19

Harper avait enveloppé Hayley de la tête aux pieds dans une couverture. Assis derrière elle sur le lit, il lui séchait les cheveux avec une serviette.

-

Je ne me souviens de rien, raconta-t-elle à mi-voix. Ni de m’être réveillée, ni de m’être levée, ni d’être sortie.

-

N’y pense plus, lui chuchota-t-il à l’oreille. As-tu assez chaud ?

Hayley acquiesça d’un hochement de tête, mais elle se sentait toujours glacée jusqu’aux os.

Rien, lui semblait-il, ne parviendrait jamais à la réchauffer tout à fait.

-

Je ne sais même pas combien de temps je suis restée dehors, reprit-elle.

-

Tu es de retour, maintenant. C’est tout ce qui compte.

Hayley se laissa aller en arrière, prenant appui contre le torse solide et rassurant de Harper.

Puis elle posa la main sur la sienne et la serra légèrement. Après ce qui venait de se passer, elle savait qu’il avait lui aussi besoin de réconfort et de chaleur.

-

Tu t’es lancé à ma recherche, dit-elle au terme d’un long silence pensif. tu m’as retrouvée…

Harper déposa un baiser sur ses cheveux humides.

-

Naturellement, dit-il. Comment aurais-je pu te laisser tomber ?

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Tu as pris avec toi le récepteur du babyphone.

Et cela aux yeux de Hayley, avait plus de signification et de valeur encore.

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Malgré ton affolement, tu as pensé à le prendre, insista-t-elle. Tu n’as pas oublié Lily.

L’entourant de ses bras, Harper posa la joue contre la sienne et une main protectrice sur son v entre.

-

Hayley… Jamais je ne vous abandonnerai. Je le jure.

Hayley tourna la tête afin que leurs lèvres d’effleurent.

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Je le sais, murmura-t-elle entre deux baisers. Et j’ai confiance en toi. Amelia ne croyait pas aux promesses, à l’espoir, à l’amour. Moi, j’y crois. Je crois en nous, en tout ce que nous pouvons espérer de cette vie qui nous attend. La grande différence entre elle et moi, c’est qu’elle n’avait rien, alors que moi, j’ai tout.

-

Tu te sens encore désolée pour elle ? Après ce qu’elle t’a fait ce soir ? Après tout ce qui s’est passé ?

-

Je ne sais pas. Je ne sais plus ce que je ressens pour elle.

Hayley poussa un soupir d’aise. Il était tellement bon de laisser sa nuque reposer contre l’épaule forte et rassurante de Harper.

-

Jusqu’à présent, je pensais la comprendre, reprit-elle d’un ton dubitatif. Au moins un tout petit peu. Nous nous sommes trouvées dans une situation semblable, toutes les deux. Nous sommes tombées enceintes sans l’avoir voulu ; dans un premier temps, nous avons rejeté le bébé…

-

Arrête ! Tu n’as rien à voir avec elle.

-

Harper… Oublie ta colère contre elle, une minute. Considère le problème en toute objectivité, comme tu le fais dans ton travail. Nous étions toutes les deux mères célibataires. Nous n’étions ni l’une ni l’autre amoureuses du père de l’enfant que nous portions. Après avoir redouté de voir nos petites vies bouleversées, nous en sommes venues, elle et moi, à désirer l’enfant qui grandissait en nous et à l’aimer – pour des raisons différentes, sans doute, mais le résultat est le même.

-

Pour des raisons différentes, répéta-t-il. Même s’il est vrai qu’en apparence, il existe un motif commun dans vos deux histoires.

Quelques coups brefs furent frappés à la porte. Roz entra, les bras chargés d’un plateau.

-

Je ne vous dérange qu’un instant, dit-elle. Harper, veille à ce qu’elle boive ceci, s’il te plait.

Après avoir déposé le plateau au pied du lit, Roz en fit le tour pour venir embrasser Hayley.

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Repose-toi bien, surtout.

Harper tendit le bras pour serrer un instant la main de sa mère.

-

Merci, maman.

-

Surtout, n’hésitez pas à appeler si vous avez besoin de quelque chose.

-

Amelia n’avait personne pour prendre soin d’elle, reprit Hayley quand Roz eut refermé la porte derrière elle. Personne pour qui elle comptait vraiment.

-

Et elle ? Objecta Harper. Qui comptait réellement à ses yeux ? L’obsession n’est pas l’amour.

Il repoussa doucement Hayley et se leva pour aller servir le thé.

-

Nul ne conteste que ce qui lui est arrivé soit d’une injustice absolue, poursuivit-il.

Mais tu veux que je te dise ? Il n’y a aucun héros dans cette triste histoire.

-

Il devrait y en avoir, mais tu as raison, il n’y en a pas, reconnut Hayley en prenant la tasse fumante qu’il lui tendait. Amelia n’avait rien d’une héroïne tragique, comme Juliette. Elle était juste infiniment triste. Et amère.

-

Egoïste, calculatrice, ajouta-t-il. Et folle à lier.

Harper marcha jusqu’à la porte-fenêtre, dont il écarta le rideau pour observer la pluie qui continuait à tomber. La compassion de Hayley pour Amelia avait fini par avoir raison de ses propres réticences vis-à-vis de son aïeule. S’il était toujours en colère contre elle, elle lui inspirait aussi une profonde pitié.

-

Elle a toujours été si triste… reprit-il, sans cesser d’observer la pluie. Quand j’étais gamin et qu’elle venait chantonner sa berceuse pour moi la nuit, je le ressentais déjà. Triste et égarée… Pourtant, je me sentais en sécurité en sa présence. Les enfants savent intuitivement en qui ils peuvent avoir confiance. A sa façon, elle se souciait de moi et de mes frères. Je suppose que cela peut être porté à son crédit.

Harper se retourna à temps pour voir Hayley, les yeux humides, écraser une larme sur sa joue..

-

Il y a une chose que je ne parviens pas à comprendre, dit-elle. Qu’allait-elle faire au deuxième étage ? En quoi cette salle de bal est-elle importante pour elle ?

Comprenant qu’il ne parviendrait pas à écarter ce juste de la conversation, Harper la rejoignit, s’assit au bord du lit et lui prit la main.

-

Avant de monter au deuxième, raconta-t-il, tu as dû te rendre chez moi. J’ai trouvé la porte ouverte et il y avait des traces de pas boueuses sur le sol.

-

Je suppose que c’est là, dans la remise à voitures, qu’elle a trouvé la corde qu’elle portait, la nuit où elle nous est apparue sur la terrasse. Tu te rappelles ? Il pleuvait également. Qu’avait-elle l’intention de faire avec cette corde ? Ligoter la nurse, pour pouvoir récupérer son fils ?

Harper secoua la tête.

-

Je ne pense pas que ce soit pour cela qu’elle avait besoin d’une corde.

-

Elle portait également cette horrible faucille, insista Hayley avec un frisson rétrospectif. Peut-être comptait-elle se servir de la lame pour se défendre contre quiconque essaierait de l’arrêter… Mais la corde ? Que voulait-elle en faire, hormis ligoter quelqu’un avec ?

Ses yeux s’arrondirent, et elle reposa précipitamment sa tasse quand la réponse lui apparut.

-

Ô ! Mon Dieu ! S’exclama-t-elle en soutenant le regard grave de Harper. Elle voulait se pendre ! C’est bien à cela que tu penses, n’est-ce pas ? Mais dans ce cas, pourquoi traverser tout le parc sous la pluie pour aller se pendre dans la salle de bal ?

-

La nursery se trouvait au deuxième étage, à l’époque.

Hayley sentit le sang se retirer de son visage. Pour conjurer l’image affreuse qui venait de se former dans son esprit, elle répéta d’un ton absent :

-

la nursery…

Cette fois, elle en était certaine, jamais elle ne réussirait à se réchauffer tout à fait.

Hayley avait l’habitude de voir filer les heures à toute allure. Ses journées étaient tellement remplies, entre les tâches ménagères, administratives et domestiques, qu’elle se rappelait à peine le sens que donnent au mot « loisir » ceux qui n’ont pas un emploi à plein temps et un enfant en bas âge.

Sans doute était-ce pour cette raison qu’elle était si désemparée de se retrouver sans rien avoir d’autre à faire que se reposer et reprendre des forces. Mais lorsque c’est votre patronne elle-même qui vous ordonne de prendre une journée de congé, inutile de songer à résister. surtout quand votre patronne s’appelle Rosalind Harper…

Ainsi avait-elle été reléguée dans la maison de Stella et Logan, sans même la présence de Lily pour lui changer les idées. On lui avait ordonné de se reposer, et elle avait essayé.

Réellement essayé. Hélas, son goût habituel pour la lecture l’avait désertée, rien ne la tentait dans la pile de DVD que Stella lui avait laissée avant de partir, et le silence parfait qui régnait dans la maison vide l’incitait à compter les minutes plus qu’à en profiter pour dormir.

Pour passer le temps, elle déambula de pièce en pièce. Admirant le foyer lumineux, élégant, chaleureux et coloré que ses amis avaient créé. Tout dans cette maison avait été conçu, décoré, meublé en tenant compte de la présence des enfants. Le jardin lui-même, sans rien perdre de sa beauté et de son élégance, était un endroit où deux garçons turbulents et un chien pouvaient s’ébattre sans restriction en en toute sécurité.

Suivie de Parker, le chien de la maison, elle redescendit l’escalier en se demandant si elle saurait se montrer aussi avisée que ses amis lorsqu’il s’agirait pour elle d’aménager son propre foyer.

Jamais elle n’y avait réfléchi auparavant. Elle n’était pas aussi organisée et prévoyante que Stella. Depuis qu’elle était en âge de prendre des responsabilités, elle s’était contentée de vivre au jour le jour.

Certes, lorsqu’elle vivait à Little Rock, l’idée l’avait parfois titillé de prendre des cours de gestion, pour se préparer au vague projet d’ouvrir un jour sa propre librairie. Comme toutes les filles le font sans doute, elle avait également joué avec l’idée de tomber amoureuse. Un jour…

Le destin s’était chargé de la bousculer et de bouleverser les vagues plans qu’elle avait dressés pour sa vie. Ainsi se retrouvait-elle, à vingt-six ans, enceinte de son deuxième enfant, à exercer un métier auquel elle ne connaissait rien deux ans plus tôt, et si béatement amoureuse qu’elle aurait pu dessiner des cœurs dans des cahiers. Bref, tout aurait été parfait si un esprit irascible et psychotique n’avait pas jugé bon de s’approprier son corps de temps à autre.

Le chien se mit à gémir devant la porte de la cuisine, le tirant de ses pensées.

-

D’accord… maugréa-t-elle en allant lui ouvrir. Tu vas sortir. Je reconnais que je ne suis pas d’une compagnie très agréable aujourd’hui.

Elle suivit Parker sur la terrasse et le regarda filer en direction des bois tout proches, comme s’il avait un rendez-vous urgent à honorer. La pluie avait rafraîchi l’atmosphère, mais il faisait un beau soleil. Elle aurait pu faire une petite promenade le long des allées, en profiter pour désherber un peu, mais il y avait sur la terrasse un transat qui lui tendait les bras. Peut-être le grand air serait-il plus propice à la sieste ?

Sans grand espoir, elle s’allongea et rabattit le dossier en arrière. L’espace d’un instant, elle caressa l’idée d’aller chercher un libre à l’intérieur. Mais deux minutes plus tard, elle était déjà endormie.

Hayley se réveilla, tirée du sommeil par des ronflements sonores. Confuse, elle plaqua une main sur sa bouche, mais le bruit incongru ne cessa pas pour autant. Tandis qu’elle dormait, on avait jeté un plaid sur elle, et le parasol avait été orienté de manière à la protéger. Quant aux ronflements, ils étaient produits par Parker, allongé de tout son long au pied du transat.

Elle avait beau avoir l’esprit engourdi, elle n’imaginait pas que le chien ait pu prendre soin d’elle pendant qu’elle dormait.

A l’instant même où elle se redressait pour éclaircir ce mystère, Stella sortit de la cuisine, un verre de thé glacé dans chaque main.

-

Tu as fait une bonne sieste ? S’enquit-elle en la rejoignant.

-

Je ne sais pas, répondit Hayley. J’ai l’impression de m’être endormie il y a une minute à peine.

Avec un sourire de remerciement, elle prit le verre que lui tendait son amie et consulta sa montre.

-

Quelle heure est… Ouch ! Cela fait deux bonnes heures que je suis sur ce transat.

-

Heureuse de l’entendre. Tu as meilleure mine.

-

Merci. Où sont les enfants ?

-

Logan est allé les chercher à la sortie de l’école, avant de se rendre à son dernier rendez-vous de la journée. Ils adorent le suivre sur ses chantiers. Belle journée, pas vrai ? Un temps idéal pour se la couler douce sur la terrasse.

-

Comment ça a été, à la jardinerie ? C’est aussi un temps idéal pour les affaires.

-

Tu ne crois pas si bien dire ! Nous n’avons pas arrêté de la journée. As-tu mangé

?

-

Je n’avais pas très faim.

-

Toi, peut-être, protesta Stella en se penchant pour lui caresser le ventre, mais tu oublie que quelqu’un là-dedans doit avoir bon appétit. Je vais te préparer un sandwich.

-

ne te mets pas en frais pour moi, Stella…

-

Jambon-beurre ?

Avec un soupir, Hayley préféra capituler.

-

Ce n’est pas juste. Tu connais toutes mes faiblesses.

-

Ne bouge pas. Le bon air te fait du bien. J’en ai pour une minute.

En un rien de temps, effectivement, Stella fut de retour, non seulement avec le sandwich annoncé, mais également avec de petits dés de fromage, une grappe de raisin noir et une assiette de cookies.

Après avoir détaillé le plateau d’un œil gourmand, Hayley redressa la tête et sourit à son amie.

-

Tu veux bien être ma maman ?

En riant, Stella s’installa à ses pieds et commença à les masser de manière si experte que Hayley sentit tous ses muscles se détendre et soupira de bien-être.

-

Ce que j’ai préféré lors de mes grossesses, expliqua Stella tout en continuant son massage, c’est de pouvoir me faire chouchouter.

-

J’avoue ne pas avoir eu cette chance, au début, quand j’attendais Lily.

-

Raison de plus pour te rattraper cette fois-ci. Alors ? Comment te sens-tu, ô femme enceinte ?

-

Bien. Fatiguée – tu sais ce que c’est – et un peu instable sur le plan émotionnel –

tu as connu ça aussi – mais globalement ça va.

après avoir avalé une nouvelle et généreuse bouchée de sandwich, elle ajouta :

-

En fait, je déteste avoir à le reconnaître, mais je me sens mieux. Une bonne sieste, un copieux en-cas et un massage m’ont remise d’aplomb. Je vais prendre soin de moi, Stella. Je te le promets. J’ai été très prudente quand j’étais enceinte de Lily, et je le serai autant cette fois.

-

Je l’espère bien ! S’exclama Stella en mettant fin à son massage. De toute façon nous ne te laisserons pas le choix.

-

ça ne me plait pas trop que…

Hayley hésita un instant, puis se décida à conclure avec un haussement d’épaules :

-

Que vous vous fassiez autant de souci pour moi !

-

Tant pis pour toi. Tu vas devoir t’y habituer. C’est plus fort que nous, nous ne pouvons pas nous en empêcher. Surtout avec tout ce qui se passe en ce moment.

-

La nuit dernière, c’était tellement… J’ai dû utiliser tous les qualificatifs possibles, les fois précédentes – puissant, étrange, bizarre, intense – mais jamais, jusqu’à présent, je n’avais ressenti ça.

Laissant retomber son sandwich dans l’assiette, Hayley chercha le regard de son amie.

-

Je n’ai pas tout raconté à Harper, reprit-elle. Je n’ai pas pu.

-

Que veux-tu dire ?

-

Je ne lui ai pas dit exactement ce que j’ai ressenti, précisa-t-elle, parce qu’il aurait fait toute une histoire. Alors, je compte sur toi pour réagir avec pondération.

-

Ne t’inquiète pas et dis-moi tout.

-

C’est juste une sensation. Je ne sais pas si elle est uniquement liée au stress de ce qui s’est passé ou si elle est fondée, mais… j’ai l’impression qu’elle veut l’enfant.

Posant la main sur son ventre, Hayley précisa :

-

Pas le sien. Enfin, plus exactement, à défaut du sien, celui que je porte.

-

Quoi ? Protesta Sella, les yeux écarquillés par l’inquiétude. mais comment…

-

Rassure-toi, coupa Hayley. Elle ne pourra rien faire pour me le prendre. Aucune puissance, sur cette terre ou dans l’autre monde, n’est assez forte pour me déposséder de mon bébé. Tu sais ce que c’est toi qui as mis au monde deux enfants. Mais Harper… il serait malade d’inquiétude.

-

Si tu ne veux pas que je le sois moi-même, fit Stella en grimaçant, tu as intérêt à t’expliquer un peu !

-

Amelia n’arrête pas de se mélanger les pinceaux dans les époques, expliqua Hayley après avoir réfléchi un instant. Je ne vois pas comment l’expliquer autrement. Elle ne cesse d’osciller entre le présent – notre présent – et le passé –

son présent à elle. Quand elle est ici et maintenant avec moi, en moi, elle veut tout ce qui est à moi : l’enfant que je porte, ma vie, mon corps… Si je la laissais faire, elle ferait en sorte d’obtenir tout ce à quoi elle aspire : bijoux, argent, pouvoir. Son appétit est insatiable. Elle est du genre à vouloir le beurre et l’argent du beurre. Tu vois ?

-

Je crois.

-

Elle est beaucoup plus effrayante, mesquine, violente et égoïste quand elle est consciente d’évoluer dans notre présent. Lorsque son esprit se laisse rattraper par ce qui lui est arrivé, c’est comme si elle était encore en train de vivre ce lointain passé, comme s’il constituait pour elle un éternel présent. Alors, elle peut être en colère et vouloir que quelqu’un paie pour ce qui lui est arrivé. Mais elle peut également être infiniment triste et pitoyable et juste vouloir que tout s’arrête. Dans ces cas-là, elle se montre extrêmement lasse et fatiguée… Harper pense qu’elle s’est suicidée, tu sais.

Stella hocha la tête.

-

C’est ce qu’il m’a dit ce matin.

-

Il pense qu’elle s’est pendue dans la nursery où son fils devait être endormi… elle en était bien capable, hélas. Elle était suffisamment éperdue de rage et de désespoir pour cela.

-

Cela aussi je le sais.

Manifestement troublée, Stella se releva et s’assit dans le transat voisin de celui de Hayley.

-

J’ai de nouveau eu affaire à elle… reprit-elle en fixant son amie avec gravité. Elle m’est apparue dans de nouveaux flashs dernièrement.

-

Et c’est maintenant que tu me le dis ! S’exclama Hayley en se redressant. Où ça ?

Quand ?

-

Cela ne s’est pas passé ici, et ce n’était pas la nuit. Il s’agissait en quelque sorte de rêves éveillés. Au boulot, à la jardinerie. Comme autrefois, je contemplais un dahlia bleu. Mais cette fois, il était monstrueux – c’était ainsi qu’elle voulait que je le voie. Ses pétales étaient affûtés comme des lames de rasoir prêtes à lacérer.

Mais le plus horrible, c’est qu’il ne fleurissait pas dans un jardin. Il jaillissait d’une tombe béante, affreuse et anonyme. Il n’y avait aucun nom sur la stèle.

-

Quand ces flashs ont-ils commencé ?

-

Il y a deux ou trois jours.

-

Sais-tu si Amelia s’est également manifestée à Roz ?

-

Je l’ignore, mais nous allons le lui demander. Elle ne devrait pas tarder à arriver.

-

Stella… Il va falloir qu’on explore l’ancienne nursery. Je pense que c’est là qu’Amelia veut nous amener. Et c’est peut-être là qu’elle nous donnera les réponses qui nous manquent.

Pour parler entre femmes à l’abri des indiscrètes oreilles masculines, rien de tel que de se pencher sur l’organisation d’un mariage… Les hommes, comme le constata Hayley avec surprise, s’empressèrent de prendre leurs jambes à leur cou dès qu’il fut question de listes d’invités, de choix de décoration et de plans de tables.

Ainsi purent-elles se retrouver toutes les trois sur la terrasse de Stella en cette délicieuse soirée, Lily passant avec délices d’une paire de bras à une autre ou jouant dans l’herbe avec Parker.

-

Je n’imaginais pas qu’il serait si facile d’éloigner Harper, commenta Hayley, mi-figue mi-raisin. On pourrait s’attendre qu’il s’investisse un minimum dans les préparatifs. Après tout, c’est aussi lui qui se marie !

Roz et Stella échangèrent un regard amusé.

-

Je suppose, reprit Hayley, que c’est sans importance, puisque ce motif de réunion n’était qu’un prétexte. mais tout de même je…

Laissant sa phrase en suspens, elle balaya d’un geste de la main ses propres doutes et se tourna vers Roz.

-

Ainsi, lui dit-elle, Amelia s’est également manifestée à vous dernièrement ?

-

Oui, à deux reprises, alors que j’étais seule à la jardinerie. Je travaillais, et brusquement, je me suis retrouvée transportée en un lieu si sombre, glacial et humide, que j’en frissonne rien que d’y repenser. Comme Stella, j’étais au bord d’une fosse ouverte. Je me suis penchée pour regarder, et je l’ai vue allongée au fond de la tombe. Les yeux ouverts, elle soutenait tranquillement mon regard.

Entre ses mains croisées sur sa poitrine, elle tenait une rose noire.

-

Pourquoi ne pas nous en avoir parler tout de suite ? S’étonna Stella.

-

Je pourrais vous poser la même question, rétorqua Roz. je comptais bien vous en parler, mais nous avons été quelque peu perturbés, ces temps-ci…

-

Au tout début de cette histoire, intervint Hayley en hissant Lily sur ses genoux et en admirant l’anneau de plastique orange que sa fille lui tendait, j’ai évoqué la possibilité d’une séance de spiritisme. Au risque de provoquer de nouveau l’hilarité, je réitère ma suggestion. Nous avons toutes les trois, successivement, eu un lien particulier avec Amelia. Mais jusqu’à présent, c’est toujours elle qui a pris l’initiative. Si, à notre tour, nous essayons d’entrer en contact avec elle, peut-être nous dira-t-elle ce qu’elle attend de nous.

-

Je vous préviens, dit Roz d’un ton ferme, pour rien au monde je n’enfilerai un turban pour regarder au fond d’une boule de cristal. En plus, je ne suis pas persuadée qu’Amelia puisse nous dire précisément où se trouve sa dépouille. A mon avis, elle n’en sait rien elle-même.

-

Qui plus est, renchérit Stella, rien ne nous garantit que ses restes soient enterrés sur le domaine de Harper House.

-

Certes, convint Roz. Mais Mitch a fait des recherches très poussées et n’a découvert nulle part dans les environs de sépulture officielle à son nom. Et ne dit-on pas qu’un esprit qui ne peut trouver le repos éternel hante les lieux où son corps a été inhumé ?

-

Je suis d’accord avec Roz, approuva Hayley. Mais une autre manière d’aborder le problème pourrait être de découvrir les circonstances de son décès. Qu’elle ait été tuée ou qu’elle se soit suicidée, nous devons le découvrir. Tout comme il nous faut savoir dans quelles circonstances et où.

-

La nursery du deuxième… fit Roz d’un ton rêveur. Elle était encore en fonction quand je suis née.

-

Vous y avez dormi étant bébé ? S’étonna Hayley.

-

Je n’en garde bien sûr aucun souvenir, mais c’est ce qu’on m’a raconté. J’y ai passé mes premiers mois, avec ma nurse. Ma grand-mère n’approuvait pas ce choix. Apparemment, elle ne s’en était servie, quant à elle, que quand elle donnait des réceptions dans la salle de bal. Elle avait sur mes parents une influence considérable, et elle a fini par les convaincre de me rapatrier dans une chambre du premier étage, qui fait office depuis lors de nursery. Moi-même, je n’ai jamais utilisé la nursery du deuxième pour mes garçons.

-

Pour quelle raison ?

Les yeux perdus dans le vague, Roz réfléchit un instant avant de répondre à la question de Hayley.

-

D’abord, je ne tenais pas à ce qu’ils dorment si loin de moi. Ensuite, il y avait dans cette pièce un je-ne-sais-quoi qui me déplaisait. Je ne m’y sentais pas bien, mais j’aurais été incapable de dire pourquoi. À vrai dire, je n’y ai pas beaucoup réfléchi, à l’époque.

-

Je n’y suis moi-même jamais allée, enchaîna Hayley d’un ton surpris. Ce qui est étrange, maintenant que j’y pense. Curieuse comme je suis, j’adore visiter les maisons anciennes et essayer de me les représenter telles qu’elles étaient autrefois. Mais depuis que je vis ici, jamais je n’ai été tentée de grimper au deuxième. Et toi, Stella ?

-

Pareil… et ce qui est encore plus étrange, c’est que les garçons semblent avoir évité eux aussi de monter là-haut, tout le temps qu’ils ont vécu à Harper House.

Pourtant, quel terrain d’aventure et de jeux rêvés que ces pièces mystérieuses et inoccupées. ! Ils y sont peut-être allés sans me le dire, mais cela m’étonnerait.

Luke aurait fini par cracher le morceau. Il est incapable de garder un secret, au grand désespoir de son frère.

-

Je pense qu’il va falloir qu’on y monte, conclut Hayley en les dévisageant l’une après l’autre. Nous n’avons pas le choix.

-

Ce soir ? Demanda Stella.

-

Je ne crois pas pouvoir attendre davantage.

-

D’accord intervint Roz. Mais si nous devons y aller, nous irons tous les six. David s’occupera des enfants.

Avant de passer à l’action, ils s’octroyèrent un vrai repas en famille. Roz avait insisté, faisant valoir que ce genre de rituel était important, et Hayley comprenait pourquoi. La chaleureuse normalité d’une telle solidité de la famille qu’ils formaient, et dans ce rassemblement familial, elle avait sa place, tout naturellement.

Elle avait désormais une mère, une sœur, un amoureux, des frères, des amis, une petite fille aimée de tous, et un autre enfant qui naîtrait bientôt. Et tout ce qu’il lui faudrait faire pour qu’il continue à en être ainsi, elle le ferait. Aussi, s’efforça-t-elle de manger comme les autres, d’écouter les conversations et d’y participer, de faire le service et de réparer les petits dégâts occasionnés par les enfants. Il fut question de fleurs, de livres, d’école, de livres encore. Mais la conversation s’anima véritablement que lorsque fut abordé le sujet du mariage.

-

Maman ? Lança Harper. Hayley t’a dit que nous souhaitons nos marier ici, je suppose ? si cela te convient naturellement…

-

Non seulement cela me convient, mais c’est ce que j’espérais.

Reposant sa fourchette, Roz s’accouda à la table et fit face à sa future belle-fille.

-

Dans le parc, c’est bien cela ? Nous ferons une prière pour que le temps reste au beau fixe, mais nous louerons également un ou deux chapiteaux pour avoir une solution de repli. Tu peux compter sur moi pour vous couvrir de fleurs ! j’imagine que tu voudras des lys…

-

Bien sûr ! Dans mon bouquet de mariée, je ne veux que des lys pourpres.

-

Une fois n’est pas coutume, nous oublierons donc les couleurs pastel et travaillerons avec des couleurs franches… Je sais que vous voulez pas quelque chose de trop formel, et puisque nous avons déjà deux mariages derrière nous, il ne devrait pas être difficile de mettre sur pied rapidement toutes les conditions d’une fête réussie.

-

Un bon conseil, glissa Logan à Harper. A partir de maintenant, méfie-toi de ce que tu dis. Si elle te demande de choisir entre deux solutions, tu dis que les deux te semblent formidables et que tu préfères la laisser choisir.

-

Il s’imagine qu’il est drôle, soupira Stella à côté de lui.

-

Pourquoi tout le monde veut se marier ? S’enquit innocemment Gavin. Et pourquoi il faut toujours qu’on porte des cravates ?

-

Tu tiens vraiment à le savoir ? Lui répondit son beau-père. C’est parce que les femmes adorent nous torturer.

-

Alors, protesta Gavin, il faudrait qu’elles en portent aussi !

-

Je veux bien mettre une cravate, proposa Stella. Mais dans ce cas, il faudra que vous portiez des talons aiguilles, messieurs !

-

Moi, je sais pourquoi les gens se marient ! Intervint Luke en jaillissant de sa chaise. C’est pour pouvoir dormir dans le même lit et faire des bébés.

il se tourna vers Roz et ajouta d’un air très intéressé :

-

Vous avez déjà fait votre bébé, toi et Mitch ?

-

Nous avons touts les deux, fait notre quota de bébés il y a déjà bien longtemps.

sur ce…

repoussant sa chaise, Roz se leva et conclut :

-

Je crois qu’il est temps pour vous d’aider David à débarrasser la table, les garçons. Ensuite, glace à volonté pour tout le monde à la cuisine !

-

En route mauvaise troupe ! S’exclama David.

avant que Hayley ait pu s’en occuper elle-même, il vint sortir Lily de sa chaise haute en expliquant à sa mère :

-

Elle adore m’aider à charger le lave-vaisselle. Ne t’en fais pas pour elle.

-

Oh ! Je ne m’inquiète pas. Je sais qu’elle ne peut être entre meilleures mains et que je ne lui manquerai pas une seconde. Mais si tu le veux bien, j’ai deux mots à te dire dans la cuisine.

David la laissa s’emparer d’une pile d’assiettes et lui emboîter le pas jusque dans la cuisine, où il exerçait jour après jour ses talents. Après avoir déposé Lily sur un tapis en lirette, il lui confia en guise de batterie une boite de plastiques et une cuillère en bois. Puis, laissant les enfants de Stella ranger les assiettes dans le lave-vaisselle, il se tourna vers Hayley et lui sourit.

-

Alors ? Fit-il, manifestement intrigué. Tu as quelque chose à me demander ?

-

Cela va sans doute te paraître un peu étrange, prévint Hayley. Voilà… D’après moi, le jour de son mariage, chacun devrait pouvoir se faire plaisir et s’entourer des gens qu’il aime le plus. Qu’en penses-tu ?

-

Ce jour-là plus que tout autre encore, bien sûr !

-

C’est pourquoi je me demandais si tu accepterais de… de jouer le rôle de mon père, en quelque sorte, et de me donner le bras pour me conduire à l’autel.

-

Comment ? S’exclama-t-il, soudain très pâle. Moi ?

-

Je sais que tu es bien trop jeune pour tenir le rôle d’un père de substitution, s’empressa de préciser Hayley. Ce n’est pas du tout de cette manière-là que j’envisage les choses. Mais tu es mon ami, en plus d’être celui de Harper. C’est un peu comme si nous étions de la même famille, toi et moi. Et comme je n’ai, hélas, plus mon père pour m’accompagner, je serais très heureuse que tu acceptes de me rendre ce service.

Les yeux embués de larmes, David glissa son bras sous le sien et se pressa affectueusement contre elle.

-

C’est la chose la plus gentille… murmura-t-il d’une voix étranglée. la plus gentille des choses que l’on m’ait…

-

Tu es d’accord ? Coupa-t-elle.

Reculant d’un pas, David s’inclina devant elle.

-

J’en serais ravi. Et très honoré.

Il s’empara de ses mains et les porta l’une après l’autre à ses lèvres.

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Je suis soulagée, avoua-t-elle dans un soupir. J’avais peur que tu trouves cette idée stupide.

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Pas le moins du monde ! Je suis très, très fier. Et très touché. D’ailleurs, pour tout te dire, si tu ne te dépêches pas de sortir de cette pièce, la situation va devenir très embarrassante pour moi.

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Pour moi aussi, répondit-elle en reniflant. OK. Nous en reparlerons plus tard, d’accord ?

Hayley s’accroupit pour déposer un baiser sur les cheveux de sa fille. En pleine improvisation rythmique, celle-ci l’ignora royalement.

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Sois sage, mon ange.

Avant qu’elle ait atteint la porte, David la rappela.

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Hayley ? Je voulais te dire… ton père serait fier de toi.