PREMIER JOUR
Tout de suite, ça grimpe. Il est plus tôt
que tôt, l’air est chaud et humide comme à Bombay pendant la
mousson, et ça monte. Sur une route asphaltée, pour voitures
automobiles, dure sous les pieds ! Grise et moche. On peut
juste espérer que la campagne est belle. Dès qu’on sera dégagés du
gros nuage qui nous enveloppe, on verra. Pour le moment, bain de
vapeur.
J’ai suivi les autres, comme prévu. Je me
suis levée en pleine nuit, pour faire mon sac à tâtons au dortoir.
On sonne le réveil à six heures dans les refuges, mais tout le
monde se lève avant l’aube. Pourquoi ? Mystère. D’ores et déjà
je sais une chose : dans le noir, j’ai perdu mes sandales en
caoutchouc, genre surf des mers, pour mettre le soir.
Je sais aussi une autre chose : je ne
ferai pas demi-tour pour les récupérer !
*
Je marche derrière un jeune couple de
fiancés catholiques. Des vrais. Au-delà de l’imaginable. Courts sur
pattes musclées sous les shorts en coton. Très scouts des années cinquante. Ils sont venus à pied de Bordeaux.
Il doit y avoir une réserve là-bas. Gentils, polis,
souriants : je hais les catholiques, surtout le matin. Ils me
vouvoient et ne savent pas encore quand ils vont se marier. Pour le
moment, la situation leur convient : un long voyage de
non-noces dans des lits superposés !
Devant marche un curé rouquin. Je l’ai vu
au petit déjeuner. En clergyman avec un col romain, le tout
synthétique et bien luisant, armé d’un bourdon d’antiquaire,
énorme, sculpté, digne des Compagnons du Tour de France sous le
second Empire. Une semaine par an, il quitte sa paroisse de
banlieue pour le chemin de Saint-Jacques. Respirer, dit-il. Suer,
c’est sûr.
Il a les joues rose bonbon.
Le nuage s’évapore, et des vaches
apparaissent. Bien rectangulaires, avec de beaux yeux sombres et
mélancoliques sous leurs longs cils. Un peintre m’a expliqué un
jour pourquoi les juments avaient l’œil si joyeux, alors que celui
des vaches était si triste : pas des choses à raconter à des
fiancés catholiques.
*
Très vite, ça fait mal. Dans les jambes,
les épaules et le dos. Ça grimpe et ça fait mal. Je n’y arriverai
pas seule. N’ayant aucune forme physique, je dois m’en remettre aux
seules forces de l’Esprit. Comme au Moyen Âge. Je pique mon bâton
dans le sol à coups d’Ave Maria, comme des mantras. Une pour papa,
une pour maman, une cuiller de prières, une dizaine par personne,
et en avant ! Ça passe ou ça casse. À la grâce de Dieu !
Comme on dit. Mais pour de vrai. En trois dimensions.
Mine de rien, ça rythme, ça concentre. Ça
aide. Ça marche. J’ai l’impression de traîner toute une tribu
derrière moi, des vivants et des morts, leurs visages épinglés sur
une longue cape flottant aux bretelles de mon sac à dos. Un monde
fou.
*
On me double gaiement. Cinq jeunes
Espagnols, débraillés et bavards. Quatre filles de l’Est, croates,
qui foncent, austères. Deux Suissesses allemandes, charmantes,
armées de bâtons hauts et branchus comme des arbres. De vrais
randonneurs aussi, quasi équipés pour l’Everest.
Et un handicapé. Grand et maigre, il
marche par à-coups. Fonce devant lui en biais, ralentit, et
s’arrête. Une femme le suit de loin en trottinant avec un sac de
ravitaillement ; elle le rattrape et semble le relancer comme
un yoyo ; il repart à toute allure, toujours de travers. Drôle
de couple.
Quand j’arrive à sa hauteur, il est
presque arrêté, et m’emboîte le pas, machinalement. Je lui dis
bonjour ; il bredouille des mots tout mâchouillés. La femme
nous rejoint. Elle me reproche de lui parler. Je ne devrais pas. Il
l’appelle « maman », pourtant ce n’est pas sa mère, c’est
une éducatrice.
Il est jeune, mais plus du tout un enfant.
Elle dit qu’il aime marcher ; il dit qu’il veut manger.
Qu’espèrent-ils ? Compostelle n’est pas Lourdes. Je ne sais
pas lequel est le plus étrange, d’elle ou de lui.
*
Après les vaches, des chevaux. Très
familiers, en liberté sur la route, ils me reniflent de leurs
naseaux soyeux. Des gens qui se promènent parce que c’est les
grandes vacances, les vraies, après le 14 juillet. Des
cyclotouristes, des familles pique-niqueuses. Un autre monde. Sur
la même route, nous sommes ailleurs, dans une aventure qui n’est
pas la leur, et qu’ils regardent passer sans envie. Moi aussi, j’ai
joué au cerf-volant avec le petit Jean-Baptiste sur le plateau du
Benou, tout près d’ici, par un de ces beaux dimanches dont on ne
voudrait jamais qu’ils virent au lundi. Je pourrais être de leur
côté. Je l’ai déjà été.
*
En haut, je dépasse les autres, arrêtés
pour casser la croûte. Ils m’encouragent ; ça m’agace.
À la fontaine de Roland, je m’arrête. Tous
m’ont rattrapée : les fiancés, mon zozo et sa fausse mère, les
deux Suissesses plus des Anglais qui mangent du pâté de foie. Et je
lis, gravé dans la pierre, ceci : « Santiago de
Compostela 765 km ». N’importe quoi !
J’hallucine ! Ils ne savaient pas compter autrefois ? Ça
fait dans les quatre cents au grand maximum... Je demande aux
autres. Ils rigolent ; ils croient que je plaisante... Mais
non, à peu de chose près, c’est la bonne distance. Une douche de
désespoir me tombe sur la tête. Impossible, je ne m’en sortirai
pas, c’est interminable, on n’en voit pas le bout, même en voiture,
ce serait trop long. Beaucoup trop long. Je ne savais pas. Je
pouvais bien faire ma maligne ! Les petits fiancés sourient,
me disent un truc dans le genre : les plus
grands destins ont commencé par un tout petit pas. Suffit de mettre
un pied devant l’autre et de recommencer. Ouais...
La fausse mère du zozo essaie de le
convaincre de se lever depuis un moment, rien à faire. Je lui
dis : « Tu viens ? » Il me suit. Autant
s’installer tout de suite dans le miracle permanent, sans ça on
n’en sortira pas. La femme me lance un regard noir ; c’est
normal : on est toujours mal vus, nous autres prophètes.
*
Voici l’Espagne, à la bonne heure !
Promesse d’amples horizons, de vin, de soleil. Et cette langue
superbe, exigeante, que j’aime entendre et parler, qui décape les
oreilles et racle le gosier. La frontière espagnole est la première
que j’ai franchie de ma vie, et elle me produit toujours le même
effet grisant. Tout va mieux de l’autre côté ; déjà on a
quitté la route pour un chemin de terre et une forêt profonde, où
résonnent la trahison de Ganelon et le cor de Roland, nous nous
rapprochons de Roncevaux, « Roncesvalles » :
¡Rrronncesseballiesse ! Génial ! ¡
Hhrrrh-énial !
Je crève de faim, en plus d’avoir mal
partout. Et j’entends des voix, à m’en retourner plusieurs fois
dans les sous-bois. Personne. Derrière moi, seules les branches des
arbustes sous le vent. Des voix de femmes, pourtant, j’en
jurerais... Il me faut un bon moment pour comprendre : des
nymphes ! On dirait vraiment des murmures dans les
feuillages... Je suis en train d’écouter le plus vieux poème du
monde, enfant de la nature et d’un humain en marche, le ventre
creux.
*
Autre découverte : la montagne n’est
pas une pyramide qu’on grimpe d’un côté pour redescendre de
l’autre, avec un versant nord et un versant sud ; c’est un
paysage qui n’arrête pas de monter et de descendre. Toutes les
montagnes sont russes. Y compris les Pyrénées espagnoles.
*
Les derniers kilomètres sont
interminables. Les pires. Parce qu’on en voit le bout mais qu’on
n’en voit pas la fin. On s’approche, elle s’éloigne. Usant.
*
À l’arrivée, c’est beau Roncevaux,
vieilles pierres médiévales, cloître, collégiale, du roman et du
gothique, en veux-tu en voilà, mausolée, refuge d’époque dans un
couvent suintant d’histoire, de quoi remplir quinze pages du
Guide bleu, tout ça agglutiné le long de la grand-route et
bien fermé, sauf un restaurante. Alléluia ! Pas
question de virer Gandhi sous prétexte de pèlerinage ! Ni
saucissonnage de chorizo sur papier gras à la youkaïdi, aïdi, aïda.
Un peu de tenue et de civilisation. Le menu du pèlerin est à sept
euros, entrée, plat, dessert, pain et vin, tout compris. La nappe
est blanche. Il est deux heures. Ah, l’horrible joie de faire bande
à part ! D’être assise, le dos libre de sac. Je dois dégager
une odeur médiévale, en harmonie avec le décor. Je ne visite pas, j’habite. Le tourisme ne passera pas par moi. Je
ne veux pas connaître l’histoire, je veux la vivre, la boire et la
manger. Amen !
*
Au monastère, il faut faire la queue pour
avoir un lit et un coup de tampon sur sa credencial, la
crédentiale, le passeport du pèlerin. Ça bouchonne ! Mais le
dortoir vaut le coup d’œil : les hospices de Beaune au début
du XXIe
siècle ; une cinquantaine de lits superposés de bois sombre,
sur fond de pierres nues. Un côté militaire. Rangé, collectif et
austère. Il faut laisser ses chaussures à l’entrée. Au moins
soixante paires de godillots sont déjà là !
Après la douche me voilà donc pieds nus
(sans mes sandales façon surf restées vingt-huit kilomètres plus
tôt) pour aller étendre mon linge lavé au savon de Marseille. Ça
pique, les graviers ! Mes pieds sont gonflés comme des gros
fruits terminés par cinq petites cerises ; j’ai l’impression
que leur peau va éclater.
L’orage menace. Un vent qui tourne, chaud,
lourd. Ciel gris.
« Do you speak
English ?
— Yesseu ? »
C’est une jeune fille brune et pâle qui
m’a posé la question. Apparemment, il n’y a pas grand monde qui
parle anglais, et encore moins portugais — elle est
brésilienne : Tatiana. Elle a vingt et un ans, elle est
paumée, et il commence à pleuvoir. Au bistrot ! Les Brésiliens
aiment les choses douces, je lui offre un anis del mono,
« du singe », vieil apéritif local, bien sucré, bien
épais. Avec des glaçons. Ça fait du bien. À moi,
en tout cas. Fille unique, elle a quitté le Brésil pour le chemin
de Saint-Jacques (découvert dans un livre de son compatriote Paulo
Coelho) sur un coup de tête, pour emmerder son petit copain et ses
parents. Maintenant qu’elle est là, après dix heures d’avion et
trois d’autocar, c’est elle qui est bien emmerdée. La seule façon
de s’en sortir la tête haute, c’est de continuer à pied jusqu’à
Saint-Jacques, lui dis-je, du haut de je ne sais quelle sagesse
imbibée d’anis. Aucun mal du pays ne résiste à un bon dîner, on va
trouver des pèlerins qui parlent anglais ou portugais. En avant,
route ! comme dirait ma cousine Cricri, citant son cher
Rimbaud. Qu’elle téléphone à ses parents, ça s’inquiète toujours,
les parents. L’argent n’a pas l’air d’être son problème. Je me
marre en pensant à certains de mes amis qui m’appellent « la
petite sœur des riches ». J’ai encore trouvé une ouaille qui
appelle le Brésil pendant un siècle d’une cabine avec une carte de
crédit illimitée en nickel massif... Et elle a pris une vraie
chambre à l’hôtel, elle ! Je nous achète à chacune une
coquille, avec la croix-épée de saint Jacques peinte en rouge au
milieu. Elle en a déjà une, évidemment. Les riches ont déjà
toujours tout. C’est ce qui rend leur fréquentation si
frustrante — et partant très sanctifiante, quoi qu’on
prétende.
*
Des cloches. Huit heures, messe des
pèlerins. Avec mes pieds nus et prêts à exploser, je reste au fond
de l’église. À un moment, ceux qui vont à Saint-Jacques sont
appelés dans le chœur gothique. Je m’approche.
Alignés, nous sommes peu nombreux par rapport au nombre des fidèles
dans l’église et des paires de godillots posées à l’entrée du
refuge, vingt, vingt-cinq, pas plus. J’en ai déjà croisé certains,
mais pas beaucoup. Je suis au milieu d’inconnus. Une poignée de
curés nous bénit, selon l’antique formule qui doit nous protéger
contre les dangers de la route et nous ramener sains et saufs chez
nous après avoir visité le tombeau de l’apôtre ; elle se
termine par l’envoi fameux : « Priez pour nous à
Compostelle ! »
Nous y sommes. Nous voilà confirmés
pèlerins de Saint-Jacques. Tous. Un mélange d’âges, de nationalités
et même de convictions, apparemment : certains se signent,
d’autres pas, les mains bien croisées dans le dos, ou alors de
travers, comme face à un miroir. Désormais, impossible de faire
demi-tour, de déserter cette longue route béante devant nous.
Encore plus de sept cent cinquante kilomètres, au moins...
Affolant. Surtout quand on a l’impression, comme moi, d’être déjà
cassée en mille morceaux maintenus par une petite peau fine et
prête à craquer. C’est fou.
À la fin, on se tourne vers la statue de
la Vierge de Roncevaux pour entonner le Salve Regina, ce
vieil « Allô, maman, bobo ! » de l’immense fatigue
chrétienne, dont je comprends qu’il ait été composé à Vézelay, sur
le chemin de Saint-Jacques :
« Mater misericordiae, Mère de
miséricorde, Ad te clamamus, exsules filii Evae, Vers toi
nous crions, nous, les enfants d’Ève en exil, Ad te
suspiramus, gementes et flentes, vers toi nous
soupirons, nous gémissons et nous pleurons... In hac lacrimarum
valle : dans cette vallée de larmes... »
Je ne l’ai jamais chanté aussi fort, ni
dans un tel mélange de franche panique et de confiance
désespérée : « Advocata nostra, toi notre
avocate, illos tuos misericordes oculos, tourne vers nous
tes yeux... O O O Clemens : Ô clémente, ô pieuse, ô
douce Vierge Marie. » La dernière phrase avec tous ces Ô Ô Ô
qui montent et qui descendent ressemble à l’étape d’aujourd’hui.
Mes pauvres pieds sont dans les pas de mes frères du Moyen Âge, et
une seule chose est certaine : à ce stade, personne d’autre ne
peut me mener à bon port sinon la Sainte Vierge.
Voilà qui est rassurant.
Et même assez désopilant.