Le retour

Entre-temps, le 6 septembre 2007, j’étais repartie pour Compostelle...
J’avais laissé ce livre en plan, arrêté à mi-chemin du premier chemin, en plein milieu, pour en écrire un autre, et il me sembla que, pour reprendre celui-ci, je devais d’abord reprendre la route. Ou peut-être est-ce que reprendre la route était une façon de ne pas me mettre à travailler ? Écrire me demande un bien plus grand courage que marcher. Je le constate encore en ce moment où, ayant pu enfin achever ces premiers récits, je dois me mettre en marche dans l’écriture : j’aurais plutôt envie de refaire mon sac...
Mais c’est aussi une caractéristique profonde du chemin de Compostelle que tout le monde y retourne. On ne retourne pas à Santiago, on retourne sur le chemin. Les Espagnols disent el camino tout court. L’accent est sur le i, le o ouvert, ça trompette un peu comme ces petits klaxons à poire qu’on voyait parfois sur les vélos. Les pèlerins français le disent aussi, dès qu’ils ont franchi les Pyrénées, en signe d’acclimatation, mais en mettant l’accent sur la dernière syllabe, selon notre vieille habitude, et en fermant le o, ce qui donne à l’oreille un son moins gai et plus boulevardier, quelque chose comme : « le camineau »...
Nous sommes tous des pèlerins redoublants. L’essence du pèlerin est de redoubler. On a laissé quelque chose en chemin, on veut aller le rechercher. Quoi ? Ce n’est pas très clair, mais c’est impérieux. Une sorte de vérité entrevue et qui s’est effacée avec le retour. Une façon de vivre aussi. Les deux sont liés. Quand on arrive, on n’en a pas terminé avec cette histoire. Et, pour moi, et pour écrire (mais écrire et moi c’est tout comme), j’ai eu envie de faire, comme disait Sonia aux longues jambes, le « vrai chemin », d’un bout à l’autre, depuis la maison, en Anjou, jusqu’à Santiago et même Finisterre d’une seule traite, à la médiévale. Un chemin qui soit vraiment le mien, suivant le tracé de mon existence. Seule. Je voulais comprendre. J’aurais eu du mal à dire quoi. Mais je m’aperçois, en me relisant, que c’était déjà mon idée depuis le début. Ce rêve de solitude et de méditation jamais réalisé. Cette recherche d’une vérité qui n’ose pas dire son nom.
Certes, je n’avais pas oublié combien j’en avais bavé la première fois, mais j’étais en bien meilleure forme physique. Comme j’avais recommencé à fumer, je picolais moins, et comme je courais tous les matins le long de la Loire, de la Seine ou de la mer (restes hygiéniques de mes deux atroces années sans tabac), selon l’endroit où j’habitais, je pouvais marcher sans redouter de trop grandes douleurs. J’étais débarrassée de la peur de ne pas y arriver. Et de l’obsession d’arriver.
Le suspense était ailleurs.