NUIT ET JOUR ET NUIT ET JOUR

Très vite, j’ai eu envie de tuer Raquel.
Le reste de l’humanité ensuite, mais elle en premier.
Je m’étais imaginé que ce chemin serait un temps de méditation, de réflexion, de mise au point, voire de prière, donc de silence. Le silence, avec Raquel, il vaut mieux oublier ! C’est un moulin à paroles, qui exige des réponses, en plus. Si mon espagnol s’améliore de jour en jour (elle montre, pour corriger mes fautes, la même patience que si j’étais une de ses élèves dyslexiques), je n’ai guère de repos. Elle me raconte sa vie, haute en couleur, certes, et me pose des questions sur la mienne. Ce n’est guère mon habitude de me raconter ainsi, mais comme mettre un pied devant l’autre prend toute mon énergie, je n’ai aucun moyen de résister. De plus, on dit des choses différentes dans une langue étrangère ; elles n’ont pas le même poids ; ça va plus vite, et c’est plus simple. Mais l’injustice, c’est que parler fait accélérer Raquel, alors que moi, ça m’essouffle.
Raquel est toujours partante pour s’arrêter. Chaque nouveau groupe croisé, assis à l’ombre, a droit à sa visite. Elle se défait de son harnachement, boit un coup de Coca light, mange un petit quelque chose, c’est pas de refus, se plâtre de crème solaire blanchâtre, harangue les populations, s’informe et fraternise. J’en profite le plus souvent pour rejoindre ma solitude rêvée et continuer la route, d’autant que ces arrêts sont des pièges qui me coupent les jambes. Raquel est très ronde, mais elle a quinze ans de moins que moi. Cet âge, qui n’avait jusqu’alors aucune réalité, est en train d’en prendre une, sévère. Raquel ne se prive pas de m’expliquer qu’en plus elle ne fume pas, qu’elle marche régulièrement dans les sierras, et qu’elle ne boit pratiquement pas, une vraie sainte, ¡ hombre !
Elle est drôle, généralement ironique, mais très énervante. De ces gens qui se flanquent dans des situations impossibles et qui attendent ensuite qu’on les en sorte.
Inconséquents, ça se dit, en français.
Mais nous sommes tous un peu comme ça ici — à attendre que quelqu’un nous en sorte.
*
La première fois où j’ai voulu tuer Raquel, c’était à une fin d’étape. Il n’existe rien de pire sur terre ; pour l’atteindre il reste quatre kilomètres (pas trois ni deux, toujours quatre kilomètres), et on a beau marcher, comme dans les cauchemars, il reste toujours quatre kilomètres, dès qu’on regarde un panneau, ou qu’on demande à quelqu’un, c’est : quatre kilomètres, encore et toujours.
Raquel s’était levée tard, avait bavardé avec la terre entière, s’était arrêtée vingt fois pour se tartiner de crème, boire de l’eau, du Coca light, encore de l’eau, manger un fruit...
Et maintenant, elle n’en peut plus, alors que le terrain est plat. D’habitude, ce sont les côtes qui lui posent problème. Là, c’est tout plat mais Raquel n’en peut plus.
Moi je n’en peux plus non plus, parce que je n’en peux jamais plus à toutes les fins d’étapes ; et Sonia la Madrilène aux grandes quilles n’en peut plus non plus parce que ses chaussures ont explosé. Et que ses pieds dedans sont tout explosés aussi.
Raquel n’arrête pas de parler, et elle n’arrête pas de s’effondrer, de s’écraser au sol, comme un hélicoptère fou. Elle vise l’ombre, mais l’ombre, il n’y en a pas. Pas d’arbres, rien que des pauvres buissons parfois. Rien d’ombre. Elle s’écrase, et veut rester assise. Il fait de plus en plus chaud ; si l’on n’arrive pas au refuge avant deux heures de l’après-midi, ce ne sera plus jouable. Dans cette fournaise, ce sera l’enfer de la soif. Le vrai désert.
Je lui prends son sac ventral multifonctions, garde-manger, bibliothèque, banque, je ne sais trop quoi encore, qui pèse une tonne et m’entrave les jambes. En avant, debout, Raquel !
Sonia, qui est épaisse comme un haricot vert, lui tire sur les bras et arrive à la lever, en titubant.
Raquel parle et parle et parle dans une sorte de délire qui donne soudain à Sonia un fou rire inextinguible ; elles sont, à nouveau, arrêtées, et Raquel, à nouveau, écroulée sur le sol, en phase de liquéfaction, ne veut vraiment plus se lever. Là, j’ai très nettement l’envie, le mobile, les moyens et l’occasion (tout ce dont on a besoin dans un bon polar) de lui écraser à deux mains mon bâton de pèlerin catholique sur la tête, bien au milieu, entre les deux yeux, et de lui fendre le crâne. J’entends déjà le bruit du choc, j’en rêve !
Âne bâté de deux sacs, le sien sur le ventre et le mien dans le dos, à qui chaque pas arrache une plainte, je me barre et je les plante là, sur les lieux du crime, à rire comme deux folles.
Mon sens de l’humour est très superficiel, en fait.
*
Raquel a fini par arriver au refuge : elle est écroulée sur un divan, au rez-de-chaussée, en apnée... Deux autres de ses copinasses m’ont invitée à dîner (comment refuser ? Que prétexter ? Des obligations familiales ?), piégée, j’ai dit oui et je n’irai pas, na !
Qu’on me lâche, je ne suis pas gentille, je suis méchante ! Je ne peux plus les voir, toutes ces bonnes femmes ! Je ne veux plus les voir ! Je vais prendre un verre avec le Brésilien ; je dîne seule dans un bistrot devant la télé ; puis encore un autre verre avec un couple charmant de Marseille ; ils se sont réservé une chambre à l’hôtel, les finauds. Enfin, je rentre discrètement à la nuit, et voilà tout le refuge aux cent coups ! J’avais l’air fatigué, on ne m’avait pas vue, les bonnes femmes avaient donné l’alerte ; à trois minutes près, elles allaient prévenir la police.
La police ? Envie de hurler : j’ai quarante-cinq ans, je suis journaliste, j’ai traîné dans des pays vraiment bizarres à des moments très louches, et l’on me fait rechercher par les flics de Nájera la minúscula, où il ne se passe nada depuis le XIVe siècle, quand je suis en retard pour dîner ! Même ma mère n’aurait jamais osé le faire ! Surtout ma mère, d’ailleurs...
Vive la liberté ! Vive le silence ! Vive la solitude !
Qu’on pende tous ces pèlerins !
Les femmes et les enfants d’abord !