CHAPITRE XII

Deux soldats, harnachés à la hâte, concentraient sur lui, en tremblant un peu, la lumière de leurs puissantes lampes de surveillance.

— Ne tirez pas, dit Boris d’une voix suave. C’était un miroitement !

La main du sergent se crispa sur la crosse du lance-rayon et Boris crut voir son pouce bouger. Son pouce posé sur le bouton de feu de l’arme… Il retint son souffle. Un cap mortel à franchir. Le sergent secoua la tête, l’air ahuri.

— Qu’est-ce que tu as fait aux chiens ?

Boris ébloui baissa lentement les mains pour protéger ses yeux. Un cri le rappela à l’ordre. Il battit des paupières.

— Rien, sergent. Ce n’est pas moi. Les chiens se sont jetés sur l’apparition. Ils ne savaient pas que c’était dangereux.

— Dangereux ? répéta le sous-officier, comme s’il ne comprenait pas ce mot.

Puis sur un ton de révolte :

— Un miroitement… une apparition… ici, dans un camp de Boamiens ! Tu mens, renard !

Boris avait quelques secondes plus tôt décidé de changer complètement de stratégie. Le moment était venu de commencer l’exécution de son nouveau plan. Il avait peur. Et il avait mal, parce qu’il allait dans un premier temps renier ses frères boamiens. Mais s’il réussissait, il serait dans une position bien meilleure pour les aider et sauver peut-être beaucoup d’entre eux.

— Vous savez bien que je ne suis pas boamien, plaida-t-il. Les Boamiens m’ont toujours rejeté. Au couvre-feu, ils m’ont fermé la porte de la baraque au nez… J’avais perdu du temps à cause du vieux.

Il montra le corps étendu à ses pieds.

— Ils cherchaient depuis longtemps à se débarrasser de moi, d’une façon ou d’une autre. Ils ont sacrifié le vieux pour m’avoir !

— Drôle d’histoire ! dit le sergent.

Il donna l’ordre à ses hommes de faire sortir les occupants de la baraque pour les interroger. Puis il se retourna vers Boris, s’approcha d’un pas, le lance-rayon toujours pointé.

— Et toi, qu’est-ce que tu as fait ?

Il y avait de la haine dans sa voix, mais aussi du doute et du désarroi. Boris pensa qu’il gardait une chance.

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? J’ai fait ce que m’a appris Maître Witz, d’Arc-du-Loup, quand j’étais apprenti-guetteur. C’est aussi ce que me disait ma mère. J’ai prié le Seigneur Unique de la Terre et des hommes !

Le sergent ricana. Mais le cœur n’y était pas.

— Alors, le Seigneur t’a envoyé un miroitement, en plein camp boamien ? Un miracle, quoi !

— Le Seigneur a reconnu que j’étais victime d’une grave injustice, dit Boris.

— Tu te crois assez important pour que le Seigneur s’occupe de ton cas ?

Le sergent abaissa avec une extrême lenteur sa main qui tenait le lance-rayon. D’un geste, il désigna deux de ses hommes, puis deux autres.

— Emmener ce renard… emmenez-le au poste. Attention, il est très dangereux. Au moindre geste suspect, abattez-le !

Puis à Boris :

— Je ferai mon rapport quand j’y verrai plus clair. (Il ricana d’un air malheureux.) Demain matin, si les Boamiens n’empêchent pas le soleil de se lever… Le lieutenant Lovdale t’interrogera. Il n’a pas l’habitude de s’en laisser conter par les sales renards comme toi !

Boris, encadré par les gardes, se dirigea vers le poste central du camp. Il connaissait le lieutenant Lovdale de vue et de réputation. Ce très jeune officier s’était déjà distingué en imaginant des moyens originaux de tourmenter les prisonniers et surtout les Boamiens. Par exemple, en fournissant à ces derniers leur indispensable ration de déase-base sous forme d’excréments humains et animaux. Pour les punitions les plus sévères, il avait fait remplacer le fouet par un bâton hérissé de clous rouillés et souillés de terre et de fumier. L’expérience prouvait que la victime avait de cinq à dix chances sur cent de mourir du tétanos. Quand les signes de la maladie se manifestaient, on l’attachait sur le podium du camp, où les suppliciés étaient exposés, vivants ou morts, et les autres prisonniers profitaient autant que possible de son agonie. En attendant l’Âge d’Or et la reine de Gandara sur son vaisseau aérien !

Le lieutenant Lovdale espérait jouer un rôle glorieux pour la visite de Lha-Antella. Devenir peut-être le grand ordonnateur des réjouissances… Mais la place serait très disputée et il devait être à l’affût d’un coup d’éclat qui lui permettrait d’attirer sur lui la bienveillante attention des dirigeants de Slanvar.

Boris serra les dents. Le cap Lovdale serait difficile à franchir. Convaincre de sa bonne foi le plus cruel officier du camp et peut-être de tout Slanvar paraissait à première vue un exploit fantastique. Et s’il échouait, il se retrouverait à coup sûr au premier rang pour couiner devant la reine ! Alors, la surveillance autour de lui deviendrait si étroite et impitoyable que ses chances d’évasion seraient réduites à néant.

Au poste quasi désert, il fut enfermé, sans ménagement mais sans brutalité inutile dans une cellule exiguë, obscure et étouffante. Un bon endroit pour la méditation ! songea-t-il. Il décida de plonger dans la mémoire du sac pour oublier sa situation.

Grâce à la mémoire du sac, il pouvait, dans une certaine mesure, modeler le temps ou plutôt la conscience qu’il avait de son écoulement. Il pouvait ralentir ou précipiter la marche du temps subjectif ; il choisit l’accélération. Adossé au mur suintant de la cellule, il s’enfonça dans un des nombreux paysages intérieurs que contenait le sac. Ces paysages étaient encore flous ; mais ils se précisaient peu à peu. Certains étaient assez nets pour qu’il pût les visiter comme un décor réel.

Il remonta dès que la porte s’ouvrit. On le poussa en pleine lumière. Il cligna les yeux, attendit un coup qui ne vint pas.

— Ah ! ah ! fit le lieutenant Lovdale, un spécimen pour la reine !

Boris fut frappé par sa ressemblance avec Bert Djendry, le sergent instructeur d’Arc-du-Loup. Courte chevelure rousse et frisée, visage rond et un peu rouge, avec le nez proéminent, les yeux gris, très enfoncés, la mâchoire de travers, les épaules en avant, l’abdomen sanglé dans une élégante vareuse d’uniforme, noire à parements rouges, les couleurs de Slanvar. Un costume que Bert Djendry porterait peut-être un jour, Boris en avait l’intuition, et qui lui irait bien. Un lien de parenté n’existait-il pas entre les deux hommes ?

La voix du lieutenant était à la fois fluette et mordante.

— Boris Antgordine, dit-il en faisant claquer la langue, comme s’il s’amusait à goûter le nom de son prisonnier. Tu es bien Boris Antgordine ? Je connais ta tête… Une bonne tête de renard. Mais tu prétends être un loup. Et on me raconte que tu as fait peur aux chiens. Tu en aurais même tué deux ou trois… Drôle d’histoire !

Deux mini-arbalètes et un lance-rayon étaient braqués sur Boris, qui se tenait immobile, les bras collés contre le corps. Le lieutenant se mit à marcher de long en large dans la salle du poste. Il paraissait moins redoutable de près que de loin. Mais Boris savait qu’il ne pouvait se fier à son apparence indécise et presque débonnaire.

— Monser, commença-t-il. J’ai dit…

— Tais-toi ! Tu prétends donc avoir été apprenti-guetteur au village terraubicien d’Arc-du-Loup ? Alors, tu as déserté ?

Ainsi, le sergent avait déjà fait un rapport, verbal sans doute. Boris hocha la tête, ouvrit la bouche pour répondre.

— Tais-toi ! coupa le lieutenant. Tu parleras quand je t’interrogerai. Maître Shanj, doyen de la petite Maison du Seigneur de Maranover, nous avait demandé un rapport sur toi à ton arrivée ici. C’est donc pour ça ? J’avoue que j’ai rien vu de particulier à lui signaler. Pour moi, tu n’es qu’un renard comme un autre. Il est vrai que tes congénères t’ont tenu à l’écart. Mais il y a toujours des animaux rejetés par les autres : ça ne prouve pas qu’ils ne sont pas des animaux !

« Je vais te poser deux ou trois questions avant de t’envoyer à Maître Shanj… si je le juge bon. Peut-être te garderai-je pour le spectacle de la reine. Qu’en dis-tu ? J’ai une idée. Tu es un peu jeune pour avoir des enfants, mais tu as parlé de ta mère au sergent tout à l’heure. Ta mère qui t’aurait appris à prier le Seigneur Unique… C’est bien ça, surtout pour une Boamienne ! Nous pourrions aller la chercher à Arc-du-Loup. Une expédition facile : nous avons des amis dans ton village et il y a même quelqu’un de ma famille… Ta mère serait très contente de te revoir, hein ? On la recevrait très bien ici. On la gaverait de déase. Et toi, pendant ce temps, tu serais sevré. Amusant, non ? Tu comprends ?

« Et puis vous vous rencontreriez devant la reine. Alors, nous verrions bien si tu es boamien ou non. C’est une bonne épreuve. Si tu es humain, tu embrasseras ta mère et nous rirons de l’affaire. Si tu es une bête de Boam, tu la mordras pour boire son sang. Ou tu la mangeras comme font ces animaux quand ils manquent de déase ! Que penses-tu de ce projet ? »

Boris haussa les épaules.

— J’approuve votre idée, Monser. Je ne crains pas l’épreuve, puisque je ne suis pas boamien. Et je le prouverai !

Boris soutint le regard de l’officier. Il n’était pas boamien ; mais il avait un sac de vie à nourrir. Qu’est-ce qui se passerait s’il était sevré, comme disait Lovdale ? Il avait connu la faim de déase et l’impulsion irrésistible qu’elle provoquait en lui. Il risquait de se comporter comme les Boamiens dans une situation identique. D’une façon ou d’une autre, il lui fallait éviter toute épreuve de ce genre.

— J’écoute vos questions, Monser, dit-il avec calme.

— Ah oui. Tu avais déjà vu des miroitements avant ce soir ?

— Oui. Un ou deux.

— Ce n’est pas beaucoup. La plupart des apprentis se vantent !

— Je peux me tromper, dit Boris humblement. J’ai pu oublier.

— Ne fais pas l’imbécile, renard !

— Je suis sûrement un imbécile, Monser. Mais pas un renard !

— Et ne sois pas arrogant !

— Pas du tout, Monser !

— Tais-toi ! Ou plutôt, réponds à mes questions. Est-ce que tu as vu la même chose chaque fois ?

— La deuxième fois, les chiens sont venus. Ils ont provoqué une sorte de choc électrique. Mais à part ça, c’était à peu près la même chose.

— Qu’est-ce que tu as vu, en réalité ?

— Je ne sais pas, Monser. On aurait dit… un serpent très brillant… qui se tordait et qui restait immobile… Et je le voyais comme à travers une vitre… comme si j’avais dans les yeux un reflet éblouissant.

— Hum… Et tu penses que tu as vu le Sombre Éclat ?

— Je ne sais pas. Les apprentis croient que tout miroitement est une vision du Sombre Éclat. Maître Witz ne nous a jamais dit le contraire.

— Qu’est-ce que le Sombre Éclat ?

— Le Seigneur Unique de la…

— Non ! Pas de catéchisme. Un enfant de huit ans est capable de réciter cela.

— Il est la déité de Dieu, à la fois ombre et lumière. On ne peut pas l’expliquer, car c’est incompréhensible à l’intelligence humaine. C’est le mystère profond…

— Tu me récites le catéchisme des grands : tu as appris tes leçons, mais ça ne prouve pas que tu ne sois pas un Boamien. Ces animaux sont capables de singer la foi humaine ! J’attends une meilleure réponse.

Boris sut qu’il jouait sa vie et son destin sur la réponse qu’il allait trouver ou imaginer. Il n’eut pas besoin de feindre une extrême concentration… La mémoire du sac détenait-elle la vérité sur le Sombre Éclat ? Il en doutait. Les Boamiens ne voyaient dans le Seigneur de la Terre que le rival de leur propre dieu et l’ennemi mortel de leur race. À tort ou à raison…

Quelques années ou quelques mois plus tôt, Boris ne croyait guère à l’existence réelle de ces dieux. Pour les avoir vus à l’œuvre, pour avoir été le témoin privilégié de leurs manifestations, il les savait maintenant vrais, aussi vrais que le ciel, la forêt voisine ou la mer lointaine. Mais s’ils étaient vrais, étaient-ils encore des dieux ?

Il chercha fébrilement une piste dans la mémoire du sac. D’abord ralentir le temps pour changer en minutes les quelques secondes de réflexion que le lieutenant Lovdale lui laisserait peut-être. Quelques secondes : il ne pouvait demander plus… Déjà la lèvre de l’officier se soulevait en un rictus canin, tandis qu’une lueur féroce s’allumait dans son œil. Ralentir le temps soixante fois… C’était possible grâce au sac. Il plongea. De tout mystère, il le sentait, le temps avait la clé. Dieux ou demi-dieux, Goar et le Sombre Éclat étaient des entités surhumaines qui s’affrontaient dans le temps, qui se disputaient le temps. Goar – ou Goer ou quel que soit son nom – appelait ses fidèles, les Boamiens, vers l’avenir. Le Sombre Éclat entraînait les siens vers le passé. Vers l’Âge d’Or…

Boris crut saisir la vérité. Il leva les yeux et regarda le lieutenant.

— Oui, Monser, dit-il. Le Sombre Éclat est le Maître du Passé, le Seigneur de l’Âge d’Or.

Les dés étaient jetés. Boris adressa une courte prière au Dieu autre, au Dieu absolu qui régnait peut-être au-dessus des Seigneurs ennemis. Puis il respira profondément et se tint très droit en face de l’officier, dans une attitude proche du défi. Il sut qu’il avait franchi le cap, avant que Lovdale eût ouvert la bouche. Le silence se prolongea. Le lieutenant avait repris sa marche forcée et saccadée autour de la salle. Ses hommes lui lançaient des coups d’œil furtifs, sans cesser de surveiller le prisonnier.

— Oui, le Maître du Passé, le Seigneur de l’Âge d’Or… Oui, c’est bien ça.

Il s’arrêta et commenta, sans regarder Boris :

— Je ne crois pas qu’un animal aurait su dire cela !

Il semblait se parler à lui-même. Il se remit en marche, revint encore devant le prisonnier.

— Tu crois donc à l’Âge d’Or ?

— Oui, j’y crois, Monser.

— En l’an 2000 ou en l’an zéro ?

Était-ce un piège ?

— Je crois que je verrai l’Âge d’Or. Comme je ne vivrai sans doute pas deux mille ans, je pense que ce sera en 2000 ou en 1999 au plus tard.

Le lieutenant se radoucit, un sourire extatique et niais éclaira son visage.

— Oui, je crois que nous le verrons. C’est notre espoir. Nous avons encore une bonne douzaine d’années pour nous débarrasser des animaux boamiens : ce sera fait… Ainsi, Boris Antgordine, tu préfères le passé à l’avenir ?

— Le passé, c’est l’avenir ! répondit Boris d’instinct.

Le lieutenant éclata de rire.

— Belle formule, par le Seigneur !

L’émotion mouillait son regard. Il avait pris soudain un air pleurard. Il s’avança vers Boris la main tendue, bienveillant et embarrassé. Ses hommes avaient baissé leurs armes.

— Camarade ! Frère !

Boris sursauta. Il n’en croyait pas ses oreilles. Oui, le lieutenant Lovdale s’adressait bien à lui. Et il souriait.

— Pardonne-moi d’avoir douté de toi. Ces animaux ont de telles ruses. Ce n’est pas pour rien qu’on les appelle renards. L’avenir, c’est le passé. Ou vice-versa… Hum, voilà qui plaira à Maître Shanj. Et à Monser Malahosen de Slanvar, notre Maître de Maison. Et peut-être même à la reine Lha.

L’épreuve n’était pas encore achevée pour Boris. Le lieutenant s’approcha de lui, à le toucher. Et il ouvrit les bras pour lui donner l’accolade.

Le prisonnier se raidit. Oh non… Il s’attendait à tout, sauf à cela. Il se serait bien passé d’embrasser le tortionnaire des Boamiens. Cela ressemblait à une abjuration et il avait l’impression de se souiller de façon indélébile. Mais il ne pouvait éviter ce geste.

Il lui faudrait sauver la vie de dizaines ou de centaines de Boamiens pour l’effacer.

 

Il arriva à la petite maison du Seigneur de Maranover en pleine nuit. Libre ou presque, mais sous bonne escorte. Les archers du camp le remirent aux archers de maître Shanj. Mais ceux-ci n’avaient pas d’instructions. Le doyen des guetteurs dormait du sommeil lourd des vrais savants. Un de ses adjoints, un petit homme vêtu d’une toge crasseuse, accueillit Boris avec des hochements de tête furieux, en frottant avec énergie ses yeux fatigués par le guet… ou encore collés par le sommeil.

— Vous ne pouviez pas attendre le jour ! dit-il au sergent. Je ne comprends rien à cette affaire !

— Ordre du lieutenant Lovdale, dit le sergent en ricanant. Si vous refusez de recevoir le prisonnier, on le ramène au camp. Mais les autres le tueront peut-être bien d’ici au jour. Vous vous expliquerez avec votre chef !

— Maître Shanj n’est pas mon chef, apprenez-le, sergent ! s’écria le guetteur sur un ton excédé. Nous sommes tous égaux devant le Seigneur !

— Très bien, dit le sergent. Qu’est-ce qu’on fait ?

Boris eut tout à coup très peur. Le destin était de nouveau en balance. Il ne voulait à aucun prix retourner au camp parce qu’il risquait alors de n’en plus jamais ressortir.

— Je resterai ici jusqu’au jour, dit-il. Dans le couloir, n’importe où. Attachez-moi si vous voulez, dit-il au sergent des archers.

Pour le guetteur qui lui jetait un regard haineux à la lueur des torches, il ajouta :

— Attachez-moi à ce pilier. J’attendrai le lever de Maître Shanj.

— Encore heureux, dit le guetteur, que tu consentes à attendre. Je ne comprends rien à cette affaire, répéta-t-il comme si cela ne se voyait pas.

Le sergent s’impatientait. Le petit guetteur tirait sur les plis de sa toge pour se donner un air de dignité outragée. Un homme surgit alors, de l’intérieur, et se tint un moment dans l’ombre, derrière le guetteur.

— Ah, dit-il enfin, c’est le jeune Boris Antgordine. Heureux de te voir ici, jeune homme !

« Non ! pensa Boris. Le prisonnier aux litanies ? Ce n’est pas possible. » Il chercha le nom de l’homme qu’il avait vu pour la première fois dans le camion qui l’amenait à Maranover. Haroun ? Haroun… L’homme avança sous la clarté des torches. Corpulent et de haute taille, il dominait d’une tête au moins le guetteur, le sergent, les archers et Boris. Un collier de poils argentés cachait la moitié de son visage, laissant à peine deviner sa bouche sensuelle et la ligne de sa forte mâchoire. Ses yeux brillaient avec une intensité extrême sous la broussaille des sourcils. C’était Haroun… et ce n’était pas lui.

— Je m’appelle David Rolguer, dit-il. Je suis l’intendant de la petite maison du Seigneur. J’ai toute la confiance de Maître Shanj qui m’avait en effet annoncé l’arrivée de Boris Antgordine. Je vous attendais donc un peu plus tôt, sergent. Mais c’est sans importance.

« Oui, pensa Boris, c’est bien Haroun. Il a grossi et pris de l’autorité. Mais comment a-t-il pu passer du camp des Boamiens à la petite maison du Seigneur en quelques mois ? Bon, après tout, c’est aussi ce que je suis en train de faire ! » Haroun-Rolguer poursuivit :

— Te voici parmi nous, jeune voyageur. J’espère que ton séjour au camp n’a pas été trop pénible ? Mais non, j’en suis sûr. Les officiers sont humains et les gardiens sont de braves gens !

Le sergent se permit de ricaner.

— Viens te reposer, dit l’intendant. Et te restaurer… Tu dois avoir sommeil et faim. Faim surtout. Et soif, j’oubliais ! À ma première vision du Seigneur, j’ai bu un litre de vin et mangé un demi-jambon !

Le petit guetteur salua et s’éloigna à reculons.

— Je m’en lave les mains. Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais je ne comprends rien à cette affaire. Au nom du Seigneur…

— Que le Sombre miroite pour vous, Ser Van, dit Rolguer sur un ton faussement obséquieux.

Il prit aussitôt Boris par l’épaule et le conduisit à une grande pièce où brillait une pâle lumière électrique, où la table était mise pour deux personnes.

— Je ne t’ai pas attendu pour commencer, pardonne-moi.

Il s’installa à la place qu’il avait sans doute occupée un moment plus tôt, saisit une fourchette et un couteau. Avec le couteau, il fit signe à Boris de s’asseoir.

— Assieds-toi et bois, dit-il la bouche pleine. Après tu mangeras. Ou avant…

Boris mourait de faim et de soif ; mais il n’obéit pas tout de suite. Il voulait comprendre.

— Écoutez, Monser, dit-il en parodiant le petit guetteur, je ne comprends rien à cette affaire. Je ne sais pas si je vous l’ai dit. Comment pouviez-vous savoir que j’allais arriver à la petite maison du Seigneur cette nuit… alors que le lieutenant Lovdale a décidé de me libérer il y a moins d’une heure, à la suite de circonstances tout à fait imprévues et imprévisibles ?

— Imprévisibles ? fit Rolguer sans lever les yeux de son assiette. Rien n’est jamais complètement imprévisible.

Boris haussa les épaules.

— Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés ?

— Bien sûr, dit l’intendant en remplissant de vin rouge le verre qu’il venait de vider. Je voyage beaucoup, moi aussi. Mon nom véritable est Guerre. Je l’ai changé parce que ça ressemble un peu trop au nom ancien et secret du dieu des Boamiens. Lequel, comme tu sais, n’est pas bien vu ici !

Il éclata de rire.

— Je me fais aussi appeler Haroun. C’est le nom d’un personnage fascinant de la Terre de la Présence. Je suis astrologue, voyant et un peu prophète. Sa Majesté la reine Lha-Antella a fait de moi son conseiller favori pour les mystères. Car le monde est plein de mystères, jeune homme. Bien entendu, mon rôle d’intendant ici n’est qu’une couverture.

« Je suis venu pour préparer le voyage de la reine et m’assurer qu’il n’y avait aucun complot contre sa sécurité. J’avais lu dans les étoiles et un peu dans mon cristal que des événements étranges et importants allaient bientôt se produire entre Terraube et Slanvar. Je n’arrivais pas à déterminer lesquels. J’ai demandé à la reine de bien vouloir différer sa visite à ses amis slanvariens et je suis venu enquêter. Mes voyances se sont précisées et Maître Shanj, qui est meilleur astrologue que moi, m’a aidé à voir clair.

« J’ai l’habitude de me mêler au peuple et même aux prisonniers pour m’informer. Nous nous sommes rencontrés par hasard dans un camion, avec les Boamiens raflés du côté de Terraube. Par hasard ou non. Disons que les étoiles me guidaient. Je ne pouvais pas deviner que tu serais celui par qui le scandale arrive, mais j’ai vu dans mon cristal que tu étais un jeune homme extraordinaire. Un demi-Boamien, un croyant à la foi partagée entre les dieux ennemis. J’ai été intéressé par ton cas.

« Avec l’appui de Maître Shanj, je me suis renseigné sur toi dans ton village. Arc-du-Loup, un bien beau nom… Ta mère a une foi admirable dans le Seigneur Unique. Mais ton père était athée. Il a confié ton éducation à un vieux domologiste, un Boamien de la pire espèce. Et le doyen d’Arc, Maître Witz, attend ton retour pour faire de toi un apprenti-guetteur. Toi, tu préfères t’occuper du dressage des massas sauvages. Oui, je sais aussi cela. Un projet passionnant, d’ailleurs, le dressage des massas. Je suppose que le vieux boamien t’a appris leur langue ? Tu peux essayer de tromper les Slanvariens, mais pas David Rolguer !

« Depuis longtemps, il ne se passait pas grand-chose sur cette sacrée planète. Et voici que les événements se précipitent, à l’approche de l’Âge d’Or. Ah ! Ah ! Je suis content de t’avoir rencontré. Mange et bois. Des vêtements propres et une fille nue t’attendent dans ta chambre.

« Quoi, ça ne te suffit pas ? Tu veux savoir… comment j’ai deviné que tu allais être libéré ? Tu ne crois pas à la voyance ? Si je te racontais ma vie, tu la trouverais bien plus incroyable. Mais il faudra te contenter de cette réponse. »

Boris but un verre de vin et dit :

— Vous êtes un vieux malin, Maître Rolguer, mais la réalité est bien plus simple. Vous me faisiez surveiller au camp. Hier soir, on vous a avertis, Maître Shanj et vous, de ce qui s’était passé. Vous avez demandé au commandant du camp… ou vous lui avez donné l’ordre – je ne sais – de me libérer. Et puis vous avez préparé une petite mise en scène pour m’impressionner. Je pense donc que vous avez besoin de moi… Je veux bien travailler avec vous, si vous êtes loyal envers moi et si vous ne me racontez pas d’histoires.

— Bien dit, Boris Antgordine. Tu es tel que ton ciel de naissance te définit. J’aurai peut-être besoin de toi un jour. Mais rien ne presse. En attendant, je crois que tu peux devenir un fidèle serviteur de Slanvar. Je t’y aiderai de tout mon pouvoir. En outre, j’ai maintenant la certitude que ma reine n’est pas menacée par les événements que j’avais vus dans les étoiles. Elle sera à Slanvar dans moins d’un mois !