CHAPITRE X
Boris Antgordine entra ainsi, en ce début d’été 2012, à l’âge de vingt et un ans, dans la période décisive de sa vie. Six mois terribles en attendant l’Âge d’Or auquel il ne croyait pas. L’Âge d’Or n’était pas pour les renards… La période la plus noire et aussi la plus chargée d’espérance. Car sa voie, il en avait le sentiment profond, était désormais tracée. Ce serait celle de tous les Boamiens, fidèles de Goar, et elle le conduirait à Boamgoar, la cité mythique de l’avenir, quelque part vers le sud.
Il avait appelé Goar par son nom ancien et secret. Le dieu était venu et l’avait sauvé des chiens. Puis il lui avait dit : « Écoute-moi, Boamien ! Voici : tu te rendras à Boamgoara avec tous les tiens. Je te donne rendez-vous dans cette ville. »
« Avec tous les miens ? »
« Oui, avec tous les tiens. »
« Comment trouverai-je la ville ? »
« Tous les Boamiens du continent sont sur la route de Boamgoara ou y seront un jour. Nul ne pourra ignorer où se trouve la ville. »
« Quand devrai-je partir ? »
« Quand tu seras prêt. »
« Comment saurai-je que je suis prêt ? »
« Quand le temps sera venu, tu le sauras. Il n’est pas utile que tu arrives à Boamgoar avant la date que les infidèles ont fixée pour leur Âge d’Or. »
« 2000 ? »
« Environ…»
Boris se demandait si le dieu des Boamiens lui avait parlé ou s’il avait pris inconsciemment ce souvenir dans son sac de vie. Alors, l’appel ne se serait pas adressé à lui, mais à Lori ou à Tella et il eût été vieux de plusieurs années.
« L’appel était pour moi, pensait-il dans le camion qui l’emmenait à Maranover. Le Sombre Éclat a dû l’intercepter et c’est pour cela qu’il est venu me tenter à son tour par un miroitement. C’est clair. Je dois choisir entre l’Âge d’Or, c’est-à-dire le paradis du passé, et Boamgoar, le monde du futur. »
En réalité, il n’avait pas le choix. Son sac de vie avait fait de lui un Boamien, pour l’éternité… Il devait aller jusqu’au bout de sa destinée de Boamien.
… Tout en sachant que la tentation du Sombre Éclat et de l’Âge d’Or existerait toujours.
Il devait aller à Boamgoar. Mais il prenait malgré lui un chemin détourné. Le camion l’emportait à Maranover, un bastion de la haute et puissante Maison de Slanvar. Pieds et mains liés, au milieu d’une vingtaine d’autres prisonniers de tout âge et de toute condition, quelques-uns blessés, mourants, la plupart gémissant de faim, de soif, de douleur… Et il méditait sur l’avenir sans pareil qui l’attendait au bout de son destin.
Il échangea quelques mots avec un prisonnier nommé Haroun, qui semblait comme lui très occupé de son univers intérieur et se mettait de temps en temps à psalmodier des litanies bizarres dans une langue inconnue. Parmi les autres, il y avait une famille de Boamiens comprenant un couple, un vieillard et un enfant. Un petit garçon de huit ou dix ans, mince, frêle, avec la peau très claire et de longs cheveux noirs qui tombaient sur son visage couleur de craie et cachaient à demi son regard fiévreux. Il se nommait Jack. Il ne répondait que par des soupirs et des monosyllabes aux questions inquiètes et incessantes de sa mère. Le vieillard maugréait dans sa langue, que Boris comprenait assez bien.
— Tant pis pour nous ! Au lieu d’attendre l’Âge d’Or avec les geckos, nous aurions dû être depuis longtemps sur la route de Boamgoar !
— Taisez-vous, vieux fou ! s’écria la femme. Boamgoar n’a jamais existé que dans la tête de tous ces cinglés de domologistes !
L’homme et l’enfant – le père et le fils – se taisaient. Puis le petit Jack se mit à vomir et se plaignit de la soif.
— Puisque tu es le seul d’entre nous à avoir les mains libres, dit Boris, prends ma gourde à ma ceinture et bois.
La gourde était aux trois quarts pleine. L’enfant se désaltéra, puis sur l’ordre de Boris, donna une gorgée à chacun des autres prisonniers. Un des braconniers ligotés au fond du camion essaya de prendre la gourde. Il ne réussit qu’à la renverser. Ce qui restait du contenu se répandit sur le plancher. Un archer qui veillait sur le capot balança son fouet par un trou de la bâche. Boris eut la joue zébrée. Son œil gauche fut aussi légèrement touché. Puis le Slanvarien appela son camarade et ils descendirent tous les deux de leur perchoir pour attacher les mains de l’enfant boamien.
— Oh, fit l’un des soldats, ça pue la déase ici !
Il vit la gourde renversée. L’eau que Boris avait puisée à la fontaine perdue contenait en effet beaucoup de suc déasien. L’archer de Slanvar demanda à qui était la gourde. Boris se désigna. Il faillit ajouter : « J’ai puisé cette eau dans la forêt sombre, ça ne prouve rien contre moi ! » Mais par solidarité avec ses compagnons boamiens, qui n’avaient rien à prouver, il se tut.
Le voyage fut long et difficile. Le convoi arriva à Maranover au crépuscule. Les prisonniers n’avaient pas mangé et à peine bu depuis leur départ et, pour certains, depuis beaucoup plus longtemps. Au moment de descendre, le père du petit Jack, qui se nommait Anton, s’adressa à Boris en boamien.
— Le jour du jugement est proche. Je regrette mes fautes. Et toi ?
Boris eut un mouvement de révolte et de colère.
— Je ne regrette rien !
Le sergent Forai reparut et intervint pour que Boris fût placé avec les Boamiens, une dizaine en tout.
— Toi, on va te garder pour la reine ! Vous ne savez pas ? ajouta-t-il en élevant la voix pour être entendu de tous les prisonniers. La reine Lha-Antella vient prochainement nous rendre visite à bord de son grand aéronef… Vous autres, les Boamiens, serez chargés du spectacle. Elle sera sûrement ravie. Il est prévu aussi, à l’occasion, de rouer quelques bracos !
Il remarqua alors l’enfant, s’approcha, lui prit le menton pour l’examiner dans les yeux. Jack, d’instinct, baissa les paupières.
— Dommage, dit le sergent. C’est un bel enfant, dommage que ça soit de la pourriture boamienne au fond !
Boris ne protesta pas au sujet de son identité. Il était prêt à s’avouer boamien pour ne plus quitter Jack et sa famille. Il partagerait le sort des Boamiens, quel qu’il fût. Enfin, on verrait. Il était aussi décidé à s’évader et à sauver en même temps son jeune compagnon. Ne sachant que faire du mystérieux Haroun, les archers le mirent aussi avec les Boamiens.
— Ne t’inquiète pas, dit le sergent Forai à un de ses hommes, il saura bien couiner devant la reine !
Les massas, entassés à plus de trente par camion, débarquaient aussi, en grondant de colère ou de peur. Ils levaient le poing en esquissant le geste de brandir un gourdin. Un gourdin qu’ils n’auraient sans doute jamais plus, puisque Slanvar voulait faire d’eux des manœuvres, des esclaves. Boris chercha du regard son brave compagnon de la nuit. Il ne le vit pas. Tous lui parurent à la fois grotesques et pitoyables. Il s’efforça d’oublier son grand projet, qui resterait à jamais inabouti. Les massas se mirent en marche vers leur triste destinée, sous la menace des fusils et des lance-rayons, maniés par quelques archers de Slanvar.
Débarrassés de leurs liens, les prisonniers humains furent alignés sur une colonne et ils partirent à leur tour vers une destination inconnue. La plupart traînaient les pieds et boitaient bas. La pluie se mit à tomber, simple bruine du soir pour commencer et bientôt averse drue. Les vêtements trempés de Boris collèrent à sa peau, frottèrent les blessures produites sur tout son corps par les piqûres de houx qui s’étaient enflammées faute de soins. Il aurait fallu les baigner avec des sucs de végétaux déasiens : c’était une forme d’homéopathie que connaissaient les Boamiens. Mais Boris n’avait qu’un seul remède sous la main : l’oubli de la douleur. Les Boamiens y excellaient aussi… À côté de lui, le père de Jack qui tentait de porter son fils commença à trébucher sous le poids de l’enfant. Boris lui prit Jack et le jucha sur ses épaules. Ni l’un ni l’autre ne protestèrent.
— Tu es léger comme une plume de harle ! dit-il à l’enfant.
— Mon père est malade, répondit Jack en boamien. C’est pour ça qu’il ne peut pas me porter. Est-ce que tu comprends notre langue ?
— Oui.
— Tu es un vrai Boamien ?
— Peut-être.
Baissant la voix, l’enfant murmura à l’oreille de Boris :
— Mon père est un noble boamien. Son nom est Serge, comme le grand ancêtre sur Boam. Serge Haden. Mais il est très malade et je crois qu’il va mourir. Oh, ça ne fait rien puisque nous allons tous mourir bientôt. Mon grand-père, ça n’est pas grave, il n’en a plus pour longtemps, de toute façon. Il s’appelle Timothy Haden. Il est très, très vieux. Mais il n’est pas noble.
— Je ne comprends rien à ces histoires de noblesse, dit Boris. Tu crois que c’est important ?
— Non, convint Jack. Mon père est noble par ma grand-mère. Mais elle est morte. C’est son esprit tanien, maintenant. Quand j’aurai douze ans, j’aurai un esprit tanien. Est-ce que tu as un esprit tanien ?
— Tais-toi ! souffla Boris.
L’enfant garda le silence un moment. La colonne s’engagea sur un sentier forestier, entre les troncs serrés des hêtres et des sapins. L’obscurité devenait de plus en plus épaisse. À l’est, une faible clarté perçait à travers les feuillages, annonçant le lever de la lune. Les gardes slanvariens marchaient le long de la file en balançant de grosses lanternes à alcool. À l’arrière, suivait un véhicule tout terrain, muni d’un projecteur dont le faisceau se posait de temps en temps sur les prisonniers comme un doigt accusateur. De gros chiens-loups au poil fauve allaient et venaient le long du sentier et au bord du bois, grondant et montrant les dents lorsqu’un prisonnier faisait un faux pas ou s’écartait une seconde… Le sentier devint boueux et glissant. Les derniers de la colonne avaient de plus en plus de mal à tenir debout. Boris devait en outre se courber pour éviter les branches basses qui fouettaient le visage du petit Jack.
— Ma mère est jeune, elle, dit soudain l’enfant. Je ne veux pas qu’elle meure !
Boris ne répondit pas. Il songeait à s’évader avec Jack. Il se demanda quelles chances il avait de réussir s’il lui fallait emmener aussi les parents ! Et le grand-père ! Et le massa ? Il aurait bien voulu retrouver le capitaine Grant et le sauver de l’esclavage… Pour le moment, tout cela n’était qu’un rêve fou. Il eut une pensée désolée pour sa mère. Il avait pris des risques, comme si elle n’existait pas. Et ses amis d’Arc-du-Loup ? Au fait de sa disparition, connaissaient-ils exactement son sort ? Même dans ce cas, ils ne pouvaient rien pour lui. Il était maintenant à plus de cent kilomètres de son village, en plein territoire slanvarien.
Maître Witz, peut-être, pourrait intervenir en sa faveur. En tant que prêtres du Sombre Éclat, les guetteurs avaient une certaine influence hors de leur Maison. Ils communiquaient entre eux, d’une région à l’autre. Non, Boris renonça à cet espoir. Maître Witz, au mieux, pourrait certifier qu’il n’était pas boamien. Or il avait choisi d’être un Boamien, solidaire des Boamiens persécutés.
L’enfant se laissa aller en arrière, en s’accrochant aux épaules de Boris : il eut ainsi la bouche près de son oreille.
— Tu nous aideras, toi ?
— Oui ! promit Boris de tout cœur.
— Comment t’appelles-tu ?
— Boris Antgordine.
— C’est pas mal. C’est un nom boamien ?
— Je ne sais pas.
— Si tu es un vrai Boamien, tu dois avoir un esprit tanien ?
— Tout le monde doit en avoir un ?
— C’est dur pour une grande personne de vivre sans un compagnon intérieur, expliqua l’enfant sur un ton docte. Moi, je n’avais qu’un chien. Je crois que les soldats l’ont tué. Quand on sera arrivés, ils vont nous priver de déase. Alors, les esprits taniens mourront… Oh, je dis des bêtises. Ils ne peuvent pas mourir puisque ce sont les esprits des morts !
Il ajusta sa position et poursuivit son babillage.
— Tu sais, mon père se fait appeler Anton. C’est pour cacher qu’il est noble. On ne doit pas dire qu’il s’appelle Serge, comme le grand ancêtre de Boam. Tu le diras pas, hein ?
— Non.
Boris avait compris que l’enfant parlait pour oublier la faim, la soif et la peur. L’obliger à se taire eût été trop cruel.
— Plus bas, lui dit-il. Je t’écoute, mais je ne peux pas te répondre. Il ne faut pas qu’on nous entende !
Un fouet manié par un soldat claqua à proximité. Boris eut les jambes cinglées par le coup. Il serra les dents. Ce n’était qu’un début. Il connaîtrait d’autres supplices que la marche forcée, à jeun sous la pluie… Les soldats guidaient maintenant la colonne sur un sol déboisé, hérissé de chicots de buissons et de copeaux tranchants, entre les troncs abattus et les broussailles déchiquetées et à demi incendiées. Des fumerolles montaient de-ci, de-là. Une faible odeur de déase-base, soulevée par l’averse, flottait dans l’air battu par la pluie et le vent. Boris comprit que les prisonniers étaient employés au nettoyage d’une forêt sombre, c’est-à-dire envahie par les végétaux taniphiles. Slanvar imitait Gandara en détruisant de façon systématique la flore déasienne. C’était le plus sûr moyen de faire disparaître la société boamienne. Avec l’extermination des Boamiens eux-mêmes, naturellement !
— À ton avis, Boris Antgordine, demanda Jack, est-ce que je suis noble comme mon père ?
Boris retint son souffle. La fatigue lui coupait les membres et des douleurs en tout genre déchiraient son corps. La soif brûlait sa gorge et les crampes de la faim lui cisaillaient le ventre. Il ne put retenir un mouvement de colère.
— Ne m’emmerde plus avec ça !
L’enfant se mit à rire.
— Je t’embête, hein, avec mes questions ? Mais c’est parce que je vais sans doute mourir. Je voudrais savoir avant !
La marche continua. La colonne atteignant un terrain dégagé, la progression des prisonniers devint plus facile. Les soldats pressèrent l’allure. Les chiens grondèrent. On commença à apercevoir les lumières d’un camp. La pluie cessa. La lune sortit de sous les nuages et sa clarté huileuse révéla les hautes silhouettes menaçantes des miradors, qui semblaient flotter sur une couche de brouillard.
— J’ai un autre nom que Jack, dit l’enfant. C’est Iano. On ne le dit pas parce que c’est un nom secret. Mais à présent, ça n’a pas d’importance puisqu’on va mourir… Tu veux bien m’appeler Iano ?
— Je veux bien, marmonna Boris.
Comme ils arrivaient au camp, où ils furent accueillis par des cris, des jurons, des aboiements furieux et des claquements de fouet symboliques, l’entant demanda encore :
— C’est un garçon ou une fille, ton esprit tanien ?
— Je n’ai pas d’esprit tanien !
— Alors, tu n’es pas un vrai Boamien. Mais ça ne fait rien puisqu’on va mourir !
Plus tard, comme on les séparait, Jack-Iano s’accrocha à l’épaule de son compagnon de voyage, le temps de murmurer :
— Pour moi, c’est comme si tu étais un vrai Boamien, Boris Antgordine !
Les prisonniers adultes ne partageaient pas le point de vue du jeune garçon. Boris fut traité avec suspicion par tous les captifs. Nora, la mère de l’enfant, avertit même les autres :
— Méfiez-vous. Cet homme est un gecko qui essaie de se faire passer pour un des nôtres. Ils l’ont mis avec nous pour nous espionner. Il a porté mon fils et il n’a pas arrêté de lui poser des questions !
Boris fut donc rejeté par tous, anciens et nouveaux. Il ne comprit pas tout de suite comment les Boamiens pouvaient savoir qu’il n’était pas des leurs. « Je saurai bien couiner devant la reine, moi aussi ! » Puis l’explication lui parut évidente. « Ce sont les esprits taniens. D’une façon ou d’une autre, ils voient que je n’en ai pas un moi-même ! »
Placé en quarantaine derrière un bat-flanc isolé, dans le coin le plus sombre et le plus puant d’une baraque, il retrouva à côté de lui, le prisonnier nommé Haroun, l’homme aux litanies.
— On pourra couiner ensemble, camarade !
— Couiner, ah donc ? demanda Haroun d’un air candide.
— Tu ne sais pas pourquoi nous sommes ici ? La reine de Gandara, Lha-Antella, doit rendre visite prochainement à ses amis de Slanvar. Nous devons tous jouer un rôle dans le spectacle qui lui sera offert.
— Ah ? Quel rôle ?
— Tu es idiot ou tu rêves ? s’exclama Boris.
Haroun secoua la tête.
— Pardonne-moi, je voyageais. Je ne suis pas vraiment ici.
Boris dut se contenter de cette explication… Un peu plus tard, Jack-Iano s’échappa pour venir le voir.
— Pourquoi ils t’ont mis là, dans ce coin noir ? Parce que tu n’es pas un vrai Boamien ? Je vais dire à mon père… ou plutôt à mon grand-père que tu es un Boamien et que tu connais le nom secret de Dieu !
— Tu es gentil, fit Boris. Mais si je ne connais pas le nom secret de Dieu ?
— Je vais te le dire, moi !
Il baissa la voix.
— On doit prononcer le nom très bas, très bas, parce que si Dieu t’entendait, tu pourrais mourir ou devenir fou. Enfin, on ne risque rien puisque… Le nom connu, c’est Goar. Le nom secret, ces Goer…« è »… Goer-de-la-Terre. Ne le répète pas maintenant, mais souviens-toi.
— Je me souviendrai, promit Boris.