CHAPITRE III











Jans sursauta et s’éveilla brutalement. Il ouvrit les yeux et vit qu’une silhouette se penchait sur lui. Il faisait nuit. L’obscurité empêchait de discerner les traits. Klin ou Hokness ?

— C’est Klin, apprit le comédien. Excusez-moi, docteur, mais…

Il chuchotait à voix basse, comme s’il ne voulait pas qu’Hokness entendît. En réalité, il s’agissait de bien autre chose.

— Eh bien ! Klin, ça ne va pas ?

— Si, je ne dormais pas. Ou plutôt, je me suis réveillé. Vous ne remarquez rien ?

Edward promena son regard dans la grotte. Il lui sembla tout d’abord que la caverne était plus grande, plus spacieuse, plus profonde. Il aperçut le lit de camp, vide, de Klin. Puis celui d’Hokness. Mais il se dressa d’un bond et se frotta les yeux.

— Je ne rêve pas. Il y a un quatrième lit !

— Oui, dit le comédien. C’est pour ça que je vous ai réveillé.

Jans s’extirpa de son duvet. Le froid l’assaillit, mordant, brutal. Il frissonna. La caverne était une glacière alors que les autres nuits il n’avait jamais souffert du froid.

Il se leva, enfila un anorak et s’approcha du quatrième lit de camp. Dans le sac de couchage, quelqu’un dormait. On percevait sa respiration régulière, mais la cagoule du sac masquait le visage.

Jans hésita à réveiller le dormeur. Il attendrait le jour. D’ailleurs, celui-ci pointait, faiblement. Il donna bientôt assez de clarté pour que les deux hommes puissent se diriger. Ils restèrent stupéfaits.

— C’est une femme ! constatèrent-ils, debout devant le quatrième lit.

Peu à peu, les détails surgirent de l’ombre. D’autres détails, ahurissants, inexplicables. La caverne se prolongeait par un couloir, et déjà, Klin se précipitait. Il entra dans une autre grotte, plus petite, percée d’un orifice dans la voûte supérieure, et par où filtrait un rayon de lumière. L’aube.

Haletant, Jans rejoignit le comédien. La grotte annexe renfermait un tas d’objets. Ils les dénombrèrent, les étudièrent soigneusement. Il existait là tout un matériel de camping, complet, avec tous les accessoires. Des bouteilles de gaz portatives. Puis des vivres, sous forme de conserves, de rations. Des médicaments aussi, tout un échantillonnage, depuis l’aspirine jusqu’aux antibiotiques. Enfin, quelques outils, et des armes, des carabines et des munitions.

— Vous y comprenez quelque chose, docteur ?

— Non, sans doute aurons-nous bientôt une explication à cela.

— Vous pensez au type chauve, à lunettes ?

— Oui, il reviendra sûrement. En attendant…

Ils retournèrent dans la grotte centrale, où Hokness et la femme poursuivaient leur sommeil.

— Une nouvelle, dit Jans, désignant le quatrième lit de camp. On a dû l’amener ici pendant que nous dormions.

Il consulta sa montre.

— Elle est à nouveau arrêtée. Nous avons donc encore dormi plus de vingt-quatre heures. Que s’est-il passé pendant ce temps ? Nous avons changé de local. C’est incontestable.

Au lieu d’être sableux, comme le précédent, le sol était dur, rocheux. Edward et Klin traversèrent la grande caverne. Quand ils sortirent, par un orifice assez bas, obligeant à se baisser, ils découvrirent un autre décor, inconnu.

Des cactus géants se dressaient dans un désert de sable. Ils arboraient d’énormes piquants, sans doute vénéneux. Jans et Klin n’en avaient jamais vu d’aussi grands, même dans le Névada. D’autres plantes grasses croissaient entre les cactus, mais les deux hommes ne pouvaient pas leur donner de nom, car elles ne ressemblaient pas à leurs congénères terrestres.

Philip se baissa et ramassa une poignée de sable. Il était légèrement rougeâtre.

— Du sable ferrugineux, expliqua Edward. Vous venez jusqu’au sommet de cette dune ?

Il désignait une colline, à deux cents mètres. Klin acquiesça et ils marchèrent face au soleil. Un soleil jaunâtre, comparable à celui de la Terre, qui dardait déjà de chauds rayons, malgré l’heure matinale. Le sol s’abreuvait de chaleur et la différence de température, entre le jour et la nuit, devait être considérable.

Jans chercha où existait un désert ferrugineux. Il n’en trouva pas et renonça. D’ailleurs, il arrivait au sommet de la dune et le décor qu’il découvrit lui prouva qu’ils étaient dans un lieu extrêmement désolé, loin des routes habituelles.

Du sable, à perte de vue, du sable rougeâtre. Les cactus géants et les plantes grasses hachaient l’horizon. Il n’existait pas d’autre végétation. Si, peut-être, des racines qui ressemblaient aux mandragores, desséchées par le soleil.

La chaleur contraignit les deux hommes à battre en retraite. Ils retrouvèrent la grotte, presque climatisée. Hokness se levait en grognant et, résolument, Edward secoua la dormeuse.

Elle se réveilla. Sa tête jaillit de la cagoule. Elle était assez jolie, très jeune, avec des cheveux blonds, des yeux bleus et des lèvres un peu épaisses. La présence des trois hommes la gêna.

— Oh ! dit-elle. Que faites-vous ici ?

— Ne craignez rien, assura Edward. Je suis le docteur Jans. Je suppose que vous habitez New York.

— Oui, je m’appelle Helen Cadwell.

— Vous avez téléphoné à Whit 05-43 ?

L’étonnement grandit chez la jeune fille.

— Oui. Comment le savez-vous ?

Jans expliqua leur situation. Il donna même un certain luxe de détails. Helen Cadwell, mise en confiance, leur apprit qu’elle était étudiante en chimie et que l’excès de travail l’avait conduite au bord de la dépression nerveuse.

— Je connais ça, dit le médecin. Vous vouliez vous suicider ?

— Oui, j’avais déjà tenté de m’asphyxier au gaz. Des voisins m’avaient secourue in extremis.

— Une récidiviste. Savez-vous si on vous a amenée directement ici ?

— Je l’ignore. Un individu chauve, à lunettes et à barbe grise, m’a coiffée d’un casque à électrodes. J’ai perdu conscience. Je… je ne m’éveille qu’à l’instant.

— Je comprends votre stupéfaction ! sourit Edward. Vous savez, j’ai l’impression que nous avons accompli un long, un très long voyage. J’ai même la conviction que nous ne sommes plus sur la Terre.

— Vous plaisantez, j’espère ! sursauta Hokness. Sur quoi basez-vous votre affirmation ?

— Demandez à Klin. Il pousse, dans les environs, des cactus et des plantes grasses qui ne croissent pas sur notre planète. Je ne prétends pas être expert en botanique, mais vous connaissez des cactus de cette taille ?

Edward tira Hokness par le bras et le poussa jusqu’à la sortie. L’industriel se baissa avec difficulté, à cause de son gros ventre, et s’extirpa au-dehors, par l’orifice. Le soleil l’éblouit. Il éprouva des brûlures sur tout le corps. Il rentra précipitamment, mais il avait eu le temps d’entrevoir les cactus.

Il épongea son front mouillé de sueur.

— Jamais je n’ai eu aussi chaud ! gémit-il.

— D’accord, Hokness, grogna Klin. J’en conviens.

Il fait au moins soixante-dix degrés au soleil. Mais les cactus, vous les avez vus ?

— Oui… énormes, gigantesques. Dix mètres de haut, ou davantage. Et puis, leurs épines… elles sont bleues.

— Bleues ? répéta Helen Cadwell. Les cactus n’ont jamais eu d’épines bleues !

— Ceux-là, si, confirma Jans.

Klin trouva un thermomètre parmi les objets déposés dans la grotte annexe. Il le porta au-dehors. Dix minutes plus tard, le mercure était monté à soixante-sept degrés. Or, il n’était que neuf heures du matin, du moins approximativement. La nuit, si Edward s’en rapportait au froid qui l’avait surpris en se levant, il gelait sûrement, l’extérieur.

— A quoi ça rime ? demanda Helen. C’est ça, la vie nouvelle promise par l’annonce du Sun ?

— Je crois…, commença Jans.

Il s’interrompit et soupira. Il allait dire des choses désagréables et il s’abstint. Inutile de décevoir ses compagnons, mais, pour lui, la chose ne faisait aucun doute. Ils se trouvaient hors du système solaire.

— Que vouliez-vous dire, docteur ? insista Hokness.

— Nous sommes entre les mains de créatures bizarres, aux capacités prodigieuses dont nous avons déjà admiré quelques échantillons. J’ignore ce qu’on exigera de nous. A défaut d’autres explications, nous jouons un rôle de pionniers. Je crois que nous devrons nous débrouiller seuls, dans ce désert, et devant cette éventualité, des mains anonymes nous ont donné les moyens de survivre.

— Une opération de survie ? s’étonna Klin. Pourquoi ?

Edward haussa les épaules. Il n’émettait que des suppositions que rien encore ne confirmait.

— L’inconnu… L’inconnu chauve, à lunettes. Nous le reverrons sûrement. Il sait, lui, pourquoi nous sommes ici.

— Justement, conclut Helen Cadwell. C’est idiot, votre supposition. Ce type qui nous recevait dans une maison de banlieue… Il parlait l’américain à la perfection et il n’était pas extraterrestre, lui.

Ils attendirent vainement jusqu’à la nuit. Personne ne vint. Leur solitude resta entière. Jans enfila son anorak et sortit hors de la grotte. L’étudiante en chimie le rejoignit. Elle grelottait.

Ils observèrent le ciel piqueté d’étoiles. Un ciel sans nuages, translucide, d’une pureté extraordinaire. Les grands cactus se découpaient dans la nuit comme des fantômes. Pas une brise de vent n’agitait l’atmosphère. Le silence était profond, total.

— Je passe sur l’absence de lune, nota Jans. Mais observez bien la position des étoiles. Vous voyez le Chariot et la Polaire ?

— Non, avoua Helen, glacée jusqu’aux os. Nous nous trouvons peut-être aux antipodes.

— Vous ne les voyez pas parce qu’ils n’existent pas. Nous apercevons d’autres étoiles, dans un ordre différent… Je me suis toujours bien orienté d’après les étoiles. Ici, j’en suis incapable.

Helen Cadwell était doublement pâle : de froid et d’émotion. Ce qu’avouait le docteur confirmait sa thèse. Ils se trouvaient en dehors du système solaire. C’était effrayant. Mais où, et pour combien de temps ? Les questions restaient sans réponse.