CHAPITRE XVII
Plus d’une semaine s’écoula et Hooa, une nuit, prit à nouveau contact avec Jans.
— La situation se détériore doublement. D’abord, les Zonds ont envahi notre tanière.
La surprise figea les traits d’Edward. Il n’aurait pas cru les Zonds aussi téméraires. Il demanda des précisions.
— Comment ça ?
— Ils sont arrivés, un matin, vêtus de combinaisons protectrices. Ils étaient une demi-douzaine. Ils n’ont eu aucune difficulté à saisir, de leurs mains gantées, l’un des nôtres endormi.
— Vous ne vous êtes pas défendus ?
— La moitié de mon clan dort, abruti par les drogues déversées dans les cactus. Nous ne possédons plus le mordant, la hargne. Nous ne nous illusionnons plus. Les Zonds sont maintenant chez eux.
— Ils sont restés sur le septième continent ?
— Non. Après avoir capturé l’un des nôtres, ils sont repartis à bord d’engins volants.
Jans comprit que les habitants de Borh voulaient examiner de plus près un Ksiss, peut-être le disséquer, en tout cas le soumettre à certains tests. Cette manœuvre dissimulait un plan que le docteur tentait de deviner.
— Ils cherchent à vous annihiler, dit-il. Ils y parviendront, si vous ne réagissez pas vigoureusement.
— Ce n’est pas tout, continua Hooa sombrement. Quelque chose de bien plus grave encore nous menace. Les Fargs ne nous alimentent plus.
La stupeur du Terrien augmenta. Il maîtrisa un cri, évitant de réveiller ses compagnons. Il tâta le Ksiss, recroquevillé sur sa poitrine, et, dans le fond, il plaignait ces créatures aux prises avec les pires difficultés.
— Que m’apprenez-vous là ? Les Fargs ?
— Oui. Depuis quarante-huit heures, aucun d’eux n’est venu nous alimenter. Nous n’en avons pas revu un seul. Ils ont disparu.
— Vous soupçonnez les Zonds ?
— Oui. Ça m’étonnerait, pourtant, qu’ils aient réussi à tuer tous les Fargs. Certains auraient échappé au massacre. Aussi, je pense que nos auxiliaires ont purement décidé de nous abandonner.
— Voyons… Vous les connaissez. D’eux-mêmes, ils ne peuvent prendre aucune initiative. Vous me l’avez expliqué.
— Je sais, dit Hooa. Pourtant, c’est la tragique vérité.
Jans réfléchit, mais les événements se déroulaient si vite qu’il était pris de court. Il ne comprenait pas cette soudaine carence des hémiptères et, pas un instant, il ne songea à une révolte possible des Fargs contre leurs anciens maîtres.
Il chercha le remède à ce mal. Il le trouva.
— Dès demain matin, nous partirons, mes compagnons et moi. Nous irons tous dans votre clan et nous prendrons la place des Fargs. Nous le savons, nous sommes les seuls à pouvoir vous sauver.
— Comment ferez-vous ?
— Nous extrairons du suc de cactus, et nous vous l’inoculerons. Ainsi, nous substituerons-nous aux Fargs.
De bonne heure, Jans secoua ses amis. Il leur expliqua en deux mots la situation. Certains, comme Torn et Hokness, ne furent pas très chauds pour traverser le désert.
— Aider les Ksiss ? rétorqua l’avocat. Ces saloperies volantes nous ont inoculé la maladie. Qu’ils se débrouillent !
— Non, Torn, insista Edward. Vous raisonnez comme un idiot. Si Hooa ne l’avait pas décidé, ordonné, vous seriez encore un impotent, un malade, Hokness aussi. Tous, nous serions cloués sur nos lits.
Kassel, Klin, Phil et les deux jeunes filles se rangèrent derrière Jans. Torn et Hokness haussèrent les épaules et n’insistèrent pas. Finalement, après bien des palabres, l’avis général triompha.
Les humains plièrent bagages. Ils emportèrent le maximum de matériel et, surtout, la totalité de leurs provisions dont les réserves diminuaient sérieusement. D’ailleurs, bientôt, ils seraient obligés de se nourrir comme les Ksiss.
La traversée du désert s’opéra sans incident. Hooa avait précédé les hommes et c’est lui qui les accueillit à l’entrée de sa tanière.
Jans et ses amis s’accommodèrent d’une grotte et ils y installèrent leur campement. Ils trouvèrent une source d’eau fraîche à proximité et Klin varia le menu en péchant quelques poissons de mer. Le spectre de la famine s’éloignait un peu.
— Bizarre, dit Kassel. Comment expliquer que les Fargs aient disparu d’un seul coup ? A mon avis, les Zonds sont pour quelque chose dans cette histoire. Ils ont tout simplement détruit les hémiptères.
— Je pense comme Hooa, conclut Jans. Les Zonds n’auraient pas pu anéantir les Fargs d’un seul coup. Des rescapés auraient donné l’alerte. Non, tout se passe comme si les Fargs avaient décidé, à l’unanimité, de bouder leurs anciens maîtres.
— Une rébellion ?
— En quelque sorte. Un désir d’indépendance, si vous voulez.
— Hum ! Brusquement ?
Edward, au cours de ces dernières journées, s’était aperçu que les cactus « traités » ne présentaient pas la même coloration que les plantes « saines ». La différence affectait surtout le bulbe, précisément l’endroit où les Zonds inoculaient leurs substances. La teinte était moins foncée que la teinte habituelle. Un jaune pâle, très pâle, même.
Aussi, les humains choisirent-ils des extraits de plantes saines pour inoculer aux Ksiss. Au début, Jans utilisa des doses variables mais, très vite, il apprit la dose adéquate, quotidienne, nécessaire aux besoins des chauves-souris. Il passa même maître dans ce genre de besogne et tout le clan d’Hooa se soumit volontiers à ce « traitement ».
Klin, lui, aidé de Phil, devenait de plus en plus excellent pêcheur. Il perfectionnait sa technique, son matériel. L’océan foisonnait de poissons et les Terriens s’alimentaient soit du produit de la mer, soit d’extrait de cactus. Ils gardaient leurs dernières rations alimentaires en cas d’absolue nécessité.
L’intimité, avec le peuple des Ksiss, ne gênait plus les Américains. Au début, une sorte d’instinctive méfiance divisait les deux races si dissemblables. Mais l’une, comme l’autre, comprit qu’une mutuelle confiance devait s’établir.
— En somme, résuma Helen Cadwell, nous nous substituons aux Fargs et, comme eux, nous ne tirons aucun avantage de notre association avec les Ksiss.
— D’accord, convint Jans. Mais nous n’en tirons pas non plus d’inconvénient. Nous évitons simplement la mort d’un peuple, d’un peuple intelligent, et c’est une noble tâche.
— Ingrate ! grimaça Hokness qui n’était pas toujours d’accord avec ses compagnons. Je n’aime guère jouer les nourrices.
— On ne vous le demande pas, Hokness ! riposta Edward. Les Ksiss, c’est mon affaire, avec Kassel et Clara. Nous nous répartissons le travail.
— Si les Fargs nous attaquent ? grinça Torn, basculant dans le camp de l’industriel. Car cette éventualité peut se produire. Vous croyez que les Ksiss nous aideront ?
— Ils le peuvent, car ils sécrètent des antisubstances capables de neutraliser celles des hémiptères, expliqua le médecin new-yorkais. Mais, voyez-vous, j’ai peur que les Fargs ne soient occupés à une autre besogne et leurs pensées ne s’envolent pas vers nous.
— Quand même…, intervint Klin, en hochant la tête. Nous n’avons jamais expliqué pourquoi nous nous sommes échappés de l’antre d’Hooa, alors que nous étions terrassés par la maladie. Nous avions retrouvé notre vitalité.
— …Pour la reperdre très rapidement ! ajouta Jans. Hum ! je soupçonne les Zonds.
— Nous n’avons jamais expliqué non plus, continua Philip, pourquoi la police avait identifié nos cadavres, immergés dans une rivière ou dans l’océan, alors que nous n’avons jamais été morts.
— Ça ! dit Kassel avec une moue expressive. C’est loin, très loin. A quoi bon se creuser inutilement la tête ? Je crois que l’annonce du journal a tenu sa promesse. La « nouvelle vie », nous l’avons.
Après un frugal repas composé d’une soupe de poissons qu’Helen prépara habilement, et de jus de cactus, les pionniers veillèrent un moment puis ils allèrent se coucher. Chacun avait aménagé son « coin » dans la grotte et, quand le sommeil alourdit les paupières, le plus profond silence régna.
Au matin, John Phil fut le premier à ouvrir les yeux. Il avait la tête lourde. Il compta ses compagnons et, quand il vit le lit de Jans vide, il poussa un cri.
Kassel, Helen, les autres, s’éveillèrent à leur tour avec difficulté. Ces symptômes, Mac les reconnut.
— Cette nuit, quelqu’un est venu, dit-il. Il nous a drogués.
— Qui ? demanda Torn avec angoisse.
— Les Zonds, sûrement. Ils ont emmené Jans. Ça s’est déjà produit.
— Jans ? Pourquoi ?
La question restait évidemment sans réponse. Mais Kassel interrogea Hooa. En général, les Ksiss postaient des sentinelles, la nuit, autour de leur tanière. L’une d’elles avait aperçu un engin volant qui s’était posé à proximité.
Qu’aurait pu faire le Ksiss ? Rien. Aussi, il n’avait pas donné l’alerte, ce que regrettait Kassel. Car, à ce moment-là, peut-être, les humains n’avaient pas encore succombé au sommeil artificiel et passager. Mais ils ne paraissaient pas de taille à lutter avec les Zonds.
Jans reprit connaissance au labo, sur le troisième continent de la planète Borh.