienne, et l’amour pur de l’Esprit qui nous unissait. Peu importait que le pèlerin crût ou non en Dieu, du moment qu’il admirait le paysage, qu’il en bavait et qu’il tissait avec les autres ces liens si forts dont parle Raquel, il était en plein cœur de Dieu.
La prière finale se terminait par : « Donnez-nous une nuit tranquille et une bonne mort », ratatiné dans la traduction française en : « une bonne nuit et la paix », un vrai somnifère ! Non mais ! J’allai donc râler auprès de l’hospitalier qui était un autre pays : un gars né place Bilange, à Saumur, enchanté, lui, que nous ayons été dix-sept sur les quarante-six pensionnaires à la bénédiction ; c’était une bonne proportion. Quant au reste, il me fila une nouvelle crédentiale en douce pour continuer mon orgie de sceaux ; j’en étais à la troisième ! Et m’avertit que le lendemain nous attendait la plus moche étape du chemin ; c’était même marqué dans le guide : un vrai cauchemar. Plate, longue, le long d’une autoroute, et, comble du bonheur, il allait pleuvoir !