CHAPITRE XI











— Docteur ! Docteur ! hurla Helen Cadwell, d’une voix angoissée. C’est terrible. Je ne peux plus bouger !

Elle essayait de remuer, allongée sur le sol rocheux qui la meurtrissait. Ses gestes étaient lents, lourds, difficiles, mais pas douloureux.

La nuit, la nuit totale, les environnait. La lampe électrique, brisée par les chauves-souris, s’était éteinte. Le regard, à la longue, s’habituait aux ténèbres. Il discernait certains objets.

C’est ainsi que Jans devina la jeune fille dans l’ombre. Il étendit sa main et palpa le bras d’Helen. Il trouva des mots rassurants.

— Ne vous découragez pas. Vous ressentez probablement une immense fatigue, et des picotements sur tout le corps.

— Oui, des picotements…, haleta l’étudiante new-yorkaise. Les symptômes de la maladie, n’est-ce pas ?

La voix de Klin parvint jusqu’aux oreilles de Jans. Une voix affaiblie.

— Docteur… je suis comme Helen, cloué au sol, à quelques mètres de vous. Comment expliquez-vous ça ?

— Les hémiptères nous ont assaillis en très grand nombre et nous ont inoculé la maladie. Nous sommes tous les trois victimes du même mal.

— Alors…, conclut Philip avec découragement, comme Hokness, comme Torn…

— Oui, comme eux…, dit sombrement Edward.

— Kassel ne peut pas venir à notre aide, se lamenta Helen. Va-t-on périr dans cette caverne abominable, sans même revoir la lumière du soleil ?

— On ne périra pas, rectifia Jans. On ne meurt pas de la maladie. Nos organismes resteront en « vie suspendue ».

— Bah ! vous voyez une différence avec la mort ? fit Klin. Nous étions tous candidats au suicide. Si j’avais su, je me serais jeté dans une rivière. Ici, notre agonie sera pire.

— Ne regrettez rien, Klin. A quoi bon ? Nous éprouvons les mêmes symptômes qu’Hokness, que Torn, peut-être même avec une intensité plus grande. La fatigue, l’asthénie, nous empêchent de nous relever.

— Oui, rien à faire ! grommela le comédien. J’ai essayé. Mes bras, mes jambes, mon corps entier, pèsent une tonne… Mais vous avez vu ?

— Quoi donc ?

— Ces sales bêtes phosphorescentes qui nous ont attaqués. Elles sont toujours là.

Klin ne mentait pas. Les chauves-souris avaient regagné leurs alvéoles et, leurs ailes repliées autour de leurs corps velus, immobiles, elles guettaient, elles surveillaient l’agonie des humains. Elles triomphaient sans manifester leur victoire, silencieusement. Mais qu’espèraient-elles encore ?

Un doute affreux s’infiltra chez Helen Cadwell.

— Si c’étaient des vampires ? S’ils attendaient que nous soyons totalement inconscients pour s’enivrer de notre sang ?

L’une des créatures prit son essor, dans un froissement de longues ailes. Elle tourbillonna quelques secondes au-dessus des Terriens et, finalement, s’abattit sur Jans.

Celui-ci lança un cri. Il tenta de repousser l’oiseau de nuit. Ses mains agrippèrent une peau râpeuse, froide, désagréable au toucher. Mais ses forces l’abandonnèrent très vite. Il transpira abondamment et renonça.

Il ferma les yeux. Les griffes de l’animal avaient lacéré sa chemise, sur la poitrine. Déployant ses ailes, la bête enveloppa le corps du médecin et ce dernier ressentit alors une impression de chaleur. Sa peau entrait en contact avec celle de la créature phosphorescente.

Il distinguait la masse sombre vautrée sur lui, presque accouplée à lui. Il respirait une odeur de soufre mais, peu à peu, quelque chose s’insinua dans son cerveau. Au début, il n’y attacha pas tellement d’importance. Puis, au bout de quelques minutes, il comprit que la fascinante créature lui « parlait ». Il percevait sa pensée.

— Je suis Hooa. Je gouverne les Ksiss de cette province.

Etonné, prodigieusement captivé par cette découverte. Jans entra dans le jeu. Une conversation télépathique s’engagea, surprenante, édifiante.

— Où sommes-nous ?

— Sur le septième continent de la planète Borh. Les six autres continents sont habités par les Zonds. Ceux-ci vous ressemblent exactement. C’est pourquoi, lorsque vous avez pénétré ici, j’ai cru que vous étiez des Zonds.

Edward comprit que l’inconnu chauve, à lunettes, de la villa de banlieue, l’homme qu’il cherchait depuis des jours, appartenait à cette race. Il habitait Borh.

— Pourquoi les Zonds ne viennent pas sur le septième continent ?

— Parce que, expliqua Hooa, ce continent nous appartient. Nous le défendons. Il bénéficie d’un climat épouvantable, comparé au reste de la planète. Les Zonds s’en éloignent, et nous ferons tout pour qu’ils ne débarquent pas ici. S’ils envahissaient le septième continent, nous serions condamnés à une mort certaine. Tout le peuple des Ksiss, et aussi celui des Fargs, mourraient.

— Qui sont les Fargs ?

— Les insectes qui inoculent la maladie.

— Quoi ? sursauta Jans, au comble de l’étonnement. Ces hémiptères sont organisés ?

— Mieux : ils nous sont indispensables. Sans eux, nous ne pourrions pas subsister. Nous les avons domestiqués depuis longtemps. Ils sont asservis. Pour nous, à notre intention, ils collectent l’eau nutritive contenue dans les plantes du désert, et ils nous inoculent cette nourriture.

— Pourquoi n’exécutez-vous pas vous-mêmes ce travail ?

— Parce que la lumière du jour nous tuerait. Nous vivons dans les ténèbres depuis toujours. Autrefois, dans les temps reculés, nos ancêtres sortaient la nuit dans le désert, et s’y nourrissaient. Puis l’ère de l’association avec les Fargs est arrivée. Très vite, les Fargs sont devenus nos auxiliaires.

— Quel bénéfice en retirent-ils ?

— Aucun. C’est une collaboration spontanée. Mais nous respectons les Fargs et nous les traitons avec égards.

Cette association mutuelle ressemblait à celle des rhinocéros africains avec les oiseaux blancs, qui, en permanence, se tiennent sur le dos des pachydermes et les débarrassent des parasites. C’est une image insolite de voir ces oiseaux dressés sur la croupe des lourds animaux, et Jans évoqua cette scène.

Puis il demanda, sentant toujours présente la « pensée » d’Hooa :

— Existe-t-il d’autres Ksiss, d’autres Fargs, sur Borh ?

— Sur les autres continents, non. Le climat, trop tempéré, ne permettrait pas de nous développer. Nous avons toujours habité le septième continent, avec les Fargs. Il existe d’autres colonies de Ksiss, car le désert s’étend sur une région immense. Il est entouré par l’océan.

— Vous n’avez jamais eu l’idée de contacter les Zonds ?

— Non, ils ignorent même notre présence. Nous les laissons dans cette ignorance et ils croient le septième continent inhabité. D’ailleurs, sous tous les aspects, nous nous différencions trop des Zonds. Pourtant, un jour, pas tellement éloigné, une machine volante a atterri dans le désert. Plusieurs Zonds ont débarqué. Ils ont effectué des recherches. Nous avons dû les dissuader. Les Fargs, sur notre ordre, sont intervenus. Ils ont inoculé, chez les Zonds, des substances poïkilothermiques, associées à des sympathicolytiques qui entravent le mécanisme de la thermorégulation et aident ainsi à installer un état d’hibernation, de refroidissement.

— Il ne s’agit pas d’une sclérose ?

— Non, toutes les fonctions vitales ralentissent au maximum.

— Alors, dit Edward avec espoir, il suffirait de réchauffer le sujet pour que…

— Ce n’est pas aussi facile, trancha Hooa. Les Fargs secrètent des substances spéciales et eux seuls possèdent les antidotes. Je ne pense pas que les Zonds aient pu tirer leurs « malades » de leur léthargie. Le réchauffement progressif de l’organisme ne suffit pas. Il faut neutraliser les effets des substances qui exercent leur action au niveau des centres nerveux et glandulaires.

Jans avait préparé bien d’autres questions, mais le Ksiss s’arracha au contact de la peau humaine. Il regagna son alvéole et, dès lors, la conversation télépathique s’interrompit. Vainement, le médecin tenta de solliciter à nouveau la pensée d’Hooa.

En quelques minutes, Edward avait appris des choses fantastiques, qu’il n’imaginait même pas, qui dépassaient même l’imagination la plus fertile. Comment aurait-il pu songer, un seul instant, que les hémiptères apparus sous son microscope appartenaient à une communauté organisée, intelligente ?

— Docteur ! appela Klin, rompant l’étrange silence. Je ne vous entends pas depuis plusieurs minutes. A quoi pensez-vous ?

— A quelque chose de bouleversant. J’ai pénétré dans un monde nouveau, inconnu.

Edward raconta sa conversation avec Hooa. Klin et Helen doutèrent de cette réalité extraordinaire et ils crurent sincèrement que les facultés mentales de leur compagnon s’ébranlaient. Il fallut toute l’insistance de Jans pour les convaincre.

— En admettant, dit Klin ; les Ksiss, ou les Fargs, comme vous voudrez… vous ont-ils expliqué ce qu’ils comptaient faire de nous ?