UNE PHOTO FLOUE
Le paysage ne se privait pas d’être
magnifique, après la dissipation des brumes matinales, comme dit la
météo, et nous ne nous privions d’aucun petit verre, dès onze
heures du matin, pour l’apprécier davantage dans de vieux relais
où, sous la pancarte incitative « Le touriste exige, le
pèlerin remercie », Rodrigo me taquinait en lisant à voix
haute les légendes des gravures à la gloire de la résistance
espagnole contre des troupes napoléoniennes de Franchouillards
(franchutes, m’apprit Carlos) qui ne devait rien à la
« monarchie melliflue » de l’époque, mais tout à
l’énergie farouche des paysans locaux... Ce mot de melliflue
m’enchanta. Depuis le début, je sortais mon carnet pour prendre des
notes dans tous les cafés, et il y en avait toujours au moins un
pour attendre que j’aie fini, et repartir avec moi. Mais depuis le
prix, ils protestaient tous quand je n’écrivais pas. C’était devenu
leur affaire.
La Coréenne continuait à apparaître et à
disparaître, ici ou là, selon des horaires décalés, avec son caddie
rose et son air égaré, comme un ange muet. Mes hommes, qui avaient
commencé par la trouver charmante, finirent par la détester. Son
silence obstiné les vexait. Pour la dégeler, je
lui avais offert une glace, un matin. Elle attendit le beau milieu
d’une montée, en pleine après-midi, alors que je peinais avec Chris
et Carlos, pour m’arrêter, et me tendre une pomme à bout de bras.
Je m’inclinai en grands remerciements orientaux. Elle sourit, et
nous doubla sans un mot. Ce fut le point culminant de nos
relations.
À Foncebadón, nous avons dormi chez des
hospitaliers babas et non fumeurs, sous des chromos de Bouddha,
Shiva et Vishnou, dans un froid de loup. Ça nous changeait des
abbayes !
À Cacabelos, je fus retenue à déjeuner par
des pèlerines, deux Allemandes, une Irlandaise et une Australienne.
Je n’avais pas vu autant de femmes depuis longtemps ! Elles
fréquentaient toutes des refuges privés, un peu plus chers, mais où
elles étaient sûres de trouver de l’eau et des radiateurs chauds,
des machines en état de marche, et du papier dans les toilettes,
éléments dont la présence simultanée était plus aléatoire dans les
refuges municipaux où nous allions... J’aurais sans doute fait
comme elles si j’avais été seule, mais je me serais retrouvée aussi
obligée de faire la queue aux douches — ce qui ne
m’arrivait jamais au milieu des garçons. Avec les femmes, la
conversation fut tout de suite personnelle, intime, facile et
ininterrompue... Tout le contraire des conversations entre
hommes !
En sortant, je retrouvai Chris, éberlué,
qui sortait de l’église pleine de statues costumées en habits de
Semaine sainte, rude spectacle pour un ex-futur pasteur ! Pour
le remettre d’aplomb, je lui offris un verre dans une bodega qui me
fit apprécier la rudesse de la condition féminine plus tard, quand
je manquai de me casser la figure à essayer de
faire un pipi champêtre en m’accroupissant sans enlever mon sac à
dos ; les buissons avaient été longs à se présenter ! Où
étaient les autres ? La règle était de laisser son sac dehors,
quand on s’arrêtait quelque part, pour signaler sa présence... En
pleine cambrousse, tout l’attirail de Rodrigo reposait contre le
mur d’un bar sauvage, où il était occupé, avec Paco, à goûter
d’authentiques tomates de jardin. Tandis qu’il s’extasiait avec ses
habituelles hyperboles fleuries, Paco, agacé, trouvait qu’il en
faisait beaucoup pour des tomates qui n’étaient que des tomates...
Il y avait du tirage dans le couple fatal. Rodrigo resta faire la
sieste sous un arbre. Au dîner, il déclara que les mouches
l’avaient empêché de dormir, mais que si l’on ne pouvait pas
supporter les mouches, on restait chez soi.
Pour le Cebreiro, je suis partie avec
Emma, une Basque, qui était seule et un peu impressionnée ; je
lui ai montré comment sangler ses bretelles pour moins souffrir,
selon la vieille technique de Peter le Hollandais, quoique ce fût
la seule étape où il n’était pas considéré comme déshonorant de
faire porter son sac en camionnette jusqu’à l’arrivée. Déjà loin
devant, je voyais la silhouette de Santo avancer allongée avec ses
bâtons, comme sur des skis. Au premier bar, on a retrouvé Rodrigo
qui s’était déjà avalé quelques rouges d’encouragement. « Ce
n’est pas bon de vieillir », soupira-t-il à la dame du café,
qui lui répondit du tac au tac : « Si, c’est bon de
vieillir, il y a tellement de gens qui meurent jeunes ! Et en
plus, de vieillir sur le chemin... » Elle était en noir,
peut-être en deuil. Ça lui a coupé le sifflet à Rodrigo. Du coup,
il a annoncé qu’il restait là faire la sieste, pour prendre des
forces. Cette longue étape prend le temps
d’installer l’inquiétude, car elle est plate très longtemps, sur
une grand-route sans intérêt, qui se hérisse soudain, au beau
milieu, en un lacis de plus en plus serré et de plus en plus
vertical.
À mi-hauteur, dans un village, nous avons
retrouvé Santo qui en bavait, le malheureux... et Rodrigo,
mystérieusement réveillé de sa sieste pour atterrir là, sans nous
avoir jamais doublés.
Factrice de Bilbao aux yeux de boxeur,
Emma se révéla solide, malgré le handicap de ne pas avoir dans les
jambes tous ces kilomètres passés qui nous rendaient l’ascension
plus aisée. Et comme, au contraire de moi, elle était gaie le
matin, et de moins en moins au long du jour, nos encouragements
mutuels s’équilibraient... Nous arrivâmes vers sept heures du soir,
épuisées, mais sans trop de douleur, dans la brume.
La Galice ressemble beaucoup à la Bretagne
(même végétation, même soleil, même musique, même cidre, mêmes
crêpes), et le Cebreiro a quelque chose du village d’Astérix avec
ses toits de chaume. On n’y trouvait que du vent et de la neige
jusqu’à l’arrivée d’Elias Valina, le curé qui a balisé le chemin de
flèches jaunes, et réanimé la vieille culture jacquaire locale,
totalement disparue, pour sortir ses paroissiens d’une vraie
misère. Jusqu’en 1987, le chemin n’était même pas asphalté.
Maintenant, il y a des parkings, des touristes et des boutiques de
souvenirs. Et depuis 1993, l’année sainte, du monde tout au
long de l’année. En tout cas, on y célèbre la messe la plus rapide
du chemin : vingt-quatre minutes tout compris ! Il
faudrait l’homologuer pour le livre des records.
Le lendemain soir, après une belle journée
dans la montagne, à Triacastela, j’assistai à la
messe la plus bizarre ; on y était six pèlerins de quatre
nationalités, que le curé plaça en rond autour de l’autel. Chacun
devait lire un petit texte préparé et traduit dans sa langue. Il
m’échut, dans l’Évangile selon saint Luc, l’histoire des pèlerins
d’Emmaüs, ces deux hommes découragés par la mort de Jésus, dont ils
espéraient qu’il délivrerait Israël, et qui marchent avec lui toute
une journée sans le reconnaître, jusqu’au soir, où ils l’entraînent
dans une auberge, et comprennent que c’est lui à sa façon de rompre
le pain... Le curé nous dit alors que Jésus voulait notre bonheur,
qu’il fallait l’imiter — et surtout ne pas nous laisser
emmerder par les curés ! Après ce curieux conseil, venant de
sa part, il nous donna une espèce d’absolution collective, et nous
embrassa tous comme du bon pain. Fin de la messe. ¡
Ole !
Ni Paco ni Carlos ne voulurent visiter le
plus grand cloître de l’Espagne à Samos. Parce que le bénédictin
rondouillard qui tenait la caisse leur réclamait trois euros, et
qu’ils étaient des pèlerins. Question de principe. Ce n’était pas
chrétien, dirent-ils. En effet. Je proposai de les inviter, il n’y
eut rien à faire. Et j’en bénis le Ciel, a posteriori, car dans ce
monastère, restauré en 1950 après un incendie, dans un style
horrifique mi-Belphégor, mi-parador, entre la statue
d’Alphonse II tranchant la tête d’un Maure et la photo de la visite
du général Franco en 1943, l’œil ne sait où se poser ! À
la sortie, Rodrigo, confirmant mes sources de la veille, me cita un
vieux proverbe dont je le soupçonne d’être l’auteur :
« Le pèlerin a trois ennemis : ses pieds, les chiens et
les curés. »
*
Après deux jours ensoleillés à marcher
parmi les vaches, mais sans être incommodée par leur odeur grâce à
la fumée de mes cigarettes, renouvelant le miracle de Saint-Palais,
j’ai trouvé à Portomarín un rendez-vous d’esthéticienne dans la
salle du fond d’un salon de coiffure mixte ! Et j’ai même
obtenu un sceau de la peluquería Julia, avec la tour de
l’église Saint-Nicolas en fond, qui doit être le plus original de
ma collection. En tout cas, les garçons n’ont pas celui-là !
J’en suis sortie à temps pour assister à la grande scène de Santo
qui essayait, comme chaque fois que nous étions dans des gros
bourgs le soir, de joindre le Brésil sur les téléphones publics
avec des pièces de monnaie qu’il se faisait invariablement avaler
sans jamais y parvenir... Notre marin, grand spécialiste des
télécoms, pestait de façon fort argumentée contre le système
espagnol, parce qu’il l’avait testé — et
refusé — pour le Brésil ! Chaque nouvel échec était
donc une preuve supplémentaire qu’il avait eu raison, et il en
tirait une juste satisfaction. Encore raté ? Bravo,
Santo ! Ce soir-là, il essaya tous les téléphones de tous les
cafés de la place, pendant que Rodrigo s’absorbait dans la
contemplation de sa petite-fille, en photo sur son portable, et
Paco dans un silence qui en disait long. Alfredo avait réussi à
joindre son fils (mais il habitait en Andalousie, cela ne comptait
pas !) et Carlos méditait d’installer une véranda dans sa
salle de bains pour y faire pousser quelques plantes vertes.
Au refuge, la révolte grondait, car nous
étions sous la double malédiction de la Galice ; la première
étant la surpopulation : pour obtenir sa Compostela,
son diplôme de pèlerin, il suffit d’avoir fait
les cent derniers kilomètres à pied, et comme nous venions de les
attaquer tout en attaquant aussi le pont de la Toussaint, quantité
de gens, dont des cars de scolaires, en profitaient pour
s’instituer pèlerins de quatre jours et envahir les refuges en
masse ; la deuxième étant que ces refuges ne sont pas tenus
par des volontaires bénévoles, mais par des employés de la
Généralité, des fonctionnaires, et que le week-end, chez le
fonctionnaire, est sacré... Moralité, on s’inscrivait soi-même sur
les registres, on tamponnait sa crédentiale — quand le
tampon n’avait pas été piqué ou enfermé à clé dans un tiroir
secret —, on jetait vite ses affaires sur un lit, et l’on
filait acheter du papier pour les toilettes... Tout cela dans la
perspective d’être réveillés à cinq heures du matin par une
sonnette et un violent éclairage automatiques que personne n’avait
songé à régler sur l’heure d’hiver, puisque l’hospitalier
fonctionnaire ne résidait pas sur place, et puis quoi encore,
l’esclavage avait été aboli, vous ne voudriez pas qu’il fasse le
ménage en plus... D’ailleurs, il le faisait très peu.
*
C’était sauvage, énervant, mais on s’en
fichait bien. « On avait toréé dans pire », comme disait
Rodrigo, et on échappait à la troisième malédiction de la
Galice : la pluie. Chaque matin, nous partions dans le givre
étincelant d’une carte de Noël.
Alfredo, Chris et Carlos commençaient à
aimer marcher en silence, et nous arrivions à nous taire ensemble.
Rodrigo riait tout seul en écoutant la radio à son oreillette. Paco
cavalait loin devant, et Santo loin derrière...
On se retrouvait pour le déjeuner. Mais chaque après-midi, la
différence des rythmes individuels mêlée au désir de se retrouver
les entraînait dans des cavalcades épiques...
Après Portomarín, par exemple, on s’était
tenus groupés jusqu’à Furelos, où je revis, dans une petite
chapelle, ce Christ si émouvant, qui a détaché sa main de la croix
pour la tendre au pèlerin. Le seul Christ vivant de tout le
chemin.
Rendez-vous à Melide chez Ezequiel, où
l’on a avalé, l’une après l’autre (car on ne commande pas un plat
par personne, mais un pour tout le monde, et si c’est bon, on en
demande un autre), trois rations de poulpes mauves avec du vin
mauve aussi, servi dans des bols. Après les hommes se sont pris une
petite gnôle, qui a écrasé Rodrigo sur un banc de sieste, mais
donné des ailes à Paco et Carlos. Partis comme des fous, ils ont
passé ensuite la journée à nous attendre, de bar en bar, s’arrêtant
pour goûter des liqueurs d’herbes vertes ou jaunes, mais marchant
toujours de plus en plus vite entre leurs différents relais. Mis au
défi, ils ont même gagné une course contre Alexandre, le jeune
géant canadien de vingt-trois ans, rencontré la nuit du prix,
qu’ils ont laissé sur le carreau. À un moment, Paco est tombé
amoureux d’un énorme gâteau au chocolat et aux châtaignes qu’ils
ont englouti tous les deux avec du café pour seulement trois euros
l’ensemble. Pas cher et très bon, m’ont-ils raconté le soir, quand
je suis arrivée, bien après eux avec Chris... Carlos était un peu
plus arrondi que d’habitude, mais Paco toujours impeccable de
dignité. Quant à Rodrigo, Santo et Alfredo, ils s’étaient arrêtés
au dernier refuge, cinq kilomètres avant,
persuadés que celui d’Arzúa serait plein ; il ne l’était
pas.
Mais dès le lendemain à huit heures, ils
avaient déjà franchi cette distance, et nous attendaient au café
pour un nouveau départ silencieux dans la brume givrée. Seul Santo,
derrière, suivrait à son rythme. Vers dix heures, nous étions en
pleine campagne, dans un refuge dévasté par les restes d’Halloween
que des pèlerins anglo-saxons avaient célébré la veille, au milieu
des bougies fondues et des citrouilles percées d’yeux, avec des
Américains, des Irlandaises, des Suédois un peu hagards, pour
essayer de boire un café, sur un fond de Bob Marley. À un moment,
quelqu’un a monté le son et, petit à petit, nous nous sommes tous
mis à danser, ceux qui ne s’étaient pas couchés avec ceux qui
venaient de se lever, dans le jardin devant les marches, sans
pouvoir nous arrêter. « Oh Baby, baby it’s a wild
world... » Pris sous le charme, on ne quittait plus ce bal
champêtre improvisé. À onze heures, Santo est apparu, précédé de
ses bâtons inégaux. Et même lui, il a dansé.
Pour arrêter le temps, car nous étions
presque arrivés.
Il n’y a pas de refuge municipal ouvert à
Santiago en novembre, et nous avons passé notre dernière nuit
ensemble à quatre kilomètres, dans la résidence moderne du Monte
del Gozo, aussi gracieuse qu’un campus de l’ancienne Allemagne de
l’Est. Mais l’accueil fut charmant car l’hospitalier, qui venait de
Colombes, en banlieue parisienne, insista pour porter mon sac en
m’escortant jusqu’à mon lit, dans un beau geste de galanterie qui
stupéfia tous mes maris.
*
La porte du palais où l’on délivre les
Compostelas n’ouvrant qu’à onze heures, même Santo avait eu
le temps de nous rejoindre dans la queue, où je le fis passer
devant moi, et devant nous tous. C’est lui qui en avait le plus
bavé, notre héros aux ménisques cassés. Je le vis déplier sa
crédentiale devant la dame du guichet, et remplir le registre.
Après un dernier coup de tampon, le sceau de Santiago, elle écrivit
son nom, au feutre, sur le faux parchemin beige. Je lui fis sa
photo officielle avec le diplôme devant la grande carte du chemin
affichée sur le mur. Il avait un sourire de champion du monde. Il
prit aussi la mienne, mais il était si ému à ce moment-là qu’elle
est toute floue...
*
Dans la rue, on se montra nos
Compostelas. Seul Chris, en bisbille avec le ciel, n’avait
pas coché la première case des « motifs religieux », ni
même la deuxième plus vaste des « motifs religieux et
autres » à son pèlerinage dans le registre, et on lui avait
donc donné un certificat différent, laïque, en couleurs, assez joli
d’ailleurs. Carlos loucha un peu dessus, mais trop tard... Son
parchemin, en latin, proclamait au monde entier qu’il était venu à
Saint-Jacques pour cause de dévotion. Et, cette fois-ci, il avait
eu le choix !
À la cathédrale, je me suis confessée.
J’ai dit au prêtre que le jeune abbé de mon village voulait que
nous soyons des apôtres, mais que je n’avais pas vraiment la foi.
Ça l’a fait rire, et il m’a répondu : « Mais si, tu
l’as ! »
J’ai embrassé l’apôtre, je me suis
agenouillée devant son tombeau, mais n’ai pas pu
me cogner la tête contre l’ange ; il était en
réparation.
Pas de botafumeiro à la messe des
pèlerins de midi non plus. Je l’avais vu deux fois, à des jours de
grandes fêtes mariales, le 15 août et
le 8 septembre, où on le balance forcément, mais dans
l’ordinaire des jours, et même le dimanche, comme en
ce 4 novembre, trente et unième dimanche du temps
ordinaire dans la liturgie, il aurait fallu que des gens paient
exprès. Assez cher. Quelques centaines d’euros. Des associations de
pèlerins ou des confréries. Et franchement, j’étais déçue.
À la sortie, Chris m’a sauté au cou, tout
joyeux, parce qu’il y a un moment de la messe où tout le monde
s’embrasse, et que, placé loin de moi, il n’avait pas pu le faire.
À ma grande surprise, je l’avais vu communier. Pour un protestant
athée, c’était étrange. Mais à son habitude, sans doute, Chris
suivait le règlement, et à Rome, faisait comme les Romains...
Alfredo venait de retrouver son fils, beau garçon venu de Málaga,
et s’apprêtait à renvoyer son barda par la poste, avant de visiter
l’Europe avec lui. Ses pieds allaient pouvoir guérir.
Dans la foule, sous le soleil, Paco
laissait enfin affluer la fatigue sur son visage ; il avait
accompli son vœu ; il n’irait pas plus loin. Ici était le
tombeau de l’apôtre à qui il avait donné sa parole d’honneur. Il
était quitte.
Rodrigo, l’homme aux multiples paroles,
aurait bien continué, mais pas sans Paco. Je ne sais pas quel était
son vœu, car comme il arrive souvent des grands bavards, c’était un
homme secret.
Et tous les trois, vieux pèlerins
redoublants, nous retrouvions, devant l’émotion toute neuve des
autres, qui n’en revenaient toujours pas d’y être arrivés et riaient tout seuls devant la cathédrale, la même
envie de sauter de joie en embrassant la terre entière.
*
À la fin du déjeuner, vers cinq heures de
l’après-midi, après avoir déclaré qu’il était triste après les
fêtes, et qu’elles lui coupaient l’appétit, Santo, mélangeant
toujours les langues, se lança dans un récit mimé de sa dernière
nuit au Monte del Gozo, où un énorme Anglais, gêné par ses
ronflements, était venu lui faire un grand
« Bouh ! » dans la figure, qui avait réveillé tous
ses voisins... sauf Alfredo, qui ronflait aussi, mais avec une
suavité argentine. Il imita le ronflement suave d’Alfredo. Alors le
gros Anglais était repassé à l’attaque et s’était approché tout
doucement du visage d’Alfredo et lui avait refait un gros
« Bouh ! » pour lui tout seul, en plein dans le nez,
et là vraiment personne ne pouvait plus dormir ! Tout le
bistrot, qui suivait la scène, en le voyant contrefaire la grosse
bedaine de l’Anglais et s’approcher ensuite à pas de Sioux du cou
d’Alfredo, se marrait... Santo fit encore quelques
« Bouh ! » aux uns et aux autres ; nous eûmes
chacun le nôtre. « Et voilà, conclut-il, comment on transforme
un petit problème en grand problème ! Les gens qui veulent du
silence n’ont qu’à aller à l’hôtel. Nous sommes des vrais pèlerins
qui ronflons, qui buvons et qui sentons mauvais des
pieds ! » Après cette noble profession de foi, il se
rassit et on l’applaudit très fort un long moment.
J’étais la seule à continuer jusqu’à
Finisterre, et je les quittai pour les délices d’un bain et la
joie, qu’ils ne me jalouseraient jamais, de tendre mon fil à linge
dans l’embrasure de la fenêtre d’une charmante
petite pension. Sans moi, ils se sentiraient plus libres, et je
devais me lever à l’aube.
À huit heures, devant la cathédrale, je
les vis pour la dernière fois. Il faisait nuit, et ils me
souhaitèrent bonne route en m’embrassant avec dignité.
Le lendemain, ainsi que je m’en doutais,
et que je l’appris plus tard, par un mail amicalement signé
« Carlos le converti », ils se sont séparés comme des
hommes, dans de grands abrazos et des torrents de
larmes.
C’est comme ça, les héros !