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Harper patienta jusqu’au lendemain midi, sachant qu’avec Hayley, il devait faire preuve de patience et de subtilité et qu’au moindre signe trop évident qu’il cherchait à lui venir en aide en lui changeant les idées, elle l’enverrait promener. Hayley Phillips était le type même de la jeune femme moderne fidèle à son credo – « surtout, ne vous en faites pas pour moi, je me débrouille très bien toute seule. »
Il ne trouvait rien à redire à cela. Combien d’autres, dans sa situation, auraient abusé de la générosité de Roz ou, du moins, tenu celle-ci pour acquise ? Hayley n’en avait rien fait. Il ne l’en respectait que davantage. Il l’admirait même pour son caractère bien trempé – enfin, jusqu’à un certain point. Quand elle lui servait à le repousser, cette qualité devenait à ses yeux un défaut. Il n’y a jamais loin de l’indépendance d’esprit à l’entêtement.
Il lui fallut fouiller deux serres et traverser tout le magasin avant de la trouver, dans l’entrepôt. Elle avait passé un tablier aux armes de la jardinerie par-dessus un short noir et un tee-shirt à col en V, et elle s’affairait à déballer un nouveau chargement de plantes d’intérieur. Cela faisait vraiment trop longtemps qu’il était chaste, songea Harper en la voyant. Comment expliquer, sinon, qu’il trouve si incroyablement sexy ses mains maculées de terre jusqu’aux avant-bras ?
-
Salut, lança-t-il négligemment. Comment va ?
-
Ma foi, pas trop mal, répondit-elle sans cesser de s’activer. Je viens de servir une cliente qui avait un dîner à organiser pour son club et qui est repartie avec cinq corbeilles fleuries pour décorer les tables. J’ai également réussi à la convaincre que le sagoutier qui traînait depuis des semaines au magasin serait du plus bel effet dans sa véranda.
-
Bien joué ! tu es très occupée, à ce que je vois…
-
Pas plus que ça répondit-elle en levant les yeux vers lui. Stella voulait renouveler le stock de corbeilles fleuries, mais elle est coincée avec Logan… Oh ! Ce n’est pas aussi torride que ça en a l’air : une grosse commande vient de tomber, et elle s’est enfermer avec lui dans son bureau pour vérifier tous les termes du contrat à la virgule près.
-
Cela risque de les occuper encore un moment. je m’apprêtais à faire un peu d’écussonnage, et j’aurais bien eu besoin d’un coup de main, mais…
-
C’est vrai ? S’écria-t-elle en se redressant, les yeux brillants. Je peux t’aider ? Je prendrai un talkie-walkie, a cas où Ruby ou Stella aurait besoin de moi.
-
je peux demander à quelqu’un d’autre…
-
Si tu fais ça, nous sommes fâchés. Ne bouge pas, je reviens.
Vingt secondes plus tard, elle était de retour, débarrassée de son tablier. Tout en le rejoignant, elle souleva son tee-shirt pour accrocher un talkie-walkie à sa ceinture, ce qui permit à Harper d’avoir un bref mais saisissant aperçu d’une plage de chair tendre et laiteuse, plus appétissante que n’importe quel festin.
-
Écussonnage… répéta-t-elle en le suivant à travers l’entrepôt. Le mot ne m’est pas inconnu. J’ai dû lire quelque chose à ce sujet, mais impossible de me souvenir de quoi il s’agit…
-
C’est une vieille méthode de greffage, expliqua-t-il, toujours très utilisée de nos jours. Nous allons travailler sur les ornementales de pleine terre. Le milieu de l’été est l’époque idéale pour écussonner.
La chaleur s’abattit sur leurs épaules telle une chape de plomb dès qu’ils mirent le pied dehors.
-
Et pour un été, marmonna Hayley en plissant les yeux, on peut dire que c’est un été !
Harper ramassa le seau rempli d’eau, qu’il avait laissé à la porte, puis ils remontèrent côte à côte le terre-plein de gravier et, passant entre les serres, s’engagèrent dans les zones de plantations en pleine terre de la jardinerie.
-
Comment la nuit s’est-elle passée ? S’enquit Harper, rompant le silence qui s’était établi entre eux.
-
Pas un murmure après le spectacle auquel nous avons eu droit. J’espère qu’Amelia n’envisage pas de remettre ça. J’ai trouvé ce strip-tease plutôt vulgaire… Pas toi ?
-
Ça on peut dire qu’elle s’y entend pour attirer l’attention.
Après avoir examiné plusieurs magnolias, Harper s’arrêta au pied d’un magnifique arbuste très touffu.
-
Celui-ci conviendra parfaitement, dit-il. Nous allons prélever quelques belles pousses de l’année, de préférence pas plus épaisse qu’un crayon et munies de boutons bien développés. Comme celle-là, tu vois ? Ajouta-t-il en abaissant une tige fleurie pour la lui montrer.
-
D’accord, dit Hayley. Et ensuite ?
-
Je la coupe.
D’une poche latérale de son pantalon, Harper sortit un émondoir et précisa :
-
Exactement ici, à la naissance du bois. Des pousses vertes ne nous serviraient à rien. Elles sont trop faibles.
Après avoir coupé le rejet, il le glissa dans le seau d’eau.
-
Surtout, veille à les garder humides. Sans quoi, l’écussonnage serait un échec. A toi de jouer.
Pour choisir sa pousse, Hayley commença à tourner autour de magnolia, mais Harper l’arrêta d’un geste.
-
Il est préférable de travailler du côté ensoleillé.
-
D’accord.
Un charmant bout de langue rose pointé entre ses lèvres, elle se concentra sur sa tâche.
-
Que dirais-tu de celle-ci ? Demanda-t-elle enfin.
-
Parfait ! Vas-y, coupe.
Hayley tendit la main pour saisir l’émondoir qu’il lui présentait. Ils se trouvaient suffisamment près l’un de l’autre pour qu’il puisse sentir son parfum – une fragrance légère, mais avec une pointe tonique, en parfaite harmonie avec les senteurs du jardin.
-
Combien t’en faut-il ? S’enquit-elle quand elle eut plongé la pousse dans l’eau.
-
A peu près une douzaine. Je te laisse faire.
Harper glissa les mains au fond de ses poches pour la regarder travailler. Son parfum lui troublait les sens autant que l’éclatante fraîcheur de sa peau inondée de soleil, mais au moins avait-il la consolation de se dire que c’était pour la bonne cause.
-
Il est rare que je travaille à l’extérieur, reprit-elle en choisissant un nouveau rameau. Tout est différent, ici. Ça me change agréablement du magasin et de la vente.
-
Pourtant, tu es douée pour ça.
-
Je ne dis pas le contraire. Mais ici, c’est plus concret. Stella en connaît un rayon sur l’horticulture. Quant à Roz, c’est une véritable encyclopédie sur le sujet…
Moi, j’aimerais apprendre. On vend mieux quand on sait de quoi on parle.
-
Heureusement que tu es là pour t’occuper de la vente. Je préférerais me couper un doigt plutôt que d’avoir à le faire.
Cela la fit sourire.
-
Mais toi, dit-elle, tu es un solitaire dans l’âme. Je deviendrais folle, si je devais travailler des jours entiers sans voir personne comme tu le fais. J’aime le contact avec les gens. J’aime les amener à me confier ce pour quoi ils sont venus et ce qu’ils recherchent vraiment. « Je vous conseille ce buddleia, madame. il ira mieux avec vos nouveaux rideaux que le poinsettia auquel vous aviez pensé et il est à peine plus cher… »
Un rire mutin s’échappa des lèvres de Hayley.
-
Voilà pourquoi vous ne pourriez vous passer de gens comme Stella et moi, Roz et toi, conclut-elle. Vous êtes trop occupés à étudier les plantes et à les faire pousser pour vous soucier de les vendre.
-
L’association semble bien fonctionner.
Tout à sa tâche, Hayley ne releva pas.
-
Le compte y est, dit-elle enfin, après avoir plongé un dernier rameau dans le seau. Tu as ta douzaine. Et maintenant ?
-
Tu vois ces jeunes plants, là-bas ?
Du menton, il désigna l’extrémité de la plate-bande.
-
Ce sont des porte-greffes, poursuivit-il, obtenus en bouturant des racines.
Hayley hocha la tête.
-
Le bouturage, fit-elle en observant les frêles tiges qui émergeaient du sol. Je sais ce que c’est. Il faut butter les plantes pour stimuler la production de racines et les couper l’hiver venu pour les replanter.
-
Je vois que tu as appris tes leçons.
-
J’aime apprendre.
-
Je m’en suis rendu compte.
Et c’était une autre des qualités qui l’attiraient en elle. Jusqu’à présent, il n’avait jamais rencontré de femme qui lui plaise autant physiquement qu’intellectuellement et qui, en plus, partage sa passion.
-
OK ! Lança-t-il pour masquer son trouble. Nous allons utiliser un couteau propre et bien aiguisé, et nous allons débarrasser les pousses que nous venons de couper de toutes leurs feuilles. Nous ne laisserons subsister qu’un centimètre du pétiole
– c’est à dire la tige de la feuille.
-
Je sais ce qu’est un pétiole, marmonna Hayley en le regardant lui faire la démonstration de la manœuvre.
-
Ensuite, poursuivit-il en travaillant, nous prélèverons à l’aide d’un greffoir la base du pétiole – ce que nous appelons l’écusson – que nous grefferons pour finir sur le porte-greffe.
Hayley avait du mal à se concentrer sur le geste qu’il accomplissait plutôt que sur ses mains.
De belles mains, songeait-elle avec envie. Rapides, habiles, assurées. Des mains éminemment masculines, avec leurs callosités et leurs égratignures. Des mains qui reflétaient parfaitement sa personnalité, mélange des qualités d’un travailleur manuel et de celles procurées par une éducation supérieure.
-
C’est à ma portée, conclut-elle quand il eut terminé de glisser les écussons prélevés sur les rameaux dans un sac en plastique.
-
Alors, à toi de jouer.
Harper la regarda opérer et fut soulagé de constater qu’elle maniait le couteau et le greffoir avec précaution, répétant tout bas en travaillant chacune de ses instructions.
-
Ça y est ! S’exclama-t-elle en se redressant, les yeux brillants de joie et de fierté.
J’y suis arrivée !
-
Beau travail. Passons au reste, maintenant.
Harper vint à bout de sept rameaux pendant qu’elle en terminait trois, mais Hayley ne s’en formalisa pas. Il lui montra ensuite comment placer ses jambes de part et d’autre du porte-greffe de manière à entailler l’écorce en forme de T à une vingtaine de centimètres du sol.
Elle savait parfaitement ce qu’elle devait faire, mais elle s’arrangea pour manquer son premier essai.
Laisse-moi te montrer, intervint-il en se portant à son secours. Tu devrais mieux positionner tes jambes. Comme ceci… Comme Hayley l’avait secrètement espéré, il joignit le geste à la parole et vint se placer derrière elle, en une délicieuse et troublante proximité qui lui donna des frissons jusqu’au bout des doigts.
-
Penche-toi davantage ! Lui ordonna-t-il, tout en saisissant ses poignets dans ses mains pour guider la lame. Les genoux plus fléchis… voilà.
Sa voix n’était plus qu’un murmure contre son oreille, où son souffle faisait voleter ses cheveux.
-
Tu dois sectionner l’écorce sans blesser le bois. Ici, tu as ce qu’on appelle le cambium. C’est à sa base qu’il faut pratiquer une entaille en T, dans laquelle nous viendrons insérer l’écusson prélevé sur les pousses de magnolia.
Hayley se laissait griser par son odeur. Harper sentait la sève, l’homme chaud et la terre nourricière. il était si doux de sentir son corps épouser étroitement le sien… elle aurait voulu pouvoir se retourner, afin de lui faire face, puis se hisser sur la pointe des pieds jusqu’à ce que leurs bouches s’effleurent…
Parfaitement consciente de ce qu’elle faisait, elle tourna la tête et lui sourit.
-
C’est mieux, comme ça ?
-
Oui. Infiniment mieux.
Comme elle l’avait espéré, le regard de Harper dériva jusqu’à sa bouche, sur laquelle il s’attarda.
-
Mmm… fit-il en se redressant brusquement. Je vais maintenant… te montrer…
la suite. Je vais te montrer la suite !
Mais en dépit de ce qu’il venait d’affirmer, il resta une longue minute les bras ballants, le visage figé, comme un homme qui aurait tout oublié de ce qu’il comptait faire l’instant d’avant. Hayley, secrètement, était ravie.
Puis il sembla se reprendre et se dirigea vers sa boite à outils, dans laquelle il fouilla pour mettre la main sur un rouleau de ruban adhésif.
Hayley éprouvait, elle aussi quelques difficultés à reprendre ses esprits. Ç’avait été si agréable de se retrouver serrée tout contre lui, de sentir leurs formes s’épouser, sa chaleur se mêler à la sienne… même si son cœur cognait à présent comme un fou dans sa poitrine et si son sang courait plus vite dans ses veines.
Pour compenser son audace, elle joua les étudiantes modèles et redoubla d’attention afin de ne pas rater la délicate étape finale de l’écussonnage. Sans trop de difficultés, elle réussit à glisser un des écussons prélevés dans une entaille en T et fit en sorte d’unir le tout aussi étroitement que son corps avait été uni à celui de Harper. Puis, suivant son exemple, elle ligatura la greffe avec du ruban adhésif.
-
Bien ! Commenta-t-il. Parfait.
Il était toujours un peu essoufflé, et il avait les paumes tellement moites qu’il dut les essuyer sur son jean.
-
Dans six semaines, reprit-il, deux mois tout au plus, la greffe aura pris, et nous pourrons retirer le ruban. A la fin de l’hiver prochain, il faudra tailler le sommet du porte-greffe, juste au-dessus de l’œil que nous venons de greffer. Ensuite, il ne restera plus qu’à prier pour que celui-ci donne une pousse au printemps suivant.
-
C’est magique, tu ne trouves pas, de pouvoir prendre un peu de ceci, un peu de cela, et d’en faire une nouvelle plante ?
-
C’est tout l’intérêt de cette technique.
-
Accepterais-tu de me montrer quelques-uns de tes autres secrets ?
Pliée en deux, la tête tournée vers lui, elle se penchait sur un autre porte-greffe. A cette minute, seul avec elle dans cette fournaise, Harper aurait pu se noyer dans l’océan de désir qu’elle faisait naître en lui.
-
Bien sûr, grommela-t-il, se forçant à revenir à la tâche en cours. Sans problème.
-
Harper ?
Elle se pencha un peu plus pour introduire un nouvel écusson dans l’entaille qu’elle venait de pratiquer.
-
T’imaginais-tu, quand ta mère a créé cette entreprise, qu’elle prendrait une telle ampleur ?
A grand-peine, il détourna les yeux du galbe évocateur de ses fesses moulées dans son short.
Il devait à tout prix se concentrer sur ce qu’elle lui disait et sur le travail en cours, se morigéna-t-il. Il lui fallait ignorer les réactions embarrassantes de son corps et ne pas oublier qu’elle était la mère de Lily, une collègue de travail, une invitée dans la maison de sa mère. Les choses étaient déjà assez compliquées.
-
Harper ?
-
Mmm ? Oh ! désolé…
Se remettant à l’ouvrage, il s’efforça de répondre à sa question.
-
J’en avais une idée assez précise, oui, parce que ce projet me tenait à cœur autant qu’à elle. Et parce que je sais que quand ma mère se met quelque chose en tête, elle fait tout pour l’obtenir et ne lâche pas le morceau avant d’y être arrivée.
-
Et si elle avait renoncé ou s’était lancée dans un autre projet, qu’aurais-tu fait ?
-
Si cela avait été nécessaire, j’aurais monté la jardinerie tout seul. Mais sans elle, l’entreprise n’en serait sans doute pas où elle en est aujourd’hui.
-
C’est elle la meilleure, approuva Hayley. Mais tu en es conscient, n’est-ce pas ?
Tu sais quelle chance tu as de l’avoir. Ça se voit quand vous êtes ensemble. Vous vous appréciez, vous vous respectez, et vous ne tenez pas pour acquise l’affection que vous vous portez. J’espère qu’un jour, nous en serons là nous aussi, Lily et moi.
-
Il me semble que vous y êtes déjà.
Hayley le remercia d’un sourire et passa au plant suivant avant de poursuivre :
-
Penses-tu que tu en es arrivé là avec Roz – et cela vaut pour tes frères également
– parce que tu as dû grandir sans père à tes côtés ? Personnellement, je pense avoir été plus proche de mon père, parce que nous n’étions que tous les deux, que je n’aurais pu l’être autrement.
-
Peut-être.
Harper repoussa d’un geste agacé la mèche brune qui ne cessait de lui tomber sur le front, en regrettant de ne pas s’être muni d’un chapeau.
-
Je me rappelle comment c’était entre eux, reprit-il d’un ton rêveur. Entre ma mère et mon père. C’était… spécial. Il se passe quelque chose du même genre entre Mitch et elle, mais ce n’est pas tout à fait pareil. Je suppose que ça ne peut pas l’être. Aucun couple ne ressemble vraiment à un autre.
-
As-tu jamais eu envie de trouver quelqu’un de… spécial pour toi ?
-
Moi ?
Sous l’effet de la surprise, Harper faillit s’entailler le doigt.
-
Non, fit-il un peu trop vite, sans relever la tête. Enfin peut-être. Plus tard… et toi
?
Il l’entendit soupirer.
-
Comme toi ! Plus tard. Peut-être.
Quand ils en eurent terminé et que Hayley fut partie, Harper marcha jusqu’à l’étang, vida ses poches sur la berge et plongea tout habillé, ainsi qu’il le faisait depuis l’enfance. Il n’y avait rien de tel que de piquer une petite tête – avec ou sans vêtements – pour se rafraîchir les idées par une chaude journée d’été.
Jamais il n’avait été aussi près de céder à la tentation d’embrasser Hayley. En fait, pour être honnête, il avait eu en tête bien plus qu’un baiser lorsqu’il avait posé les mains sur elle, songea-t-il en se laissant couler sous la surface entre les lys d’eau.
D’une manière ou d’une autre, il lui fallait mettre un terme à cette situation impossible, qui durait depuis plus d’un an. De toute évidence, Hayley ne voyait en lui rien de plus qu’un ami – voire un frère. Aussi n’avait-il d’autre choix que de garder pour lui les élans rien moins que fraternels qu’elle lui inspirait, jusqu’à ce que son désir finisse par s’émousser.
La meilleure chose à faire était sans doute de se remettre à sortir. Ces derniers temps, il était resté trop souvent seul chez lui. Peut-être passerait-il quelques coups de fil, ce soir, et se rendrait-il en ville pour retrouver quelques amis. Mieux encore, il pourrait dîner avec une jolie femme, assister à un concert avec elle et finir la nuit au fond de son lit.
Le problème, c’était qu’il n’avait en tête aucune jeune femme avec qui il eût envie de passer la soirée, a fortiori la nuit. Ce qui prouvait bien, conclut-il avec dépit, le triste état de sa vie sentimentale… ou plutôt l’inexistence totale de celle-ci. Mais cela ne lui disait rien d’entamer la danse rituelle qui se termine entre des draps à minuit. Il ne pouvait se forcer à rechercher la compagnie d’une autre femme quand celle qu’il désirait résidait à deux pas de chez lui… et était pourtant aussi inaccessible que la lune.
En sortant de l’eau, il s’ébroua comme un chien et rempocha ses affaires. Peut-être, malgré tout, irait-il en ville ce soir. A défaut de compagnie féminine, il pourrait retrouver un vieux copain et partager avec lui une pizza, un film, un verre… enfin, n’importe quoi pour se sortir Hayley de la tête le temps d’une soirée.
A son retour chez lui, ses bonnes résolutions s’étaient déjà fortement émoussées, et il s’était trouvé toutes sortes d’excuses pour ne pas bouger – il faisait trop chaud, il était trop fatigué, il n’avait pas envie de conduire. Ce dont il avait réellement envie, c’était d’une douche glacée et d’une bière plus glacée encore. Il devait rester un morceau de pizza dans le congélateur, que David garnissait de reste de Harper House. Et il y avait un match à la télé.
Au fond, avait-il besoin d’autre chose ?
Oui. Le frais minois et le corps chaud et tendre d’une femme dotée de jambes interminables, d’un franc-parler à toute épreuve et de grands yeux bleus clair, n’auraient pas été de refus. Mais puisque cela ne figurait pas sur le menu, il opta pour la douche et se passa totalement d’eau chaude, afin d’être sûr de faire baisser sa température.
Les cheveux encore humides, habillé uniquement d’un vieux jean coupé, il pénétra dans la cuisine vingt minutes plus tard pour passer à la seconde partie de son programme. Comme le reste de la maison, la pièce était de taille réduite mais suffisante. Pour avoir grandi dans le cadre imposant de la demeure familiale, Harper appréciait le charme et la commodité d’un intérieur plus modeste.
Il aimait voir dans l’ancienne remise à voitures convertie en habitation un cottage champêtre propice à la méditation. Bâtie à l’écart de Harper House, au milieu du parc, ombragée par de grands arbres, la maison lui permettait de préserver son indépendance, mais si sa mère avait besoin de lui, il pouvait la rejoindre en quelques minutes. De même s’il avait envie de compagnie – ce qui n’arrivait pas tous les jours. La plupart du temps, il se satisfaisait de sa vie d’ermite.
Il avalait sa première gorgée de bière et s’apprêtait à fouiller les entrailles du congélateur quand la porte d’entrée s’ouvrit.
-
J’espère que j’interromps une orgie, lança David en surgissant dans la pièce.
Comment ? Pas de danseuses en petite tenue ?
-
Elles viennent de partir.
-
Non sans t’avoir d’abord déshabillé, observa David.
-
Tu sais comment sont les danseuses… une bière ?
-
C’est tentant, mais non, merci. Je me réserve pour la soirée. Je file à Memphis retrouver des amis. Pourquoi ne couvrirais-tu pas cette mâle poitrine pour venir avec moi ?
Prenant appui contre le plan de travail, Harper secoua la tête et leva sa bière à la santé de son ami.
-
Chaque fois que je commets l’erreur de sortir avec toi, répondit-il, je me fais mettre le grappin dessus – et pas uniquement par des femmes.
-
Qu’y puis-je si tu es un vrai bourreau des cœurs ?
-
J’ai bien mieux au programme : pizza, bière et base-ball.
Tout en secouant la tête d’un air navré, David le rejoignit et passa un bras autour de ses épaules, qu’il secoua gentiment.
-
Allez, Harp ! Protesta-t-il. On est jeune. On a le sang chaud. Tu es hétéro, je suis gay. Nous couvrons à nous deux tout l’éventail de la séduction. Ensemble, nous doublons nos chances de faire un carton. Aurais-tu oublié nos folles virées ?
Cette évocation de leurs frasques passées arracha un sourire nostalgique à Harper.
-
c’était le bon temps…
-
Mais qu’est-ce que tu racontes ? S’exclama son ami avec indignation. Tu parles comme un vieillard !
s’emparant de la canette de Harper, David but au goulot une longue gorgée et étudia attentivement son ami avant de poursuivre :
-
Je m’inquiète pour toi, tu sais. Depuis combien de temps n’as-tu pas purgé la tuyauterie ?
-
David, tu deviens vulgaire. Ça ne te ressemble pas.
-
Il fut un temps où les femmes nubiles de tout le pays faisaient la queue devant chez toi. à présent, le seul risque que tu coures de connaître le grand flash, c’est en changeant une ampoule électrique…
Le diagnostic de David, était trop près de la vérité pour ne pas faire réagir Harper.
-
Je suis un peu fatigué de tout ça, maugréa-t-il en haussant les épaules. Et puis, les choses ont changé, surtout depuis que j’ai découvert que l’Épouse Harper n’est autre que mon arrière-grand-mère. Elle a été utilisée, bafouée, humiliée par un homme. Un homme qui était mon aïeul. Tu peux te moquer de moi si ça t’amuse, mais je ne veux plus prendre le risque de jouer avec les sentiments d’autrui.
David avait retrouvé son sérieux. Les mains croisées derrière le dos, il faisait les cent pas devant Harper.
-
Mais tu n’as jamais fait une chose pareille ! Protesta-t-il. Nous sommes amis depuis toujours, et je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi délicat et responsable que toi. Tu arrives même à rester ami avec tes ex. Tu ne t’es jamais permis de jouer avec les sentiments d’autrui, Harp. Et le fait que Reginald ait été un salaud
– selon toute vraisemblance – ne te condamne pas à en devenir un aussi.
-
C’est vrai, admit Harper. Disons simplement que je traverse une phase délicate.
J’ai besoin de réfléchir.
-
Ce dont tu as surtout besoin, c’est de compagnie, insista David. Finalement, je crois que je vais accepter cette bière. Ensuite, je nous préparerai quelque chose de moins révoltant que de la pizza surgelée.
Il l’aurait fait sans hésiter, songea Harper, touché par la générosité de son ami. Il aurait laissé tomber séance tenante tous ses projets pour la soirée afin de lui tenir compagnie.
Passant à son tour le bras autour de ses épaules, il le raccompagne fermement vers la sortie.
-
J’adore la pizza surgelée, dit-il. Toi, il y a un martini qui t’attend dans un bar de Memphis, alors vas-y. Bois, amuse-toi, fais des folies de ton corps !
-
Tu as mon numéro de portable, si jamais tu changes d’avis.
-
Merci, david.
Harper le laissa sortir seul et prit appui de l’épaule contre le chambranle de la porte.
-
Pendant que tu t’éclateras à Memphis, conclut-il, moi, je serai tranquillement installé devant ma télé, en caleçon, à regarder les Braves massacrer les Mariners.
David fit la grimace.
-
Pitoyable… voilà tout ce que j’ai à en dire.
Harper s’apprêtait à répliquer, mais l’apparition soudaine de Hayley et Lily au détour d’une allée l’en empêcha.
-
Joli duo, hein ? Fit David, non sans malice, en suivant la direction empruntée par son regard.
Ce n’était pas lui qui aurait dit le contraire. La fillette, en barboteuse à rayures roses et blanches, était adorable, comme d’habitude. Quant à sa maman, vêtue d’un short bleu et d’un débardeur blanc, elle produisait sur lui un effet tout aussi saisissant mais nettement moins innocent.
La gorge soudain sèche, Harper porta sa bière à ses lèvres. Ce fut à cet instant que Lily les repéra, David et lui. Laissant échapper un cri de joie, elle se mit à galoper vers eux de toute la force de ses petites jambes.
-
Doucement ! S’exclama David en se portant à sa rencontre. tu vas tomber…
Lily se jeta dans ses bras et se laissa soulever du sol, rose de plaisir. Puis elle serra son visage entre ses deux mains, le fixa droit dans les yeux en babillant quelque chose d’inintelligible mais d’incontestablement gentil, avant de tendre désespéramment les bras vers Harper.
-
Comme d’habitude, maugréa David, je n’existe plus dès qu’elle te voit.
-
Donne-la-moi au lieu de te plaindre.
Avec l’aisance née de l’habitude, Lily se jucha sur la hanche de Harper et se mit à battre joyeusement des jambes en le dévorant du regard.
-
Comment ça va ma mignonne ?
En guise de réponse, elle tourna la tête et posa tendrement sa joue sur son épaule.
-
Quel charmant tableau ! Fit Hayley en les rejoignant. On se baladait en discutant entre filles de choses et d’autres, et voilà qu’elle me lâche pour courir ventre à terre rejoindre deux beaux garçons. Ça promet !
-
Tu tombe à pic ! Répondit David en riant. Puisque ta fille n’a d’yeux que pour Harper, pourquoi ne la laisserais-tu pas avec lui pour la soirée ? Vas vite passer une petite robe, je t’emmène faire la fête à Memphis.
-
c’est-à-dire que…
-
Ça ne me dérange pas de garder Lily, intervint Harper d’une voix aussi neutre que possible. Je n’ai rien de prévu, elle peut rester chez moi. Tu n’as qu’à m’apporter son lit parapluie, et je la coucherai dès qu’elle piquera du nez.
-
C’est gentil, et j’apprécie énormément ton offre, mais j’ai eu une longue journée.
Je ne pense pas être assez en forme pour une virée à Memphis.
-
Papy et mamy sont fatigués ! Plaisanta David en se penchant pour déposer un baiser sonore sur la joue de Lily. Dans ce cas, j’y vais tout seul. A plus, les retraités !
Harper et Hayley le regardèrent s’éloigner d’un pas souple et rapide, puis la jeune femme s’étonna :
-
Pourquoi est-ce que tu ne l’accompagnes pas ?
-
Trop chaud, lâcha-t-il, laconique, optant pour l’excuse la plus facile.
-
C’est vrai, on étouffe… et par notre faute, tu es en train de laisser toute la chaleur entrer chez toi. Allez, viens, Lily. Au dodo !
Mais lorsqu’elle tendit les bras pour récupérer sa fille, celle-ci s’accrocha de toutes ses forces à Harper, tel un singe à son arbre, en gémissant quelque chose qui sonnait furieusement comme « pa-pa-pa. »
Les joues de Hayley s’empourprèrent violemment. Elle eut un petit rire gêné.
-
Dans sa bouche, ça ne veut rien dire de précis, expliqua-t-elle avec empressement. Ces sons en « p » sont les premiers et les plus faciles à produire.
Pour elle, tout est « pa » en ce moment. Allez, Lily. Ça suffit, maintenant !
-
Tu veux entrer un instant ?
-
Non, merci. Lily et moi, nous faisions juste une petite promenade, qui était presque terminée, et elle doit encore prendre son bain avant d’aller au lit.
-
Dans ce cas, je vous raccompagne à Harper House.
Il tourna la tête vers Lily et lui chuchota une bêtise à l’oreille. La fillette se tordit de rire et se blottit contre lui.
-
Tu sais, maugréa Hayley, il lui faudra bien se faire à l’idée qu’elle ne peut pas avoir tout ce qu’elle veut.
Harper tendit le bras pour refermer sa porte.
-
Rassure-toi, dit-il, elle l’apprendra bien assez tôt.
La routine du bain et du coucher de Lily permit à Hayley de s’occuper l’esprit. Mais quand sa fille fut endormie, plus rien ne vint la distraire de ses pensées.
Elle essaya de lire, puis se planta devant la télé.
Trop nerveuse pour se concentrer sur ces deux activités, elle finit par jeter son dévolu sur le DVD d’un cours de yoga qu’elle avait acheté quelques jours plus tôt. Mais elle ne parvint pas non plus à s’y intéresser.
Incapable de rester en place, elle descendit à la cuisine chercher quelques cookies, puis mit un peu de musique, avant de l’éteindre aussitôt. A minuit, les nerfs toujours à fleur de peau, elle sortit sur la terrasse pour prendre un peu l’air.
Une lumière brillait à l’étage de l’ancienne remise à voitures. Elle n’était jamais montée au premier, dans ce que Harper appelait le loft. Là où il dormait. Là où il se trouvait sans doute dans son lit, à l’heure qu’il était. Totalement nu.
Comment avait-elle pu commettre l’erreur de choisir cette direction au terme de sa promenade avec Lily ? Ce n’était pourtant pas le seul chemin possible ! Décidément, elle n’avait pas plus de jugeote que sa fille.
Ses jambes avaient failli la trahir quand, au détour de l’allée, elle avait aperçu Harper, négligemment appuyé contre le chambranle de sa porte, le torse nu et musclé, la peau tannée par le soleil, les cheveux encore humides, ne portant rien d’autre qu’un vieux bermuda en jean. Sans parler de son sourire, rêveur, sensuel, lorsqu’il avait posé les yeux sur elle et qu’il avait porté sa bière à ses lèvres.
Sur le seuil de ce cottage, entouré de fleurs, dans cette chaleur quasi tropicale, il lui avait fait l’effet d’une bombe sexuelle. Elle en avait été tellement secouée qu’il était étonnant qu’elle ait pu aligner deux mots sensés devant lui.
Décidément, il devenait urgent de prendre de fermes résolutions. Elle devait cesser, et vite, de voir en Harper autre chose qu’un collègue, un ami, le fils de Roz. Quand elle était arrivée à Harper House, alors qu’elle était encore enceinte, et même après la naissance de Lily, elle n’avait pas réagi ainsi à sa présence. Pourquoi avait-il fallu que cela change ? Elle n’avait pas la moindre idée de ce qui avait pu se passer entre eux, mais cela devait s’arrêter.
Lily n’était pas la seule à ne pas pouvoir obtenir tout ce qu’elle voulait.