CHAPITRE XIV

La plainte lugubre s’enfla sur le plateau dénudé, funèbre lamento, requiem pour les âmes des fugitifs traqués par les hommes et les chiens et guettés par les loups.

— C’est les loups, dit Noé, le jeune Boamien. Ils sont là, devant nous !

— C’est des chiens. Ils sont derrière. Ils se rapprochent ! dit Anna, la mère de Noé et du petit Dan.

L’enfant avait six ans. Tremblant de froid et de fièvre, il s’était blotti dans les bras de Iano.

— Ce n’est que le vent, dit Boris pour rassurer ses cinq compagnons. Ou du moins les quatre qui étaient conscients.

C’était le vent. Mais il y avait les loups devant et les chiens derrière. Les hommes aussi, mais eux se taisaient. Tout comme Nora qui n’avait pas prononcé un mot depuis le départ de Maranover.

La neige avait cessé de tomber, mais chaque rafale soulevait des milliers de minuscules cristaux coupants qui s’abattaient en essaim sur Boris, sorti de l’abri pour scruter la nuit obscure. Il ferma ses yeux blessés par la neige et s’adossa à un arbre. L’abri était une hutte de branches, au milieu d’une touffe de buissons verts : le deuxième ou le troisième jalon de la filière. Noé rejoignit Boris en trébuchant. C’était un garçon de quinze ans, qui avait dû être vigoureux autrefois, mais que les privations subies au camp avaient beaucoup affaibli. Après trois heures de marche à travers la forêt enneigée, il ne tenait plus debout. Cette fuite précipitée par monts et par vaux, dans la nuit, le froid, le vent était une épreuve trop rude pour lui. Si la neige avait continué de tomber, c’eût été pire. Mais dans ce cas, les traces des fugitifs auraient été recouvertes. Comme Boris l’espérait… Il quitta une moufle, s’éloigna du tronc qui le protégeait. L’air glacé lui mordit la peau. Il tendit le bras. Pas un seul flocon ne vint mouiller le dos de sa main.

La malchance. Il avait tout misé sur la neige. Il enleva son autre moufle et se frotta le visage avec les paumes pour relancer la circulation du sang.

— Fais comme moi, dit-il au garçon.

Il avait commis deux erreurs. Deux de plus… D’abord, il aurait dû partir avec Nora et Iano seuls. Ou bien choisir pour les accompagner des prisonniers dans la force de l’âge et en bonne santé. Il avait péché par sensiblerie. Enfin, il aurait dû prévoir que, malgré les dictons des guetteurs, la neige pouvait s’arrêter à n’importe quel moment. « Tu ne fais pas encore le poids comme chef, sergent Antgordine ! » se dit-il.

— Où on va, Boris ? demanda Noé d’une voix angoissée. Tu entends les loups… ou les chiens ?

Le jeune Boamien comprima une quinte de toux avec la grosse écharpe de laine que Boris lui avait procurée. En vain. Il respirait à petits coups prudents et toussait sans arrêt. « Où va-t-on ? » se dit Boris. L’itinéraire de la forêt, à l’ouest, était le plus sûr, la neige ne tombant plus. Sous le couvert les traces seraient difficiles à suivre et se brouilleraient vite. Mais avec deux femmes, deux enfants et un malade, ils n’iraient pas loin sous la futaie ou au milieu des taillis épais.

Dans la plaine, leur piste les trahissait sans rémission. Mais la neige pouvait recommencer à tomber n’importe quand. De plus, la ou les patrouilles ne semblaient pas les chercher de ce côté. Le village de Rizman n’était qu’à deux kilomètres et demi. « Si nous ne sommes pas rejoints d’ici là, pensa Boris, nous trouverons de l’aide au relais du Cheval heureux. » Les propriétaires de cette auberge à danser, ou estaminet de pavane, étaient des amis de Viller-Lévy. Ils pourraient cacher jusqu’au jour ou un peu plus Noé et les deux petits. À moins que…

— On y va, dit-il. Droit devant.

Il portait Iano à cheval sur son sac à dos. Anna et Nora se chargeaient tour à tour de Dan, qui ne devait pas peser très lourd. Noé venait le dernier. Boris regrettait de ne pouvoir l’aider. Il devait rester en tête du groupe pour frayer le chemin dans la neige fraîche, qui atteignait de quarante à cinquante centimètres d’épaisseur.

Quand ils eurent parcouru cinq cents mètres environ, en un peu plus d’un quart d’heure, ils perdirent l’abri que constituait un revers de colline boisée. Les rafales devinrent plus violentes. Boris regrettait maintenant de ne pas avoir volé une troïka ou n’importe quel véhicule. Il avait l’impression que l’air chaud contenu dans ses poumons s’échappait par une brèche ouverte au milieu de son torse. Le froid s’infiltrait sous ses fourrures. La température devait être tombée aux environs de moins trente degrés. Il se demanda ce que ressentait Noé. Peut-être rien du tout : il était trop malade… De temps en temps, Iano, projeté en avant par les chocs de la marche, venait se cogner contre sa nuque et sa tête. À force de se répéter, c’était extrêmement pénible. Boris supposa que l’enfant s’était endormi. Il n’eut pas le courage de le réveiller.

Bientôt, il fallut s’arrêter pour attendre Noé qui était tombé et ne pouvait pas se relever. Les femmes l’aidèrent car Boris, avec l’enfant par-dessus son sac, avait le plus grand mal à se baisser.

Les loups hurlaient toujours devant, au nord, et le vent portait leurs cris en les amplifiant avec une terrible sauvagerie. Sous le ciel couvert, la nuit prenait une dureté minérale, mais une lueur pâle sourdait de la neige.

Aucun bruit ne provenait de l’arrière, c’est-à-dire du sud. Le vent chassait les sons de ce côté-là. Boris n’osait croire que la poursuite avait été abandonnée ou que la patrouille qui semblait se rapprocher d’eux dans la forêt avait soudain perdu leur trace. De toute façon, si les chiens étaient sur la piste, ils se taisaient. On ne les entendrait qu’au moment où ils surgiraient… Il vérifia la présence de son lance-rayon sous sa veste. Il fit passer Noé immédiatement derrière lui en lui commandant de s’accrocher aux courroies de son sac. Iano se réveilla et la marche reprit.

 

De violentes détonations éclatèrent en direction du sud. Boris s’arrêta net. Ce n’étaient pas des coups de fusil, mais de véritables explosions que le vent n’étouffait pas complètement. Iano se mit à crier :

— Une lumière rouge dans le ciel ! Une lumière jaune ! Des rouges ! Des jaunes !

Boris comprit. Des fusées de fête… Le rouge et le jaune étaient les couleurs de Gandara. Toutes les cités de Slanvar saluaient l’arrivée de Lha-Antella. Après des mois d’attente, le peuple accueillait enfin sa suzeraine. Les prisonniers boamiens, nus sous le vent glacial, les pieds dans la neige, formaient sans doute, comme prévu, une haie d’honneur, blafarde, sinistre et grotesque. Boris grogna de colère. Il faillit jurer le nom ancien et secret du dieu de Boam : « G…» Il mordit sa lèvre insensibilisée par le froid, puis bondit en avant, Noé accroché à son sac, trébuchant derrière lui dans la neige pâteuse. Non ! Jamais plus les dieux. Il voulait se battre avec ses propres forces. Ses forces humaines. Il espérait avoir rompu, ou tout au moins distendu, les liens noués presque par mégarde avec ces forces mystérieuses, dieux ou démons, qui le hantaient. « Au diable les dieux et les démons ! » pensa-t-il.

Depuis quelques semaines, ni Goer ni le Sombre ne se manifestaient plus en lui ou autour de lui. Il se gardait bien de les appeler. S’il avait connu un moyen de les tenir éloignés, il en aurait usé sans crainte ni honte.

Il avançait péniblement dans la neige, sous le ciel noir de l’hiver. Il marchait vers la liberté ou la mort. Un adieu lancinant et fiévreux chantait dans sa tête. Il abandonnait sur la piste toute une époque de sa vie, lambeaux d’illusions, débris de rêves fous et miettes écrasées d’orgueilleuses espérances. Il renaîtrait au bout du chemin, sauf si les archers slanvariens arrêtaient sa course. Mais la mort elle-même n’est-elle pas une renaissance ?

 

— Elle vient comment, la reine de Gandara ? demanda Iano, toujours perché sur le dos de Boris.

— En avion !

Boris ne put s’empêcher de rire.

— Tais-toi, ajouta-t-il. Tu vas te geler les poumons en parlant !

L’enfant gloussa. Rire était encore plus pénible que parler. Étonnant paradoxe : Lha-Antella, l’ennemie implacable de toute technologie, ne se déplaçait qu’à l’aide d’un engin volant très perfectionné. Elle s’acharnait à détruire le dernier centre industriel d’Europe, aux Asturies, mais ne pouvait se passer de cette machine qui était peut-être la dernière de son espèce. Ses soldats se battaient à l’arc, à l’arbalète, à la lance, à l’épée, au mieux avec de vieux fusils chargés par le canon, contre les armes automatiques, les missiles et les lance-rayons ou lasers des Asturiens. Et elle inspectait le champ de bataille à bord de son aéronef géant… Croyait-elle que l’Âge d’Or arrivé, tous les humains deviendraient des anges et nageraient dans le ciel comme des poissons dans l’eau ? Et le Seigneur lui accordait en attendant une dérogation spéciale pour services rendus ?

 

Les hurlements désespérés des loups se répondaient toujours, entre le nord et le nord-est, au gré du vent. La horde semblait se déplacer à très faible vitesse en direction du sud-est. Des individus dispersés devaient tourner en rond plus à l’ouest… Boris s’expliquait mal le comportement des carnassiers. Peut-être avaient-ils été dérangés dans leur chasse par quelques patrouilles accompagnées de chiens, ces molosses tueurs de Boamiens… et de loups ?

Si Boris avait été seul, il aurait obliqué vers les collines à droite, ou la forêt, à gauche, pour se dissimuler, se terrer peut-être. Mais sa petite troupe était à bout de forces. Lui-même, avec l’enfant sur les épaules et Noé qui se faisait tirer, n’était pas sûr de pouvoir tenir longtemps. Les lumières de Rizman en fête commençaient à scintiller en avant. Le village était leur seule chance.

Boris possédait un lance-rayon bien chargé. Il ne craignait ni les loups ni les chiens. Seul, il n’aurait pas redouté non plus les hommes. Contre les bêtes, il n’avait guère envie d’utiliser le lance-rayon, dont les éclairs se voyaient de loin dans la nuit. La petite arbalète de garde attachée à son sac tirait des dards empoisonnés très efficaces. Seulement, elle était presque impossible à manipuler avec la charge qu’il portait et qui lui bloquait le torse et les bras… Il sourit. Le ciel s’illuminait. Des gerbes d’étincelles multicolores jaillissaient d’un bout à l’autre de l’horizon. Même au nord, du côté de Rizman et des postes frontière. On ne risquait plus guère de remarquer le faisceau d’un lance-rayon au milieu des feux d’artifice qui saluaient la reine.

Son cœur se mit à battre. Il comprenait maintenant pourquoi on avait cessé de le poursuivre. Les autorités avaient rappelé toutes les patrouilles dès l’arrivée de la reine. Autant qu’il pût savoir, on attendait Lha-Antella un peu plus tard. Il avait fallu changer le dispositif militaire et policier. Priorité à la protection rapprochée et à la surveillance des frontières…

Boris faillit éclater de rire. Ces explosions et ces lumières insolites, voilà ce qui avait troublé les loups et les avait détournés de leurs voies habituelles. « Mais alors…» Il hésitait encore à se réjouir. « S’ils ont abandonné les recherches, s’ils ne s’occupent plus que de la reine, nous sommes sauvés ! »

Des distributions de vin, de bière, d’alcool étaient prévues dans les villes et les villages. Les civils, pleins-sujets ou serfs, ne pensaient plus qu’à boire et à s’amuser. Les soldats eux-mêmes devaient se laisser tenter… « À condition de ne pas nous jeter dans leurs jambes, nous sommes tranquilles ! » De toute façon, Lha-Antella n’allait pas débarquer à Rizman ou dans un poste frontière. Tous les contrôles devaient être très relâchés. Boris rectifia : à Rizman, sans doute. Mais attention à la frontière. Slanvar pouvait redouter un coup de main, une incursion des forces coalisées de ses ennemis… La meilleure solution semblait désormais de se réfugier au Cheval heureux pour y passer la nuit. Deuxième rectification : femmes et enfants passeraient la nuit au relais. Pendant ce temps, Boris tenterait de reprendre contact avec un des agents de sa filière pour organiser le passage en terre de Viller-Lévy.

Bon, tout allait bien. En s’arrêtant de tomber, la neige les avait trahis. En arrivant avec quelques heures d’avance, la reine de Gandara les avait peut-être sauvés. Boris ralentit sa marche et laissa son souffle s’apaiser. S’immobiliser complètement eût été dangereux à cause du froid et de l’extrême fatigue de certains. En se brûlant la bouche dans le vent, il entreprit de rassurer ses compagnons.

— La reine nous rend service, dit-il. On ne s’occupe plus de nous. À Rizman, on fait la fête comme partout et nous passerons inaperçus. En outre, les fusées et les feux d’artifice ont effrayé les loups. La route est libre !

— Regarde ces lumières dans le ciel ! dit Iano.

— Je sais. Ils sont fous ! s’exclama Boris.

— Ce ne sont pas des lumières comme les autres, murmura l’enfant.

Boris leva les yeux et ce qu’il vit au-dessus de lui l’emplit d’une totale stupeur.